CHAPITRE IV
« .. Lorsque l’ouvrière glisse sur la pente du désordre, elle a souvent pour excuse l’abandon, le mauvais exemple ou la faim. Lorsqu'elle persévère dans l'honnêteté et la vertu, elle est sublime. Et c’est pourquoi il faut la plaindre et dans la mesure où on le peut, la secourir.»
Adolphe BRIsson.
Les conséquences au point de vue moral de l’infériorité des salaires féminins ne peuvent s’étudier complètement dans les livres ni même à l'atelier ou à l’usine, il faut descendre dans la rue. Si nous ne craignions pas de poser un dilemme, dont le seul énoncé laisse deviner déjà bien des hontes et bien des souffrances, nous dirions : Il y a deux manières pour les femmes de gagner leur vie, par le travail et... autrement. Comment en sortir si le travail ne leur donne pas le strict nécessaire pour l'entretien de la vie ? Et il ne le donne pas toujours. Comment vivre? Comment se pro-
curer la subsistance? La tentation est si forte!
Il est si facile de gagner le pain de la honte, le pain amer, lorsque le pain du travail manque, que l'estomac crie famine, que la tête est creuse et que la volonté a plus d’à-moitié sombré! On entrevoit immédiatement une misère plus douloureuse que l’autre et qui n’en est que la suite, la misère morale auprès de laquelle la misère physique est peu de chose.
La lugubre histoire est presque banale, — bien que profondément tragique et émouvante, — à force d’avoir été répétée, de la petite ouvrière qui, un beau jour, un triste soir plutôt, accostée par l’ouvrier qui la guette ou le « monsieur bien mis » -qui la suit, ne sait pas échapper, et moitié curieuse, moitié apeurée, cède et commet la « faute ». Le salaire qu’elle reçoit est un salaire d'appoint — je prends à dessein une ouvrière de ville, ouvrière de l'aiguille par exemple, — elle manque du principal. Ce principal, c’est l’homme qui doit le fournir. Une femme ne peut se tirer d'affaire sans un homme, dit-on dans le peuple. C’est à l’homme qu'elle le demande et lui fait en échange le sacrifice de sa pudeur, de sa dignité, de toute sa vie peutêtre. Qu'il est à craindre, en effet, qu’une fois le premier pas franchi, elle ne continue la voie plus fangeuse à mesure qu’elle se poursuit! Aujourd'hui pauvre fille tombée, elle peut encore redevenir honnête, demain elle sera la & prostituée » la « fille de rien ».
Quelles tristesses, et comme on devrait les mettre sous les yeux de ces insouciantes et inconscientes qui passent indifférentes, auprès de celles
LE PAIN ÀÂMER 195
qui travaillent pour flatter leur vanité, assurer leur plaisir, sans s'inquiéter du sort de ces sœurs malheureuses! Si elles connaissaient leur vie, ce serait à faire pleurer les plus insensibles..…. Oui, elles sont bien dignes de pitié, celles qu’on appelle les « dévoyées », et qui, après avoir été honnêtes, finissent mal. « Leur cas est le plus douloureux de tous. Avant d’en arriver là, elles ont dû franchir une infinité d'étapes. Au commencement, elles ne sont descendues dans la rue que pour chercher le supplément indispensable d’un salaire trop exigu. Le plus souvent c’est la morte-saison qui a tué leur vertu. Elles ont lutté, résisté, souffert la faim, le froid avant de se rendre. Devant l’inévitable, elles ont eu des peurs, des angoisses, des révoltes. A ce momert de leur vie, l’offre d’un travail rémunérateur, d’un mariage, les sauverait et pour toujours. Mais c’est là le gros lot. Le plus souvent les malheurs s’acharnent sur elles, et par la main d'une implacable destinée, grâce, gentillesse, douceur, décence, probité, loyauté, sentiments affectifs, tout est brisé, broyé, anéanti sans retour (1) ».
La psychologie de la pauvre ouvrière tombée au rang de prostituée est compliquée, en vérité. L'insuffisance de salaire n’est pas la seule cause de sa déchéance, elle n’est même pas toujours, nous le concédons, la cause déterminante, et les stoïques qui vont à la faute, froidement, pour avoir du pain comme on va au travail, doivent être bien
(1) Kaethe Schirmacher. Salaires de femmes. Revue de Morale sociale, décembre 1899.
rares. Et pourtant «parmi les filles qui se livrent au dernier désordre, écrit Jules Simon, on en cite qui ne recourent à la prostitution que pour pouvoir élever leurs enfants. Parent-Duchatelet en a vu une qui lutta si longtemps que lorsqu'elle vint se faire inscrire, elle n'avait pas mangé depuis trois jours» (1). Mais il est plus exact de dire que bien des causes s’entr'aident l’une l’autre et que le manque de ressources est une des principales. Elle est pour la jeune fille qui succombe l’excuse de sa chute, elle semble légitimer sa débauche et lui donner un caractère de quasi-nécessité. L'on a même cru pouvoir déclarer que «la prostitution était un produit naturel de l’organisation sociale, que l’acte de prostitution n'engage point la responsabilité des individus, mais une responsabilité collective. La raison d’être de la prostitution est à chercher non dans le vice des corps et des hommes, mais dans la structure économique du milieu social. La grande majorité des prostituées se recrute dans les classes pauvres, dans leprolétariat. Les salaires de famine, le chômage conduisent insensiblement les ouvrières à la prostitution, subie comme salaire d'appoint, pas comme métier. Les enquêtes officielles ou privées reconnaissent, en la nécessité de subsister, la cause primordiale de la prostitution.»(2) Sans être aussi affirmatif,
(1) L'’Ouvriere.
(2) Ed. Dolléans. La police des mœurs, page 15.
M. Charles Fuster, qui a étudié à Berlin la situation de l’ouvrière, fait le récit de ce court et hideux dialogue :
« Maïs, Monsieur, sanglotait une confectionneuse devant moi, vous savez bien que je ne peux pas vivre et payer
on peut reconnaître que la misère matérielle doit supporter une lourde part dans la responsabilité de cette misère morale.
Tout autour de la petite ouvrière, que de pièges sont tendus, que d’embüches sont dressées! Que de sortilèges la fascinent et l’attirent! Que de difficultés la rebutent et la désemparent! Son métier même parfois est pour elle une occasion ininterrompue d'épreuves et de tentations. Le romancier et le poète qu'est M. René Bazin l’a bien mis en évidence dans le délicieux portrait « de ces ouvrières fines et souples, toujours pressées, qu’on rencontre le matin, dès huit heures, deux par deux, trois par trois, filant sur le trottoir, vers l'atelier de la couturière ou de la modiste. Quand elles ont passé, la rue perd une grâce. Il yen a qui toussent et qui rient. Elles sont du peuple par le geste quelquefois et toujours par leurs mains piquées, par l’ardeur fiévreuse et la vaillance de leur vie; elles n’en sont ni par leur métier, ni par le monde où leur esprit pénètre, ni par les rêves qu’il leur donne. Pauvres filles, dont la mode affine
mon fil, ma lumière et le tramway avec ce que vous m'offrez. À
— Que voulez-vous, répondit le patron, j'ai la concurrence des autres patrons, moi! Il faut bien que je profite de celle qu'il y a entre vous. Il y a une quantité de femmes qui gagnent de l’argent autrement, c’est à vous de savoir comment, et qui reviennent à nous dans les mauvais moments ou simplement pendant une partie de la journée. Elles ne demandent presque rien. Elles ont toujours le soir pour compléter.
— Mais, Monsieur, je ne peux pourtant pas...
— Que voulez-vous que j'y fasse? Cela me désole, mais il faut passer par là. On ne m’achètera pas les corsages un pfennig de plus, parce qu’ils seront cousus par d’honnètes femmes.»
(Charles Fuster. L'Ouvrière à Berlin. Revue féministe. Octobre 1895.)
le goût et désoriente l'imagination, qui doivent aimer le luxe pour être habiles ouvrières et sont par là plus faibles contre lui,... entendant tout, voyant le mal d’en bas et devinant celui d’en haut, ressaisies par l’étroitesse de leur condition, quand elles rentrent le soir, et toujours comparant, qu'elles le veuillent ou non, le monde qu'elles habillent avec celui d’où elles sortent. L'épreuve est dure, presque trop, car elles sont jeunes, délicates, aimantes, et plus que d’autres sensibles à la caresse des mots...» (1).
Tu donnes toute ta jeunesse, toute ton habileté, toute ton imagination d'artiste et ton talent raffiné, pauvre jeune fille, et à ce prix, tu ne gagnes même pas de quoi vivre. Tu couds, tu brodes, tu pares des chapeaux de fleurs jolies, parce que tes doigts y ont touché, dans tes mains glissent les étoffes soyeuses, les riches brocarts, les somptueux velours, les tissus d’or et d'argent, tu vis au milieu du luxe; tu crées ce luxe, tu crées la beauté, et ce luxe et cette beauté ne sont pas pour toi. Ah! tu n’en demandes pas tant pour être heureuse! Si seulement le travail t’'était assuré, si tu pouvais seulement travailler aujourd’hui sans crainte du lendemain ! Pauvres trottins et modillons, sur les avenues, sur les boulevards où vous passez, souriantes et légères, vous coudoyez le luxe et l’opulence. Vous reconnaissez dans ce coupé finement armorié ou dans l’automobile de grand prix la robe ou le chapeau ravissants, parce qu'ils
(1) René Bazin. De toute son âme,
sont votre œuvre. Vous reconnaissez aussi celles qui les portent ces toilettes, celles qui sont riches, qui sont heureuses, — vous le croyez du moins, — ces «mangeuses de pain gagné», qui vont au Bois, qui vont au bal ou au théâtre. Leur vie somptueuse coudoie votre triste indigence. Vous pourriez mener vous aussi la « grande vie » au lieu de votre vie de misère. Que risquez-vous, et pourquoi tergiverser entre «l’excès de la misère et l’excès de la souffrance ?» Car «il est clair que pour ces ouvrières frôlant tous les jours de leurs mains la beauté de clientes peu douées souvent du côté de la nature, mais qui «veulent être jolies quand même», la rancœur de leur condition devient plus amère. La tentation d’en sortir par n'importe quel moyen doit être terriblement aigüe, lorsqu'une camarade d'atelier, une chanceuse, depuis peu «arrivée », leur envoie un bonjour amical du haut de sa calèche rangée le long du trottoir.» (1) Toutes ne prétendent pas à ces hautes(?) visées, toutes ne rêvent pas d’être «grandes dames » du monde ou du... demi-monde, elle veulent seulement sortir de l’ornière. L’amour-propre ne les retient guère et bien plutôt la vanité les encouragerait au vice. «Toutes les autres femmes, écrit Jules Simon, autour d'elles ont un amant, personne n’en rougit... Les romans qu’elles se passent de main en main et qu’elles dévorent avec avidité (c’est une de leurs passions comme l'ivrognerie pour les hommes) traitent l’adultère de peccadille, ou
(1) Vt Georges d’Avenel. Revue des Deux-Mondes. 15 août 1900. j ;
même, car on ne s’en fait pas faute, l’exalte comme une vertu.» Un médecin de Paris, qui avait interrogé 300 femmes au-dessous de 25 ans soignées dans un service d'accouchement, témoignait que presque toutes avaient recours Qà quelqu'un qui les aide.» (1)
Ce « quelqu'un » qui aidera l’ouvrière sera le plus souvent l’ouvrier. M. Charles Benoist qui a pris sur le vif la misère morale des ouvrières parisiennes pose «en règle générale » que «le séducteur » n’est pas de ces « bourgeois libidineux» quedepuis Proudhon, les socialistes aiment à charger de tous leurs vices. Non pas que le bourgeois en soit incapable, mais c’est un fait, que le plus souvent l’ouvrière tombe par l’ouvrier.. Elle a besoin de quelqu'un et si la première liaison ne dure pas, surtout si elle a un ou des enfants, il lui faut en entreprendre une seconde.
«Je ne sache pas, écrit la comtesse de Villermont, de plus horrible preuve de l’égoisme masculin encouragé par la convention sociale que cette réponse du gérant de tel grand magasin de Paris que nous pourrions Citer.
A certains jours ou à certaines heures, il reçoit les femmes qui se présentent, soit pour avoir de l'ouvrage, soit pour entrer comme demoiselles de rayon ou caissières dans les magasins.
Il ne leur fait qu’une question brutale : « Avezvous un protecteur ? »
Et si la pauvre, rougissante ou offensée, répond
(1) Kaethe Schirmacher. Salaire de femmes. Revue de Morale sociale. Décembre 1899,
non, il lui tourne le dos et va à une autre en disant :
—— En ce cas, Mademoiselle, impossible de vous prendre, nos gages sont trop minces pour vous faire vivre et nous ne voulons pas de gens tristes ou qui meurent de faim. Quand vous aurez choisi un ami, vous pourrez revenir. (1) »
L’isolée, dans un de ces quartiers populeux de nos grands centres, est presque fatalement vouée au concubinage ou à la prostitution.
Il lui faut souvent accomplir de longues courses pour aller à son travail et pour en revenir. Ce n’est pas la grande usine en elle-même qui est un lieu de perdition. La surveillance est bien faite. On y travaille, on ne s’y amuse pas, — à moins que ce ne soient des contre-maîtres qui abusent de leur autorité de la plus épouvantable façon sur celles qui dépendent delui —.Maisavez-vous quelquefois assisté à la sortie d’une de cescitadelles du travail? La sirène a sifflé. Les portes s'ouvrent. La foule se précipite. On respire et on marche vite, car il faut gagner des quartiers quelquefois éloignés. On va par groupes, jeunes filles de 15 à 20 ans, jeunes gens du même âge. On bavarde, on rit, on tient des propos licencieux. De là à des propositions inavouables il n’y a pas loin. L’ouvrier qui gagne de bons salaires trouve sans peine à qui s’adresser et il sait comment s’y prendre pour capter les faveurs.. Les petits cadeaux nouent l'amitié et J’entretiennent. Il n’est pas de jour que l’ouvrière n'en-
(1) Comtesse Marie de Villermont. Le mouvement féministe. T. I, Paris 1904.
tendesur son passage un mot flatteur ou engageant. Le malheur ne sera pas grand si elle peut n'y pas prendre garde, mais si elle est trop malheureuse, mais si elle est trop facilement émotive, elle prètera l'oreille ét 7... poursuivra l'entretien.
La loi a mis un terme aux veillées prolongées, malheureusement elles sont encore fréquentes eten 1903, pour Paris seulement, les inspecteurs du travailont dressé decechef 2.992 contraventions. L’ouvrièrequi est protégée ou retenue parlegrandjour, sera plus exposée encore quand elle devra la nuit regagner sa chambrette. Sa nervosité est portée au paroxisme par un travail fiévreux dans un atelier surchauffé. Elle a besoin d’air, de mouvement; elle va dans la nuit. Mais c’est l'heure où sortent aussi ces oiseaux de proie rôdeurs, qui la rencontreront sur leur route. Qui donc les protège ces jeunes filles de 15 à 20 ans? « Savez-vous ce qu'elles nous ont dit? rapportait le comte de Mun à la Chambre, dans la discussion de la loi du 2 novembre 1892. Nous ne pouvons pas invoquer la protection des gardiens de la paix. Ils nous répondent que les filles honnêtes ne courent pas la rue à cette heure-là. »
Echappe-t-elle à la tentation de la rue, à la séduction du milieu, l’ouvrière n’est pas sauvée si elle entre au restaurant. M. Charles Benoist a voulu voir ce qui se passait dans la «gargote ». Il y est entré et le coup d’œil lui a suffi pour juger. Il a vu une à une les ouvrières franchir la porte basse de l’entresol où sont dressées les petites tables à plusieurs couverts, il a vu venir aussi des
Messieurs et quels Messieurs ! L'ouvrière est venue là parce qu’on y mange à très bon marché «un semblant de déjeuner », et que, lorsqu'on n’est pas riche, on peut, comme cette apprentie, faire changer son morceau de pain quand il est trop cher, quand il est de deux sous. Le galant a la partie belle. Il liera facilement conversation autour de lui. Il offrira une friandise et il sait bien qu’on ne peut pas lui rendre sa politesse à prix d'argent. « Le pire poison à la gargote ne tombe pas dans l'estomac. »
Et puis, on le sait, le salaire qui suffirait en temps ordinaire fera tout à coup défaut à l’époque de la morte-saison. Alors les plus braves sentent leur courage défaillir. « Aux épreuves du corpse se joignent encore les épreuves de l’âme. La mortesaison est l’heure des tristesses, des découragements, des amertumes. On a toujours été une brave fille, on ne demanderait pas mieux que de travailler. Pourquoi est-ce qu’on souffre comme cela ? (1) » Alors comme la bête traquée, on veut fuir, il est trop tard ; on recule, mais il faut se rendre à l’évidence et choisir entre la mort et la capture. Hélas ! Peut-on longtemps hésiter ?
Que les jeunes filles, dira-t-on, vivent dans leur famille. Et si elles n’en ont pas ? Qu'’elles se marient. Se marier, croit-on donc que cesoit facile? L'’ouvrier pense de plus en plus que le mariage est un luxe ou une charge. La jeune fille n'apporte aucune ressource dans le ménage. Si l’on a des
(1) D'Haussonville. Salaires et misères de femmes.
enfants, il faut les nourrir. N’est-il pas plus pratique d’avoir une maîtresse qu’on peut abandonner du jour au lendemain sans crier gare. L’ouvrier honnête qui veut fonder un foyer ira chercher son épouse dans une famille honnête, il n’épousera pas la première fille venue.
Il semble que la conclusion de ces faits soit désespérante pour les ouvrières. Que deviennentelles ? |
«Elles ne font pas grand bruit, répond Mgr Bougaud, dans son livre sur le Christianisme et les temps présents. On ne les verra pas, comme l'ouvrier coalisé et robuste, le maçon, le charpentier, organiser une grève menaçante et dicter des conditions. Elles meurent de faim ou de phtisie, voilà tout.
Mais celles qui ne consentent pas à mourir ainsi ?
Elles descendent le soir dans la rue.
Tout cela est sombre, très sombre et ne s’éclaircira pas de sitôt. »
D'un mot, M. Jean de Bonnefon a voulu résumer la situation : (A dire les choses net, la fille du peuple, ouvrière, n’a qu’un moyen d'existence, la prostitution (1). » Cette formule absolue est brutale et injuste. Pour rester dans la vérité, il faut dire, avec quelle opiniâtre vertu, des jeunes filles nombreuses se conservent pures dans le milieu corrompu où la vie les a placées. Ces saintes — car il y a des saintes — ont droit à l'admiration
.(1) Jean de Bonnefon, Les belles œuvres. et les autres. Cité par Th. Cotelle. Le sweating-system p. 178.
qu'on a pour les héroïnes. Les principes religieux peuvent seuls les retenir efficacement contre des entrainements de toutes sortes. Leur foi ardente est seule victorieuse des désespoirs violents. J’ose mettre en fait que sur cent de ces jeunes filles-là, il y en a 95 qui répondraient, si on les interrogeait sur les motifs de leur conduite, qu’elles sont guidées par leur esprit chrétien.
Sans doute, il faut se priver beaucoup, se priver même des plus petites distractions, même du nécessaire. La vertu vaut bien de tels sacrifices. N'est-ce pas une héroïne cette chemisière qui gagne 90 centimes par jour et qui pour rester une honnête fille s’astreint à un jeûne dur et perpétuel :
Une livre de pain. . 0.15 centimes PROMABERT 0,0 10.20 Centimes Légumes . ,. . , 0.30 centimes
HORS & te 0: 05centimes par jour?
Elle ne modifie son menu que le dimanche.
Elle n’est pas en peine pour choisir son breuvage, car elle se contente d’eau claire. Il lui reste 0.25
centimes pour couvrir tous les autres frais et son loyer qu’elle partage avec une modiste (1).
Des ouvrières saintes et vertueuses, oui, il faut en parler, c’est un devoir, quand on a parlé de celles qui ne sont pas restées seulement honnêtes. Pour celles-là, il faut une vigilance de tous les instants, une persévérance admirable d'autant plus qu’elles le font sans se douter même de leur
(1) Th. Cotelle. Op. cit.
mérite. Voici la jolieréponse, plus naïve dans la forme que dans le fond, d’une ouvrière parisienne à qui on demandait comment elle échappait aux provocations, qui ne pouvaient manquer de lui être adressées, quand elle rentrait très tard chez elle : « Ce n’est pas difficile, dit-elle ; on regarde le bout de ses souliers. Personne ne vous dit rien ! »
L'Académie n'aurait pas assez de prix de vertu à sa disposition si elle connaissait tous les dévouements cachés, toutes les privations volontairement subies, toute la délicatesse exquise enfin, de ces pauvres jeunes filles du peuple, trottins, modillons, ouvrières des grandes cités. Je ne puis résister au plaisir de révéler quelques confidences qui m'ont été faites par une personne qui a tous les jours sous les yeux ces exemplés vécus.
Une enfant, Elise C...,'a perdu sa mère à l’âge de 12 ans, elle est l’aîinée de deux petits frères, l’un très infirme et d’une petite sœur. Le père gagne 5 fr. 50 par jour. Elise qui a maintenant 19 ans a élevé la petite famille sans que le père s’en occupât jamais. Elle à été un peu aidée, mais elle a refusé que le jeune frère infirme soit placé, ne voulant pas s’en séparer. Lorsque le samedi la paye n’était pas complète, elle lavait, elle-même, le linge de toute la famille pour économiser quelques sous et lavait le linge des voisins pour en gagner quelques autres. Que de fois, encore fillette de 13 à 14 ans, elle disait en parlant de ses frères et sœur : « Mes enfants ! » et quel soin elle prenait d’eux !
Une autre Henriette M... est le seul soutien de
sa mère âgée et infirme. Cette pauvre femme ne peut qu’ourler, dans sa semaine, une douzaine de serviettes pour 40 centimes. Elle paie juste le pétrole pour l'éclairage. La fille gagne 2 fr. 75 par jour. Quand la mère n’est pas trop malade et qu’il n’y à pas de visites de médecin à payer, elles peuvent encore joindre les deux bouts, mais avec quelle économie !
Une jeune femme restée veuve à 28 ans, et ne connaissant aucun métier, s’est offerte à une concierge pour balayer les escaliers et faire les gros nettoyages. Elle était payée alors 2 francs par jour et était nourrie à midi. Elle êut, comme on pense, grande peine à vivre jusqu’à ce que sa petite fille qu’elle élevait eut atteint 13 ans. Pendant ces années si dures, elles mangeaient rarement de la viande, ne buvaient que de l’eau et faisaient sur leurs vêtements un vrai tissu de reprises. Jusqu'au bout, cette mère est restée digne de sa mission. Elle à changé de place maintenant et gagne 3 francs, sa fille est placée et gagne 0 fr. 75. Elles sont riches.
Une petite apprentie reçoit, chaque matin, de sa mère 1 franc pour son déjeuner au restaurant et son trajet en métropolitain. Elle a, en effet, une longue course à faire. Elle va cependant à pied et ne déjeune que de légumes et de fromage. Avec ses économies, elle assiste deux pauvres vieilles qu’elle visite chaque dimanche, soigne et nettoie.
Mais toutes ne sont pas assez fortement trempées pour vivre comme des anges ou pour supporter le martyr, témoin cette pauvre enfant dont
M. l'abbé du Lac narre la fin lamentable : « Une jeune fille âgée de 16 ans et dont je m'occupais, fut un jour sans ouvrage, sans pain, bientôt sans abri. Elle était pure et vertueuse et voulait rester telle. A aucun prix elle n’eut mangé le pain du déshonneur. Elle alla demander du travail dans un grand magasin, on n’en n'avait pas à lui donner. Prise de découragement, Henriette (c'était son nom) s’enveloppa d’un manteau et alla se jeter dans la Seine... La mère m’appela quand on lui rapporta
Voici un autre fait non moins tragique qui s’est passé à Paris également. Une jeune fille de 19 ans gagnaït 2 francs par jour. Elleétait coquette et, bien qu’elle vécut dans sa famille, son salaire ne lui suffisait pas. Elle fit des dettes. Comment les rembourser ? Elle prit la résolution d’en finir. Un samedi soir, elle loua une chambre d'hôtel, acheta un réchaud et le dimanche matin à 9heures, quand on força la porte, on trouva la malheureuse asphyxiée.
On aurait grand tort de supposer que ce ne sont là que de rares exceptions.
Il n’est donc pas niable que les ouvrières qui veulent rester honnêtes n’y parviennent qu’à condition de supporter avec abnégation bien des souffrances et des sacrifices, et que toutes les autres qui tombent ont presque le droit de protéger leur dignité à l’abri de leur misère.
La prostitution, de l'avis de certains penseurs. qui en ont cherché l’origine, relève plus de l’économie politique que de la morale. Il est certain
que les bas salaires ont une influence directe sur la moralité des ouvrières, mais l’économie politique ne peut en cette matière tout guérir, elle ne peut qu’atténuer. La femme qui vit en dehors de sa famille n’est pas à sa place dans la société. Elle est victime non-seulement des circonstances économiques, mais aussi d’un désordre social. Les remèdes qu'on doit chercher à apporter au mal sont par conséquent d'ordres très différents.