‹ Le saint travail des mains (volume 2)Chapitre 72 sur 308 · LIVRE SECOND. CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND. CHAPITRE II

Louis du Mont-Saint-Sabin, demeurant au couvent du Mont-Politien en qualité de distributeur des aumônes, donna un jour tout ce qui était de réserve pour le dîner, ne laissant que quelques petits morceaux pour les religieux. Plusieurs jugeant que cette si grande hardiesse de disposer des vivres préparés pour les prêtres, était peu tolérable en un frère laïque, portent leurs plaintes au gardien. Le gardien, à la vue de l'extrémité où l'on était, appelle ce libéral, lui fait une verte réprimande et diffère le reste du châtiment pour le temps du repas. On sonne la cloche pour le dîner, et Louis entre au réfectoire, préparé à bien souffrir. Mais à peine a-t-il mis le pied dedans qu'il entend sonner à la porte. Le cœur lui dit que son bon Seigneur pourvoyait à leur nécessité. Il y accourt et trouve un jeune homme d'une rare beauté, qui lui donne autant de pains chauds qu'il y avait de religieux au logis, et qui les lui ayant remis, disparaît. Louis, bien joyeux, s'en va au réfectoire, chargé de ces pains célestes, et dit en les distribuant : Voye^, mes Pères, quels pains l'aumône nous a rendus.

Imitons les Saints en leurs aumônes (prudemment toutefois, avec congé de nos Supérieurs) et en leurs oraisons, et Dieu ne manquera jamais de nous assister, et de nous donner ce qui sera nécessaire à notre entretien et à notre consolation.

6. En sixième et dernier lieu, un frère se doit rendre excellent dans l'oraison, afin de se faire un instrument propre de la Religion pour aider son prochain.

Il est vrai que le principal fruit de l'oraison est de nous aider nous-mêmes à nous sauver. Saint Augustin lui donne un merveilleux avantage pour cet effet : « Nous croyons, dit-il, que personne ne se sauve sans la vocation divine. Nous croyons qu'après cet appel personne ne fait aucune œuvre méritoire du paradis sans une spéciale grâce de Dieu. Nous croyons enfin que personne ne mérite cette grâce si nécessaire, sinon par la prière. » Saint Thomas

ne donne pas une moindre louange à cette sainte vertu, quand il dit : « Nous sommes toujours exaucés, si nous demandons à Dieu des choses nécessaires à notre salut, avec dévotion et avec persévérance. »

L'efficacité de l'oraison s'étend néanmoins jusqu'au prochain. Moïse y prend des rayons sur la montagne de Sinaï; son visage en reste lumineux et éclaire le peuple de Dieu. Saint Siméon Salus embrasait de telle sorte son cœur à la fournaise de la prière, que les flammes en sortaient par la bouche. L'Ange qui est près du char de Dieu emplit ses mains du feu sacré, et puis en brûla Jérusalem. La charité qui s'acquiert dans l'oraison est trop agissante pour ne point passer au dehors, et ne point embraser le cœur des pécheurs et des justes qu'elle connaît avoir besoin de ses flammes.

Le frère convers ne peut pas convertir le monde par des prédications, des catéchismes, des confessions, et de semblables fonctions ecclésiastiques ; mais il peut animer et fortifier son zèle par l'oraison. Par ce saint exercice, il prêchera avec les prédicateurs, il soulagera les malades avec les confesseurs, il mettra la paix dans les familles avec les prêtres qui sont employés à la réconciliation des ennemis, et souvent il arrivera que le compagnon sera le maître. Je veux dire qu'il convertira plus d'âmes que les prédicateurs, les confesseurs, et les autres officiers. Voyons ceci en notre frère saint Alphonse Rodriguez.

Un jour il accompagnait un Père de notre Compagnie, qui assistait un malade condamné par les médecins, et qui allait mourir. Ils le trouvèrent si mal disposé, qu'il disait des extravagances comme ayant perdu l'esprit, et si le Père lui parlait de se confesser, sa folie redoublait, comme s'il eût été possédé de quelque esprit malin. Toutes les exhortations ne servaient qu'à empirer le mal. Ce bon frère Alphonse, touché de compassion et de zèle, voyant le danger de cette âme, se retire un peu à l'écart, et s'adressant à Dieu, lui demande avec larmes qu'il lui plût de donner le

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