LE SOLDAT GENEREUX DOIT ÉVITER LES JUREMENTS ET LES IMPRÉCATIONS
Pourquoi faut-il fuir les jurements. — II. Pourquoi faut-il éviter de faire des imprécations. — III. On peut se corriger de l'habitude de jurer et de maudire. — IV. Quels moyens faut-il employer pour cela.
I. H^|^|§$ a raison qui vous persuade de fuir les jurements, c'est que le jureur se fait tort pour quatre causes.
i. Il donne la preuve à ceux qui l'entendent qu'il manque de jugement, en se privant de la fin qu'il prétend at-
teindre par ses jurements, c'est à savoir de persuader ce qu'il dit. Chacun juge en effet que celui qui prend avec Dieu une liberté si criminelle et qui le méprise au point d'avoir l'insolence de l'attaquer par des exécrations inutiles, doit facilement tomber dans le mensonge par la légèreté de son esprit et par son inconsidération.
C'est ce qui arriva à un bon citoyen romain qui avait cette mauvaise coutume de jurer à tout propos. Se trouvant un jour dans une assemblée publique, il fit une promesse au peuple et s'offrit de la ratifier par un serment solennel. Bien loin d'accepter sa proposition, le peuple lui répondit par des huées, jurant à son tour qu'on n'avait aucune confiance à tous ses serments.
2. Celui qui jure souvent et à la volée, se fait tort, par la raison qu'il reconnaît hautement ainsi que sa volonté est dépravée et qu'il avoue être sujet aux mensonges et aux tromperies. Si en effet il avait quelque estime de sa vertu, et si par ses soins il en avait donné une haute opinion aux autres, il verrait bien qu'on le croirait sans jurer. Solon, législateur des Athéniens et l'un des sept sages de la Grèce, avait coutume de dire que la vertu doit rendre un homme si recommandable, qu'il soit inutile de lui imposer le jurement pour être caution de la vérité de ses paroles.
3. Celui qui jure inconsidérément à tous propos s'oblige souvent à des actions messéantes et criminelles, et qui ternissent la gloire que lui donnent ses richesses et ses honneurs; cela parut au rOi Hérode qui, ayant juré aune ballerine de lui donner ce qu'elle demanderait, se tint obligé de massacrer saint Jean-Baptiste et de lui en donner la tête.
4. Le plus nuisible dommage des jurements fréquents et téméraires, c'est qu'il jette le jureur dans un continuel péril de se parjurer, et par conséquent de pécher mortellement; car tous les parjures, même en matière légère, sont des crimes de mort, parce qu'ils font un tort insigne à
Dieu qui est la première vérité, en le prenant pour témoin d'un mensonge. Le jurement môme qui se fait sans raison est injurieux à cette infinie Majesté, que ces hommes de colère et de furie traitent d'une manière qui ne serait soufferte par aucun homme de mérite et de crédit.
II. S'il faut éviter les jurements, il faut avec non moins de soin se donner de garde des imprécations.
i. Premièrement, il est clair, comme l'enseigne saint Thomas, que la malédiction qui .souhaite du mal à son prochain, soit en le commandant, soit en le désirant, choque directement la charité ; car cette Reine des vertus nous oblige à souhaiter du bien aux autres et à le leur procurer ; elle veut que notre amour envers Dieu excède toutes les amours des créatures, et que notre affection envers le prochain ressemble à celle que nous nous portons à nous-mêmes.
Voudriez-vous que votre voisin, vos serviteurs, vos enfants et votre mari fissent des souhaits que vous eussiez le •cou rompu, la tête cassée, le diable dans le ventre, la peste par tout le corps et autres semblables maux en votre famille? Comment donc donnez-vous une liberté effrénée à votre langue qui s'emporte souvent à de pareils excès de colère ?
2. Le second malheur que nous apportent les malédictions et les imprécations, c'est qu'elles nous rendent ennemis de Dieu, qui prend l'intérêt de sa créature comme le sien propre. Un peintre entre dans une juste colère contre celui qui décrie son tableau et veut le mettre en pièces. Dieu ne doit-il pas allumer ses foudres contre ceux qui maudissent l'œuvre de ses mains, et qui la voudraient abandonner à la fureur des démons et la soumettre aux plus fâcheuses infortunes?
3. Le troisième malheur de celui qui use de malédictions et d'imprécations, c'est qu'il vit dans une continuelle amertume de cœur et dans un fiel qui se répand sur toutes
les puissances de son âme et sur tous les membres de son corps. Son entendement s'obscurcit par des nuages que la tristesse oppose à sa lumière ; sa volonté est abattue par la crainte du châtiment et par le désespoir de ne pouvoir effectuer ses desseins ; sa mémoire lui remet toujours devant les yeux l'outrage des paroles qui lui sont échappées, et le péril que ceux qui en sont offensés n'en recherchent la vengeance ; divers exemples montrent assez que Dieu punit avec sévérité ces furies d'enfer.
III. La force et la violence de la coutume font gémir nos jureurs,lorsquequelquespointes leur piquent la conscience, et que la raison est de retour au logis et déteste le transport de la passion qui offense le Ciel par ses jurements, par ses blasphèmes et par ses imprécations ; cette tyrannie les jette dans un lâche désespoir d'un amendement solide et qui puisse être de durée, et ce désespoir les précipite dans des crimes dont l'énormité et la multitude allument les foudres qui tombent enfin sur leurs têtes.
Mais la raison nous persuade que cette victoire est possible.
1. Premièrement, une coutume dépravée se corrige par une coutume contraire, fortifiée de la grâce du Tout- Puissant qui ne dénie jamais son secours à nos faiblesses. L'orgueil en a élevé plusieurs au-dessus de leur condition, que l'humilité a maintenus ensuite dans une modestie vraiment chrétienne ; on a vu et admiré de véritables sangsues qui suçaient jusqu'à la moelle des pauvres, donner plus tard leur sang et leur substance pour nourrir et entretenir les indigents.
Pourquoi jugerons-nous que la raison n'a point de frein, assez fort pour contenir la colère, ni d'assez sages industries pour en abattre les fougues et apprivoiser la fureur ? Il n'est point de lions dans les forêts que les bienfaits et le temps n'adoucissent ; on trouve même des charmes pour flatter les serpents et rendre leurs poisons moins dangereux.
Le crime qui choque directement la Divinité et qui l'attaque dans son honneur, sera-t-il tellement incorporé en l'homme, que nul travail et nul.artifice ne l'en puissent arracher ? Cela trouve d'autant moins de croyance dans mon esprit, que ce vice n'a dans ses suites ni plaisir, ni honneur, ni profit quelconque ; c'est une pure malice et une pure furie qui le compose, et qui fait frissonner le cœur et hérisser les cheveux de celui qui en est obsédé ou entièrement possédé et emporté.
Quoi donc, le voluptueux se pourra dégager des filetsde l'amour qui tient tout son corps et toute son âme dans des illusions très charmantes et qui contentent tous ses sens par la jouissance de leurs plus agréables objets ; l'ambitieux fermera les yeux au brillant des honneurs qui le rendent vénérable à une ville ou à une province entière ; et un jureurou un blasphémateur sera dans une dureté si invincible qu'il se trouvera dans l'impossibilité d'un parfait amendement!
Cette excuse est d'autant moins recevable que la seule volonté donne la victoire et fait le triomphe ; dans l'amendement du voluptueux, de l'ambitieux et de l'avaricieux, la perte du plaisir, de l'honneur et des richesses se trouve jointe à l'effort qu'il se fait ; de sorte que si le triomphe est glorieux à la grâce, il est douloureux à la nature ; mais dans votre résolution de ne point jurer, quel désavantage vous frappe les sens, et quel renversement de fortune ternit votre gloire et appauvrit votre famille ?
2. Secondement, le respect et l'amour du monde nous imposent des travaux bien laborieux, dont nous venons à bout sans aucune plainte. Saint Chrysostome admirant la stupidité des hommes s'écrie : « L'empereur a fermé. les bains publics de toute la ville d'Antioche et a ordonné que nul ne soit si hardi que de s'y laver ; quel est le téméraire qui ose violer cette ordonnance et lui opposer l'antiquité d'une coutume qui a continué durant tant de siècles, que nous en ignorons l'origine? Les enfants, les hommes
d'un âge robuste, les vieillards chargés d'années, les femmes délivrées de leurs couches souffrent ce commandement sans nul murmure ; personne n'allègue ni la coutume, ni sa maladie, ni son innocence. » Lisez le reste et concluez qu'il ne tient qu'à vous de changer votre mauvaise coutume en une meilleure.
IV. Mais par quels moyens pourrez-vous délivrer votre âme de cette tyrannie ? Je vous en présente cinq en peu de mots.
i. Le premier, c'est la crainte de Dieu bien empreinte en l'âme de celui qui entreprend le combat contre sa colère et contre cette impatience qui, ne pouvant rien souffrir, se donne licence de tout dire. Cette sainte crainte engendre une haute estime de la divinité, et montre à l'homme la bassesse et le néant de la créature ; elle lui fléchit le cœur, courbe les genoux, voile la face, abaisse les sourcils, bride la langue devant son Souverain qui tient sa vie et son honneur entre ses mains, et qui a autant de foudres contre les impies dans la terreur de sa justice, que de palmes et de couronnes pour les vertueux dans la bonté de sa miséricorde.
2. Le second moyen, c'est la considération des malheurs qui procèdent de cette insolence de jurer et de renier.
3. Le troisième, c'est la vue des jureurs qui se sont corrigés de cette mauvaise coutume. Saint Augustin assure qu'ayant été longtemps accoutumé aux jurements, il s'en était entièrement abstenu depuis sa conversion.
4. Le quatrième moyen, qui est très efficace pour se corriger, c'est de prier instamment tous vos amis, tous vos parents et tous vos domestiques de vous reprendre lorsque la colère précipitée vous jettera dans ce désordre.
5. Le cinquième et le dernier moyen, qui a une infaillible efficacité pour l'amendement, c'est de vous imposer de bonnes et de rigoureuses pénitences, toutes les fois que la liberté de votre langue trahira la résolution de votre vertu.