‹ Le Salaire des FemmesChapitre 20 sur 39 · I. — Parmi les 3.008 PRÉSERVÉES, il y a · texte numérisé non relu

I. — Parmi les 3.008 PRÉSERVÉES, il y a

1° des ouvrières (couture): moyenne de 23,47 0/0, soit. .. ...... 706 2° des apprenties (couture) : moyenne de 12,26 0/0, soit........ 369 3° des non-valeurs : moyenne de 64,27 0/0, soit.. ............... 1:933 : 3.008 II. — Parmi les 2.698 REPENTIES, il y a :

1° des ouvrières (couture) : moyenne de 19,94 0/0, soit. ........ 538 — (tricotage, matelasserie) : moyenne de6, 33 0/0, soit 171 = (blanchissage) : moyenne de 10,11 0/0, soit..... 273 2° des apprenties (couture) : moyenne de 11,26 0/0, soit.......... 304 3° des employées aux divers services : moyenne de 21,68 0/0, soit 585 4° des non-valeurs : moyenne de 30,68 0/0, soit........ OST TLEE 827 2.698 III. — Parmi les 705 MADELEINES, il y a : 4° des ouvrières (couture) : moyenne de 54,04 0/0, soit........... . 381 2° des apprenties : moyenne de 5,67 0/0, soit..........,.......... 3° des non-valeurs : moyenne de 40,29 0/0, soit................,.. 284 IV. — Parmi les 1.098 RELIGIEUSES, il ÿ a :

4° des ouvrières (couture) : moyenne de 22,70 0/0, soit........... ". 249 — (tricotage, matelasserie) : moyenne de 7,42 0/0, soit 82 — (blanchissage) : moyenne de 11,35 0/0, soit....... 124

2 des employées aux divers services : moyenne de 42,53 0/0, soit 467 3° des non-valeurs (âgées ou infirmes) : moyenne de 16 0/0, soit 176

(La vérité sur le Bon-Pasteur, p. 81 et 82).

pables de gagner leur vie. Les couvents trouvent ainsi le placement facile des subventions officielles ou privées qu'ils reçoivent, et qu'on les accuse d'utiliser à combler la perte faite sur les salaires inférieurs qu'ils réclament.

On s’illusionne encore sur l'importance de ces secours, — réserves de la concurrence, dit-on — parce que généralement on l’ignore. Continuons à prendre le Bon-Pasteur comme exemple. Voici d'après les règlements quels sont les prix des pensions. On doit verser 300 francs une fois pour toutes pour les fillettes de six à douze ans, 200 fr. pour celles de douze à quinze ans, 150 francs pour celles de quinze ans et plus. Ce ne seraient pas là, à coup sûr, de gros revenus... s’ils étaient intégralement versés, «mais, en fait, il est certain que sur l'ensemble entier des pensionnaires, les deux tiers au moins sont gardées gratuitement. » Quant aux pénitentes, « il leur suffit d’être dans les conditions pour lesquelles l’œuvre est établie, (on comprend ce que veut dire cet euphémisme) pour être reçues sans la moindre rétribution (1) ».

Quant aux frais payés au Bon-Pasteur par les départements qui lui confient les enfants de l’Assistance publique, ils se réduisent à peu de chose, parfois même à zéro. Un seul département, celui de Seine-et-Oise, donne 0,82 centimes par jour ; la Somme donne 0.70 centimes et le Nord 0.61 centimes. La moyenne est de 0.50 centimes, mais plusieurs départements se croient généreuse-

(1) H. Joly. Les Maisons du Bon-Pasteur.

ment libérés en versant 100 francs ou 150 francs de capital et c’est tout, à moins qu'ils ne continuent à fournir des pensionnaires sans donner un sou. Le Bon-Pasteur reçoit même gratuitement les enfants de trois départements, la Charente-[nférieure, la Marne et la Meurthe-et-Moselle.

Pour savoir à quoi s’en tenir sur ce chapitre, M. Henri Joly a fait en 1901 une enquête dans 23 Bons-Pasteurs de France. Cette enquête apprend que bien des enfants y sont placés pour 8 ou 10 francs par mois et beaucoup à moins, comme au Puy par exemple, où l’Assistance publique avait envoyé 12 enfants, pour chacune desquelles les départements avaient fourni 250 francs en tout, 3 à 10 francs par mois et «128 pour lesquelles il avait été versé une indemnité globale de 400 francs par an, soit environ 3 fr. 15 par an pour chacune, et sur ces 128, il y en avait à peu près40 tantidiotes qu'infirmes, paralytiques, aveugles, épileptiques et sourdes-muettes (1). »

Cette clientèle d’impotentes et d’invalides, de jeunes et de vieilles est la cause pour laquelle certains couvents ne paient pas directement leurs ouvrières et ne leur donnent qu’un mince pécule à leur départ. Il faut voir là des œuvres, des sortes de mutualités de la charité, non des entreprises commerciales. Celles qui travaillent font vivre les autres ; elles avaient vécu du travail des aînées lorsqu'elles étaient enfants ; elles vivront du travail des jeunes, lorsqu'elles seront trop âgées pour

(1) H. Joly. Ibid.

travailler. S'il en était autrement de semblables établissements ne pourraient même pas subsister.

Dans les maisons comme celles du Bon-Pasteur, la nourriture, l'entretien et les frais généraux sont par personne et par jour de 0 fr. 871. Or, sur les 7.509 enfants, jeunes filles et religieuses, il n’y a que 2.069 ouvrières et 455 religieuses dont le salaire dépasse ce chiffre. Elles rapportent à la communauté en sus de leurs dépenses 198,862 fr.26 en une année, ce qui fait en moyenne un bénéfice de 78 francs par chacune d'elles, de 0 fr. 213 en un jour. C’est peu, c’esttrop peu, puisque, en additionnant toutes les recettes, travail des ouvrières, travail des religieuses — qui, elles, ne sont pas rémunérées,— pensions, produits des propriétés. etc. la balance générale ne parvient pas à s'équilibrer et se solde ainsi :

Dépenses." nr 7880 48 Ir Recettes sr, 1 CEE AT STE et Déficit 2 RE 0e

En admettant même des salaires normaux, le Bon Pasteur et les couvents similaires ne pourraient vivre. Ainsi donc se trouve détruite la légende de leur enrichissement par des ouvrières exploitées au détriment des autres ouvrières françaises (2).

(1) Aug. Rivet. La vérité sur le Bon Pasteur. Tous ces chiffres sont, on voudra bien se le rappeler, le résultat d’une moyenne de 5 années.

(2) Le Bon Pasteur s'enrichit tellement que M. H. Joly pouvait écrire : « Pour le Bon Pasteur de Sens qui ne paraît

Au surplus, le Bon Pasteur ne renvoie pas ses pensionnaires sans leur avoir ménagé un petit trousseau, et le monastère de Saint-Omer, par exemple, prélève 2 à 3 francs par mois sur leur pension de 10 francs pour donner un pécule à celles qui le quittent. « À la sortie de nos jeunes filles, m'écrivait la Supérieure d’un établissement, je leur paie leur voyage quelqu’en soit la longueur. Je leur remets toujours une petite somme et un petit trousseau, afin qu’elles n'aient rien à acheter pendant les premiers mois de leur service. Je leur procure de bonnes places et continue à m'en occuper. Je leur viens même en aide lorsqu'elles ne peuvent payer leur loyer et je leur donne, si elles sont dans la nécessité, lit, draps, matelas, couvertures. » Il en est ainsi dans les autres maisons et dans un procès retentissant, des jeunes filles ayant habité le Bon Pasteur témoignaient avoir reçu à leur départ des sommes de 100, 150 et 200 francs (1). « Pour leur apprendre l’ordre et l'économie, ajoute la lettre, je leur donne tous les mois une gratification. Elles ont chacune un petit carnet qu’elles signent, et elles peuvent si elles le veulent réserver cette somme pour leur sortie, puisque tout leur est fourni, malheureusement

pas l’un des plus pauvres, car c’est peut-être lui qui reçoit la subvention la plus satisfaisante pour certaines enfants assistées, le déficit — il y a 220 personnes — est de 15 à 20.000 francs. »

«… Le couvent de la rue Saint-Jacques à Parisa aussi plus de 10.000 francs à trouver. La congrégation étant reconnue, ses comptes sont revisés et le gouvernement ainsi mis au courant par ses propres fonctionnaires n'ose pas réclamer les droits d’accroissement. »

(1) Cf Aug. Riyet p. 163,

nos enfants ignorent souvent ce que c’est qu’économiser. »

Et puis le couvent reste toujours une famille largement ouverte à ses anciens membres, ils savent bien y trouver le plus maternel accueil si la vie leur est trop dure. Cette assurance contre les mauvais jours ne vaut-elle pas autant et plus même qu'une petite dot ?

La Supérieure générale exprimait d’une façon touchante son embarras et sa peine de ne pouvoir faire mieux (1) : « Que pouvons-nous faire de plus que nous ne faisons ? Si le trousseau que nous fournissons à nos chères enfants quand elles nous quittent n’est pas aussi complet, leur petite bourse aussi bien garnie que celle des orphelines de certains autres établissements soutenus par les autorités civiles, ou par de riches protecteurs, nous sommes les premières à regretter l’impuissance où nous nous trouvons de faire davantage.

«S'il en était en France comme dans certains pays, en Amérique, en Angleterre, en Irlande, où les gouvernements, loin de charger d'impôts nos établissements, non seulement les exemptent de toutes charges fiscales, mais encore paient les pensions des enfants qui y sont admises, nous pourrions, nous aussi, agir plus libéralement et ce serait pour nos cœurs une immense consolation. Mais nous sommes accablées d'impôts, dont on cherche chaque jour à augmenter le fardeau, la cherté des vivres nous absorbe les ressources d’un

(1) H. Joly, Les Maisons du Bon-Pasteur,

travail peu lucratif, nous vivons dans la pauvreté et il nous est impossible de répondre, non pas aux exigences de ceux qui nous blâment, mais à celles de notre propre cœur qui voudrait agir plus généreusement envers celles que la Providence a réellement rendues nos enfants (1). »

Certains ouvroirs et orphelinats peuvent, en effet, ayant moins de charges, être plus généreux. La méthode suivie par l’un d’eux paraîtra sans doute excellente et digne d’être citée comme modèle. Elle a ce résultat parfait de développer l'initiative, l'habitude de l'épargne, l’émulation et aussi l'expérience chez les jeunes filles pour lesquelles elle est pratiquée. Ces jeunes filles sont employées comme apprenties et ouvrières dans divers ateliers de blanchissage et repassage, enfilage de perles de chapelets et lingerie. Elles gagnent ce que gagnent les ouvrières du dehors c’est-à-dire 1fr.25 à 1 fr.50. Celles qui travaillent à la couture n’ont guère plus de1 fr. 25 après 2 ans d’apprentissage. Elles sont payées aux pièces et touchent intégralementleurs salaires.On neleur retient donc pas leurpension, elles-mêmesla paient, —le prix en est de 22 francs par mois. — De même elles achètent les fournitures qui leur sont nécessaires : fil, aiguilles. etc. Cette méthode a pleinement réussi, et la vénérable supérieure, qui dirige la maison

(1) En 1900 et 1901 deux religieuses de la Maison Mère du Bou Pasteur d'Angers firent le tour du monde pour visiter les maisons de l’ordre. Partout elles furent accueillies par les autorités non pas seulement avec déférences, mais avec honneur et reconnaissance. (Le tour du monde par deux religieuses du Bon Pasteur d'Angers. Brochure Germain et Grassin, Angers).

depuis quelque 30 ans déjà, nous disait avec un bon sourire après nous avoir expliqué son initiative : «Mes filles sont touies rentières, elles ont toutes des livrets de caisse d'épargne; certaines ont des titres de rente. ! » Et elle nous citait le cas d’une jeune fille de 25 ans, arrivée à l’âge de 14 ans à l’ouvroir, qui avait toujours payé sa pension et qui possédait un trousseau bien garni et une fortune de 2.000 francs. Il est juste d'ajouter que c’est une ouvrière très travailleuse qui gagne lfr.75 et 2 fr parjour:

Quoiqu'il en soit, tous les établissements de charité ont peine à vivre et l’on comprendra bien notre pensée lorsque nous nous attachons à prouver le mal qu’ils ont à «joindre les deux bouts », à faire état de leur pauvreté. On a dit en effet : « C’est parce que les couvents sont riches et soutenus qu’ils acceptent des salaires dérisoirs. » Nous pouvons répondre, démonstration faite : «Non, ils y sont contraints, au contraire, parce qu'ils sont pauvres. » Est-ce donc parce qu’elle est riche que l’ouvrière isolée accepte un salaire qui ne peut la faire vivre ? Non, n'est-ce pas. Il en est de même des couvents. — Est-elle responsable, l’ouvrière isolée, de sa situation ? Non encore, puisqu'elle la supporte sans être capable de la modifier. — Eh bien, pas davantage, les couvents ne sont responsables de la situation dont ils souffrent ; si on leur attribue une responsabilité, c'est dans la mesure où leur en reconnaissait à la Chambre un député français: « Les couvents, les Bons Pasteurs, les orphelinats, les pénitenciers quelqu'ils soient,

les ouvroirs, les établissements publics ont leur responsabilités parce qu’ils subissent, comme tous les ateliers de France, la lourde loi de l’offre et de la demande et qu'ils avivent la concurrence effrénée dont nous sommes victimes (1). »

Oui, les couvents sont victimes et non cause d’un état de fait, victimes ni plus ni moins responsables que les autres. Comme les ouvrières libres, les ouvrières des couvents sont victimes de la loi de l'offre et de la demande, victimes de la nécessité du travail et de la spécialisation à outrance, victimes aussi de l’entreprise.

Les ouvroirs internes ne peuvent pas se montrer difficiles sur le travail parce que, avons-nous dit, il leur en faut absolument. A cela, il y ace double motif que la rétribution de la main d'œuvre est indispensable à la vie de l'établissement, et qu'il est impossible de laisser inactives les jeunes filles qui y sont recueillies. Je me rappelle avoir lu la lettre navrée de la Supérieure d’une maison de refuge à un industriel, pour le supplier de lui envoyer quelque ouvrage à faire, ainsi qu'il avait coutume d'en fournir. Le couvent avait besoin d'argent pour payer la farine, car, par économie, on pétrissait et on cuisait le pain à domicile.

On a reproché aux ouvroirs de subdiviser à l'extrême la besogne. Mais malheureusement tous les industriels en sont de là. Dans un atelier de lingerie d’un ouvroir, les ouvrières ne cousaient que des chemises de femmes et le travail n’était

(1) M. l'abbé Lemire. Journal Officiel 15 avril 1905.

productif qu’à condition de les spécialiser ainsi. Le grand magasin de Paris qui était le principal, sinon l'unique client, obtenait de la sorte tout le fini désirable dans le travail, et ne le laissait pas choisir.

Que peuvent faire, en effet, les maisons charitables vis-à-vis de ceux qui les fonttravailler. Nous savons que l’une d’elles, ayant demandé un jour qu'on relevât un peu les salaires, fut mise en demeure de choisir entre le maintien du statu quo ou la rupture définitive.

Mais il est une autre cause de l’abaissement des tarifs, dit encore M. H. Joly : (La plupart du temps, les Bons Pasteurs et beaucoup d’autres monastères aussi, je crois, ne travaillent même pas directement pour le Louvre et le Bon Marché... Ils travaillent pour des entrepreneurs qui fournissent les grands magasins et prélèvent pour eux-mêmes une part allant, si je suis bien renseigné, jusqu'à 50 °/. Pourquoi, ai-je demandé, ce rouage si coûteux ? Parce que, m'a-t-on répondu, les grands magasins ne veulent pas ou ne peuvent pas se donner la peine de donner les commandes à droite et à gauche ni de vérifier les envois. L’entrepreneur prend leurs ordres en bloc, il leur en livre, en bloc, les résultats, le tout au détriment des travailleurs (1)».

Encore une fois les couvents sont-ils les auteurs du mal ? Nous croyons plutôt qu’ «ils luttent avec énergie contre tout avilissement des salaires et, sauf de très rares exceptions, ne consentent de

(1) H. Joly. Op. cit.

COÜVENTS ET PRISONS 1L7ar

gaîté de cœur à aucune réduction, mais les subissent au même titre que les travailleurs libres (1). » |

Ils font une concurrence serieuse aux ouvrières libres, mais qu’on les supprime et la concurrence sera plus âpre et plus active encore. Toutes les femmes qui y vivent se retrouveront sur le marché et, obligées de gagner individuellement leur vie, elles ne reculeront pas devant des offres de plus en plus basses, pour obtenir un travail de plus en plus recherché et plus rare. Ainsi que l’écrivait avec infiniment de raison M. Turgeon : « Actuellement, chez les catholiques, l'existence des couvents simplifie la question féministe, puisque... plus de 160.000 Françaises y trouvent, à peu de frais, une vie honorable et une retraite assurée. Par contre, dans les pays protestants où les asiles de piété ne s'ouvrent plus guère à la femme, qui n’a pas le moyen ou le goût de se marier, le malaise est devenu plus aigu. Sans soutien, sans refuge, sans ressources, certaines jeunes filles y sont comme frappées de « mort sociale. » Que si jamais par hypothèse on fermait en France les couvents et les asiles ouverts dans toutes nos villes à toutes les délaissées, à toutes les misérables, aux domestiques sans place, aux malheureuses sans famille, aux femmes déchues ou abandonnées, aux pauvres et aux orphelines, il s’ensuivrait une crise doulou-

(1) A. Fleurquin. Ref. Soc. 1901, II, p. 286. Cf. l'ouvrage très documenté du même auteur sur « Le travail de la femme dans les ouvroirs à Paris. »

reuse, un vide, une angoisse que l'esprit se refuse à concevoir (1). »

Y a-t-il à cette situation des remèdes autres que les remèdes généraux à la crise de la main d'œuvre féminine ? Non, à proprement parler, puisque les causes sont identiques, que le mal sévisse sur des ouvrières libres ou non. Si l’on réfléchit cependant que l'absence d'union entre les collectivités est en fait aussi désavantageux pour l’ensemble que l'isolement des individus, il est bien clair que le problème serait vite résolu par la substitution de l’organisation professionnelle à l’émiettement actuel. Oui, professionnelle! M. d'Haussonville, le premier, je crois bien, en a signalé les avantages etn’aeu peur ni de l'idée, ni du mot. Il serait possible aux grandes congrégatiohs, qui traitent avec les magasins de Paris, de s'entendre entre elles sur un tarif commun, dont ïil serait bien convenu qu'aucune d'elles ne devrait démordre. Elles seraient maîtresses dela situation; les importants clients qu’elles fournissent connaissent assez la valeur de leur ouvrage, qu’ils auraient bien garde de ne les pas changer et «finiraient par en passer par où elles voudraient, à condition toutefois que leurs exigences fussent raisonnables.» Elles feraient la brèche par où passeraient les autres ouvrières qui «pourraient régler leurs prétentions sur cette série de prix et réclamer l'application du même tarif. ».… QI y a longtemps, ajoute le spirituel académicien, que si une bonne partie du

pi Ch. Turgeon. Le féminisme contemporain. Tome I, p. 346.

travail féminin était en Angleterre ouen Amérique, comme il l’est en France, aux mains des couvents, patronages, orphelinats et ouvroirs, il y a beau teinps que les grands magasins auraient à traiter avec une frade-union de femmes en cornettes (1). »

L'idée est engageante, elle serait certainement couverte de succès et la réalisation en est possible; toutefois il est à redouter que l’exécution n’en puisse d'ici longtemps aboutir. L'idée préconisée par M. H. Joly aurait plus de chance de prendre corps et d'amener par étape à une organisation complète. Il faudrait créer une sorte de grande agence qui centraliserait, à Paris, les commandes et les livraisons. Bien plutôt que de s’arracher l'ouvrage à coups de rabais, les couvents seraient soutenus, etles ouvrières libres aussi, par cette œuvre qui ne serait pas autre chose qu’une grande œuvre d'entreprise. L'institution prélèverait simplement le montant de ses frais. Maïs sans aller si loin, que les couvents seuls acceptent d'entrer dans la combinaison et ils en recueilleront de réels avantages. « Les communautés, j'en suis sûr, dit M. Henri Joly, profiteraient du plus léger accroissement pour diminuer (ce qu’elles ne peuvent pas actuellement) les heures de travail uniforme et sédentaire et exercer ainsi un plus grand nombre de pensionnaires à des occupations plus variées, plus saines, plus utiles à l’ensemble de la vie de la femme. Il en résulterait encore qu’elles pourraient, sans imprudence, renvoyer pour ainsi dire au

(1) Cte d'Haussonville. Salaires et misères de femmes.

marché du travail libre et individuel une notable quantité d'heures de travail. J'ai demandé à la Supérieure générale (du Bon Pasteur) ce qu’elle pensait de ce programme. Elle m'a répondu : Le Bon Pasteur encouragerait la combinaison dont il s’agit, s’il avait l'assurance que le travail ne ferait jamais défaut (1). »

La concurrence des maisons religieuses n’existera plus le jour où elles seront syndiquées. Mais si elles veulent lui conserver son caractère de légitimité, elles ne devront pas se départir de la ligne qu’elles ont suivie, et accepter des salaires inférieurs à ceux qui sont généralement payés aux travailleuses libres. Actuellement elles ne méritent pas ce reproche, et nous pourrions citer des cas où les communautés prennent même plus cher que les ouvrières du dehors, et ne conservent leur clientèle que par la supériorité de leurs travaux.

Mais on a solidarisé couvents et prisons dans l'acte d'accusation, peut-on les associer dans la défense ?

Les échos de la Chambre ont retenti des interminables discussions sur le travail pénitentiaire, — quelqu'un l’a qualifié de grenier à discours, — on l’a critiqué, on l’a attaqué violemment, on l’a dénoncé comme la cause de tous les maux, on l’a expliqué, on l’a défendu et toujours il existe, et pour longtemps encore il sera un champ ouvert aux joutes oratoires du Parlement.

1) H. Joly. Les maisons du Bon Pasteur.

De même que pour les couvents, il est une réponse indirecte qui peut atténuer partiellement la gravité des reproches faits aux prisons ; il suffit de mettre en parallèle le travail des détenus et le travail libre, d'en comparer l'importance et de constater dans qu’elle faible proportion le premier est au second. C'est l’argument typique que l’administration pénitentiaire ne manque pas d'adresser à ceux quila censurent. Lenombre des détenus est, au reste, en décroissance d'année en année. Il était encore en 1893 de 40.109 ; il n’est plus en 1903 que de 26.843.

Comparé au total des travailleurs, ce chiffre est déjà bien minime et cependant la concurrence est encore moindre qu'il ne le laisserait supposer. De ces 26,000 personnes (hommes et femmes) environ, toutes n’ont pas fourni un travail régulier. On sait en effet, que les détenus sont enfermés suivant l'importance de leur peine dans des maisons centrales, ou dans des prisons départementales, dites prisons à courtes peines. Dans ces dernières, les prisonniers séjournent trop peu pour que le travail soit sérieusement organisé, et il n’est guère à craindre pour le travail libre. Qu'on en juge par quelques chiffres.

En 1900, on comptait pour les hommes 4.956.500 journées de détention dans les prisons départementales, et 2.825.113 journées de travail seulement. Le nombre des journées de détention des femmes montait à 927.414, le nombre des journées de travail s’arrêtait au-dessous de la moitié, à 432,646.

En 1902, les proportions sont les mêmes.

Hommes : 4.754.534 journées de détention et 2.620.545 journées de travail. Femmes : 867.303 journées de détention et 393.858 journées de travail.

En 1903 le rapprochement est identique.

Hommes : 4.713.979 journées de détention et 2.528.707 journées de travail. Femmes : 828.114 journées de détention et 393.874 journées de travail.

Dans les maisons centrales où les détenus travaillent en atelier et composent le vrai personnel des travailleurs, la population était d’un peu plus de 6.000 en 1903. Sur le nombre, déduction faite des besoins du service général et des différentes causes d’indisponibilité, il restait 4.600 travailleurs. (1) Nous sommes loin des 19 à 20 millions de travailleurs que compte la France !

Pour avoir le nombre à peu près exact des femmes travaillant dans les prisons, nous nous sommes adressé à M. le Président des Inspecteurs Généraux et voici quelle a été sa réponse : « Nous avons pour 1903, dernière statistique publiée, un nombre total de journées de 174.150 dans les maisons centrales et de 391.874 dans les prisons à courtes peines, au total 568.624 journées de détention. Ce chiffre nous donnerait une moyenne de 569 ouvrières de maisons centrales et de 1.275 ‘de

(1) Rapport du budget du ministère de l'Intérieur pour l’exercice 1905. (Etablissements pénitentiaires) par Emile Morlot. ns des députés. Documents parlementaires 1904. Annexe

prisons à courtes peines, soit approximativement 1.844 ouvrières.

Mais encore il convient de défalquer 340 détenues qui font de la lingerie pénitentiaire et 107 détenues de maisons centrales occupées comme balayeuses, buandières, cuisinières, etc., soit 447 et toutes les condamnées de courtes peines à l’exception de quelques ateliers qui existent à Saint- Lazare et à Lyon ».

Donc, même en supposant que le travail des prisonnières soit accompli dans les conditions les plus défavorables aux ouvrières libres, il ne peut pas peser d’un poids très considérable sur l’ensemble des salaires féminins.

L’Etal à trois manières d'utiliser le travail des condamnés.

Le premier système est celui de l’entreprise générale du travail. L'Etat loue à un entrepreneur la main-d'œuvre des prisonniers et celui-ci l'emploie pour son propre compte ou la sous-loue à des concessionnaires.

Le deuxième estle régime des confectionnaires particuliers. L'Etat, entrepreneur principal, traite avec des industriels, auxquels il fournit la maind'œuvre suivant des conditions débattues. Presque toutes les maisons centrales emploient ce système.

Enfin, avec le système de la régie directe, l'Etat emploie lui-même la main-d'œuvre des détenus. Il les paie et les produits de leur travail sont pour lui.

Dans les maisons centrales, il y atout au plus 800 travailleurs employés de cette façon. « Dans la maison de femmes de Montpellier, on a créé un

petit atelier en régie directe pour la lingerie pénitentiaire qui occupe une vingtaine d’ouvrières. » Les autres détenues de cette maison sont soumises au régime des confectionnaires. L'autre maison centrale de femmes qui se trouve à Rennes est confiée à une entreprise générale industrielle.

Toute l’économie de ces diverses combinaisons - se ramène à ceci: dans le système de la régie directe, les profits et les pertes du travail sont supportés par l'Etat; dans les systèmes d’entreprise, les entrepreneurstirent un bénéfice de la différence, qui existe entre les salaires qu'ils paient aux détenus, et ceux qu'ils devraient payer à des ouvriers libres. L'entreprise favorise, dit-on, l'exploitation des prisonnières, elle établit un véritable siweatingsystem dont souffrent surtout les ouvrières qui en supportent la concurrence.

Cette éventualité serait dangereuse, si la différence des salaires était assez large pour que les entrepreneurs puissent faire des cours de vente audessous des prix normaux. Encore faudrait-il admettre cette hypothèse invraisemblable, que la quantité des marchandises qu'ils mettraient sur le marché soit assez considérable, pour déprécier les produits similaires et faire baisser les cours.

La réglementation des adjudications de la main d'œuvre pénitentiaire produit-elle ces conséquences ?

D’après un arrêté du 28 avril 1844, les salaires payés aux détenus étaient basés sur le taux des salaires de l’industrie libre auxquels on faisait subir un rabais de 20 0/0. Ce rabais était censé

représenter les frais spéciaux à la charge de l’entrepreneur. En 1852, ce chiffre de 20 0/0 fut fixé comme un maximum. En pratique on ne s’en éloignait pas. La réglementation n'avait pas la souplesse nécessaire et donnait lieu à des abus : ici les entrepreneurs étaient trop favorisés ; là, au contraire, on devait tricher avec les règlements et prendre un salaire de base bien inférieur aux salaires payés par l'industrie libre pour décider des soumissionnaires à traiter.

Un arrêté de 1882 à introduit une plus juste tarification des salaires. L'administration s’enquiert pour chaque industrie des prix de la main-d'œuvre. Elle prend l'avis des Chambres de commerce et des Chambres syndicales. Elle établit les prix de revient dans l’industrie libre et l’industrie pénitentiaire, et fixe enfin le taux des salaires qui sont diminués de la différence des frais généraux toujours plus considérables pour la seconde que pour la première. Le but est d'empêcher l’entrepreneur concessionnaire de se créer un monopole, de ne pas le laisser prélever des bénéfices tels sur la main-d'œuvre, qu’il soit en mesure de faire une concurrence déloyale.

Imposer aux concessionnaires de payer les prisonniers sur le même pied que les ouvriers libres serait leur ruine. Les détenus ne sont généralement pas de très bons et très habiles ouvriers. Malgré la surveillance et les petits profits qu'ils retirent de leur travail, ils ne sont pas très acharnés à la besogne. « La valeur productrice de la population des prisons est tellement inférieure à celle

des ouvriers libres qu’on admet toujours que 100 détenus ne valent pas plus de 50 à 60 travailleurs libres. » (1) « Et puis, nous expliquait encore M. le Président des Inspecteurs généraux, les journées ne sont pas longues, les ateliers sont rarement éclairés dans nos maisons centrales, il n'y a pas de veillées même en hiver. Le chômage, en outre, ne prend plus la peine de s’y cacher. » L’entrepreneur a donc bien des raisons pour ne pas être tenu à payer les mêmes salaires que les autres industriels.

Le prix des journées des prisonniers était en moyenne dans les maisons centrales d'hommes de 1 fr. 26 en 1899, de 1 fr. 33 en 1900, pour faiblir à l1r292en1901et a "tr. 29/en11902!

Dans les maisons centrales de femmes, il était de O0 fr..95 en-1899; de Onfr. -9t1nen 1900 2);de 0 fr. 94 en 1901, et en 1902 il atteignait 0 fr. 97.

Le salaire moyen de la journée de travail pour les femmes dans les maisons centrales est en 1903 de 0 fr. 95 ou plus exactement de 0 fr. 9496. C’est environ au total 130.000 francs qui auraient alimenté le travail libre.

La concurrence de quantité n’est pas plus à

(1) Roger Roux. Le travail dans les prisons et en particulier dans les maisons centrales. Paris 1902.

(2) « La seule maison de femmes où le système de la régie soit appliqué (Montpellier), disait le Bulletin de la Société générale des prisons (Mars 1903) dans un article sur la statistique pénitentiaire en 1900, continue à être placée au point de vue du rendement moyen par journée de travail dans une situation bien inférieure à celle des établissements soumis au régime de l'entreprise générale industrielle. Nous relevons une moyenne de 0 fr. 62 à Montpellier contre 0 fr. 92 à Clermont et 1fr. 07 à Rennes. » En 1903, les chiffres sont O0 fr. 65 à Montpellier et 1 fr 03 à Rennes. :

redouter pour l’industrie que la concurrence de prix. La vraie concurrence serait dans l’accaparement d’un seul ou d’un petit nombre de métiers par les détenus, surtout si ces professions étaient peu répandues. Les salaires baisseraient probablement. Mais dans les prisons, une quarantaine de professions environ sont exercées. Le chiffre des prisonniers étant connu, on conçoit qu'ils ne peuvent être très nombreux dans chacune.

« Que de fois n'est-il pas arrivé, écrit M. Roger Roux, qu’une industrie se prétendait ruinée, alors qu'une enquête rigoureuse démontrait l'infime proportion d'ouvriers détenus par rapport aux travailleurs libres, ou alors que, de son côté, l’entrepreneur sollicitait la suppression dans la prison de cette industrie qui ne lui donnait que des pertes. La cordonnerie elle-même qui, de tous les métiers, comporte l'effectif le plus considérable, n’occupe que 1.800 détenus environ contre 120.000 ouvriers libres. On conviendra que pour ceux-ci le préjudice ne peut être bien considérable, surtout si l’on tient compte de l’inexpérience, de l’inhabileté des détenus et de la mauvaise qualité de leur besogne (1). »

Et enfin, en supposant même que le travail des prisons fasse une concurrence importante au travail libre, il lui suffit d’être loyal pour ne pas être illégitime. L'Etat, qui fait travailler un détenu,

(1) R. Roux. Op. cit. L'auteur raconte « qu’en 1849, à la suite d’une pétition des ouvriers tailleurs de Paris, une enquête très sérieuse eut lieu, et il fut établi que, sur 15.000 ouvriers se livrant dans Paris à cette branche de l’industrie, 60 seulement étaient en prison. »

n'aggrave pas la situation des ouvriers libres, il ne fait qu'utiliser la force et les connaissances d’un individu qui déjà a sa place dans les rangs des travailleurs. Cavour formulait ainsi son opinion à ce sujet : « Le condamné avant son incarcération était aussi un ouvrier, ou tout au moins:il a ouil aurait dû l'être. Comme tel il produisait quelque chose, il faisait de la concurrence à une classe quelconque d'ouvriers. Si on l’enferme dans une prison, la concurrence d’un ouvrierlibre disparait, elle fait place à celle d’un ouvrier détenu et c’est tout (1). »

L'Etat ne remplirait pas sa mission s’il ne faisait pas travailler les prisonniers. L’emprisonnement infligé aux coupables ne vise pas seulement à les priver de leur liberté, pour les rendre ensuite à la société plus mauvais et plus pervertis qu'auparavant. La plupart des criminalistes reconnaissent que le châtiment doit avoir un autre résultat que d'infliger une souffrance au condamné; il doit avoir un caractère de relèvementetdemoralisation. Ce serait la plus épouvantable des peines, la plus affolante, celle qui réduirait les détenus à l’inactivité complète. Ce serait aussi celle qui causerait le plus grand des dommages aux condamnés et à l'ordre public. L'Etat a plus que le droit d'occuper le condamné, il en a le devoir. Le séjour à la maïison central doit être pour le prisonnier une occasion de connaitre le travail et ses agréments, d'y prendregoût, d'apprendre un métieroudecontinuer

(1) Acte de la Société Suisse pour la réforme pénitentiaire. Fribourg 1887,

la profession qu'il possède. Il serait voué autrement à la misère et fatalement à un nouveau crime.

Cette obligation de mettre les détenus dans l'état de mener à leur sortie de prison une vie honnête, s'oppose à la proposition deJulesSimon d’attacher tous les prisonniers à un travail agricole. Sans doute le travail pénitentiaire ne ferait plus naîtrelemoindresoupçon deconcurrence, mais que deviendraient à leur rentrée dans la vie ordinaire «les ouvriers industriels transformés en laboureurs » ? Ils auraient désappris un métier pour en apprendre mal un autre, auquel ils n’étaient ni disposés, ni préparés et qu’ils auront hâte d’abandonner dès leur libération. Il semble que l’administration pénitentiaire remplirait mieux sa mission en laissant chacun à sa profession. La diversification du travail, qui en résulterait, serait la meilleure manière d’atténuer la concurrence. Une appréciation conforme a été donnée à la Chambre par M. Herbette, directeur de l'administration pénitentiaire : « Si l’on ne veut pas, disait-il, constituer dans les prisons des industries qui rendent écrasante la concurrence de l'Etat contre les partiparticuliers, il faut diviser, éparpiller la main- . d'œuvre en divers genres de production. » (1) Cette division et cet éparpillement existent pour la maind'œuvre féminine qui est consacrée notamment à la lingerie, à la bonneterie, à la fabrication des espadrilles, au rempaillage des chaises... etc. La

(1) Journal Officiel, 7 décembre 1888.

fabrication des corsets qui était l’industrie de la maison centrale de Clermont a disparu avec cette maison.

Il est certain, que la majorité des femmes renfermées dans les maisons centrales et les prisons peuvent être considérées comme des ouvrières de l'aiguille, ou du moins comme sachant coudre. Une excellente solution serait que l'Etat, au lieu de céder cette main-d'œuvre et de donner ainsi une occasion de spéculer, l’'emploie lui-même et fasse travailler pour lui. Le chômage ne serait pas à redouter pour les ouvrières, et l'Etat ferait une bonne opération. Le ministère de la guerre et le ministère de la marine seraient de parfaits clients pour l'administration pénitentiaire. L’administration elle-même, pour les uniformes de ses gardiens et l'habillement des prisonniers peut utiliser les détenues. L'exemple de ce qui sepasse à la maison centrale de Melun est concluant. Une imprimerie administrative y fonctionne et des ateliers de confection de vêtements et de chaussures ysont installés. Les unes et les autres de ces industries sont d'excellents fournisseurs de l'Etat.

On peut objecter que la concurrence n’est pas supprimée. Au lieu d’être faite par l’intermédiaire d'entrepreneurs, elle est faite directement par l'Etat. À dire vrai, il n’y a pas absolument concurrence, mais plutôt diminution du chiffre des fournitures commandées à l'industrie libre. Ce retrait des travaux ne sera d'aucune influence sur les salaires si le principe de Ja diversité des travaux énoncés plus haut est suivi. Les

ouvrières libres peuvent espérer que le travail des ouvrières des prisons ne sera pas moins coûteux que le leur, car il n’entre pas dans les habitudes des adminstrations de retirer de gros bénéfices de ce qu'elles prennent à leur compte. La consommation par l'Etat de ses produits est autrement préférable pour l’industrie que leur mise en vente sur le marché. (1) :

La suppression la plus complète de la concurrence est dans la substitution du régime de la régie directe à celui de l’entreprise.

On a lancé une idée, dont application, couperait court à bien des difficultés. Les intéressés se plaignent toujours, que le taux des salaires fixé dans les marchés avec les entrepreneurs est trop bas, et laisse trop de marge à ceux-ci. Les récriminations tomberaient si on mettait tous les industriels à même de se procurer la main-d'œuvre pénitentiaire. Il suffirait de la « mettre en adjudication, comme cela se pratique pour les travaux publics : tous ceux qui auraient besoin de main-d'œuvre n'auraient qu’à se présenter et personne ne serait en droit de se plaindre. » (2)

En résumé, la concurrence faite au travail libre par les prisons est plus apparente que réelle. De même qu'il convient de ne pas s’en désintéres-

(1) Un grand nombre de pays font ainsi porter leur régie sur des articles dont ils ont besoin pour leur consommation. Citons : La Belgique, la Hollande, la Bavière, la Hongrie, l'Italie, la Norwège, La Russie, la Suède, la Suisse, la Prusse, l'Autriche. SE

(2) Proposition présentée par M. Cheysson à la Société d'économie politique. Séance du 5 janvier 1886. (l’'Economiste francais, 9 janvier 1886, p. 41 cité par Roger Roux).

ser, il convient de ne pas oublier non plus que le pouvoir de punir ne va pas pour l'Etat sans des responsabilités, des devoirset des charges. L'intérêt qu'il doit porter à tous les citoyens, ne doit pas lui faire oublier l'intérêt qu'il doit porter aussi à ceux dont la justice luia confié la garde et le châtiment. La conciliation heureuse de ces devoirs différents doit inspirer les décisions des législateurs, dans une situation aussi délicate et qui relève autant de la morale que de l'intérêt public.

Page 1