LA VIE DE SAINTE THEODORE D'ALEXANDRIE
I. Sa vie vertueuse dans le monde. — II. Sa chute. — III. Rude pénitence qu'elle fait dans un monastère sous un vêtement d'homme. — IV. Atroce calomnie qu'elle subit sans se plaindre. — V. Après sa mort Dieu la glorifie.
I. ^éffl^A ainte Théodore naquit en la ville d'Alexandrie, au temps que l'empereur Zenon gouvernait l'empire d'Orient. Ses parents étaient riches et d'une illustre famille. Ils élevèrent leur fille dans la crainte de Dieu et dans l'exercice des vertus.
Elle fut mariée avec un seigneur de haute naissance et d'une excellente perfection, avec qui elle vécut dans une grande concorde et s'avança dans le chemin du Ciel.
II. Le démon ne put supporter la paix et la tranquillité de cette maison de Dieu. Il suscita un jeune fou qui, transporté d'un amour enragé, fit tous ses efforts pour faire fléchir Théodore à ses infâmes volontés. Dans l'expérience que sa chasteté était invincible, il s'adressa à une vieille femme qui faisait un métier de prostitution, et qui, par ses charmes, poussa cette pauvre créature au péché.
III. Elle n'eut pas plus tôt commis le crime, qu'elle fut saisie d'une douleur accablante, qui ne lui donnait nul repos ni jour ni nuit. Son visage était tout abattu ; ses yeux se changeaient en deux fontaines de larmes, et son cœur se fendait de douleur.
Enfin, elle résolut de prendre vengeance de sa lâcheté et de compenser par l'austérité de sa pénitence une faute si énorme. Elle se déguise en homme (par une résolution généreuse, mais nullement imitable), sort de son logis et se présente à un monastère, distant environ de six lieues d'Alexandrie.
L'Abbé et les Religieux, pour éprouver sa constance, la rebutèrent d'abord et la laissèrent toute la nuit à leur porte, exposée aux incommodités de l'air et à la fureur des bêtes sauvages.
Théodore ne trouvait rien de difficile dans la vue de son crime. Elle fit tantd'instances que, sur la pensée que ce fût un homme, on la reçut, mais avec de très rudes conditions. On lui lut les Règles qu'elle devait observer. On l'avertit qu'elle obéirait et servirait tous les Religieux, et serait occupée aux moindres offices et aux plus vils exercices ; qu'elle aurait soin de tenir la maison nette, et qu'elle ferait toutes les autres actions pénibles qui seraient nécessaires dans les occurrences, tant au dedans qu'au dehors du monastère ; que toutes ces occupations ne l'exempteraient nullement des jeûnes et des saints exercices de sa Religion.
Ce qui eût rebuté une autre, c'est ce qui anima notre pénitente. Théodore accepta avec joie et allégresse toutes T. III. 37
ces conditions onéreuses, dans la considération qu'elles lui étaient une belle occasion de satisfaire, sans aucune crainte de vanité, à la justice divine qu'elle avait irritée.
Elle mit donc la main à l'œuvre et s'occupa avec tant de chaleur, de charité et d'humilité en toutes ses fonctions domestiques, que chacun l'admirait et l'affectionnait. Elle fut huit ans entiers à arroser les herbes du jardin, à moudre et à broyer avec un pilon le blé nécessaire pour faire du pain à tout le monastère. Elle avait aussi le soin de faire cuire les herbes, et de les accommoder à la cuisine, pour tous les Religieux qui en mangeaient. Outre cela, on l'occupait à divers messages et à d'autres exercices laborieux.
La ferveur de notre Théodore fut si embrasée, et son courage si fort et si généreux, qu'elle ne se contenta pas des rigueurs et des austérités de sa Règle, elle y en ajouta beaucoup de nouvelles. Elle portait sans cesse un rude cilice sur ses épaules, et nonobstant ses grands travaux, ne mangeait qu'une fois la semaine.
Le serpent infernal ne put voir sans envie une si haute vertu. Il jeta de son venin dans le cœur de certains Religieux qui, piqués de jalousie, se résolurent à l'exposer aux bêtes farouches du désert. Ils feignent une pressante né cessité, et à l'insu de leur Abbé, l'envoient pendant la nuit à un autre Monastère pour y porter des lettres, sur la connaissance que ce chemin était infesté de plusieurs animaux cruels et carnassiers. Théodore ferme les yeux à tous les dangers, et au seul nom de l'obéissance vole où l'on désirait. Une bête féroce la rencontra ; mais au lieu de lui nuire, elle la conduisit, comme un animal domestique, au monastère qu'elle cherchait. A l'abord, cette furieuse bête se rua sur le portier et le blessa grièvement. La Sainte y court, met de l'huile sur la plaie, y fait le signe de la croix, et la guérit soudainement; ce qui augmenta beaucoup l'estime de sa vertu dans tout le pays. Une autre fois, elle fut envoyée à un lac où un croco-
dile d'une énorme grandeur dévorait tous ceux qui s'en approchaient. Cette sainte pénitente, dans la confiance qu'elle avait en l'obéissance, et dans le désir de souffrir pour ses péchés, s'y transporta sans réplique. A l'approche de Théodore le crocodile se présente, l'emporte sur son dos et la promène sur le lac. Mais enfin il la remit au bord, où elle puisa de l'eau, et la porta saine et sauve dans son monastère, à l'admiration de tous ceux qui l'aperçurent. Cela fait, le crocodile mourut, et par sa mort affranchit le pays d'une terreur continuelle.
Le démon crevait de dépit de voir Théodore non seulement échappée de ses mains, mais aussi très illustre en toutes les vertus. Il l'attaque puissamment par des spectres, et la menace de lui livrer de furieux assauts et de la persécuter à outrance, si elle n'abandonnait une manière de vie dont il avait une si grande horreur.
IV. La Sainte se moqua de ses bravades. Mais le malin esprit inspira à une méchante fille d'apporter son enfant au Monastère, et de dire que Théodore en était le père et qu'il lui avait ravi son honneur.
L'Abbé et les Religieux furent tort étonnés et fort confus de cette accusation, qui était si contraire à l'éminente vertu de Théodore, et si infâme pour toute leur maison. Ils l'interrogent pour savoir la vérité du fait. Elle, mue du désir de satisfaire à son crime commis dans le siècle et d'être bafouée de chacun, se tut et prit l'enfant pour le nourrir.
L'Abbé se mit alors dans une telle colère, qu'il la chassa au même moment de son Monastère, comme une hypocrite et une perdue. Théodore ne perdit point courage à un si sanglant affront. Elle se bâtit une petite cabane à la porte de cette maison de Dieu, pour être montrée au doigt par moquerie et être l'opprobre de tous les passants. Elle demeura sept ans entiers dans ce douloureux état, nourrissant son enfant de lait de chèvres et de brebis, et ne vivant que d'herbes et de racines avec un peu d'eau.
Les démons enrageaient à la vue d'une patience et d'une humilité si héroïques. Ils lui apparaissaient tantôt sous la figure de son mari affligé, qui l'invitait à s'affranchir de tant de misères et à retourner aux délices que sa naissance et ses richesses lui offraient, tantôt sous la forme de soldats et de bêtes farouches, qui s'efforçaient de l'épouvanter, et quelquefois sous d'autres figures effroyables, pour la troubler en ses oraisons et en ses actions.
Une fois entre autres, ils la battirent tant qu'ils la laissèrent pour morte. Des bergers en avertirent les Religieux pour l'enterrer. Mais elle revint à elle et eut recours à l'oraison, afin d'obtenir des forces et de la constance.
Enfin, l'Abbé et les Religieux, émus d'une si héroïque vertu, la remirent dans leur couvent par compassion. Mais ils l'enfermèrent avec son enfant dans une cellule séparée de la communauté. Elle y demeura deux ans, au bout desquels des Religieux l'entendirent exhorter cet enfant à la vertu, et lui dire : Mon fils, la fin de ma vie s'approche. Je te recommande à Celui qui, étant au Ciel, est le Père de tous les orphelins sur la terre. En quelque lieu que tu sois, ou dedans ou dehors de ce monastère, tiens pour tes frères tous les Religieux qui y seront. Ne souhaite jamais l'honneur et l'applaudissement des hommes, mais l'amour et l'affection de ton Dieu. C'est une chose plus utile d'être méprisé et déshonoré par les hommes, et d'endurer des affronts, des calomnies et diverses afflictions, que de vivre à son aise sur cette terre et de souffrir de cruels tourments dans les enfers. Fuis le sommeil, tant que tes forces le permettront. Tiens-toi dans une grande modération dans ta nourriture et dans tes habits. Aime d'être repris et corrigé de tous. Sois assidu en l'oraison. Ne manque point au service divin. Ne parle jamais mal de personne. Dans les persécutions et dans toutes les traverses qui t'arriveront, jette tes yeux, ton cœur et ta confiance au Ciel, et méprise les brocards et les moqueries de la terre. Prie pour ceux qui te feront du mal. Désire plu-
tôt les pleurs que les consolations. Visite les malades. Sois serviable à tous. Dans tes tentations, recours à la prière et demande à Dieu des grâces pour obtenir la victoire.
V. L'Abbé, averti de ce qui se passait, vint dans la cellule de Théodore pour voir en quel état elle était. La trouvant proche de son décès, il la confessa et. la fortifia par le saint viatique du précieux Corps.de notre Sauveur et Rédempteur Jésus-Christ. Cette sainte pénitente l'ayant reçu avec une très grande révérence et avec une très profonde humilité, lui rendit son esprit bientôt après.
La même nuit, l'Abbé eut une révélation que Théodore était au Ciel, ornée d'une très grande gloire, et que sa pénitence si extraordinaire avait été très agréable à Dieu. Il en avertit ses Religieux et les mena à la cellule où était le corps. Ils connurent alors que c'était une femme ; ce qui les surprit merveilleusement et les ravit en admiration de sa patience dans une calomnie si atroce, si difficile à supporter et si facile à convaincre de fausseté. Tout le pays accourut à cette nouvelle ; et l'Abbé fit venir les accusateurs de Théodore, pour reconnaître leur imposture, et pour prendre l'enfant qu'ils avaient malicieusement imposé à cette Sainte.
Son mari, qui vivait dans une continuelle tristesse, fut averti par un Ange que sa femme était décédée dans ce monastère. Il y vint promptement, et après avoir admiré ses vertus, fit tant d'instances qu'il obtint l'habit de religieux et la permission de demeurer tout le reste de sa vie où sa chère Théodore s'était acquis tant de mérites et tant de gloire. Il imita ses austérités et parvint à la même couronne.
L'enfant que Théodore avait élevé si soigneusement dans la crainte de Dieu, fut aussi religieux au monastère, et y fit de si grands progrès dans la vertu, qu'il en fut Abbé. Nous ne manquons pas dépêchés. Efforçons-nous d'avoir le courage d'en faire pénitence ; et Dieu nous recevra à bras ouverts, comme il a reçu cette sainte àme. Meta-
phraste, Surius et plusieurs autres ont écrit sa Vie. Faisons-y deux ou trois réflexions pour notre avancement spirituel.
RÉFLEXIONS
i. Il n'est point de vertu si inébranlable dans le siècle, qui ne soit exposée à plusieurs dangers de tomber.
2. La femme qui se veut conserver dans la pureté et dans l'innocence, doit éviter la fréquente conversation avec les hommes.
3. Souvent une faute notable est l'occasion d'une plus haute vertu que si l'on ne fût point tombé.
4. Qui peut supporter une calomnie s'élève facilement à une perfection très admirable.
5. Dieu ne laisse jamais ses serviteurs dans l'infamie, mais il tire leur plus illustre gloire de leurs plus ignominieux abaissements.