CHAPITRE .IV
COMMENT LE SOLDAT GENEREUX DOIT FUIR i/lVROGNERIE COMME UN VICE LACHE ET INFAME.
Les inconvénients du trop boire.
remièrement, le trop boire empêche la vraie |> joie et récréation ; vous êtes une ou deux heures à table ; si vous vous servez du vin avec modération, vous aurez du plaisir tout ce temps-là et tout le reste de la journée ; si vous faites quelque excès, vous perdrez incontinent la douceur de la conversation et de l'entretien honnête ; vous aurez mal à la tête, à l'estomac et aux autres parties de votre corps, et les douleurs vous suivront au logis ; la nuit vous sera fâcheuse \ votre foie se brûlera, et la bonne complexion de votre corps s'altérera ; votre visage deviendra rouge, hideux et plein de pustules ; vous débiliterez vos nerfs et serez sujet, avant le temps, à des tremblements importuns, à la goutte, à la gravelle et à plusieurs autres maladies qui vous abrégeront vos jours.
Quand l'on aurait un cou de grue, tel que le désirait autrefois un misérable ivrogne, le goût d'un verre de vin est bientôt passé, et ne mérite pas qu'on achète par une délectation si passagère et momentanée un repentir si long et si ennuyeux.
II. Secondement, l'ivrognerie rend un soldat méprisable à toute une bourgeoisie, dans laquelle il devrait paraître avec éclat, tant pour son propre honneur et pour sa sûreté que pour l'honneur et la gloire de son prince. Si quelqu'un de vos compagnons se laisse surprendre de vin, regardez sa posture et son maintien ; vous verrez son vi-
sage tout enflammé, ses yeux étincelants, sa bouche écumante, son corps tremblant ; il ne peut se tenir sur ses pieds ; la tête lui tourne ; le cœur lui bondit ; son estomac se renverse ; il dit une infinité de sottises ; les uns en rient, les autres le maudissent, tous l'ont en exécration ; mirez-vous là-dessus, et craignez de vous mettre en un état si honteux à une profession si noble et si glorieuse.
Platon conseillait à ses écoliers de se regarder dans un miroir lorsqu'ils auraient trop bu. «Voyant, disait-il, votre visage semblable à celui d'un furieux et d'un frénétique, vous concevrez de l'horreur d'un vice si brutal et si abominable. »
III. Troisièmement, la gourmandise et l'ivrognerie sont les sources funestes de plusieurs péchés infâmes, scandaleux et exécrables ; de là viennent la luxure, les blasphèmes, les homicides et de très funestes ravages ; et ne pensez pas que l'ivrognerie vous excuse du péché, lorsque vous prévoyez que vous vous enivrerez, et que dans le vin vous avez coutume de vous laisser aller à des actions méchantes ; car de telles actions sont volontaires en leur cause.
Les soldats sont d'ordinaire d'un naturel bouillant, et prennent feu facilement, comme la poudre de leurs mousquets; si vous jetez du feu nouveau sur des charbons déjà allumés, vous ferez un grand et déplorable embrasement, et vous tuerez peut-être vos amis avant que vous ayez fait une sérieuse réflexion sur ce que vous entreprenez. C'est ce qui arriva à Alexandre le Grand qui, étant pris de vin, tua son favori Clitus, ce qui lui causa après une si grande douleur qu'il voulait se laisser mourir de faim, mais tous ses repentirs furent inutiles.
IV. Quatrièmement, les soldats qui sont sujets au vin mettent souvent en péril leur armée. On raconte de Cyrus, empereur des Persans et des Chaldéens, qu'étant en guerre avec les Scythes, nation fort adonnée à la boisson, il profita de leur penchant pour leur tendre un piège qui
lui permit de les vaincre sans combat. Feignant de fuir devant eux, il leur abandonna son camp où il avait eu soin de laisser d'abondantes provisions. Les barbares s'y précipitèrent aussitôt et s'y gorgèrent de vin. Cyrus, survenant tout à coup pendant que l'ivresse leur ôtait tout pouvoir de se défendre, les défit et les tailla en pièces. Par un artifice du même genre, César se débarrassa des pirates, le duc de Guise battit les Allemands à Haguenau, et plusieurs autres capitaines défirent leurs ennemis. Athénée rapporte également que, les Ariens étant fort sujets à leur bouche, cette intempérance donna occasion aux Celtes qui leur faisaient la guerre de leur préparer un festin très somptueux dans leurs pavillons, et de mêler dans le vin et les viandes une herbe vénéneuse ; cela fait, ils se retirèrent, feignant de l'épouvante ; ces ivrognes trouvant ce qu'ils désiraient dans ce camp, s'emplirent si bien qu'ils périrent tous.
V. Cinquièmement, un homme qui s'enivre se jette dans un évident péril de damnation, sans qu'il y puisse mettre aucun remède, n'étant point capable de faire une confession valable ou un bon acte de contrition lorsqu'il est privé de l'usage de la raison.
Martin Delrio, homme docte de notre Compagnie, assure qu'un malheureux ivrogne étant plein de vin, dit qu'il ne voulait point rendre grâces à Dieu, mais au diable, et qu'il fut peu après embroché et rôti par trois diables qui lui apparurent visiblement ainsi qu'à deux de ses compagnons; et cet auteur certifie qu'il connaissait fort bien le lieu où cela était arrivé en Flandre.