LIVRE SECOND. CHAPITRE II
un seul monastère dans les afflictions et dans les pertes ordinaires.
On peut en dire autant d'un frère qui a soin des vignes. Elles seront quelquefois gâtées par la grêle ou par la gelée ; d'autres fois elles couleront, ou par une trop grande chaleur, ou par des pluies froides et trop fréquentes. Vous pouvez parcourir tous les offices, où, plus ou moins, il arrive souvent des accidents fâcheux et inopinés, et qui sont capables d'inquiéter l'esprit, particulièrement lorsque les maisons sont pauvres et incommodées.
L'oraison fortifie le cœur de celui qui est chargé d'un office, et en même temps remédie souvent aux nécessités les plus pressantes. Le pourvoyeur n'avait point trouvé de pain pour le dîner en un monastère de Capucins, François de Macerata se mit en prière et obtint du pain très blanc, qui fut apporté lorsqu'on était dans un total désespoir de pouvoir nourrir la Communauté ce jour-là.
5. Cinquièmement. Le frère convers se doit rendre homme d'oraison, afin de conserver la paix et la tranquillité de sa conscience, dans les réprimandes qu'on lui fait pour les manquements qui arrivent dans ses offices ; car ses offices s'étendant sur les choses extérieures et visibles, on y remarque plus facilement les défauts, et on les supporte avec plus de difficulté, à cause qu'ils touchent de plus près les religieux en leurs vêtements, en leur nourriture, en leur entretien et leur soulagement, soit en santé, soit en maladie. De là vient que le Supérieur, qui est le père de tous et qui tient la place de Dieu (lequel par sa bonté s'est obligé de pourvoir à ceux qui ont tout quitté pour son amour), est contraint de tenir fortement la main à ce que rien ne manque à personne et que chacun soit soulagé dans ses petites nécessités, et que par conséquent ceux-là soient punis qui par leur faute sont cause de quelques désordres. En ce cas, un religieux bien uni à Dieu se console dans l'oraison, élevant et lui offrant son
cœur, et mettant entre ses mains son honneur, ses contentements et toute sa vie.
Jean-Baptiste de Faenza, grand serviteur de Dieu et très mortifié capucin, étant fort sévèrement repris de son gardien (qu'il avait souvent prié de ne le point épargner), se fit une telle violence pour réprimer les mouvements de son naturel très ardent et très colérique, qu'une veine de sa poitrine se rompit. Touché de cet accident, il s'en va promptement à l'église, se prosterne à deux genoux devant l'autel, offre son sang à son Sauveur, qu'il contemplait, sur une croix, et dans une confiance filiale, lui dit : Voyez, mon très aimable Jésus, combien je souffre pour votre amour! Aussitôt le crucifix détacha sa main droite de la croix, et lui montrant la plaie de son côté, répliqua : Voyez, Jean-Baptiste, combien grandes sont les douleurs que j'ai souffertes en croix pour l'amour de vous! Ce fervent Serviteur de Dieu, tout attendri, prit une généreuse résolution de se rendre excellent dans les souffrances, à l'imitation de son Seigneur crucifié.
Quelquefois l'oraison ne console pas seulement dans les réprimandes, mais répare aussi les manquements faits dans les offices. Frère Joseph de Corleone avait la charge du jardin, mais il semblait en trop négliger la culture, pour donner plus de temps à la contemplation. Le gardien, dans la vue que le jardin manquait d'herbes, lui fit un sévère reproche, comme s'il n'eût pas eu un soin suffisant de la Communauté. Cet homme de Dieu ne s'étonna point, et dans une modestie angélique, il repartit: Mon révérend Père, ne craignez point, je vous donne ma parole que dans peu de temps vous verrez avec joie nos parterres pleins d'herbes utiles à la maison. Il se met en prière toute la nuit, et le lendemain, dès le matin, on vit tout le jardin rempli de fleurs, d'herbes et de racines. Chacun en bénit Dieu, et résolut de s'adonner sérieusement à l'oraison, dans l'espérance qu'elle lui obtiendrait tout ce qui serait nécessaire et au corps et à l'âme.