CHAPITRE IV
VIE DE LA BIENHEUREUSE MARIE DE L'iNCARNATION, FONDATRICE DE L'ORDRE DE NOTRE-DAME DU MONT-CARMEL.
I. Sa vie dans le monde. 1° Elle veut se faire religieuse. 2° Elle se marie pour obéir à ses parents. 3° Elle se donne à Dieu plus parfaitement. 4° Elle établit les Carmélites en France. — II. Sa vie dans le cloître. 1° Faveurs merveilleuses qu'elle reçoit. 2° Son discernement des esprits. 3° Son humilité. 4° Son ardeur au travail. 5° Sa patience. 6° Sa mortification. 70 Sa pauvreté. 8° Son obéissance. — III. Sa précieuse mort.
I- f^TïÈ^A. bienheureuse Marie de l'Incarnation, religieuse carmélite, naquit à Paris, l'an de Notre- Seigneur 1 565, le premier jour du mois de février. Son père se nommait Nicolas Avrillot, seigneur de Champlâtreux, proche de Lusarche, Conseiller du roi et Maître ordinaire à la Chambre des Comptes à Paris; sa
mère s'appelait Demoiselle Marie Lhuillier. Tous deux étaient des plus anciennes et des plus nobles familles de cette ville capitale du royaume. Sa mère étant enceinte d'elle fit vœu à Dieu, à la Vierge et à saint Claude, de faire porter un habit blanc à son enfant, sept ans durant, et de le présenter à une église de la Sainte Vierge, s'il venait heureusement au monde.
La Mère de miséricorde voulut lui montrer qu'elle acceptait sa prière, faisant naître cette fille le jour de la Purification et lui donnant une bonne santé, contre l'ordinaire des autres enfants de cette bonne Demoiselle, qui mouraient incontinent après leur naissance.
Par suite du vœu, cette fille d'oraison fut menée à Notre- Dame de Liesse, aussitôt qu'elle eut atteint l'âge de sept ans, et son habit blanc fut donné aux pauvres.
i. Agée de douze ans environ, elle fut conduite au monastère de Longchamps, dit de l'Humilité de Notre- Dame, de l'Ordre de Sainte-Claire, proche de Paris, pour y être élevée en pension sous la conduite d'une tante. Elle commença à y goûter les choses divines, et à y jeter de si profondes racines de vertu, qu'elle conçut d?ardents désirs de se donner tout à fait à son Dieu. Elle en fut retirée au bcut de trois ans. L'ardeur de l'amour de son Créateur et le zèle du salut du prochain qu'elle avait conçus, furent néanmoins si brûlants, qu'elle demanda avec chaleur d'être religieuse à l'Hôtel-Dieu de Paris, afin de joindre l'humilité et la patience à la charité dans le service des malades.
2. Ses parents fermèrent les oreilles à toutes ses prières, et ne lui voulurent pas même permettre d'entrer en aucune Religion. Se remettant donc entre les mains de Dieu, elle se soumit au joug du mariage par une pure obéissance. Monsieur Acarie, son mari, était un homme pieux et qui se plaisait à voir la dévotion dans toute sa famille ; mais il n'aimait point une si haute élévation et un si grand éloignementdes compagnies. Cette pensée fut cause
qu'il exerça beaucoup la patience de sa femme, et lui rompit ses volontés en plusieurs bonnes oeuvres. Elle ne s'opposa jamais à ses commandements ; mais, dans une divine prudence, elle préféra toujours la tranquillité de sa maison et l'obéissance à son mari, à toutes les impulsions intérieures, quelque violentes qu'elles fussent, et quelque apparence de piété et de la gloire de Dieu qu'il y eût ; elle jugeait sagement que ce qui est de nécessité va au-dessus de ce qui n'est que de bienséance, et que Dieu trouverait des moyens au delà de l'espérance humaine pour venir à bout de ses desseins, sans aucun trouble dans son ménage; et l'expérience lui montra toujours que son espoir n'était pas frustré de son attente.
3. Le commencement de la hauteur des vertus où elle fut élevée vint d'un vertueux prêtre, nommé Roussel, qui lui donnant un livre spirituel lui montra au doigt cette sentence : Trop est avare à qui Dieu ne suffit. Elle fut alors changée d'une manière si soudaine et si extraordinaire, qu'il semblait qu'elle eût été comme pénétrée de la foudre et transformée en une autre créature. On eût dit que son âme, son cœur, son entendement, sa vue, son ouïe, sa parole, et tout le reste, eussent pris une autre nature. Cette flèche de l'amour divin, qui l'embrasa pour lors, ne s'éteignit jamais tout le reste de sa vie. Le monde lui fut une mort, et Jésus-Christ une vie très aimable. Elle ne pensait qu'à lui, et tous les soins qu'elle prenait dans la famille n'avaient nulle autre vue.
Elle était fort souvent ravie en extase, et notre Sauveur, la glorieuse Vierge et sainte Thérèse lui apparaissaient plusieurs fois. Je remarquerai seulement trois visions plus importantes.
4. Sainte Thérèse, dans la connaissance de sa haute vertu, la choisit pour être fondatrice de son Ordre en France, et lui en donna par deux fois le commandement de la part de Dieu, en lui apparaissant visiblement.
Cette entreprise trouva de grandes difficultés et coûta
bien de la peine à cette ârne généreuse. Sa constance néanmoins et sa prudence rirent conclure ce dessein, et l'exécutèrent heureusement. Le premier monastère fut bâti à Paris; puis on érigea ceux de Pontoise, de Dijon, d'Amiens, de Rouen et de Tours. Notre courageuse amazone y contribua de tous ses soins, sans épargner aucun travail dans une œuvre si religieuse.
II. Sainte Thérèse lui apparut pour la troisième fois, et lui déclara qu'elle entrerait dans son Ordre en qualité de sœur converse. Son mari étant mort, elle pourvut ses fils, et ses filles se firent religieuses. Aussitôt qu'elle se vit en liberté, elle fit instance pour obtenir l'entrée dans la Religion, et en ayant l'assurance, elle fut quinze jours dans une joie si excessive, qu'elle ne pouvait contenir les larmes que cette joie lui tirait continuellement des yeux. Je ne puis dans cet abrégé vous décrire toutes ses vertus et tous les dons singuliers dont Dieu l'a ornée ; j'en toucherai quelque peu très succinctement.
i. Son oraison et son union avec Dieu étaient dans un très éminent degré. Elle était si ardente en ses ferveurs, que le Père Binet, très versé dans les communications célestes, disait que sa conversion à Dieu par le moyen de l'oraison était in modum fulguris coruscantis, comme un éclair plein de rayons et de splendeurs. Son visage même en devenait tout embrasé et tout lumineux. Elle était tellement transportée en Dieu durant sa prière, que fort souvent elle demeurait ravie en extase ; particulièrement lorsqu'elle entendait la Messe et qu'elle recevait le Saint Sacrement.
Un jour, elle entra dans une chapelle de Notre-Dame, sur les huit heures du matin, pour assister à ce saint Sacrifice. Elle y demeura jusqu'au soir, et y fut dans un tel ravissement qu'elle ressemblait à une personne morte, sans aucun mouvement des pieds ni des mains, et qu'elle respirait à peine. On la tira fortement pour la faire revenir. Se trouvant surprise, elle demanda si la Messe était
dite. D'où l'on voit que toute la journée s'était passée dans cet admirable transport.
Une autre fois, le Cardinal de Bérulle la vit ravie avec une telle violence que son corps fut élevé de deux ou trois pieds au-dessus de terre, et demeura quelque temps suspendu en l'air.
Notre Sauveur, Notre-Dame et sainte Thérèse la visitaient et la consolaient de temps en temps. Les Anges lui chantaient souvent des motets de musique si harmonieux, qu'ils maintenaient et augmentaient notablement la joie de son âme et le désir de servir un si bon et si charitable Seigneur.
Par un très spécial privilège, Dieu lui avait imprimé les sacrés stigmates de notre Rédempteur Jésus-Christ. De sorte qu'à certaines heures (particulièrement les vendredis, les samedis et les jours de carême), elle sentait d'extrêmes douleurs aux pieds, aux mains, au côté et en la tête, comme si on les lui eût percés. Ces sacrées marques néanmoins n'étaient point visibles, afin qu'elle se maintînt plus solidement et plus constamment dans l'humilité.
2. Elle voyait quelquefois l'état des âmes et avait un très singulier don pour le discernement des esprits. Etant encore novice, elle vit l'âme de Monsieur Acarie, son mari, parmi les Bienheureux. Elle a révélé à plusieurs personnes leurs plus secrètes pensées et les replis les plus enveloppés de leur cœur. Elle a découvert plusieurs illusions dont le démon se servait pour tromper des âmes qui s'adonnaient à la dévotion.
Ce don du discernement des esprits se remarqua, à l'admiration générale, dans l'affaire d'une fille native de Reims, nommée Nicole. Cette hypocrite avait acquis un tel crédit par ses tromperies que, sur sa parole, on ordonnait des prières et des processions publiques en diverses villes. Elle obtint même une fois que l'on fît une procession générale dans Paris. Tout le Parlement, toutes les Justices inférieures, tous les marchands et les gens de mé-
tier quittèrent leurs occupations pour cette procession. Elle déclarait des péchés secrets à diverses personnes. Elle les faisait souvenir qu'elles ne s'en étaient point confessées, et les pressait de se mettre dans la grâce de Dieu. Ses discours tenaient en apparence plus du divin que de l'humain. Les extases et les ravissements lui étaient ordinaires. Elle avait un grand nombre de visions et de révélations. Les plus illustres Seigneurs du royaume, et même hors du royaume, recouraient à elle comme à un oracle.
Un jour, elle fut visitée dans sa maladie par plusieurs docteurs et par plusieurs Religieux. Une grande lumière environna son lit alors, et au même moment on entendit une voix qui disait distinctement : Ave soror, salvete fratres ; c'est-à-dire, je vous salue, ma sœur ; je vous salue, mes frères. La lumière disparut, et elle se trouva parfaitement guérie. Cet événements! soudain et si inopiné laissa un merveilleux étonnement dans l'esprit de toute l'assistance.
Plusieurs autres choses tout à fait merveilleuses paraissaient en cette bigote, ce qui faisait que les plus vertueux et les plus savants l'admiraient. Les lumières divines étaient néanmoins si brillantes en l'âme de sœur Marie de l'Incarnation, qu'elle maintint toujours fortement que tout cet éclat n'était qu'une pure illusion du diable.
On lui mit en main cette fille, pour trouver quelque moyen de s'assurer de la vérité. Elle ménagea cet esprit si adroitement qu'enfin elle la surprit dans une curiosité vicieuse et dans un mensonge manifeste, et découvrit toute la fourberie. Le démon en fut si piqué, qu'une fois, comme cette Nicole était avec sa libératrice, avec quelques Pères capucins et avec d'autres personnes, on vit à l'œil une traînée de poudre à canon qui se faisait dans la chambre. Le feu y prit, et il en resta une puanteur si excessive, que chacun estima que ce maudit esprit se retirait de cette misérable créature. Et en effet, elle revint à son naturel et parut fort grossière, fort rude et fort impar-
faite. Elle se fût même faite hérétique, si un Père de la Compagnie de Jésus ne l'en eût empêchée.
L'amour de Dieu, qui brûlait le cœur de sœur Marie de l'Incarnation, ne lui permettait point de perdre de vue son Bien-Aimé. Elle le trouvait dans toutes les créatures. Par exemple, lorsqu'elle descendait au jardin, elle admirait la beauté et la variété des fleurs, la verdure des herbes, les fruits des arbres, et disait à celles qui l'accompagnaient : Oh! que le Créateur, qui a fait cette Jïeur, cette herbe, ce fruit, est unpuissant et un sage ouvrier ! Oh! que sa Providence est admirable de s'abaisser à de si petites créatures et de les former dans une telle perfection! Ah! pourquoi aurions-nous la moindre défiance en sa bonté?
Quelquefois une seule feuille et un petit brin d'herbe tenaient longtemps ses yeux fixes et immobiles ; puis elle s'écriait : Oh! que notre Dieu et notre souverain Seigneur est digne d'amour! Oh! qu'il nous a ai??iés tendrement et sincèrement !
3. Toutes ses élévations et toutes ses lumières ne l'éblouissaient point et ne lui faisaient nullement perdre le souvenir de sa bassesse. Elle se tenait resserrée dans son néant, par une très véritable et très profonde humilité. Elle s'occupait plus volontiers à la contemplation de ses fautes et des moyens de s'en affranchir, qu'à des vues sublimes et élevées au-dessus du commun. Elle priait Dieu avec instance de ne la point conduire par des voies extraordinaires de visions, de révélations, d'extases et de ravissements ; mais plus elle s'anéantissait en elle-même, plus Dieu la relevait au delà des autres. Elle empêchait tant qu'elle pouvait ces emportements sacrés, se distrayant par l'harmonie d'une épinette qu'elle touchait, se frottant, se pinçant et prenant même la discipline. Mais l'Esprit de Dieu était plus puissant qu'elle, et l'occupait si fortement, que dans les compagnies mêmes elle en était surprise et possédée, demeurait privée de tout sentiment et ne savait de quoi l'on avait discouru.
Dieu se plaît à converser avec les humbles ; et ellemême disait que l'âme qui s'abaisse et aime le mépris des hommes dans la recherche de Dieu seul, au milieu du tracas et des anxiétés de cette vie, peut jovir sur la terre des consolations du Ciel. Elle désirait avec une si ardente passion toute sorte de mépris, que jamais elle n'en laissait échapper aucune occasion. A ce dessein, elle disait très souvent ses fautes au Chapitre, ayant les larmes aux yeux et la douleur au cœur. Elle était ravie d'aise lorsqu'on les lui disait et qu'on lui en ordonnait quelques pénitences. Si elle manquait quelquefois, elle était très joyeuse que les autres y prissent garde, pour en recevoir plus de confusion. Elle disait souvent que la véritable Religieuse doit être toujours disposée à trois choses : à mourir ; — à dire ses fautes; — à être reprise et avertie par qui que ce soit.
Disant adieu aux Religieuses de Longchamps, à son départ du siècle pour se faire Carmélite, elle leur dit ces paroles d'une personne vraiment désireuse de l'humilité : Je serai la servante des servantes de Dieu en la Religion de Notre-Dame du Mont-Carmel. Elle exécuta ce dessein dans une telle perfection, que sa plus grande ambition était de servir les moindres Religieuses de son monastère dans la condition de sœur converse, dont elle avait une si haute estime, qu'elle la préférait à toutes les charges qu'on lui eût pu donner. En prenant l'habit, elle fut tellement emportée par sa ferveur, qu'elle demeura une ou deux heures toute ravie. Et incontinent après l'élévation de cette extase, elle s'abaissa au service de la cuisine, pour apprêter le dîner des Religieuses. Autant que ses forces le lui permettaient, elle travaillait avec plaisir aux offices de la cuisine; lorsque ses maladies l'attachaient à l'infirmerie, elle demandait des herbes pour les éplucher, afin de n'être jamais sans quelque occupation d'humilité.
Elle obtint une fois d'être l'aide de la cuisinière, et tint cela comme une singulière faveur. Les moindres et les
plus méprisés exercices étaient plus à son goût, et elle s'y portait avec une passion et une affection plus brûlantes.
Un jour, comme elle lavait les écuelles, une Religieuse eut appréhension qu'elle ne se fît mal, et le lui déclara. Tant s'en faut, répondit-elle : si J'étais malade, je me guérirais dans cet exercice, j'y trouve un parfait contentement.
4. Un de ses principes était que l'esprit de Dieu n'est point oisif, et qu'il faut apprendre à trouver Dieu dans l'action aussi bien que dans l'oraison. Elle assurait ensuite que les personnes que l'on qualifie de spirituelles, et qui ne veulent rien faire, sont plutôt charnelles que spirituelles, et que toutes leurs dévotions ne sont qu'un pur amourpropre. Elle disait aussi que la diligence est particulièrement nécessaire aux sœurs laïques, parce que leur paresse serait une source de plusieurs désordres dans une Communauté religieuse. Son assiduité au travail était si grande, que (comme le lui dit une sœur du couvent d'Amiensjelle n'eût pas eu plus d'activité quand toute la nourriture de la maison eût dépendu du labeur de ses mains.
Quelquefois elle semblait aller jusqu'à l'excès, s'attachant si longtemps à ses ouvrages qu'elle a été souvent en péril d'en perdre la vue. Chacun s'étonne comment parmi tant de maladies, et dans une si extraordinaire occupation d'esprit, elle a fait tant d'ouvrages au couvent d'Amiens. Pour ce qui regarde le service propre aux sœurs laïques, elle y était si ardente qu'elle s'offrait même avec gaieté à suppléer pour les autres en leur semaine, et s'y portait dans une telle dextérité et dans une telle ferveur de charité, qu'elle donnait de la dévotion à toutes celles qui la considéraient.
5. Sa patience dans ses fréquentes maladies et dans toutes les rencontres des offices était très remarquable. Elle eut trois fois en sa vie la cuisse rompue. Les médecins et les chirurgiens admiraient que dans ses douleurs insupportables elle ne faisait aucune plainte, et ne disait
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pas la moindre parole pour soulager son cœur dans ces extrémités si pénibles.
Tous ses désirs se portaient à la croix et à la souffrance Elle disait avec une grande ferveur d'esprit : Nous devons souvent crier à Dieu : Prépare^ mon cœur, Seigneur, prépare^ mon cœur. Mais à quoi ? A la croix, au mépris, aux angoisses, aux ajfflictions, à la joie, et à tout ce qu'il vous plaira de m' envoyer. Prépare^ seulement mon cœur pour le recevoir.
Elle priait Dieu de lui ôter toutes les joies intérieures et de la conduire par la voie des souffrances. Dieu l'exauça en partie ; car en l'espace de quinze ans, et davantage, elle endura de si cuisantes douleurs dans les assauts impétueux par lesquels Dieu l'éprouvait, et qui habituellement rejaillissaient de l'esprit au corps, qu'elle tremblait depuis les pieds jusqu'à la tête, et sentait de si étranges violences, qu'elle, qui ne criait point lorsque sa cuisse se rompait, ne pouvait s'empêcher d'en faire des plaintes amoureuses à son Bien-Aimé, quoiqu'avec une pleine et une entière résignation à sa sainte volonté. Ses souhaits ordinaires étaient d'être traitée rudement, dans la pensée qu'elle méritait bien plus de peines qu'on ne pouvait lui en faire souffrir.
6. Elle-même ne s'épargnait pas; elle se mortifiait en toutes choses, et choisissait sans cesse ce qui était le plus contraire à la nature corrompue.
Son sentiment était que la haine de soi-même. est la vertu qui fait les Saints, et que nous ne devons pas tant appliquer notre soin et notre travail à croître en l'amour de Dieu, qu'à nous exercer avec courage à nous haïr nousmêmes; que ceci est notre ouvrage, et que le progrès dans l'amour est l'ouvrage de Dieu ; que nous aimons ce souverain Bien dans la même proportion que nous nous haïssons : cet amour et cette haine marchant toujours d'un pas égal. Dans la même pensée, elle disait avec saint Ignace que l'oraison et la mortification sont deux sœurs qui se
tiennent par la main, et qui ne se séparent jamais l'une de l'autre. Sur ce principe, elle dit un jour au Père Cotton qu'elle ne faisait nulle estime ni de l'oraison, ni de la dévotion, si elles n'aboutissent à la pratique des vertus et à l'amortissement des passions. Elle appelait une dévotion en l'air et en imagination, celle qui demeure oisive. Elle assurait de plus que la principale source des illusions pour les âmes spirituelles naît de la négligence de mortifier ses passions, et principalement de l'amour-propre, qui est l'origine de tous nos maux.
Les délices du boire et du manger lui étaient si à contrecoeur, qu'un jour, en parlant du siège de Paris, qui arriva au commencement du règne d'Henri IV, elle l'appelait un temps ou un siècle d'or, à cause que l'on ne pensait alors ni au boire ni au manger, mais seulement à l'oraison, pour obtenir l'aide du Ciel. Et elle assurait que pour elle, elle n'avait jamais trouvé de temps plus heureux et où elle eût plus de contentement. Et cependant chacun sait les extrêmes nécessités que l'on y endura.
Ce lui était une très pesante croix d'être contrainte de faire du bien à son corps, qu'elle tenait pour son plus cruel ennemi. Jamais on ne l'entendit se plaindre d'aucune viande, quelque insipide et quelque mal apprêtée qu'elle pût être. Elle mortifiait son odorat dans les hôpitaux ; et comme au commencement son cœur lui bondissait à raison de l'infection, elle se tenait longtemps auprès du lit des malades (approchant même son visage contre les ulcères), afin de triompher bientôt de cette répugnance qu'elle sentait en cette œuvre de charité.
7. La pauvreté religieuse était si fort à son goût, qu'elle désira et demanda d'être dans le plus nécessiteux monastère de tout l'Ordre. Elle avait une particulière dévotion à saint Alexis, à cause de son extrême indigence. Et son sentiment était que les Religieuses se doivent estimer plus pauvres que les mendiants mêmes qui demandent l'aumône de porte en porte ; car ceux-là peuvent disposer de ce
qu'ils ont, mais cette liberté n'est nullement permise à la Religieuse ; elle n'a que ce qu'on lui donne, et encore celui qui le lui ôterait ne lui ferait nul tort.
8. Je serais obligé d'être fort long, si je voulais m'arrêter à toutes ses vertus. Ce me sera bien assez d'ajouter un mot de son obéissance. Elle regardait sa Prieure comme son Jésus-Christ sur la terre, et lui obéissait au moindre signe de sa volonté. Elle ne se contentait jamais des congés généraux. Mais, pour une parfaite soumission, elle en demandait un spécial en tout ce qu'elle faisait, et jamais ne s'excusait en aucune chose qui lui fût ordonnée. Elle assurait qu'un simple commandement de son Supérieur ou de son directeur lui tenait lieu de toutes les raisons imaginables, et qu'il trouvait plus de force sur son esprit que n'importe quelle autre chose. Elle disait à ce propos à une de ses sœurs que personne ne se peut dire obéissant, gui manque seulement une fois à l'obéissance ; parce que le véritable obéissant obéit en tout temps et en toutes choses, sans jamais y manquer. Etant ravie en Dieu, elle revenait incontinent à elle au seul nom de l'obéissance, pour montrer que cette vertu était comme l'âme de son âme, et qu'elle avait un empire absolu sur tous ses mouvements. Il est vrai que j'estime beaucoup cette soumission, mais je fais bien plus d'état de ce qu'elle s'assujettissait à la moindre des sœurs laïques qui avait quelque charge sur elle, et de ce qu'elle se plaisait à être soumise, en qualité d'aide, à celle qui était de moindre considération. Une Religieuse, disait-elle, doit porter en son intérieur un esprit humble, petit, soumis à tous, qui n'a point de raison, qui ne paraît rien, et qui obéit à tous.
III. Une vie si belle ne pouvaitse finir que par une mort glorieuse. Cette âme céleste entendait souvent, durant sa maladie, une musique fort mélodieuse dont les Anges la récréaient et la fortifiaient contre les démons qui s'efforçaient de l'effrayer. Quelquefois des parfums se répandaient dans sa chambre et l'embaumaient, ce qui arrivait T. III. 38
5g4 LE SAINT TRAVAIL DES MAINS
principalement après quelque vision ou après quelque révélation. Un jour, comme elle approchait de sa fin, Notre-Seigneur lui apparut avec sainte Thérèse, à qui il donnait une rose admirable en récompense de sa virginité et des travaux qu'elle avait endurés dans la fondation de son Ordre. Une autre fois, ce même Sauveur se montra à elle au pied de son lit, avec sa très sainte Mère. Elle eut plusieurs autres visions qui lui donnèrent une certitude et un avant-goût du Paradis. Enfin, elle mourut très doucement avec de grands sentiments de piété. Cette âme choisie de Dieu, sortant du corps, apparut à la Prieure de Dieppe et l'avertit qu'elle allait au Ciel. Elle s'est montrée depuis à plusieurs Religieuses, qu'elle a fortifiées dans leurs faiblesses, réveillées dans leur assoupissement, consolées dans leurs peines intérieures, encouragées dans leurs frayeurs, qui étaient causées par les démons, excitées à l'amour des vertus, et particulièrement de l'humilité. Quelques jours après sa mort, on sentit une suave odeur dans la chambre où elle était morte, et depuis elle fut sentie dans l'église et par toute la maison, non seulement par des Religieuses, mais aussi par des personnes séculières. Et ce qui est le plus admirable, c'est que cette odeur se répandit jusqu'à des villes bien éloignées, comme on l'a connu par les Religieuses de Bourges, de Chalon-sur-Saône, de Nevers et d'ailleurs. Le plus surprenant, c'est que la Mère Agnès de Jésus eut une révélation que notre Sainte était égale en gloire dans le Ciel à sainte Thérèse. Comme elle s'étonnait de cela, on lui apprit que la virginité de sainte Thérèse avait été égalée par les grandes œuvres de charité que sœur Marie de l'Incarnation avait exercées dans le siècle. Une preuve que cette révélation n'était point fausse, c'est que sœur Agnès, étant auparavant fort affligée de sécheresses en ses oraisons, eut dès lors une merveilleuse ouverture d'esprit pour concevoir les choses célestes et pour s'y affectionner avec douceur et contentement. Les miracles ne lui manquèrent pas. Son scapulaire, sa
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robe, son manteau, ses coiffes, ses cheveux, ses lettres, et tout ce dont elle s'était servie, ont guéri plusieurs fièvres, plusieurs ulcères, plusieurs maux de tète, de dents, de cuisses, de genoux, et fait diverses faveurs à ceux qui s'en sont servis.
Il ne nous reste plus qu'à imiter ses vertus et à implorer son assistance. Elle nous aidera dans nos besoins, comme elle a aidé les autres qui l'ont invoquée. Ainsi soit-il.
RÉFLEXIONS
i. Personne n'est si vertueux dans le siècle, qu'il ne soit plus assuré dans la Religion.
2. Il faut bien que l'état des Sœurs laïques soit très prisable, puisque Dieu y met la fondatrice d'un Ordre en France.
3. Une Religieuse fervente n'omet point le travail pour l'oraison ni pour les maladies.