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LES OUVRIÈRES DE LA MODE, DE LA COUTURE ET DE LA CONFECTION

Couds couds, couds toujours !

Dans la pauvreté, la faim et la hâte,

Tu couds avec un fil double

Un linceu] en même temps qu’une chemise.

Tuomas Hoon. Le Chant de la Chemise.

Un auteur raconte qu’un père peu fortuné sur le point de marier sa fille lui offrit en dot un petit écrin en lui disant : «Il contient le commencement d’une fortune ». L’écrin renfermait une aiguille et une pelote de fil. La leçon du père était bonne et c’est, en effet, une fortune pour un petit ménage qu'une ménagère soigneuse qui sait coudre et raccommoder le linge et les vêtements. Mais l’aiguille est-elle le commencement de la fortune pour toutes les ouvrières qui doivent en vivre? Hélas non ! À quelques-unes elle assure tout au plus l’aurea mediocritas.

On ne s’étonnera pas qu’on ait fait une place à part aux ouvrières qui vivent de leur aiguille. Le

métier de l'aiguille est Le Métier Féminin. Il est — l'industrie du vêtement d'hommes excepté — le monopole de la femme. D’après les statistiques de l'Office du Travail, sur les 1.893.706 femmes occupées, en 1896, dans l’industrie, 1.135.553 étaient des ouvrières du vêtement. Le nombre des hommes était de 168.096. Ces chiffres se sont modifiés depuis et ont augmenté, — c’est ainsi que le nombre des couturières en robe est passé de 625.000 à 725.000, le nombre des ouvrières de lingerie de 144.000 à 180.000, — mais les proportions restent les mêmes. Ils ne sont qu’une indication et s’il est toujours difficile de dresser une statistique, la difficulté est double quand il s’agit de la statistique d’une industrie aussi répandue et très pratiquée à domicile.

Nous avons divisé les ouvrières de l'aiguille en trois classes, celles qui font les chapeaux de femmes : les modistes; celles qui font des vêtements sur Commande et sur mesure : les couturières ; enfin les ouvrières qui travaillent à la facon des vêtements fabriqués en grande quantité et livrés en gros au commerce de détail : les ouvrières de la confection.

«Il y a dit-on, en France, écrit M. Ambroise Rendu..…., 300.000 modistes — ce chiffre est, croyonsnous, supérieur à la réalité (1) — qui peuplent surtout les villes où leur profession peut être fructueuse». Fructueuse.…. la profession de modiste l’est parfois. « De toutes les ouvrières de l'aiguille,

(1) Le Correspondant 10 mai 1904.

elles sont certainement les moins malheureuses. La mode c’est le paradis des ouvrières de l’aiguille du moins lorsqu'elles sont sorties d'apprentissage, et tant qu’elles restent jeunes (1).» Dans un tableau des salaires les plus élevés, une enquête de 1851 mettait les modistes en premièreligne avec 5frances, la moyenne de leurs salaires était fixée à 1 fr. 98. Depuis l'Office du Travail a donné les chiffres suivants :

1896 1901 SALAIRES MOYENS | SALAIRES MOYENS En TS par heure par jour par heure par jour PATIS T0 va» rl) » 40 | 4 »

Autres villes... | » 21 2.09 » 21 DA

Quatre francs, cinq francs, c’est beau dira-t-on. Mais iln'y a guère qu’à Paris qu’on trouve ces salaires. Paris est, en effet, le centre de la mode. On y invente, on y crée le chapeau. Dans certaines grandes maisons on adopte une forme et on dit : « Voilà ce qui se portera cette année ! » et à moins d’être ridicules toutes les femmes des grandes et des petites cités devront porter telle année un chapeau à larges bords surchargé de fleurs et de fruits, et arborer l’année suivante une minuscule capote seulement ornée de quelques rubans. Les patronnes des maisons de modes de province vont à l’entrée de chaque saison acheter des modèles à Paris. On s'explique que les modistes qui créent la mode

(1) Charles Benoist. Op. cit.

soient considérées comme des artistes et payées en conséquence. Elles sont les reines du métier et ont de 300 à 500 francs par mois, elles peuvent monter à 700. La maison qui les possède, possède la renommée et sa fortune.

Mais n’est pas reine qui veut. Au dessous de ces premières, le monde des « modillons » se divise en apprêteuses et en garnisseuses. Toutes les ouvrières sont nourries, « du moins elles l'étaient toujours jusqu’à ces derniers temps où des monopolisateurs ont fait ces maisons de mode que l’on sait et ont dit: « Puisqu'on ne travaille plus la nuit, on ne sera plus nourri (1) ». Elles sont payées au mois et gagnent 25 à 40 francs, lorsqu'elles débutent comme apprenties, elles ont ensuite de 50 à 60 francs. Vers 18 ans, elles peuvent encore si elles sont bonnes ouvrières arriver à 100 francs et passer garnisseuse à 100 francs, 200 et 300 !

A côté de ces maisons qui vendent au détail, il y en a d’autres, véritables usines à chapeaux, qui fournissent des chapeaux pour les magasins ou qui fabriquent des séries de chapeaux à bon marché. C’est ainsi qu’à Paris il existe une maison où l’on ne fabrique que des chapeaux à 4 fr. 80. A l’année, les ouvrières font du 4 fr. 80. L’ingénieux créateur qui est un excellent patron et un travailleur acharné a gagné quelques millions dans sa spécialité. Les ouvrières gagnent chez lui des journées de 3 francs en moyenne.

(1) Stanislas du Lac. Le fil et l'aiguille, (Brochure de l’Action Populaire),

Nous avons indiqué une cause pour laquelle les salaires des modistes de province sont plus bas, il y en a une autre, c'est qu’en province, la première, la petite reine de la mode, est la patronne ellemême (1). Les ouvrières ne sont que des aides. La patronne reçoit la cliente, lui montre ses modèles. Ensemble on choisit, on modifie, on assortit les rubans, les oiseaux, les fleurs et les feuilles. L'ouvrière sous les ordres de la patronne construit le chapeau. Il lui faut naturellement le tour de main, le goût inné grâce auquel de presque rien elle fait ce petit chef-d'œuvre qui embellit le visage sans charme... et défigure quelquefois le plus gracieux. En province l’ouvrière modiste est toujours nourrie. La bonne ouvrière ne peut espérer plus de 60 francs... Une très bonne aura 70 ou 80. Le plus souvent la modiste gagne de 30 à 50 francs après avoir débuté à 15, 20 et 25.

Dans l’industrie du vêtement plus encore que dans la mode, les salaires subissent des écarts considérables suivant les différentes classes que les besoins de la production ont créées. La couture comprend à elle seule trois subdivisions : la grande couture, la moyenne couture, la petite couture à façon (2).

M. Gaston Worth, dans un intéressant

(1) On nous a fait encore remarquer que dans la mode comme dans la couture, la concurrence est grande. Des ouvrières qui ont quelques économies s’établissent, elles connaissent les clientes et leur envoient des prospectus avec des prix avilis... Les salaires s’en ressentent.

(2) Léon Storch. Rapport du jury international de l'Exposition universelle internationale de 1900 à Paris.

Léon de Seilhac. L'industrie de la couture et de la confection à Paris,

ouvrage (1) estime qu’on peut fixer entre 60 et 65.000 le nombre des ouvrières travaillant à Paris et à 400.000 le nombre des personnes faisant exclusivement le costume féminin. « De sorte que si l’on prend pour base le chiffre de 2 francs par jour auquel on évalue le gain moyen d’une couturière travaillant 200 jours par an, on arrive à trouver un salaire moyen de 400 >< 400.000 (2) — 160 millions de francs. Il paraît résulter que le salaire représente en moyenne 13,75 0/0 du prix de vente ; en prenant cette moyenne et les sommes ci-dessus on arrive à un chiffre d’affaires annuel de 1.163.630.000 francs. »

La grande couture est la grande « lanceuse » de la mode, elle crée les modèles et, cela va sans dire, c’est Paris qui en est le centre. Toutes les femmes de l'Ancien et du Nouveau monde qui veulent se plier aux lois suprêmes de la dernière élégance doivent se soumettre aux arrêts des arbitres de la rue de la Paix. Les maisons qui font la grande couture sont des types de l’industrie agglomérée. Elles emploient dans leurs ateliers de 400 à 700 femmes. La moyenne couture reproduit les modèles du grand couturier pour une clientèle riche. La division du travail est moins complète que dans la grande couture et la même ouvrière peut être, par exemple, à la fois corsagière et jupière, manchière et garnisseuse. La province aussi bien que Paris

(1) La couture et la confection des vétements de femme.

(2) Nous rappelons que le dernier recensement de l'Office du Travail classe sous Le titre général de couturières en robe 725,000 personnes, mais ce chiffre comprend les patronnes et les ouvrières.

compte un grand nombre de maisons de moyenne couture dont le personnel varie de 7 à 8 ouvrières à 25 et 30. La petite couture travaille à façon pour des clientes qui fournissent l’étoffe. Les ouvrières de la petite couture travaillent ou chez elles ou à la journée chez les particuliers. À la campagne les ouvrières à la journée confectionnent entièrement les robes, en ville, elles sont prises plutôt pour faire des raccommodages. Elles sont alorsnourries et payées 0 fr. 50 à 1 franc dans les campagnes, 1 fr. 50 à 2 francs dans les villes, 2 à 8 francs à Paris.

Qu'il y a loin de ces humbles ouvrières à ces ministres écoutés du royaume de la couture qu’on appelle les premières chez le grand couturier ! « Celles qui ont des aptitudes de vendeuses, écrit un professionnel (1) et qui ont souvent une clientèle personnelle reçoivent des émoluments considérables qui atteignent parfois 20,000 et 25,000 francs par an. » La place de première qui demande beaucoup de qualités, de tact et de distinction donne en effet, à celle qui sait la tenir,une influence considérable sur ses clientes mondaines dont elle est l’oracle, et qui souvent la remercient de ses conseils et de son habileté par de riches cadeaux.

Dans ces maisons et dans celles de second ordre les autres grands personnages ont de belles situations de 5 à 8.000 francs. Des essayeuses ont de 3 à 10 et 12.000 francs.

(1) M. Storch. op. cit,

Les meilleures ouvrières d'atelier de la grande couture sont payées 6 fr. 50 et 7 francs, le salaire moyen est de 4 fr. 50 à 4 fr. 75, les petites mains, généralement jupières, ont 3 francs et 3 fr. 50. Ce dernier salaire qui peut atteindre au maximum 4 francs et 4 fr. 50 est celui des ouvrières de la moyenne couture.

En province les salaires sont tout diftérents et pour la majorité des ouvrières le métier de couturière ne pourrait les faire vivre sans le soutien de leur famille. Elles travaillent dans dés ateliers dépendant de magasins de nouveautés et dans les ateliers de patronnes couturières et débutent à 0 fr. 30 et 0 fr. 40 par jour après un apprentissage de 2 ans pendant lequel elles n’ont pas été payées. Après six mois, elles ont 0 fr. 50 et 0 fr. 75. I n’y a que les ouvrières les plus âgées, celles quicomposent le « noyau » à être payées 1 fr. 50 et 2 francs, 3 est un maximum et 3 fr. 50 est un salaire extraordinaire.

Dans un atelier d’une grande ville comptant 20 ouvrières voici, lorsque nous nous sommes renseigné, quels étaient les salaires et dans quelles proportions ils étaient répartis. Quatorze ouvrières avaient 0 fr. 50 et O fr. 75, trois avaient 1 fr. 50, deux gagnaient 2 francs, une seule gagnait 2 fr. 50. Dans cet atelier, les deux sœurs qui étaient patronnes faisaient l'office de vendeuses, coupeuses et apprêteuses, comme le sont souvent les patronnes des petits ateliers.

Les ouvrières de la confection travaillent à la maison même du patron, dans les ateliers des

entrepreneuses et à leur domicile. Les maisons de confections comme les maisons de "couture fabriquent des modèles et les vendent à des maisons de nouveautés qui les reproduisent durant la saison. Mais, surtout, explique M.deSeilhac, «laconfection comprend les articles fabriqués d’avance en grandes quantités sans que l’on sache à qui ils seront vendus. » Cette industrie esttrès importante: on a la preuve de son développement lorsqu'on parcourt certains quartiers du centre de Paris et que l’on observe le nombre des maisons avec l'enseigne « Confections », ou que l’on voit les multiples petites affiches demandant «de bonnes ouvrières sachant faire le manteau, la jaquette, le corsage, la blouse, payées de suite. »

Une grande partie de la confection commune, — vêtements de femmes, d'hommes, et lingerie — émigre en province dans les centres ouvriers et dans les milieux ruraux.

Les ouvrières qui peuvent trouver à se placer pendant la saison dans les maisons de belles confections de la capitale gagnent des salaires presqu'aussi élevés que chez les couturières. Les monteuses et apprêteuses ont de 3 à 5 francs, les mécaniciennes de 5 à 6 francs. Les coupeuses sont payées au mois et ont des appointements de 150, 200, voire même 300 francs.

La première qui a la direction et reçoit les clients qui viennent choisir des modèles touche de 4 à 6,006 mille francs, mais la confection s’exécute surtout à l'entreprise. La maison donne à l’entrepreneuse des pièces taillées et la charge de

la facon, ou bien elle donne à l’entrepreneuse l’étoffe et celle-ci aura mission alors de la tailler et de reproduire le modèle. Quelquefois même c'est la maison d’entreprise qui a eu l'initiative d'un modèle, elle le propose alors à la maison de confections et s’il est agréé elle reçoit la commande de « séries ». Il y a actuellement plus de 2,500 entrepreneurs et entrepreneuses de confections à Paris.

Nous savons ce qu'est le travail à l’entreprise. M. Charles Benoist lui a donné une dénomination qui fait image et qui est très cruellement vraie : c’est le système du pressurage et de la vis sans fin. Autrement dit c’est le sweating-system. À proprement parler toutes les ouvrières de l’entreprise ne le subissent pas et c’est ainsi que celles qui travaillent dans les ateliers de confections soignées arrivent à 2 fr. 75, 8 francs et 3 fr. 50. Mais comment voulez-vous qu’une ouvrière puisse recevoir une retribution raisonnable, quand elle confectionne des collets vendus 12 et 15 francs la douzaine, ou des corsages blouses depuis 15 et 16 francs la douzaine (1). Nous voudrions reproduire tous les chiffres que nous avons sous les yeux, tous les exemples qui nous ont été fournis, afin de donner une idée de la situation désespérée de la malheureuse femme qui «travaille dans la camelote. » « Cette situation est la moins enviable de toutes pour les ouvrières (2). » Elle travaille

(1) Léon Storch. Rapport cité. + (2) Office du Travail. La Petile Industrie Tome I. Le Vêtement p. 665.

chez elle ou chez une sous-entrepreneuse. I n’y a plus de limite à la durée du travail. En temps de presse c’est 12, 13, jusqu'à 15 heures qu'il faudra tirer l'aiguille ou coudre à la machine pour avoir 20, 25 ou 30 sous, à la rigueur 40, après un travail opiniâtre. La confection pour hommes et pour enfants est d’ailleurs souvent faite aussi dans ces conditions. Il le faut pour que les magasins puissent offrir à la clientèle des costumes d'enfants à 2 fr. 95 et mettre bien en vue à leur étalage des complets d'hommes à moins de 20 francs (1).

Voici quelques exemples précis qui se passent de commentaires, ils sont assez poignants par eux-mêmes et dispensent de tout artifice pour les assombrir encore et pour nous faire pardonner d’abuser des chiffres, de l’éloquence des chiffres. La première d’une maison de confections nous à cité des femmes qui faisaient des jupons moyennant 15 centimes la pièce. Elles en achevaient, — au prix de quel labeur ? — une douzaine par jour. Mais elles devaient fournir le fil et les aiguilles. «On ne gagne 36 sous par jour, disait une ouvrière, qu’en abattant une douzaine de camisoles à trois sous la pièce. Encore faut-il fournir la machine et si l’on n’en a pas à soi, ou si elle n’est pas tout à fait payée, la louer moyennant trois francs par semaine (2). » Un magasin d'entreprise paie 1 fr. 60 de façon pour douze corsages ; en réalité il ne

(1) La confection se fait aussi dans de grandes usines à outillage perfectionné et à personnel nombreux situées à Paris et dans de grandes villes comme Lille, Amiens, Nîmes, etc:

(2) Charles Benoist. op. cit.

MODE, COUTÜRE, CONFECTION Nr

donneque 1 fr.30 puisque l’ouvrière doit fournir des agrafes et du fil pour trente centimes. D’autres magasins ne donnent que 1 fr.20 et même 1 fr.,c’est-àdire moins de deux sous pour la façon d’un corsage.

Trois sœurs travaillent ensemble pour une maison de confections en gros, à la façon de gilets d'enfants payés 0 fr. 60, 0 fr. 90 et 1 fr. 25. Elles finissent quatre gilets par jour et ont à leur charge les fournitures et l'entretien de la machine.

Une culottière du quartier du Temple reçoit 75 centimes à 90 centimes pour des pantalons d'hommes. Elle en fait deux ou trois par jour. Sa recette oscille autour de 10 francs par semaine (1).

Les confectionneuses de petits costumes touchent 20 centimes pour faire une blouse, 15 centimes pour une culotte, en tout 35 centimes et elles fournissent ie fil.

«La façon d’un pantalon, dit M. Bonnevay, est payée : en draps de 0 fr. 50 à 1 fr. 25,une bonne ouvrière fait en sa journée trois pantalons à 0 fr. 50 ou un et demi à 1 fr. 25 ; en coutil de 0 fr. 35 à 0 fr. 50, de ceux à 0 fr. 35 elle peut en faire cinq. »

Une femme mariée qui emporte à faire chez elle des gilets de travail gagne 1 fr. 50, mais elle doit fournir le fil et supporter les réparations et l'amortissement d’une machine à coudre.

LS Et quand on s’est arrêté à ces dures réalités, quand on s’est apitoyé sur le sort de ces esclaves de l’aiguille, on est presque tenté de les qualifier

(1) Office du Travail. La Petite Industrie Tome II. Le Vêtement à Paris.

d’heureuses, si on compare leur situation à celle des ouvrières de la confection des autres pays. La grève qui éclata en 1896 à Berlin révéla au public des salaires de 8 à 10 m“ par semaine (10 francs à 12 fr. 50) pour.une bonne ouvrière, de 5 à 6 m* (6 fr. 25 à 7 fr. 50) pour une ouvrière ordinaire, de 2 à 3 m* (2fr. 50 à 3 fr. 75) pour une débutante. Et au congrès de 1904 (1) pour la protection légale des travailleurs à domicile, le délégué des ouvriers et ouvrières de la confection, Kaming, donna quelques salaires payés à des confectionneuses pour dames. En temps de presse, c’est-à-dire pour un travail de 14, 15 et 16 heures par jour, il atteint 11m*11 par semaine,en demi-morte-saison il est de 6 m* 72 et en morte saison il s’affaisse à 2 m“ 39. La situation est peut-être pire encore aux Etats-Unis (2).

La confection d'habillements militaires est une branche de l’industrie à domicile où la maind'œuvre est la plus réduite. Les ouvrières qui montent le vêtement à la machine à coudre gagnent 2 francs à 2 fr. 50 en travaillant toute une journée, mais ce chiffre doit être diminué du coût du fil et des frais de machine (3). La mécanicienne

(1) Cf. L'Association catholique 15 novembre 1904 La: Réforme sociale 1904 Tome II.

(2) Voir Cotelle Le £weating-System.

(3) Les ouvrières de la confection qui sont obligées de s'acheter une machine tombent sous les griffes de ces véritables exploiteurs que sont — pas toujours, mais souvent — les marchands à la petite semaine. Un manufacturier d’habillements militaires nous disait qu’on vend ainsi 225 francs à ses ouvrières de la cimpagne des machines qu'il achète 110 francs. Les ouvrières selaisseat tenter par la facilité qu'on leur donne de payer à longue échéance, «sans s’en apercevoir », par 5 ou 10 francs par mois. Le patron en question fait aux ouvrières l'avance des machines au prix coûtant et elles lui paient peu à peu sur leurs salaires sans qu’il leur retienne de bénéfices.

à qui on donne le pantalon rouge tout taillé et faufilé est payée 10 centimes pour faire les coutures. Elle coud 20 à 25 pièces. Des femmes qui travaillent à la campagne à la confection de calecons sont payées 12 centimes 1/2 la pièce, elles en font 15 à 20 sans les achever entièrement, c’est-à-dire qu’elles gagnent 1 fr. 90 à 2 fr. 50, moins 80 à 50 centimes de fil. Les ouvrières finisseuses ont à grand peine 1 franc à 1 fr. 50. Celles par exemple qui achèvent les pantalons de soldat ont O0 fr. 05 par pièce et en font 8 à 10 par jour. Celles qui font les points d’arrêt, les boutonnières et posent les boutons aux calecons ont 4 centimes, elles en terminent 30 par jour au maximum et dépensent 15 à 20 centimes de fil. Remonte-t-on de la confection à la sphère plus élevée de la mesure pour hommes, on y retrouve de meilleurs salaires. Les tailleurs pour hommes emploient des ouvriers pour les grandes pièces — pardessus, redingote, jaquette, veston — comme appiéceurs; mais ce sont des femmes qui font les petites pièces — pantalons et gilets — et suivant leur spécialité elles s’appellent des culottières et des giletières, elles sont ouvrières en vernis lorsqu'elles se sont spécialisées dans la façon des vêtements noirs. On appelle pompières les ouvrières qui font les retouches et les corrections à l'atelier. Celles-ci sont alors payées à l'heure 25, 30 et 40 centimes en province, 50 et 60 centimes à Paris. Elles se font ainsi des journées de 2 fr. 50 à 6 francs. Les salaires des autres ouvrières varient avec le prix des pièces dont elles sont chargées. Chez un grand

tailleur de Paris une culottière aura 6 à 8 francs pour une pièce et en fera une par jour, une giletière gagnera 5 à 7 francs par jour, si elle fait un gilet entier. Giletières et culottières travaillent chez elles et ont de petits frais. Chez le bon tailleur de province, les petites pièces sont payées de 2 fr. 50 à 3 francs et 4 francs etl’ouvrièreen travaillant assidûment se fait des journées de 2 fr. 50et 3 francs. Il est assez commun de rencontrer des ménages dont l’homme est appiéceur et dont la femme est giletière ou culottière. Elle aide alors son mari, coud les boutons, fait les boutonnières, etilsarrivent ainsi par cette division du travail à se faire de grosses journées de 8 à 10 et 12 francs. Les salaires des ouvrières descendent à 1 fr. 50 et 2 francs, lorsque la maison qui les emploie fait des complets sur mesures à 29 franc.

Les tailleurs militaires emploient des ouvrières comme culottières. Elles sont payées à la pièce et gagnent 4 francs pour un pantalon uni et 1 franc en plus pour une bande, 4 francs pour deux bandes (uniforme d’artillerie par exemple). Une très bonne ouvrière en trois journées de 12 heures peut finir deux pièces à 5 et 6 francs et gagner 8 et 4 francs par jour.

L'application la plus cruelle, la plus terrible de la loi de l'offre et de la demande se trouve dans la lingerie. C’est à ne plus essayer de déterminer un minimum de salaire dans cette industrie à domicile Le dernier salaire qu'on rencontre sera encore plus bas demain s’il se trouve une ouvrière sans ouvrage pour disputer le travail à telle autre qui

MODE, COUTURE, CONFECTION 8i

ne l’avait déjà obtenu qu’en réduisant le tarif payé jusque-là. L'industrie de la lingerie est une plus terrible exploiteuse que la confection. Ilest des femmes qui ne sauront pas tailler ou assembler les pièces d’un vêtement, il n’en est pas quine savent faire un ourlet à un drap, à un mouchoir ou à un torchon. On juge de la concurrence, surtout si l’on songe que la lingerie se fait presque toute dans les ouvroirs ou à domicile. Ce n’est plus la lutte pour la vie, c’est la lutte pour la mort. Les salaires de Ofr. 50 et 0 fr. 75 ne sont pas rares par journée de dix heures et plus. Le salaire n’est pas toujours calculé pour produire si peu par la maison qui le donne et il ne serait pas tel, si l’ouvrière le touchait directement, avant que l’entrepreneuse et la sous-entrepreneuse ait prélevé leur dime ou plutôt leur impôt de 30, de 40, de 50 0/0.

L'Office du Travail entreprend en ce moment, une enquête sur cette industrie et nous pouvons prévoir qu’elle mettra à jour une triste situation. Elle sera doublement utile, car les chiffres publiés en 1901 (1) semblent enclins à une optimiste exagération. Dans un tableau comparatif de quelques professions féminines, nous lisons :

1896 1901 ‘ SE due LINGEÈRES Paris .... |0,25 | 2,50 | 0,32 | 3,25 Autres villes. .. | 0,18 1 ,76 | 0,18 1,78

(1) Bordereaux de salaires pour diverses catégories d'ouvriers en 1900 et 1901.

Sans doute, on peut rencontrer ces chiffres, mais ils sont bien plutôt un maximum qu’une moyenne. M. Ch. Benoist dans son livre écrit en 1896 parle des « lingères qui gagnent 1 ou 2 francs par jour, 250 à 300 francs par an », et M. Bonnevay à Lyon n’a trouvé que les monteuses de chemises fines pour hommes qui gagnaient de 1fr.25 à 1 fr. 75 par jour. La finisseuse en achevant 6 ckemises en douze heures avait un salaire de 1 franc à 1 fr. 20. Le salaire moyen était de 0 fr. 90 à 1 franc par jour. Les piqueuses de faux-cols avaient de 1 franc à 1 fr. 20. Nous sommes loindes chiffres de l'Office du Travail! Et ces chiffres n’ont pas varié depuis dix ans, aucune hausse notable ne s’est produite. Il n’y a que les ouvrières privilégiées ou travaillant dans des ateliers qui arrivent à 2 fr. 2 fr. 50 et3 francs. Les rapports des inspecteurs du travail font incidemment de douloureuses constatations : « A Elbeuf, dit l'inspecteur de la circonscription de Rouen, il y a deux maisons de confection de chemises qui fournissent du travail à 250 ouvrières environ, ce travail consiste à faire le montage des chemises, les boutonnières et goussets. Par douzaine les ouvrières monteuses reçoivent, suivant la qualité, de 96 centimes à 1 fr. 50 et les ouvrières boutonnières seulement 60 centimes, déduction faite pour les premières de 15 centimes et pour les secondes de 2centimes pourle fil. Les unes et les autres arrivent en onze heures de travail à faire une douzaine et demie, ce qui fait ainsi ressortir le prix de l’heure de 10 centimes à 18 centimes pour les premières, à 7 centimes pour

les secondes. » (1) Dans son rapport de 1905, l’inspecteur de la région du Nord signale un atelier de lingerie où « deux femmes gagnent 1 fr. 50 à elles deux, pour quinze heures de travail à la machine à coudre. Et encore faut-il prélever le prix du fil, des aiguilles, le chauffage et l’éclairage. On cite à Bourges dans la lingerie des salaires journaliers de 40 centimes. » (2)

Dans un centre de tissage où s’est établie l’industrie de la confection du linge, les salaires varient entre 50 centimes pour les vieilles femmes qui ourlent les torchons et 1 franc, 1 fr. 25, 1 fr. 50, 2 francs, 2 fr. 25 pour les autres ouvrières suivant la difficulté de l'ouvrage. Mais une telle situation est exceptionnelle. Une lingère de Paris qui fait son ménage et qui travaille consciencieusement ensuite tout le reste de la journée ne peut arriver à plus de 75 centimes ou 1 franc. Et il ne faut pas qu’elle flâne quand elle doit ourler à la main une douzaine de serviettes pour 35 centimes, ou ourler un drap à jour pour 40 centimes, ou faire à la main un surjet de sept mètres et un ourlet de dix mètres pour une paire de draps moyennant 40 centimes!

Une ouvrière lingère reçoit des tabliers à confectionner chez elle. On les lui remet tout taillés et elle reçoit 24 sous pour en faire une douzaine. Certains jours où elle n’est pas obligée d'aller en chercher ou en reporter, elle peut, en restant quatorze heures à sa machine, en coudre

(1) Rapport de la Commission supérieure du Travail.

Journal Officiel, 4 août 1904. re f (2) Rapport de la Commission supérieure du Travail,

Journal Officiel,2 octobre 1905.

trois douzaines, mais sur les 8 fr. 60 qu’elle gagne il faut déduire 20 centimes de fournitures par douzaine. La journée se trouve ainsi réduite à 3 francs. Le travail est payé de la sorte 28 centimes et demi l’heure, sans faire entrer en ligne de compte l’amortissement de la machine à coudre. Il est bon d'ajouter que cette ouvrière ne passe pas par l’intermédiaire d’une entrepreneuse; mais la maison qui l’'emploie ne peut pas payer bien cher la maind'œuvre ; toutes les marchandises y sont vendues «en solde » et le public est ainsi toujours certain de trouver de bonnes et exceptionnelles occasions.

Un magasin de blanc, en gros, de Paris (1) paie pour une douzaine de chemises de femmes cousues à la machine, 2 fr. 20, soit un peu moins de 20 centimes par chemise. À Rouen, une femme en quinze heures de travail à la machine, fait dix chemises d'homme ; on la paie 0 fr. 20 par chemise. En quinze heures, elle gagne donc 2 francs. Une autre confectionne de jolies chemisettes fines, en batiste, garnies de petits plis de lingerie, de points d’épine, d’entre-deux. Tout ce travail, très soigné, est fait à la main pour... 1 fr. 50.

Voici quel est le prix de façon payé par un grand magasin à un ouvroir qui ne lui fabrique que des chemises de femme : petite taille, 65 à 90 centimes; taille moyenne, 75 centimes à 1 franc; grande taille, 90 centimes à 1 fr. 15. Les pièces

sont taillées, mais les ouvrières fournissent fil et

(1) Exemple cité par Melle Reuss, à la conférence des Œuvres féminines chrétiennes et philantropiques, à Versailles, le 12 juin 1902. Elle en garantit l’authenticité. La Femme, juillet 1902.

on

aiguilles. Ces chemises doivent être entièrement cousues à la main et demandent beaucoup de soin. La division du travail permet à une bonne ouvrière de gagner dans une journée de dix heures, 1 franc à 1 fr. 20.

La confectionneuse de cravates, qui travaille chez elle et dans des petits ateliers d’entrepreneuses, n’est pas mieux partagée. Certains genres ne lui rapportent que 50 centimes et 75 centimes pour dix heures, d’autres 2 francs. Un patron de Lyon nous citait des ouvrières qui se faisaient 3 et 4 francs, mais ce n’était plus le salaire d’une jouri.ée, car ces femmes restaient 15 et 18 heures à l'ouvrage pour l’obtenir.

On pourrait poursuivre longtemps ainsi la dolente énumération des salaires toujours aussi bas quelque soit l’article fabriqué : de 1 à 2 francs dans la ganterie, dans la chaussure, dans le corset à bon marché (1)... etc.

Tant mieux si l’ouvrière qui gagne si peu a une famille et si son salaire n’est qu’une source du budget commun, mais si elle est seule, si elle n’a que son travail pour vivre... hélas, c’est navrant! si elle « tombe » faut-il donc la condamner avant de la plaindre?

(1) Voir, par exemple, l'Enquête sur les logements, professions et salaires dans le quartier de la Pointe-d’Ivry, par le Dr Mangenot. La Réforme sociale, 1899. tome I.

CHAPTTREMIN

« Combien y en a-t-il de ces malheureuses qui se rongent d'angoisses et de désespoir en attendantune nomination d'institutrice, une place dans un bureau ou dans un magasin, et dont l’existence de fonctionnaires sans fonction ou d’employées sans emploi est une énigme effrayante sur laquelle le penseur ose à peine se pencher. »

M"° Daniel LESUEUR.

Il n’y a plus guère de professions où la femme ne soit admise. Le bonnet de docteur sur la tête et la serviette d'avocat sous le bras, elle a gagné son procès et le barreau l’a admise enfin. On ne compte plus maintenant les doctoresses en médecine. Mais « provisions » et « honoraires » ne sont pas à proprement parler des salaires. Nous laisserons à d’autres le soin d'apprécier la valeur des paroles des Cicéron en jupons et le prix des visites des Esculape du beau sexe.

A défaut de mot plus noble, nous rangerons dans la classe des carrières salariées une profession libérale à l’assaut de laquelle se sont ruées —

l'expression n’est pas trop forte — toutes nos brillantes diplômées, celle d’institutrice. Les institutrices forment deux catégories distinctes, les unes sont gouvernantes, «(préceptrices», les autres sont professeurs dans des pensionnats de jeunes filles ou maîtresses d'école. Dans une famille l’institutrice est logée et nourrie, le plus souvent elle vit de la même vie que ceux dont elle élève les enfants et sa rétribution dépend du milieu social où elle est entrée. Elle n’est payée quelquefois que 40 ou 50 francs par mois, ailleurs elle reçoit 1200 francs par an ou 1500 francs. Dans des familles très riches seulement ce maximum est dépassé. Les institutrices publiques (1) débutent en province comme stagiaires à 900 francs et passent titulaires avec des traitements de 1.000 à 1.600 fr. A Paris, les stagiaires ont 1.400fr. et les titulaires de 1.500 à 2.400 francs, les directrices ont de 3 à 4.000 francs. Elles reçoivent en outre des indemnités de logement. Dans l’enseignement supérieur les traitements les plus bas sont de 1.600 fr. pour les chargées de cours de collèges et de 2.500 à 3.000 francs pour les chargées de cours de lycée, les plus élevés sont de 2.400 à 4.000 francs pour les directrices de collège et de 4.000 à 7.000 francs pour les directrices de lycées. Dans les écoles pratiques de commerce et d'industrie, les directrices ont suivant la classe 2.500, 3.200 et 4.000 francs, les maîtresses titulaires 1.500 à 2.000 fr., les adjointes

(1) Me Schirmacher. Le Travail des femmes. Il y a en France entre 50000 et 60.000 institutrices laïques, dont plus de 26.000 directrices d’écoles primaires,

1.200 à 3.000 francs, elles ont en outre des indemnités de résidence (1).

Le trop grand succès qui provoque l’encombrement des candidates à une place dans l’enseignement dépend d’une double cause. Pour beaucoup de jeunes filles l'attrait provient du désir d'atteindre une situation sociale d’un rang supérieur à celui qu’elles occupent. De plus, l’enseignement de l'Etat procure une vie assurée, sans crainte du lendemain et une retraite pour les vieux jours. Mais qui dira le nombre de celles qui n'arrivent jamais au but, qui dira combien de temps les &arrivées » ont dû attendre ?

L’encombrement du reste est le même à la porte de toutes les grandes administrations publiques ou privées. « Elles sont, dit le comte d'Haussonville s’excusant, bien qu’académicien, de recourir à un néologisme, les grandes fabriques de non classées.» Pour une qui sort des rangs, il y en a cinq, dix, vingt et plus qui marquent le pas. Le ministère du commerce emploie un petit nombre de sténo-dactylographes à 1.800 francs, avec augmentation

(1) Au 1°" juillet 1901, la direction des cultes accusait : 58.836 religieuses d'ordres autorisés; 60.000 — — non autorisés ; Au total 120.000 religieuses environ.

Sur le 3.247 établissements que possédaient les congrégations de fernmes autorisées, 2.261 étaient les établissements hospitaliers et d'enseignement à la fois. On comptait à cette date 43.814 institutrices congréganistes d'enseignement primaire et d'enseignement secondaire. Les lois qui ont été votées et les décrets qui sont parus, ces dernières années, ont fermé, on le sait, un nombre considérable d'écoles congréganistes. Un certain nombre de religieuses se sont sécularisées et ont réouvert des écoles, mais le départ à l'étranger des autres a laissé des places vacantes qui ont été occupées par des jeunes filles qui en recherchaient,

graduelle de 200 francs jusqu’à 3.000 francs. Les inspectrices du travail qui dépendent du même département gagnent de 3.000 à 5.000 francs comme inspectrices départementales et de 6.000 à 8.000 comme inspectrices divisionnaires. Les Postes emploient environ 1.600 femmes. Les employées ont de 1.000 à 1.800 fr.; depuis 1886 un bon nombre, célébrées par la littérature de vaudeville, sont demoiselles du téléphone. Les receveuses sont logées et peuvent dans certains emplois avoir de 2.000 à 2.400 francs. Une dizaine de caissières à 1.200 francs sont aux Finances et des femmes employées à la confection du Grand Livre sont payées à la journée 3 fr. 50.

Aux guichets des chemins de fer de l'Etat, la femme a 3 fr. 25 et dans les autres compagnies elle a en moyenne3 francs. Les banques — Banque de France, Société Générale, Crédit Lyonnais, . Comptoir National d'Escompte — ont elles aussi accueilli des femmes dans leurs bureaux et leur procurent des places de 3 francs à 4 fr. 50 par jour, et même plus à la Banque de France.

La femme est par ailleurs très employée aux écritures dans les maisons de commerce. Son exactitude, sa minutie, lui ont assuré une bonne réputation de caissière-comptable. A Paris, dans des postes importants, ses appointements sont de 1.500, 1.800 et 2.000 francs par an, mais dans les nombreux magasins de détails où elle tient la caisse elle gagne seulement de 60 à 100 francs par mois. La sténo-dactylographie est encore à l’âge d’or et une femme sténo-dactylographe a de 150 à

200 francs par mois en moyenne. Elle dépasse quelquefois 300 si elle sait une langue étrangère. Mais il est à redouter que la... surproduction ne se fasse bientôt sentir.

Comme l’employée de bureau, l’employée de magasin est une « demoiselle ». Elle est tenue de par son métier de vendeuse a un air avenant et aimable, à une mise correcte et soignée, en un mot, nous disait un patron, «la demoiselle de magasin doit avoir du chic » (1). Dans les grands magasins, tels que le Louvre, le Bon Marché et d’autres de ce genre, elle est payée en conséquence. Une vendeuse du Bon Marché, rapporte Mlle Schirmacher, m'a affirmé avec un sourire content : « Une femme gagne bien sa vie ici. » On peut y évaluer les appointements féminins de 1.000 francs à 3.000 francs au maximum. Les employées sont de plus nourries, parfois logées et bénéficient aussi d'institutions philantropiques (2).

Dans les petits magasins, dans les grands bazars, les vendeuses sont nourries, mais les

(1) « N'est-ce pas un joli métier? écrit Jules Simon. Par malheur, le soir venu, il faut quitter ces beaux salons étincelants, ces grandes glaces, ces tapis mœælleux, ces fleurs, ces parfums, se glisser en robe de soie dans de pauvres rues hantées par la misère, monter à un sixième étage et trouver sa famille sur le grabat. » /L'Ouvrière).

(2) Cf. Revue des Deux-Mondes, 15 juillet 1904. Le Méca-

nisme de la vie moderne. — Les Grands Magasins, par le vicomte d’Avenel.

« ... La nourriture des employées coûte à l’administration

1 fr. 60 à 2 francs par jour et par tête suivant les magasins...

» J'ai copié le menu inscrit à la craie sur la porte des réfectcires (Au Bon Marché} : « Potage poireaux, pâté de canards, gigot rôti, purée de pommes, épinards au jus, dessert. » Sous le rapport du dessert, les dames ont partout un supplément de faveur : (Au Printemps, le jour où j'ai visité ce magasin, on leur avait servi du flan aux amandes, »

salaires ne vont pas au delà de 100 francs, ils atteignent ce chiffre très rarement et gravitent autour de 40, 50 et 60 francs. Ils descendent encore plus bas sans compter que les journées sont longues — la loi de 10 heures ne s’applique pas au commerce, — et le repos du dimanche souvent inconnu.

On appelle aussi « employés (1) », parait-il, en Amérique tous ces hommes et femmes que leur genre d'emploi a fait jusqu'ici appeler en France des domestiques. Le Nouveau Monde subit, en effet, la crise de la domesticité et pour y parer, d’ingénieux inventeurs ont trouvé des machines à brosser, à éplucher, à laver, à cirer les chaussures. Les filles de la libre Amérique ne veulent plus servir. Me B. Van Vorst, qui se fit ouvrière quelques temps pour étudier de près l’ouvrière aux Etats-Unis, raconte qu’à Pittsburg elle se présenta à l'Association chrétienne des jeunes filles pour demander une place, et &affectant les manières qui convenaient à mon déguisement, ajoute-t-elle, je dis que j'ai déjà été en place, mais que je veux avancer dans le monde et devenir employée de fabrique. — Vous êtes comme les autres, me répond le secrétaire. Impossible d’avoir des domestiques à Pittsburg. Les jeunes filles ne veulent pas servir, les ateliers les prennent toutes (2). »

En France, il n’en est pas encore ainsi et il ne manque pas de jeunes filles de la campagne qui cherchent à € entrer en place » dans les villes. IT y a plus de 730,000 bonnes en France. Rien qu’à

(1) Maîtres et serviteurs (brochure de l’Action populaire). (2) L'’ouvrière aux Etats-Unis Mme Van Vorst.

Paris, on en compte plus de 110,000. Au point de vue social la domesticité subit cependant une crise en France et sans que nous insistions, il suffira pour comprendre de comparer les rapports qui existent actuellement entre les serviteurs et les maîtres. Ceux-là savent ce que nous voulons dire qui ont connu des vieux domestiques et ces vieilles bonnes dévouées qui avaient servi, parfois élevé, deux générations successives dans la même famille et qu'on traitait comme s'ils en étaient membres. Mais au point de vue économique, la profession de domestique s’est plutôt améliorée, du moins en général, car il faut bien reconnaître qu’elle est encore parfois très pénible. Son grand avantage est que le salaire y est un bénéfice net. Les domestiques sont nourris, logés, blanchis et parfois mème habillés. À vrai dire, les gages du début ne laissent pas de grosses économies. Une jeune bonne, qui fait son apprentissage aux dépens de ceux qu'elle sert, est payée 10 francs par mois. Dans la plupart des maisons à une ou deux domestiques, les bonnes gagnent 20, 25 et 30 francs. Il n'y a que les spécialistes, femmes de chambre de grandes dames et Vattel féminins à pouvoir exiger 50, 60, 70 francs et plus (1).

Les nourrices ont aussi des gages en rapport avec la dignité de leurs fonctions et celles qui sont

(1) Sur cette question de la domesticité féminine, on pourra se reporter à la brochure de l’Aclion populaire: Maîtres et serviteurs, et à deux rapports parus dans la Réforme sociale 1901 Tome I: La domestlicilé féminine par Me Vincent et La domesticité féminine dans les grandes villes de France par Alfred des Cilleuls.Voir également Mit Schirmacher: Le travail des femmes en France, 5° Service domestique.

en place en touchent d’assez élevés qui vont de 50 à 80 francs en moyenne plus les cadeaux. A titre rétrospectif, rappelons que sous le règne de Louis II une «remplaçante » avait chez un bourgeois d'Angers 110 francs, « tandis que la nourrice d’une princesse avait 500 francs et que le sein qui alimente au x siècle un frère de Philippe le Bel est appointé 8 francs par jour, allaitement exceptionnellement coûteux, puisqu'il ferait ressortir l'année entière à 2,900 francs (1). »

Les femmes qui vont à leur journée et que l’on prend pour aider les domestiques ou pour en tenir lieu gagnent en plus de la nourriture 20 à 30 sous. Celles qui dans les villes vont le matin faire des ménages sont payées à l'heure 25 et 30 centimes.

Les infirmières des hôpitaux sont payées jusqu'ici par l’Assistance publique 360 à 468 francs par an, quand elles sont nourries, logées et blanchies, ou reçoivent 940 à 1,040 francs, lorsqu'elles n'ont pas de salaires en nature. Les surveillantes, sous-surveillantes et suppléantes gagnent de 552 à 900 francs avec des indemnités de 1,100 à 1,400 francs. Une réforme est en train de s’accomplir et les traitements seront de 500 à 700 francs pour les infirmières plus 180 francs d’indemnités de logements et de 500, 900, 1,000, 1,100 et 1,200 francs plus 1,300 francs d’indemnités pour les surveillantes divisées en 5 classes.

Il y a encore les professions dangereuses, —

(1) Vte d’Avenel, Revue des Deux Mondes, 1* octobre 1896.

ÿ4 LE SALAIRE DES FEMMES

dangereuses pour la moralité, pour la vertu de | celles qui les ont choisies. — La profession d’artistes dans les théâtres pourrait bien être rangée parmi celles-là, surtout lorsque les appointements ne sont que de 150 à 300 francs comme pour les étoiles de deuxième grandeur. € À moins d’un courage exceptionnel et d’une chance inespérée, la comédienne est presque invinciblement poussée vers la galanterie (1). »

Une religieuse qui voit de près les misères de Paris et qui a consacré sa vie à les soigner, nous signale encore la situation des jeunes filles qui posent devant les artistes peintres, modeleurs, sculpteurs. On ne leur demande que quelques heures de... travail et elles obtiennent 6, 8 et 10 francs.

La grande modiste, la grande couturière ont également leurs « modèles », pauvres mannequins vivants qu’on envoie en voiture découverte aux Champs-Elysées promener et faire connaître et lancer la mode nouvelle. On paie leur beauté 6 et 7 francs par jour. Mais que deviennent-elles après cet apprentissage ? Comment peuvent-elles renoncer à cette vie facile et factice. ?

() Mie Schirmacher, Le travail des femmes.

+ cod

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