‹ Le Salaire des FemmesChapitre 14 sur 39 · CHARLES TURGEON · texte numérisé non relu

CHARLES TURGEON

L'introduction de l’ouvrière dans les usines a été comme une revanche de la femme. Le progrès l'avait dépouillée de ses antiques attributions. « La vapeur dès son apparition dans le monde de l’industrie a brisé tous les rouets, toutes les quenouilles (1) » La machine file, la machine tisse, elle tricote, elle coud. Mais à mesure que le génie des inventeurs perfectionnait encore les instruments merveilleux de fabrication, l’aide qu’il leur fallait porter devenait moins pénible et moins

() Jules Simon.

grand. Bientôt il ne suffisait plus que de les surveiller. Rien n’empêchait les femmes de prendre cette occupation. À leur tour, elles pouvaient remplacerles hommes etcomme leur main-d'œuvre coûtait moins cher, on leur fit appel.

De même que toutes les révolutions, celle-ci devait soulever une résistance, provoquer un choc. La femme ouvrière apparut comme la concurrente, pis encore l’ennemie, de l’homme ouvrier. Ah! il avait pourtant assez de peine à gagner sa pauvre vie, fallait-il donc que la femme vint lui disputer son travail et faire baisser son salaire. « Les ouvriers étaient, en général, opposés à l’introduction des femmes dans les professions qu’ils exerçaient, a écrit M. Levasseur. » Ils donnaient pour raison que les femmes se contentaient d’une faible rémunération qui avilissait le salaire. En 1861, les ouvriers de l’imprimerie Paul Dupont se mirent en grève parce que le patron avait introduit des femmes. « Si nous luttons contre leur introduction parmi nous, disait le délégué ouvrier à l’exposition de Londres en 1862, ce n’est pas — avons-nous besoin de le dire ? — un sexe que nous combattons, c’est un instrument d’abaissement de salaire, c’est un travailleur à prix réduit (1) ». Et depuis les échos des congrès ouvriers ou féministes n’ont cessé de répéter les plaintes réciproques de l’un et l’autre sexe jusqu’à ce que, néanmoins, les ouvriers cédant à l’envahissement des ouvrières se soient à peu près accordés pour admettre les femmes

(1) Levasseur. Histoire des classes ouvrières et de l’industrie en France de 1789 à 1870. Tome II p. 720 note.

dans leurs professions, à la condition qu’elles soient payées autant que les hommes (1).

Il est de toute évidence, en effet, que les salaires sont loin de cette égalité rêvée et «qu’en général l’ouvrière est moins payée que l’ouvrier, et Ja cuisinière moins que le cuisinier et la femme de chambre moins que le valet de chambre (2). » Ce n’est pas du reste en France seulement, qu’il en est ainsi. Dans tous les pays industriels d'Europe, la femme est moins rétribuée que l’homme. Au Nouveau Monde, au pays des hauts salaires, l'infériorité n’est pas moindre. Le salaire des femmes, rapporte M. Levasseur dans l’Ouvrier américain, est presque moitié de celui des hommes en Amérique comme en Europe. Et dès 1845 la New England Werkingmen’s Association qui venait d’être fondée écrivait : « Quelque lamentable que soit la condition des travailleurs, celle des femmes est pire et va en s’aggravant. » M"°B. Van Vorst raconte que, dans l’usine qu’elle a observée à Pittsburg, «les salaires des femmes étaient moindres que les salaires les plus bas des hommes. Les uns et les autres travaillaient aussi âprement que possible. »

L'inégalité a d’ailleurs toujours existé. «En résumé, conclut Villermé, auteur d’une statistique en 1836, le salaire moyen des travailleurs qui sont

(1) A un récent congrès des ouvriers des manufactures de tabac (juillet 1905) il a été décidé qu'une demande serait adressée à l'administration supérieure pour obtenir que des places soient accordées aux veuves d’ouvriers chargées de famille. ; ;

(2) Ch. Turgeon Le féminisme contemporain.

l’objet de mes recherches (fileurs et tisserands) est d'environ 2 francs pour l’homme et 1 franc pour les femmes. » En 1845, Vée fixait à 2 fr. 50 pour les hommes et à 1 fr. 25 pour les femmes la moyenne des salaires. Si l’on se reporte à l'enquête par canton de 1848, le salaire moyen industriel est de 1 fr. 78 pour les hommes et de 0 fr. 77 pour les femmes. Le salaire féminin ne s'élève pas même à la moitié du salaire masculin. Tandis qu’en 1853, les ouvriers gagnaient 2 fr. 06, les ouvrières avaient 1 fr. 07, et tandis qu’en 1871 les ouvriers avaient 2 fr. 90, les femmes ne gagnaient que 1 fr. 51. L'égalité n'existait que dans l’augmentation de 41 0/0 pour les uns et les autres (1).

Pour notre époque le résumé de l’enquête de l'Office du Travail sur les salaires et la durée du travail dans l’industrie française permet de dresser le tableau comparatif suivant :

FEMMES HOMMES Minimum Maximum Minimum Maximum

Salaires de 1° classe 2,50 23-2009 5007.50 {14 départements)

Salaires de 2° classe 2 »» 2.45 2.25 4.85 (22 départements

Salaires de 3° classe 1.50 1.95 2 »» 4.55

(28 départements) Salaires de 4 classe 1 »» 1.45 1.85 4.15

(21 départements)

Ce sont là des salaires industriels et l’on voit que le salaire maximum de la femme n’atteint pas la moitié du salaire maximum de l’homme. Par

(1) Nous avons mis à profit, pour faire ces citations, les savantes recherches de M. Levasseur. Op cit.

contre les salaires des femmes, dans l’agriculture, peuvent s'élever à presque les deux tiers du salaire masculin.

Sans qu'il soit besoin de nous apesantir davantage, la preuve est ainsi faite que, plus ou moins, suivant les milieux et les circonstances, le salaire féminin est inférieur au salaire masculin. Il y a donc un intérêt capital à mettre en évidence et à étudier les conceptions, qui ont permis les appréciations différentes de la valeur du travail, avec la différence des sexes des travailleurs.

L’unique théorie du salaire féminin a été, jusqu’à une époque très rapprochée, que ce salaire ne devait être considéré que comme un salaire de surcroît pour la famille, un salaire de surérogation. « Il soulage, a-t-ondit, le salaire familial (1). » La femme vit avec son mari, la jeune fille chez son père. Or père et mari la font vivre. Si elle travaille, c'est uniquement pour renforcer le salaire de l’homme. L'homme gagnel’indispensable, la femme y ajoute le complément, le surperflu. Pour employer le terme classique, le salaire de la femme est un salaire d'appoint.

Heureux le temps où la femme était, en effet, «entretenue » par son mari, et pouvait tout entière se consacrer à sa belle mission d’épouse et de mère !

Heureux le temps où la jeune fille pouvait vivre sous le toitpaternel jusqu’au jour où l'époux venait la chercher pour être la gardienne d’un nouveau foyer !

(1) M. Aine. La Réforme Sociale, 1898, tome I.

Heureux le temps où la femme n'était point jetée à la promiscuité de l'usine, où elle n'avait pas besoin de gagner sa vie. pour vivre, où la famille fortement constituée était la pierre angulaire d’une société solidement organisée !

Mais à quoi bon de vaines lamentations ?

C’est « du fait que pendant longtemps la femme a trouvé, en totalité on en partie, sa subsistance au foyer domestique qu’on a fixé son salaire de travailleuse professionnelle au taux de salaire d'appoint » (1).

C'est du jour où la femme a dû quitter l'état, pour lequel elle est providentiellement et naturellement créée, que la théorie du salaire d'appoint est insensiblement passée dans la pratique, avant même d’avoir été formulée, et que peu à peu son application s’est fait sentir plus cruelle. Aussi peut-on mettre cette conception du salaire en tête des causes de la dépréciation du travail féminin.

Cette infériorité est-elle juste? Est-il juste que la femme qui s’enferme dans un atelierettoute une journée dirige un métier, qui pendant des heures et des heures coud à la machine ou à la main, reçoive, le soir venu, un salaire moins élevé que l’homme ?

La femme a souffert plus que l’homme de la vie de l’usine, parfois si assourdissante et si énervante. Elle a souffert plus que lui physiquement et moralement. Pourtant quand au jour de paye, ils rapportent le fruit de leurs labeurs, c’est une

(1) Mile Schirmacher. Le travail de la femme en France.

somme souvent moitié moins élevée que celle de son mari, qui est versée par la femme dans la bourse commune. N'y a-t-il pas quelque chose de révoltant dans cette évaluation humiliante du travail féminin ? N'y a-t-il pas là une exploitation misérable et honteuse? Oui, exploitation, car la femme elle aussi a besoin de manger et si elle ne dépense pas son argent sur le zinc du comptoir, elle a besoin comme l'homme de se faire du sang et des muscles, elle a parfois la charge d'élever des enfants, quand elle reste seule à la tête de la famille !

A égalité de besoins correspond égalité de ressources. ( À travail égal, salaire égal! » Voici jetés les mots qui sont le cri de guerre des féministes et résument pour eux tout l'idéal économique du sexe faible.

Cette théorie, qu’on peut bien appeler théorie nouvelle, car elle ne date que de quelques années, s'appuie sur la situation présente de la femme en même temps qu’elle se réclame des principes de stricte équité et d'indépendance égale des deux sexes. Plus qu’à tout autre époque, la femme moderne est souvent dans l'obligation de vivre en dehors de son groupement naturel, la famille, et d’être ainsi privée de tout appui. Il découle de ce fait, et nous nous réservons d’en parler plus longuement (1) que son droit au travail et à un salaire suffisant est alors établi avec une force singulière. Egale à l'homme quant à la peine, pourquoi la femmene leserait-elleplus quant à la récompense?

(1) Voir Ill: Partie, Chap. I,

Mais les revendications de certains féministes visent un autre but. Ils renversent la proposition et ne disent plus : « Parce que la femme est égale à l'homme, son salaire doit être le même », mais bien : « Du jour où les salaires seront égaux la femme pourra se proclamer l’égale de l’homme. » Ils considèrent comme l'effet ce que d’autres prennent pour la cause. Aussi bien que l’homme sans doute, la femme a droit à la vie et au travail, mais aussi bien que lui elle a droit à la liberté. Il y a assez longtemps que l’homme est le seigneur et maitre, assez longtemps que la femme est la serve dans le ménage, assez longtemps — dans le ménage ouvrier du moins — que de l'homme dépend toute la fortune. La femme ne peut plus souffrir d’être dépendante, d’être traitée en mineure, d’être soutenue et entretenue. Obtenir un salaire égal à celui de l'homme, c’est pour elle l'émancipation. « Il semblerait, s'écriait Me Bonnevial, au congrès international de la condition et des droits de la femme en 1900, que lorsque les rapports entre le travail et le capital seront réglés et que l’homme touchera la juste valeur de son travail, les femmes doivent se livrer uniquement aux occupations ménagères. Or, nous avons la prétention d’être un être humain comme l'homme, responsable, autonome, capable de décider ce que nous voulons faire de notre activité (1).» Et puis grâce aux progrès de la science, la durée de la journée de travail se réduira à un invraisemblable minimum. «Ce n'est pas

(1) Compte rendu du Congrès page 28 et suiv,

8 heures, c’est 6 heures, c’est peut-être 4 heures qui suffiront à produire tout le travail nécessaire à la vie de l'humanité ». Oh ! que l'imagination est une lunette commode pour voir l'avenir sous la couleur qui vous plait la mieux ! L'homme et la femme « se considérant comme deux compagnons, travailleront ensemble à l'éducation des enfants, ct un peu à la besogne de l'intérieur, ef non pas l'un comme un mattre, l'autre comme une esclave ». Le salaire égal est la libération de la femme, la reconnaissance de son «droit à la vie, à la personnalité. »

On ajoute encore en faveur de la thèse de l'égalité des salaires : « Pourquoi la femme seraitelle moins payée que l’homme, n'a-t-elle pas les mêmes besoins que lui. » Cet argument a bien sa valeur si l’on admet, et nous le croyons, que le coût de la vie entre et doit entrer en considération dans la détermination du taux du salaire. L’observation, d’ailleurs, permet de constater que le montant du salaire est à quelque chose près égal à la somme nécessaire à un ouvrier pour vivre normalement dans un milieu donné. L’ouvrier de la ville est payé plus cher que l’ouvrier de la campagne, à New-York il gagnera plus cher qu’à Berlin, parce que la vie est plus cher ici que là (1).

(1) M. Paul Leroy-Beaulieu (La femme au XIXe siècle) croit que « ce ne sont pas du tout les besoins du salarié qui déterminent le taux du salaire. Comme preuve évidente de la fausseté de ce prétendu théorème, c'est que les besoins de l’homme et de la femme ne sont pas une quantité constante. » Ils varient avec les régions.

Nous ne le contestons pas, mais seulement nous avons remarqué que précisément là où le coût de la vie était plus bas les salaires l’étaient aussi, qu'on ne veuille pas voir là une relation de cause à effet, peu importe, l'observation de fait n’en conserve pas moins toute son importance,

Or, dans une même région, les besoins de la femme sont-ils donc très différents des besoins de l'homme ? Oui, ont répondu certains, et précisément en affirmant l'infériorité des besoins de la femme, ils ont expliqué l’infériorité de son salaire.

Sans doute les besoins de la femme sont moindres que ceux de l’homme. La différence la plus sensible porte sur l'alimentation. L'homme ne pourrait se contenter de la nourriture suffisante à la femme, et un solide ouvrier de 25 ans aurait vite perdu sa belle vigueur, qui en seraitréduit aux quelques sous de pain et de charcuterie... et au verre d’eau claire qui trop souvent composent le menu de la petite ouvrière parisienne. Mais, par ailleurs, la différence des besoins existe-t-elle sur le loyer, l'habillement, l'éclairage, le chauffage? «Il est impossible de supposer, dit M. Leroy- Beaulieu, que la nourriture prenne plus de la moitié du budget même le plus réduit ; on ne peut, d’un autre côté, évaluer à plus d’un tiers la différence entre la nourriture nécessaire à une femme et la nourriture nécessaire à un homme. Il résulterait de ce qui précède que les besoins de la femme seraient inférieurs d’un sixième aux besoins de l’homme. » Les comparaisons que nous avons faites nous ont appris que la proportion entre les salaires est bien loin de celle-ci. Au surplus, d’ailleurs, dans certains métiers les dépenses extraordinaires que doit faire la femme rétablissent l'égalité de dépenses. La femme a des frais de toilette que n’a pas l’homme, c'est ainsi que dans certains ateliers, que nous citait, à Paris, la

présidente du Syndicat de l'aiguille, les patrons exigent des ouvrières une tenue très soignée.

Voici une veuve qui a la charge de deux ou trois enfants, de quatre peut-être, ses besoins sontils si différents de ceux de l’ouvrier ? Pourquoi . donc à travail égal, n’aurait-elle pas salaire égal ? Au reste, un principe d’un ordre plus élevé domine toutes les raisons qui militent en faveur de l'égalité, c'est un principe de justice. Tel travail étant fait, est-il équitable que le prix soit plus ou moins élevé suivant le sexe du travailleur ? Le patron a-t-il le droit, d’abaisser le prix de la main d'œuvre parce que cette main d'œuvre est féminine ? A-t-il le droit en un mot d'exploiter la faiblesse de la femme ?

Une spéculation de ce genre est un indigne marché qu'aucune explication ne saurait excuser. C’est bien le cas de rappeler la parolede Léon XIIT: « Que le riche et le patron se souviennent qu’exploiter la pauvreté et la misère et spéculer sur l’indigence sont choses que réprouvent également les lois divines et humaines (1). »

Quel économiste oserait rejeter brutalement cette revendication féministe envisagée ainsi? Mais la question se pose-t-elle toujours aussi nettement et la réponse doit-elle être toujours aussi certaine ? C’est ce qu’il importe de rechercher avec la plus scrupuleuse attention.

Reprenons donc la formule : « A travail égal, salaire égal. »

{1) Encyclique Rerum Novarum.

€ À travail égal » voilà la seule condition requise pour qu’en conscience, — nous venons de le reconnaître — la femme ait droit « à salaire égal ». Le tout est de savoir si cette condition se trouve réalisée. L'observation est délicate.

Le taux du salaire dépend et de la valeur professionnelle du travailleur et de la valeur du travail accompli. Or, la femme a une infériorité marquée sur l’homme, c’est son infériorité physique.

Parmi les féministes, ceux qu'on pourrait appeler « les égalitaires », ceux qui voudraient réaliser cette chimérique et absurde identité entre les deux sexes sont assez marris de cette injustice de la nature qui a divisé les humains en sexe fort et en sexe faible. Leurs élucubrations arriveraientelles à prendre corps qu’elles nous donneraient des espèces de phénomènes sans grâce et sans beauté, une race nouvelle, la femme-homme, qui, à défaut d'avoir pu prendre à l’homme ses qualités, serait du moins parvenue à atrophier toutes les qualités de bonté, de sensibilité, de dévouement, qui sont les charmes de l’ange du foyer (1).

Grâce à Dieu, ces êtres anormaux et curieux sont à peu près totalement inconnus. «La nature a fait la femme faible, soumise par les nécessités de sa constitution à de nombreuses et périodiques épreuves; elle a fait peser sur cette créature chétive le fardeau de la gestation et de l’enfantement ;

(1) Loin de nous la pensée de souhaiter que la femme ne développe pas son intelligence et n'étende pas ses connaissances. Elle en a la faculté et bien des femmes de génie en ont donné la preuve. Nous-nous bornons seulement à affirmer son infériorité physique.

À TRAVAIL ÉGAf, SALAIRE ÉGAL 195

elle a confié à ses bras le soin des jeunes générations (1) ». Il est difficile, pour ne pas dire impossible, extraordinaire vraiment, de ne pas vouloir tenir compte de lois aussi impératives.

Il y a bien des métiers très durs, très pénibles etinhumains auxquels des femmes sontemployées. Après avoir rappelé la constatation de Mete Schirmacher dans son étude sur le Travail des femmes de France, que, d’après les documents officiels, 2.518 femmes travaillaient au terrassement, 1.313 dans les carrières et 794 dans la métallurgie, M. Max Turmann fait le récit suivant (2) : « Je me rappelle avoir assisté, il y a quelques années, à un spectacle qui, pour s'être déroulé dans un de nos grands ports français de l'Ouest, n’en était pas moins digne d’une de ces peuplades africaines chez lesquelles la femme est une bête de somme. Une douzaine d'’italiennes, dans la force de l’âge, étaient occupées à décharger d'énormes ballots de chiffons; sur le pas de la porte, tranquillement assis et fumant sa pipe, un contremaître surveillait leurs allées et venues, gourmandant grossièrement celle de ces malheureuses qui manifestait quelque lassitude ou qui, simplement peut-être, ne s'était pas montrée assez docile à toutes ses volontés. De cette vision brutale nous avons conservé un souvenir très précis; il y avait là, accumulé, tout ce que le travail réserve à la femme de souffrances physiques et parfois aussi de douleurs et de déchéances morales ».

(1) Paul Leroy-Beaulieu. à (2) Max Turmann. Initiatives féminines, p. 154.

On trouverait bien, sans trop chercher, des exemples à ajouter à ceux-ci et un nouveau La Bruyère pourrait refaire le sombre tableau des femmes courbées vers la terre, la bèche à la main, ou creusant un sillon du lourd soc de ia charrue. La question du salaire n’a pas à être discutée en pareille occurence. Outre que de tels faits sont des exceptions, ce n’est pas à l'augmentation du salaire qu'il faut arriver, mais à la suppression de tout travail féminin dans de telles conditions. La pitoyable scène des femmes débardeuses ne trouve son vrai cadre que chez les sauvages où l’esclavage est encore pratiqué.

Mais, dira-t-on, avec le développement du machinisme et le perfectionnement merveilleux des instruments dont elle dispose, l’industrie ne demande plus des muscles, elle demande de l'intelligence et de lhabileté. N’avez-vous pas vu ces métiers à tisser qui marchent tout seuls? N’avez-vous pas vu ces linotypes qui, sous vos yeux émerveillés, composent des lignes d’imprimerie sous la simple pression du doigt sur un clavier et qui distribuent ensuite les lettres matrices que leur bras d'acier reporte en place? Quelle est la femme qui ne pourrait rattacher les fils sur un métier et quelle est la demoiselle qui ne sait ou ne pourrait « pianoter » sur la machine à composer? Comment s'expliquer enfin, € que là où les femmes dirigent les mêmes machines, comme c’est le cas dans beaucoup d'usines et notamment en Angleterre dans les ateliers de tissage, nous dit Mr: Montefiore, elles reçoivent un salaire inférieur

à celui des hommes? (1) ». Et dans les magasins, et dans les bureaux, la femme ne peut-elle pas aussi bien que l’homme présenter, avec un sourire aimable, la paire de gants ou le coupon d'’étoffe à la cliente, et lui débiter la phrase qu’il faut, ou bien derrière son bureau aligner des chiffres, faire des additions et copier des factures ?

En effet, moins la force musculaire est nécessaire et plus la femme est apte à remplacer l’homme et peut prétendre au salaire qu’il recevait s’il tenait l'emploi. Il reste cependant vrai qu'il est rare que l'inégalité des sexes ne se fasse pas — plus ou moins, quelquefois peu — sentir. Tandis que l’homme est « taillé » pour supporter les pénibles labeurs et entreprendre de longs et fatigants travaux, la femme est constituée pour mener une vie sédentaire. Au magasin, par exemple, l’employée ne peut faire n'importe quelle besogne. Une fois les clients servis, elle a droit à s’asseoir et accomplit un ouvrage où la force a peu de part. Elle ne peut soulever une boîte d’un poids trop considérable ou atteindre un objet dans un rayon trop élevé. Le directeur d’un important magasin de Paris, qui occupe plusieurs centaines defemmes, nous disait que les quinze jours de vacances accordés à tout le personnel ne suffisaient jamais aux femmes, et que souvent elles demandaient des jours de repos supplémentaires.

«Je n'ai jamais dirigé d’imprimeries de femmes,

(1) Melle Bonnevial. Compte-rendu du Congrès international de la condition et du droit de la femme. Paris 1900.

écrivait un ingénieur des arts et manufactures (1) et n’ai pas cette intention préférant, j'en demande pardon aux dames, avoir à conduire mille hommes que dix femmes, mais de divers documents qui n’ont été fournis de droite et de gauche, il résulte que la femme ne compose pas plus vite que l'homme et qu’en général elle compose très souvent moins bien ! J’ai eu en mains de ces épreuves fourmillant de fautes où le correcteur toujours payé assez cher, doit passer deux ou trois fois plus de temps que pour corriger les épreuves des compositeurs. » (2)

(1) Emmanuel Rivière. Le travail de la femme dans l’industrie typographique.

(2) Le Bulletin Officiel de l'Union Syndicale des Maitres Imprimeurs de France publiait dans son numéro d’Août 1905 un article sur les compositeurs et les frais généraux qui confirme cette opinion.

«Un imprimeur ayant remplacé ses compositeurs par des compositrices nous faisait part de son étonnement de constater des pertes à l’inventaire.

« Avez-vous continué à faire payer à vos clients le même prix que lorsque la composition était faite par des compositeurs?

« Non j'ai dû tenir compte à mes clients de la différence de main-d'œuvre et j'ai eu soin de conserver le même pourcentage de frais généraux.

« Vous me dites que les frais généraux de votre maison étaient de 150.000 francs, ainortissement de matériel et intérêts du capital compris. Votre main-d'œuvre était de 120.000 francs. Le pourcentage nécessaire s’établissait donc à 125 0/0 et vous teniez compte de ce chiffre dans votre devis de prix. Aujourd'hui vous indiquez les mêmes frais généraux de 150.000 francs et la main-d'œuvre réduite à 90.000 francs par l'emploi des femmes. En conservant le même pourcentage que dans le premier cas vous avez encaissé avec 125 0/0 sur la main-d'œuvre, les 120.000 fr. destinés à vous rembourser vos frais généraux. Dans le deuxième cas vous n'avez encaissé, avec le même pourcentage de 125 0/0 que 112 500 d’où perte réelle de 7.500 francs sur les frais généraux.

€ Il suffit de vous faire remarauer que si vous abaissez les frais de main-d'œuvre, votre pourcentage de frais généraux doit être plus élevé. 125 0/0 suffisaient pour une main-d'œuvre d'hommes, il faut compter 134 0/0 pour une main-d'œuvre de femmes. »

Un jour que je visitais une grande imprimerie parisienne, un professionnel me disait, que pour mille lettres assemblées, on constate, en général, de 3 à 4 corrections pour les ouvriers, alors qu'il faut en relever de 15 à 20 chez les ouvrières. Il en résulte donc une perte de temps appréciable, et un ralentissement dans l'exécution des travaux faits par les femmes. Et comme le client est toujours pressé, l’imprimeur peut donner beaucoup plus pour un travail rapide. Il y a encore économie, insistait mon interlocuteur, à payer l’homme plus que la femme, car l'ouvrier occasionne bien moins de pertes matérielles. Or dans l'imprimerie ce point est important. Ainsi pour la linotype, chaque correction amène la refonte d’une et même de deux et trois lignes et quelquefois de quatre ou cinq pour aller gagner un alinéa. Cela devient extrêmement coûteux puisqu'on doit jeter à la fonte la matière inutilisable,et que pour rétablir la bonne forme, il a fallu employer le chalumeau, le gaz et la machinerie qui est assez délicate.

C’est la valeur même du travail qui se trouve ainsi mise en discussion. M. Turgeon va plus loin : «Et alors même, dit-il, que les machines viendraient à simplifier, à alléger l'effort musculaire de manière à n’exiger pour les conduire que du soin, de l’adresse et du coup d'œil, qualités qui se rencontrent habituellement chez la femme, il resterait contre l’ouvrière, fille ou veuve, les crises énervantes de son sexe, et lorsqu'elle est

mariée, les épreuvesintermittentes de la maternité.

J'ai peur que le féminisme ne se débatte vainement contre ces causes d’infériorité économique. » (1) C’est ce que traduisait un orateur féminin d’un congrès de 1900. « On ne considère pas la valeur du travail, mais le sexe du travailleur. »

Il y a plus. La femme manque souvent de formation professionnelle etle travail quilui est confié n’a pas dans toutes les industries la même valeur que celui dont l’homme est chargé. Le cas de travail égal pour la femme et pour l’homme se présente beaucoup moins fréquemment qu’on ne le croit généralement, et sans crainte d’être taxé d’exagération, on peut dire qu’il est rare que les femmes accomplissent la même tâche que les hommes. Une enquête sur ce point dans un grand nombre d'industries employant des ouvrières a fixé notre conviction.

A cette question : & Le travail de la femme vient-il concurrencer le travail de l’homme ? » la presque unanimité des réponses a été négative, pour ce motif qu'ouvriers et ouvrières ont des emplois absolument distincts. Tantôt ce sont les travaux les plus durs qui sont confiés aux hommes, tantôt ce sont les plus difficiles, tantôt des travaux de première fabrication. A la femme sont réservés les ouvrages les moins pénibles ou les plus délicats, tel que le finissage, ou ceux encore qui demandent de la dextérité. Voici du reste quelques renseignements documentaires.

QIl n’y a que dans la catégorie des rattacheurs,

(1; Ch. Turgeon. Le Féminisme contemporain. Tome I, p. 416.

nous écrit un filateur de laine, que les femmes travaillent avec les hommes. A travail égal le salaire est le même. Du reste les ouvriers hommes ou femmes travaillant à six sur un seul métier, et le salaire étant payé par « métier »,il en résulte que le salaire courant des rattacheuses est égal à celui des rattacheurs. Dans toutes les autres catégories, préparation, retordage, épluchage, etc., on n’emploie exclusivement que des femmes. »

« Le travail de la femme ne peut concurrencer celui des hommes, nous dit un fabricant de gants de peau, la femme étant sous tous les rapports incapable de faire le travail de coupe réservé à l’homme.» Voici l'avis d’un fabricant de papiers, ancien inspecteur du travail: « Bien que les femmes, dans certains établissements de notre industrie, remplacent les hommes de plus en plus, j'estime que chez nous les ouvrières ne feraient que difficilement le travail réservé à ces derniers. Réciproquement, d’ailleurs, les hommes ne réussiraient pas du tout dans les travaux féminins où, à rétribution égale, le salaire quotidien serait bien moindre pour les hommes. » «Le travail des hommes et le travail des femmes, nous explique un autre industriel, ne saurait se comparer, chacun reste dans sa sphère propre. Le problème de la concurrence ne se pose pas. »

L'inégalité des salaires est donc fondéeen partie sur l'inégalité des travaux. On ne doit pas oublier, au surplus, que la majorité des femmes qui travaillent ne peuvent pas se réclamer de l'égalité du travail et du salaire, car dans les professions où

elles sont les plus nombreuses le travail masculin est très restreint. Les ouvrières de l'aiguille : mode, couture, confection, sont victimes, les unes de la morte-saison, d’autres de l’entreprise ou du sweating-system, terrible « parasite, comme on l’a défini, comparable à ces plantes qui tirent leur nourriture de la sève et de la force d’autres plantes (1)», mais peut-on dire qu'elles soient victimes de la prédominance masculine. S'il y a des femmes qui gagnent un salaire dérisoire en travaillant à domicile, il y a des hommes aussi qui gagnent peu, et la réclamation d’un meilleur salaire pour les femmes, au nom du principe d'égalité, n'aurait guère plus de chance d’être couronnée de succès, que l’appel à la commisération d'un pauvre à aussi pauvre que lui. Point n’est besoin de souhaiter l'égalité dans la misère, elle est trop facilement obtenue.

Il résulte de ces considérations que la première partie de la formule : «A travail égal, salaire égal» ne se trouve pas souvent intégralement réalisée, Mais outrer dans ce sens serait dénaturer les saines conceptions que l’on doit se faire du salaire féminin, et là où cette condition existe, nous ne voyons pas au nom de quel principe on pourrait refuser l'égalité des salaires.

Prenons le travail payé au temps. Dans certaines professions la femme y est aussi Cavantageuse » que l’homme. Une employée de bureau pourra tout aussi bien s’en tirer qu'un employé.

(1) Me Sidney-Webpb.

«Le public n’a qu'à observer les employés de chemin de fer, disait M'e Bélilon au Congrès des œuvres et institutions féminines en 1900. Il nous dira s’il attend plus longtemps son billet ou sa monnaie lorsque c’estune femme qui est chargéede le lui remettre. Il faut là tout à la fois, la dextérité du mouvement et la rapidité de la pensée. Dans l’un et dans l’autre cas, les femmes se montrentelles inférieures ? Nullement, cependant une employée est payée moins cher qu’un employé». Il y a évidemment dans cette hypothèse une injustice.

Mais l’industrie remplace de plus en plus le mode de rétribution au temps par le paiement aux pièces plus avantageux et pour le patron et pour l’ouvrier. La règle est que tel objet étant fait, l'artisan, quelqu'’il soit, mérite tel salaire. Il est insoutenable de justifier l’application de tarifs différents. On a raconté que des confectionneurs de vêtements d'hommes donnent de l’ouvrage à domicile à des ouvriers et à des ouvrières. Le même article est payé 6 francs aux hommes et 4 francs aux femmes. Que font alors celles-ci ? Elles envoient leur mari chercher et reporter leur travail. Le même vêtement est payé ainsi 6 francs au lieu de 4, le patron croyant avoir affaire à un hommes. De tels faits ne sont pas équitables et heureusement les industriels tiennent compte d’autres considérations pour établir les salaires. Nous avons vu que dans une filature de laine, rattacheurs etrattacheuses se répartissaient des salaires égaux. Nous pouvons citer un exemple semblable pour une fabrique de toile. Grâce au bon agence-

ment de cette usine, des ouvrières sont employées au tissage et les métiers sont disposés de telle sorte qu’une seule personne peut en mener deux. Comme les ouvriers, les femmes sont payées à tantle mètre de toile et peuvent gagner autant qu'eux. En général cependant, elles produisent moins et se font des journées de 3 fr. 25, tandis que l'homme gagne 4fr. 25. On a soin, toutefois, de placer la femme près de son mari, la fille près de son père et ainsi ils peuvent s’entr'aider quand survient une difficulté et égaliser leurs salaires.

A un même emploi, il arrive même que la femme gagne plus que l’homme parce qu’elle produit davantage. Dans une fabrique de chapelets que nous visitions, quelques hommes faisaient des perles à des tours semblables à ceux dont se servaient les ouvrières. Or celles-ci avaient de meilleurs salaires que les ouvriers, bien qu’ils soient payé$s plus cher au mille pour leur permettre de gagner des journées suffisantes.

.…. Supposons l'égalité obtenue sur toute la ligne, quelles en seraient les conséquences immédiates au point de vue de la cause féminine ?

La première serait évidemment de procurer plus de bien être à la femme et aussi à toute la classe ouvrière. En effet, ainsi que l’a écrit Me Sydney-Webb, « de quelque côté que nous envisagions la concurrence entre les hommes et les femmes, le bien-être des ouvriers est indissolublement lié au bien-être des ouvrières et la

prospérité de la communauté au bien-être des uns et des autres (1). »

Mais un autre résultat de l'égalité ne pourrait-il pas se produire au détriment de la femme ? «Si les patrons, dit M. Cauwès, devaient payer à l’ouvrier le même salaire qu’à l’ouvrière, ils n’emploieraient presque toujours que celui-ci.» « Presque toujours» est peut-être un peu fort; il est au moins hors de doute que là, où la femme n’est employée que pour cause d'économie sur la main d'œuvre, elle serait certainement remplacée par l'homme.

M. Keufer, secrétaire général de la Fédération nationale des Travailleurs du Livre, s’exprimait ainsi dans une brûlante discussion sur l’acceptation de la femme dans l’industrie typographique : « Aujourd’hui tous les militants, tous les partis socialistes de quelque couleur qu’ils soient admettent la femme à côté de l’ouvrier, mais à la condition qu’elle soit payée au même prix que l’homme. Il faut bien l’avouer, ajoutait-il, chez beaucoup de travailleurs derrière cette formule : & A travail égal, salaire égal » se cache un peu d’hypocrisie, car il est permis de supposer que dans des cas très nombreux, si cette formule était respectée ou imposée, les patrons préfèreraient l’homme à la femme et cela pour diverses raisons (2).» Et une

(1) La question des lois sur les fabriques.

(2) Cf. Compte rendu du huitième congrès national de la Fédération Française des Travailleurs du Livre, Paris 1900.

La discussion se clôtura par l'adoption de la motion suivante : !

« Après échange de vue sur l'introduction de la femme dans l'imprimerie, ns x

Le congrès émet le vœu que la Fédération du Livre accepte dans ses rangs la femme à salaire égal pour travail égal. »

féministe convaincue, après avoir déclaré que «l'infériorité du salaire constitue une véritable exploitation » est bien obligée de confesser que «le relèvement du salaire féminin n’augmentera pas le nombre des travailleuses, il augmentera le bien-être de celles-ci, mais en même temps arrétera la tendance des patrons à ouvrir leurs ateliers aux femmes (1). »

Concluons rapidement. Autant il importe de donner aux mots leur sens propre, autant il importe de dégager d’une phrase son idée générale. Or cette phrase : &A travail égal, salaire égal » peut être comprise comme l'expression de cette revendication très large : La femme a droit à une amélioration de sa situation économique qui est actuellement disproportionnée avec celle de l’homme. Tout le monde est d'accord. L'expression «salaire d'appoint » est admissible, en effet, en tant qu'elle s'applique au salaire de la femme qui travaille à domicile durant les instants de liberté que lui laissent les soins du ménage. Mais dès lors que la femme consacre tout son temps à un travail d'usine ou d'atelier, elle a droit à un salaire calculé en raison de sa valeur ‘professionnelle et de la valeur réelle du travail. La théorie du salaire d'appoint pratiquée ici serait d’une criante injustice. Si l'égalité de travail n’est pas réalisée, les salaires doivent sinon atteindre le même taux, du moins se rapprocher dans une égalité de proportions. Il y a beaucoup à faire

(1) Ctesse Marie de Villermont. Le mouvement féministe.

pour arriver à un relèvement si désirable, on constate — et c’est un gage d'espoir — une légère et lente amélioration. Malheureusement bien des obstacles s’y opposeront, principalement l’âpre concurrence nationale et internationale des industries, l'abondance de la main-d'œuvre féminine et l’inorganisation des travailleuses.

GETAPITRENIT

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