CHAPITRE III
il faut exciter les enfants a un ardent desir d'être savant.
I. Importance du désir. — II. La science sert beaucoup à l'acquisition des vertus. — III. La science s'acquiert par le travail. — IV. Il faut travailler dès sa première jeunesse, r Le travail des sciences est doux à la jeunesse si elle s'y porte avec ardeur. 2° Dieu aide et bénit la jeunesse lorsqu'elle s'applique aux études. 3° La perte du temps est une perte irréparable. 4° Le bon emploi du temps cause un gain inestimable.
gjE désir est le premier pas de l'âme, et à propor-
.,, tion qu'il avance, les autres affections suivent.
Si le désir est fervent, il les met toutes en feu,
et elles ne trouvent nulle difficulté aux entreprises les plus laborieuses ; s'il est mort ou languissant, elles sont toutes malades et tremblent au moindre travail dans les affaires les plus nécessaires.
II. La volonté est une puissance aveugle qui ne peut nullement se conduire elle-même : elle a besoin dans toutes ses opérations que l'entendement la guide, comme l'œil fait le corps; suivant que l'entendement est ou n'est pas éclairé et qu'il lui communique ou lui refuse des lumières, cette Reine des puissances de l'âme opère avec plus de difficulté ou avec plus de facilité et de promptitude.
Le philosophe Cliante disait que les savants étaient des hommes raisonnables, et que les ignorants étaient des bêtes brutes ; je dirai seulement que la science est le soleil de l'âme, et que l'ignorance en est l'aveuglement. De là suit que l'ignorant prend souvent des feux follets pour de véritables lumières. Maxime écrit que la vie d'un ignorant est semblable à un songe, qu'il a des fantômes importuns et qu'il les prend pour d'infaillibles vérités, y laissant tromper et emporter son affection. Le philosophe Socrate assure que l'ignorance est l'inséparable compagne du péché ; la science, dit-il, est le seul bien des hommes, et l'ignorance, le seul mal ; car tous ceux qui pèchent sont ignorants.
Si vous doutez du pouvoir de la science pour aider à l'acquisition des vertus, et que les vices de quelques écoliers savants vous fassent douter de cette vérité, je vous découvrirai la cause de leur malheur : ils sont savants et ne laissent pas d'être vicieux, parce qu'ils ne cherchent point Dieu dans leurs études, mais le seul plaisir ou la vanité et quelque illusion des siècles corrompus.
Plusieurs oisillons voltigent par les prairies, lorsqu'elles sont émaillées d'une agréable variété de fleurs ; les uns se plaisent à un tel éclat de mille couleurs entrelacées par un divin artifice ; les autres se récréent dans le parfum de di-
verses odeurs ; les sauterelles y prennent tant de plaisirs qu'elles y chantent et y dansent jour et nuit durant tout l'été; mais tous ces passe-temps sont vains et n'apportent aucun fruit ; les seules abeilles en tirent un suc utile et en font leur miel.
La lumière du soleil est très agréable, mais si nous nous amusons à l'éclat de ses rayons, sans regarder de nous en servir pour le trafic, pour le labourage ou pour l'exercice de quelques autres arts, la nuit nous surprendra aussi misérables que nous étions à l'aube du jour.
Les sciences rendent une splendeur qui réjouit l'esprit, mais cette joie n'opère pas plus dans l'âme que le son d'une musique passagère ; et si elle ne dirige le cœur et la main, aussi bien que l'oreille et la vue, la connaissance sert de peu, si elle ne vise à l'exercice des vertus.
Pour cette raison les Lacédémoniens ne permirent point d'écrire les lois et les préceptes touchant la vertu de force, parce qu'ils voulaient que la pratique les imprimât dans l'esprit de leur jeunesse.
III. Philon écrit sagement que le travail est le principe et la racine de tous les biens et de toutes les vertus, et que si on l'ôtait de ce monde, il n'y resterait aucun bien ; nous le voyons en toutes choses. La terre, pour bonne et fertile qu'elle puisse être, ne produit que des ronces et des épines si on ne la cultive ; les arbres les plus féconds et qui ont les fruits les plus savoureux, deviennent stériles si on les néglige, et plusieurs de ceux qui sont sauvages deviennent fertiles et produisent des fruits très agréables par le moyen de la culture. L'épine a un fruit fort amer, on dit néanmoins que si on l'ente sur un poirier, elle porte un fruit très doux et excellent.
La même chose se rencontre aux esprits des hommes : personne ne naît ni peintre, ni sculpteur, ni charpentier, ni maçon ; il faut du temps et du travail pour apprendre tous les arts. Pour cette cause, les royaumes et les républiques les mieux gouvernés ont contraint leurs habitants de
rendre compte de leurs travaux, et ont puni sévèrement les paresseux.
Chez les Athéniens, un paresseux était tenu coupable de tous les crimes dont on l'accusait, et il n'était point nécessaire d'en chercher d'autres preuves.
Les Egyptiens se montraient encore plus sévères envers ces âmes languissantes, car ils punissaient de mort tous ceux qui ne savaient aucun métier.
IV. Il faut travailler dès sa première jeunesse. Saint Augustin, n'étant encore âgé que de douze ans, lut et comprit la logique et la rhétorique d'Aristote, sans qu'aucun maître lui en expliquât les difficultés. Les enfants peuvent plus qu'ils ne croient, il n'est besoin que d'une sérieuse application.
Amasis, roi des Egyptiens, contraignait les jeunes gens à parcourir cent quatre-vingts stades avant de manger ; vous pouvez vous avancer tous les jours aux sciences avec moins de peine et de sueur. On n'exige pas de vous une si longue course, mais une raisonnable application de votre esprit pour commencer ce bonheur, et vous y ferez du progrès sans une fatigue excessive ; si vous différez, il faudra une plus fâcheuse contention pour faire quelque considérable avancement.
C'est un grand abus, écrit Sénèque, que de ne point vouloir vaquer à la philosophie, sinon lorsqu'on n'a rien à faire, vu qu'elle nous offre tant de connaissances, que quand nous nous y appliquerions toujours, nous n'aurions point assez de temps pour recevoir toutes ses lumières.
Si donc votre âge est très propre pour réussir dans les classes, pourquoi ne vous résoudrez-vous pas à la diligence ? Le plâtre et l'argile se forment aisément lorsqu'ils sont humides, et l'ouvrier en fait de telles figures qu'il lui plaît ; mais lorsqu'ils sont durcis, tout son travail s'y trouve inutile. La jeunesse se développe si la générosité la pousse ; mais si elle se met à l'oisiveté, elle est absolument perdue.
1. Pythagore avait raison de dire : Choisissez-vous la meilleure manière de vie que vous pourrez ; quelque difficile qu'elle paraisse d'abord, la coutume la rendra plaisante et agréable. Nous pouvons dire de même de toutes les sciences ; il est vrai que leurs racines ont une amertume qui rebute ceux qui commencent, mais le fruit en est très doux, il contente les hommes. La noix et l'amande ont une écorce de mauvais goût et une coque fort dure et difficile à casser, mais l'ouverture n'en est pas plus tôt faite, que la douceur du fruit récompense bien la peine qu'on a prise à le chercher.
Ceux qui creusent les mines d'or et d'argent, travaillent beaucoup pour ouvrir les roches qui cachent ces précieux métaux ; mais, la découverte étant faite, ils ont la matière d'autant plus molle qu'ils pénètrent plus avant dans la terre.
Le moyen d'avoir une solide joie dans l'étude, c'est de s'y porter avec chaleur et avec constance. Le Saint-Esprit décrit les anxiétés et les misères d'un paresseux, par la comparaison d'un chemin plein d'épines où à chaque pas il se pique, et est piqué par d'autres, tantôt par ses parents, tantôt par ses maîtres, par ses hôtes, par ses amis et par tous ceux qui le fréquentent et qui le voient dans la langueur.
Si vous êtes ennuyé et abattu de ce que votre progrès ne paraît point à vos yeux à l'égal de votre désir, consolezvous : la constance dans le travail vous le fera enfin paraître avec usure. On ne voit point marcher l'ombre d'une horloge, mais au bout d'une heure on s'aperçoit qu'elle est bien avancée.
Les arbres croissent continuellement, et cependant nous n'en voyons l'élévation qu'avec le temps, et nous admirons qu'après quelques années ils ont poussé leur tronc et étendu leurs branches d'une façon merveilleuse.
Le mûrier est le plus sage des arbres ; il ne se précipite point pour jeter ses fleurs et ses fruits, mais il récompense
ce retardement, fleurissant tout en une nuit ; et par ce délai il est moins sujet aux injures du temps que les autres qui se sont plus hâtés.
Quelques esprits s'ouvrent lorsqu'on y pense le moins, et portent des fruits qui servent à toute une ville et quelquefois à toute une province.
2. Pendant que la Sagesse éternelle vivait sur la terre parmi les hommes, elle se plaisait à bénir, à louer et à instruire les enfants, et à les recommander à ses Apôtres et à ceux qui assistaient à ses prédications.
Elle continue encore de les aider par les Anges et par elle-même. Des personnes dévotes virent en songe plusieurs Anges qui portaient un livre écrit dedans et dehors, et le présentaient à saint Ephrem qui commençait à prêcher. Dès ce temps-là il eut une si grande abondance de saintes pensées que sa langue ne pouvait suffire à les annoncer. Lorsqu'il était encore enfant, il avait aperçu luimême une vigne chargée de beaux raisins, qui semblait avoir pris racine sur sa langue, et s'élevant fort haut s'étendait sur toute la terre ; il y voyait plusieurs oiseaux, lesquels se nourrissaient de ses fruits ; mais plus ils en prenaient, plus il en recroissait qui s'offraient à tous ceux qui en voulaient p'rendre.
Deux frères étant encore jeunes vivaient ensemble dans une perfection remarquable de sainteté ; ils étaient souvent visités des Anges qui leur donnaient courage et leur montraient que, leurs travaux n'étant que d'un moment, ils en recevraient néanmoins une éternelle récompense. Ces saints jeunes hommes dirent à ces Princes du Paradis qu'ils désiraient ardemment sortir de cette terre de malédiction et de péché pour aller au séjour du divin amour, et pour être dans une totale assurance de ne jamais l'offenser ; les Anges louèrent leur ardeur, et les avertirent néanmoins que la couronne du Ciel méritait bien de plus longs combats, et qu'enfin Dieu donnerait la palme de la victoire à leur persévérance.
3. Un homme qui a en rentes plusieurs milliers de pistoles, sans être obligé à la nourriture et à l'entretien d'une nombreuse famille, se soucie fort peu de la perte d'un ou de deux écus ; mais un pauvre villageois qui a plusieurs enfants sur les bras, qui est accablé de tailles et de gabelles, et qui ne peut qu'avec des sueurs continuelles trouver du pain et des habits, gémit pour la perte d'un teston et d'une pièce de cinq sous.
Un jeune enfant qui se promet les quatre-vingts, les cent années de vie, ne se soucie que fort peu de perdre les semaines entières, et même d'y ajouter plusieurs mois; mais s'il considérait la brièveté de la vie et l'importance de la bien employer, sans doute il en serait meilleur ménager. Gardez-vous de prendre exemple sur lui, mais faites deux réflexions.
Premièrement, considérez que l'heure de votre mort est très incertaine, qu'il y a pour le moins six mille maladies qui peuvent attaquer votre corps, dont plusieurs sont mortelles, que plusieurs morts violentes emportent les plus robustes dans un moment, que l'on met en terre plus de personnes en leur jeunesse qu'en leur vieillesse.
Lorsque vous apercevez sur la mer un vieux vaisseau dont le bois est vermoulu, vous assurez qu'il ne durera plus guères ; mais lorsque vous en voyez un tout neuf, vous n'osez point assurer qu'il durera plusieurs années, car peut-être dans le premier voyage un coup de vent le jettera sur un rocher qui le mettra en mille pièces. Les vieillards ne peuvent vivre longtemps, mais les jeunes garçons peuvent mourir dans peu de jours.
Secondement, méditez que nous mourons à tous moments. Nous sommes semblables à un passant qui entre dans un bateau qui descend sur le courant d'un fleuve rapide et impétueux ; qu'il soit assis, qu'il soit debout, qu'il se couche, qu'il dorme, qu'il se mette en telle posture qu'il lui plaira, il fait toujours voyage et descend toujours avec son pilote.
Dormez, jouez, chantez, occupez-vous aux actions que vous voudrez, le temps passe, vous avancez vers le port de la mort qui vous attend de pied ferme, et à qui nous ne pouvez échapper. Pourquoi perdez-vous misérablement votre temps, pouvant à chaque moment le bien employer et gagner une vie éternelle ?
Troisièmement, pesez mûrement que la plus longue vie n'est que comme le jour d'hier qui est passé, comme nous en avertit le Roi-prophète. Mathusalem a vécu neuf cent soixante-neuf ans, dit la sainte Écriture ; puis elle ajoute : et il est mort. Cherchez-moi toutes ses années, trouvezm'en une qui reste, trouvez un mois, une semaine, une heure ; tout est passé, il n'en demeure pas un moment, pour en avoir quelque souvenir.
Les naturalistes rapportent qu'auprès du fleuve Tipanis, proche du Bosphore, il naît un animal à quatre pieds et à quatre ailes; il commence à vivre à l'aube du jour et meurt sur le soir : au matin, il est en son enfance ; à midi, il est en sa jeunesse ; à vêpres, il est vieillard, et au soleil couchant, ii meurt ; de sorte que la nature met plus de temps à le produire qu'elle ne lui donne de temps pour la course de sa vie ; il voit, il entend, il vole, il marche, et ne cherche pas ses aliments avec un moindre soin que les autres animaux qui ont une longue vie. L'homme se moque de l'empressement inutile de cet animal, mais la vie du même homme est beaucoup plus courte en comparaison de l'éternité ; et par conséquent elle est très mal employée, s'il ne s'occupe qu'à des divertissements inutiles et à des soins de la terre, sans viser à la culture de l'âme par les sciences et par la vertu.
4. Tous les autres biens, dit Sénèque, sont les biens d'autrui ; mais le temps est à nous: d'où nous devons conclure avec ce philosophe que nous devons nous servir du temps comme de notre propre bien, et d'où dépend tout notre bonheur.
Il n'est nul moment auquel nous ne puissions gagner le
Paradis et une nouvelle gloire d'une éternelle durée ; c'est donc faire une perte inestimable si nous perdons le gain que nous pouvons faire en un seul moment, et c'est un gain sans pareil si nous en faisons un bon usage.
Métroclée le philosophe disait que ce qui est hors de nous (comme l'or, l'argent, les maisons, les métairies, les charges et choses semblables) se peut obtenir à prix d'argent, mais que les arts libéraux s'acquièrent avec le temps. La laine prend certaine couleur tout à coup, une autre ne s'imprime qu'à la longue ; si vous voulez être excellent en la poésie, en l'éloquence, en la philosophie, en la théologie, commencez de bonne heure à vous y appliquer, encore trouverez-vous votre vie très courte pour arriver à la perfection.
C'est un mal déplorable que plusieurs commencent à vivre lorsqu'il faut mourir.