CHAPITRE II
« Où les salaires de famine commencent, c'est pour les ouvrières qui travaillent non point en ateliers, mais chez elles, et à la tâche généralement, pour le compte d’entrepreneuses, travaillant elles-mêmes pour les grands magasins. »
C*° d'HAUSSONVILLE
Nous savons qu’il y a une difficulté presqu’insurmontable à cataloguer les métiers sous les titres de grande industrie et de petite industrie. A chaque instant les deux régimes empiètent l’un sur l’autre. C’est ainsi, pour donner un exemple, que l’industrie textile malgré sa concentration dans de vastes usines est encore exercée à domicile par toute une population d'ouvriers et que l’industrie de la confection généralement classée dans la petite industrie s'exerce aussi dans des ateliers comprenant des centaines d’ouvrières. On peut donner comme critérium que les caractères de la grande industrie sont l’emploi du machinisme et d’un nombreux personnel ouvrier. La petite
industrie, au contraire, a son cadre dans les ateliers à personnel restreint ou est pratiquée au domicile même du travailleur. La distinction est, nécessairement imprécise, elle permet cependant de déduire immédiatement les particularités de l'organisation du travail sous les deux formes.
Qui dit grande industrie dit aussi réglementation, régularité, rapidité. Petite industrie, au contraire, est trop fréquemment synonyme de mauvaise installation, de lente production. C’est . justement lorsqu'on compare la même fabrication faite sous les deux régimes qu’on vérifie le mieux ces qualités bonnes et mauvaises. La répercussion sur le salaire est immanquable et la petite industrie paie généralement des salaires plus bas que la grande. Mais il y a à cela une dernière cause qui pour être indirecte n’en est pas moins très puissante. C’est que les ouvrières sont victimes à la fois et de leur isolement et de leur grand nombre. Elles ne peuvent se défendre, elles se font mutuellement tort. Le mal des petits métiers est donc d’être de petits métiers, le mal du travail à domicile est de se faire à domicile.
L'industrie de la soie est une de celles qui ont été les plus longues à se transformer et qui ont résisté avec le plus de tenacité au flot envahisseur de la grande industrie. Jules Simon a consacré un de ses plus captivants chapitres de l’Ouvrière à la description de l'atelier de l'artisan en soieries — ouvrier et patron en même temps — et à la vie et aux mœurs de l’ouvrière. A cette époque, le fabricant de soie n’est qu’un intermédiaire qui
achète la matière première, la donne à façonner dans les petits ateliers et se charge ensuite de livrer les pièces de soie au commerce. Dans des ateliers de tissage comptant de deux métiers au moins à six au plus le petit entrepreneur a groupé parfois des ouvriers, d’autres fois des ouvrières seulement. Il travaille avec sa femme au même rang que ses compagnons ; il ne reçoit pas du fabricant un salaire plus élevé qu'eux ; son bénéfice s'opère par le prélèvement de la moitié du salaire des autres artisans. Comme les frais de loyer, d’amortissement, d'éclairage, etc. sont évalués à environ un quart de la rétribution, l’autre quart est le bénéfice net du petit patron. La femme du petit entrepreneur a alors un salaire d'environ 4 francs, qui se réduit, défalcation faite des frais, à 3 francs, mais il faut ajouter les retenues opérées sur lestisseuses, ses compagnes, qui lui procurent encore 2 et 3 fr. Elles sont les reines du métier. Les ouvrières ordinaires qui ne possèdent que leurs bras et vont travailler chez les autres n’ont en définitif que des salaires de 1 fr. 75 et même de 1 fr. 50 seulement. Ce n’est pas l’opulence assurée et lorsqu'elles ont payé le loyer d’une chambre plus que modeste et leurs vêtements, il leur reste tout juste de O0 fr. 80 à O fr. 55 pour vivre...
Et pourtant les ouvrières tisseuses étaient des privilégiées. Les ovalistes ou moulinières ne gagnaient pour un long et dur travail que 8 francs par semaine. Les dévideuses avaient 1 franc à 1 fr. 25 quand ce n’était pas 0 fr. 80 seulement, les canetières 1 franc, les ourdisseuses 1 franc à 1 fr. 25.
Elles n'étaient pas nourries, mais il était de coutume de leur servir la soupe deux fois par jour. La journée de la metteuse en main était de 2 francs et la remetteuse, qui allait d'atelier en atelier remonier les métiers au commencement de chaque nouvelle pièce, se faisait des journées de 4 fr., mais elle n’était guère occupée que 3 jours par semaine.
Malgré l’usine, tous ces ateliers — ateliers de famille peut-on les appeler — n’ont pas disparu. La plus grande cause d’infériorité de cette industrie est sa lenteur de production. Elle fait encore de beaux ouvrages, mais des ouvrages dont le fabricant n’est pas pressé... et les lois de la mode ne permettent pas au fabricant d’attendre ou de produire à l’avance. Les conventions sont les mêmes qu’en 1860 et l’ouvrière doit faire l’abandon de la moitié de son salaire au chef d'atelier. Nous copions textuellement l'explication que nous avons prié l’un de ceux-ci de nous laisser par écrit : «Supposons qu'un fabricant fasse tisser en usine, c'est-à-dire mécaniquement, une étoffe qui lui coûtera 0 fr. 50 le mètre par exemple. Un maître d'atelier sollicite de le faire au même prix. Si le fabricant a un délai suffisant pour lui permettre de laisser tisser son étoffe au métier à bras — qui produit trois ou quatre fois moins que le métier mécanique — il accepte. Le maître d'atelier aura pour lui la façon complète soit 0 fr. 50 par mètre si lui-même fait marcher son métier. Si c’est un ouvrier qui vient travailler chez lui, il donne à cet ouvrier 0 fr. 25 (c'est le tarif du syndicat) et garde pour lui 0 fr. 25 afin de se couvrir des frais, »
Le salaire quotidien des ouvrières en atelier ne semble pas numériquement différent du salaire de l'ouvrière d'usine, mais le travail est plus dur et surtout plus long. Au lieu de travailler les 10 heures légales, l’ouvrière en atelier travaille douze heures et plus. Elle gagne 1 fr. 50, 2 francs et 2 fr. 50.
Le dernier degré dans la fabrication de la soierie est le travail accompli par l'ouvrière à son domicile même. Les chiffres de salaires relevés en 1896 par M. Bonnevay, dans sa monographie qui reste un modèle du genre sur les ouvrières lyonnaises travaillant à domicile, se sont à peu près maintenus. C’est le travail plutôt qui a diminué et aussi le nombre des ouvrières isolées. Il reste peu de metteuses en main en dehors des fabriques; les dernières peuvent encore se faire environ 4 francs. La dévideuse qui se sert d’une mécanique à dévider d’une valeur de deux cents francs qu’elle a dû acheter n'arrive qu’à 2 fr. 50 et2 francs par jour, et quand la soie est trop difficile, à 1 fr. 75 seulement. L'’ourdissage est plus productif et une ourdisseuse gagne de 2fr. 75 à 3 francs, 8 fr. 50 et 3 fr. 75. Son métier est à son compte. Le salaire brut de la tisseuse qui est beaucoup plus élevé doit supporter des frais considérables pour être évalué à son juste prix. M. Bonnevay donne l'exemple d’une ouvrière qui travaillait 12 heures par jour à la fabrication de taffetas uni qui lui était payé 0 fr. 60 le mètre. Son salaire brut s'élevait à 5 fr. 40, mais il fallait déduire : dévidage 1 fr. 35, canetage 0 fr. 45, montage, tordage, pliage 1 fr. 26, si bien
que le salaire net n’était plus que de 2 fr. 34 pour
12 heures et de 1 fr. 95 pour 10 heures. L’amortissement du métier et les réparations ne sont pas comprises dans ce calcul. Une tisseuse en façonné gagnait un salaire moyen net de 4 francs à 4 fr. 50.
Nous sommes dans la petite industrie sans être sorti de la grande, ou plutôt, nous venons de voir que la grande industrie s’accommode parfois du régime de la petite. Cette connexité se rencontre dans un grand nombre de professions qui s’exercent encore à l’usine, à l'atelier et à domicile. Il s'agit surtout de professions féminines, parce qu'elles consistent en travaux qui n’exigent ni l'emploi des machines, ni la réunion de forces importantes.
Les inspecteurs du travail s'accordent pour constater l’accroissement considérable qui s’est produit depuis 1901 dans le nombre des ateliers de famille. On sait que la limitation de la durée du travail et l’âge d'admission ne sont point réglementés dans ces ateliers et que seules des mesures d'hygiène peuvent y être prescrites dans certains cas délimités. Aussi de nombreux industriels ont-ils trouvé le moyen d'éviter à la fois l’application des lois sur le travail des femmes et les frais de constructions d'établissements coûteux, en confiant à des façonniers des travaux que ces derniers font à domicile sous le régime des ateliers de famille. Quelques personnes chargées de la distribution et de la réception de l'ouvrage, de la préparation et du finissage suffisent dès lors à constituer l'établissement principal. Ce mode d'opérer est fréquent dans les établissements où
le travail peut s’accomplir à domicile avec ou sans petits moteurs.
L’inspecteur divisionnaire de Lille cite un fait caractéristique qui met en évidence les causes de cette reconstitution de l'atelier familial. « A la suite d’un procès-verbal dressé dans une fabrique de lingerie pour emploi d'enfants en sous-âge, de filles âgées de moins de seize ans au travail des machines à coudre mues par des pédales, etc.
l'industriel fut condamné. Aussitôt après le prononcé du jugement, l'atelier qui occupait une trentaine de filles et de femmes fut licencié ; les machines furent transportées chez les ouvrières, et depuis lors des petites filles de dix à douze ans peuvent travailler impunément, avec leur mère ou leurs sœurs, de douze à quinze heures par jour.
» Ce même fait a entrainé dans la région une autre conséquence : par suite du surmenage que se sont imposé ces ouvrières, elles sont arrivées à gagner un peu plus que celles qui travaillaient dans les tissages ; ces dernières attirées par l’appât du gain ont déserté les usines au point de raréfier la main d'œuvre et de motiver des plaintes de la part des tisseurs (1) ».
Ce développement de la petite industrie greffée sur la grande est très variable suivant les métiers, les régions. Parfois le travail à domicile est seulement toléré pour permettre à des femmes qui ne pourraient quitter leur foyer, de gagner leur vie
(1) Rapport de la Commission supérieure du travail. Journal Officiel 4 août 1904.
chez elles. Il n’y a pas proprement spéculation de la part du patron, ni avantage sérieux pour lui que dans le cas d'ateliers à l’entreprise. En effet, lorsque c'est l'industriel lui-même qui distribue l'ouvrage aux ouvrières du dehors, cette combinaison leur profite autant qu’à lui-même, car il leur procure en général du travail alors qu’elles ne pourraient pas en avoir autrement. Ce n’est pas à dire cependant que le salaire d’une journée soit aussi élevé et même comparable à celui d’une ouvrière d'usine. Le salaire, pour les unes comme pour les autres, est bien aux pièces et presque toujours il est le même. Mais les ouvrières à domicile n’ont pas à leur disposition une force motrice, un mécanisme perfectionné et nécessairement elles fournissent beaucoup moins d’ouvrage. Evaluer leur rétribution est à peu près impossible, car elle varie avec le temps que chacune d’elles peut consacrer à son travail. Lorsque les salaires quotidiens s’égalisent, il faut compter que l’ouvrière à domicile a travaillé deux, trois, quatre ou cinq heures de plus que l’ouvrière de l'usine et qu’en plus elle a eu à son compte ses frais d'éclairage, de chauffage et de machine si elle en a besoin.
On nous a cité l'exemple de fabriques de chaussures où les piqueuses travaillant au dehors ont des salaires aux pièces de 20 0/0 plus élevés que ceux payés pour un même travail dans les établissements industriels. Cette différence est juste puisque les piqueuses y travaillant ont à leur disposition des machines fonctionnant à la
Ca
vapeur et bénéficient de tousles frais d'installation, d'assurances, payés par le patron. Eh bien! malgré cette différence pourtant très grande, les piqueuses isolées sont loin — à durée de travail égal — de parvenir à un salaire égal à celui des ouvrières des usines.
Mais la petite industrie est surtout d’une décourageante dureté et nos proportions tombent encore plus bas quand elle n’est plus une sorte d’annexe de la grande, mais une corcurrente directe. Les salaires s’abaïissent alors à des prix de famine, c’est le symptôme de l’agonie d’une industrie à domicile qui disparaît lentement.
Le voyageur qui traverse les belles campagnes de la Vendée angevine dans le rayon textile de Cholet peut observer ce phénomène. II est frappé par la construction identique des maisons des vil” lages, toutes percées de petites fenêtres à fleur de terre. Du lever au coucher du soleil, on entend le va et vient monotone de la navette que lance et relance sans relâche le fabricant de toile. Il est dans la cave qui lui sert d'atelier au milieu de son métier debois. Parfois c’est la femme qui le fait encore marcher quand le mari a pris une autre profession, ou quand il est occupéaux travaux des champs. Dans certains ménages, pour ne pas laisser « chômer » l'ouvrage, l’homme et la femme se remplacent à tour de rôle. Ils prennent leurs repas successivement. L'un veille tard, l’autre se lève tôt, de sorte que le métier fonctionne alors 18 heures sur 24. Comment apprécier le salaire de ces ouvrières à domicile ? Les conditions de travail sont si variables ! Il est rare
qu’une bonne ouvrière, après une longue journée, arrive à gagner 2 francs. La tisserande se fait souvent des journées de 20 à 30 sous au plus. Sa situation est plus que précaire et ne peut que le devenir encore davantage dans la lutte contre la grande manufacture (1).
La dentelle et la broderie à la main sont par excellence des travaux féminins et parce qu'ils ne demandent que du goût, qualité bien féminine, ils sont excercés dans tous les milieux et dans toutes les régions. Cependant, considérée au point de vue industriel, la dentelle surtout s’est localisée dans certaines provinces qui ont conservé chacune leur spécialité. On le sait car les jolis travaux de leurs ouvrières ont pris leur nom, etle point d'Alençon et la dentelle du Puy aussi bien que la Valenciennes ou la dentelle des Vosges et de la Haute-Saône ont fixé le talent particulier de chaque région. Mais partout il y a des brodeuses. La broderie est souvent la dernière ressource de femmes devenues pauvres après avoir connu l’aisance. Elles ne peuvent se résigner, pauvresses honteuses, à prendre un métier et cherchent à utiliser, pour gagner leur vie, les connaissances qu'elles utilisaient pour occuper agréablement leurs loisirs.
(1) Les tisserands travaillant chez eux ne font guère dans le rayon industriel de Cholet que des mouchoirs et uniquement parce qu'aucun usinier n’a encore monté de petits métiers à mouchoirs. Le jour où un industriel en établira dans son usine, le tissage à la main devra disparaître fatalement. Ces petits métiers ne se montent pas par un certain sentiment d'humanité : ne pas priver de leur gagne-pain quantité de travailleurs, et aussi peut-être parce que le tissage à la main A une excellente école pour former des ouvriers de premier ordre.
Elles se font ainsi des petites rentes — 0 fr. 75, O fr. 90, 1 franc par jour — mais si aléatoires !
Cet amateur passée ouvrière ne trouve que de loin en loin une maison qui veuille bien lui donner de l’ouvrage sur une recommandation.
Les bons jours sont ceux où elle trouve à travailler pour des particuliers. Les vraies brodeuses, les brodeuses de profession qui travaillent pour des petits magasins d’articles de dames ou pour des magasins de lingerie sont payées à la journée ou au mois et gagnent 1 fr. 25 à 1 fr. 50. Celles dont le travail est recherché peuvent demander 1 fr. 70 à 2 francs.
Lyon et Paris sont des centres de broderie. Il y a une dizaine d'années, on comptait à Lyon seulement 1200 brodeuses d’or et de soie, patronnes et ouvrières de petits ateliers et ouvrières isolées. Elles travaillaient principalement sur ornements d'église. Beaucoup sont actuellement sans travail. « Leur salaire est établi à raison de 0 fr. 30 par grammes de filet or employé. Elles peuvent en employer 10 grammes en 12 heures. De ce salaire quotidien de 3 francs, il faut déduire environ Ofr.50 pour le drap, la gomme et la soie qu’elles doivent fournir. La journée ressort donc à O0 fr. 20 par heure donnée au travail ». Les ouvrières qui font la frange, les bouillonneuses se font en moyenne 2 fr. 50, les habiles ont 3 francs, mais elles doivent posséder un outillage d’un millier de francs (1). Cette sorte de broderie est alors un art dans toute l’acception du mot.
(1) Bonnevay, op. cit. p. 29, 30, 31.
Art aussi la broderie d'ameublement, mais beaucoup plus concurrencé par la machine qui produit à deux tiers moins cher que la brodeuse à la main. Les brodeuses mécaniciennes sont employées à l'atelier, car le métier est de grande dimension, 4 à 5 mètres de long, et difficilement logeable dans un appartement d’ouvrière. Leur profession est excellente, elle rapporte de 8à9 fr. par jour, mais elle est extrêmement dure et elle détermine des accidents chez presque toutes les femmes qui l’exercent. La brodeuse ordinaire travaillant chez elle gagne en moyenne un salaire de 3 francs et 3 fr. 50 en une journée de 12 heures. Les moins adroites n’obtiennent guère que 2 francs et les plus habiles arrivent à 4 francs et 4 fr. 50, mais comme toujours les heureuses ne sont que le petit nombre. Jules Simon ne citait que deux brodeuses d’armoiries qui gagnaient 3 et 4 francs à Nancy. Les ouvrières de la campagne ont, lorsqu’elles sont d'excellentes brodeuses, 1 fr. 75 et 2 francs, la masse a 0 fr. 75. M. Leroy-Beaulieu donne pour les ouvrières rurales des salaires de 1 franc à 1 fr. 25 et même de 0 fr. 85 à 0 fr. 90 pour un grand nombre. En mettant en dehors les brodeuses-artistes des villes, ce sont les chiffres qu'il faut encore conserver pour rester dans la vérité.
Les dentellières sont encore très nombreuses bien que leur nombre ait beaucoup diminué (1).
(1) M. Paul Leroy-Beaulieu évalue leur population pour la France seulement à 220,000 (La femme au XIXe siècle, page 87.) Le recensement industriel de 1896 comptait dans les Flandres, où s’est concentrée une grande partie de la fabricane de la dentelle, 47,571 dentellières. Il y en avait 150,000 en 15, ; :
Leur industrie subit en effet une crise épouvantable. Rien que dans le Calvados il y avait plus de 50,000 ouvrières avant 1870, elles sont tout juste maintenant un millier de régulièrement occupées. Les salaires tombent extrêmement bas et les malheureuses ouvrières sontécrasées par la concurrence de la machine, la mode et la camelote.
« Songez-donc, écrit M. Engerand (1), qu’une machine fait en dix minutes ce qui demanderait à une ouvrière exercée six mois de travail à 12 heures par jour et pour rivaliser sur le terrain de la confection, il faudrait qu’une dentellière, pour une journée de 10 heures, se résignât à gagner 3 ou 4 sous. » Le même auteur, avant de présenter la loi sur l’enseignement professionnel de la dentelle qui a pris son nom, dit avoir vu au cours de ses enquêtes des ouvrières de mérite gagner 7 à 8 sous par jour. Et dire que sous le second Empire, le salaire des dentellières était un des meilleurs salaires d’ouvrières à domicile! (2) :
Dans toute la France, la dentellière est peu rétribuée. Son milieu à une influence sur son salaire. La dentellière est souventune campagnarde pour qui la dentelle est un lucratif passe-temps. Elle va par les verts chemins, comme dans la Haute-Loire par exemple, conduisant devant elle
(1) Fernand Engerand. La dentelle à la main (brochure de l'Action Populaire).
(2) Cf Engerand, La dentelle à la main et Levasseur, L’histoire des classes ouvrières et de l'Industrie en France de 1789 à 1870 Tome II. Le savant membre de l’Institut cite une statistique d’après laquelle les dentellières gagnaient 1 fr.71, tandis que l’ensemble des ouvrières ne gagnaient que 1 fr. 51.
un troupeau et aulieu de flâner elle façonne, deson crochet rapide, une fine dentelle Renaissance, — c'était la mode l’an dernier — ou d'Irlande, — qui a la vogue cette année. — L'hiver, les veillées sont longues et la femme a peu d’occupations au dehors, elle fait de la dentelle. Ses journées peuvent être de 1 fr. 25 à 1 fr. 50 pour 10 à 12 heures de travail soutenu. Nous interrogions récemment une de ces ouvrières dont le mari gagne bien sa vie, elle n’a pas d'enfant, et en dehors de son ménage, elle consacre tout son temps à son métier. Elle gagnait de 28 à 30 sous par jour. Le travail qu'elle recevait lui était fournie par une épicière du pays, petite entrepreneuse d’une grande maison de la ville qui prélevait de gros bénéfices, parfois le quart, le tiers, la moitié du salaire versé par le fabricant. Notre ouvrière devait rendre ses commandes dans un temps limité, aussi pour aller plus vite et s'assurer une réputation d’exactitude avait-elle elle-même trois ou quatre autres femmes en sous-ordre. Elle donnait à faire des feuilles à l’une, des fleurettes à une autre et se chargeait de réunir le tout et d'achever l'ouvrage. Elle gagnait quelques sous sur chacune de ses ouvrières et sa sous-entreprise augmentait son salaire d’un bénéfice de 50 à 60 centimes. Il ne restait plus grand chose comme bien l’on pense pour les dernières exploitées et l’une d’elles n’arrivait pas à plus d’un sou par heure. Le travail qu’elle accomplissait alors, n’était pas « avantageux » il est vrai, mais il fallait bien le faire pour en avoir d'autre mieux payé. Dans certains cantons de l’Auvergne
où se font des dentelles grossières le salaire quotidien descend à 0 fr. 30 et 0 fr. 40.
La profession de dentellière moins que tout autre méritait ce triste sortet nous aurons l’occasion d'étudier les remèdes qui ont été employés pour en tenter la restauration.
Du reste il n’y a pas que les dentellières françaises à posséder un art aussi peu rémunérateur. «La dentelle occupe uniquement la partie féminine de la population en Russie. Ce métier existe dans beaucoup de régions ; plus de 10,000 familles de paysans et plusieurs milliers de citadins y prennent une part active. On travaille à domicile. Les dentellières reçoivent d'habitude des fournitures de revendeuses auxquelles elles revendent leurs dentelles. Ces revendeuses voyagent dans toute la Russie pour écouler la marchandise. Une dentellière commence son apprentissage à l’âge de 8 ou 10 ans. Même en possédant bien son métier, elle n'arrive qu'à un gain insignifiant : pour un travail de 18 heures par jour, elle touche à peine 0 fr. 53 et elle ne gagne que 9,5 francs par saison (1) ».
Ses sœurs de Belgique sont aussi mal partagées. Une enquête officielle de 1902 - présente des exemples d’ouvrières habiles obtenant pour 12, 13 et 14 heures de travail O0 fr. 75, 0 fr. 90, 1 fr. 40, à la rigueur 1 fr. 60. Une ouvrière fait un beau volant de Valenciennes à mailles carrées large de 8 centimètres. En travaillant 10 heures par jour, elle met
(1) N. V. Ponomarev. L'industrie domestique et rurale en Russie, Les Koustari. — JOURNAL DE LA SOCIÉTÉ DE STATISTI- QUE DE PARIS (septembre et octobre 1900).
exactement 10 jours à faire une aune de cette dentelle qui lui est payée 8 fr. 70, soit O fr. 85 par jour. Une autre fait du point à l'aiguille pendant 9 heures par jour pour gagner 0 fr. 81, soit 9 centimes de l'heure. Une jeune femme de Bruxelles gagne 1 fr. 40 en faisant de jolies fleurs au point de Bruxelles aux fuseaux depuis 6 heures du matin jusqu’à 10 heures du soir.
On est d’ailleurs condamné à rester dans la série des bas salaires pour toutes les ouvrières en lingerie (1).
Ils redeviennent meilleurs et parfois même élevés avec les blanchisseuses. Le nombre des « snobs » qui font blanchir leur linge à Londres est sans doute très restreint, car le blanchissageest une industrie qui fait un chiffre d’affaires considérable en France. Pour Paris et ses environs seulement, on l’a évalué à 350 millions par an, et dans toutes les villes la corporation des blanchisseuses, laveuses, repasseuses est une des professions locales qui compte le plus de membres. ]l n’y a que dans les grandes villes qu’on emploie pour le blanchissage du linge les barbotteuses, les essoreuses et ces machines perfectionnées qui lavent le linge à la minute et l’usent avec non moins de rapidité. Partout ailleurs la blanchisseuse travaille comme ouvrière d'une petite patronne ou pour les particuliers eux-mêmes. Elle a toujours de bien meilleurs salaires que les femmes de journée ordinaire et pour 9 à 10 heures elle touche 2 fr. 50 à 3 francs en
(1) Cf. Chapitre suivant.
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ville. A la campagne elle a 1 fr. 50, mais elleest nourrie. À Paris et dans la banlieue, les derniers salaires des blanchisseuses sont de 3 francs. Dans de grands établissements qui ne blanchissent que du linge neuf pour la vente, les repasseuses payées à la pièce peuvent se faire de 5 à 7 francs par jour (1). Dans les blanchisseries de linge pour les
particuliers, les journées sont de 3 fr. 50 à 5 francs
au maximum. Les ouvrières sont payées aux pièces dans quelques grandes maisons : 5 francs est alors un minimum et certaines ouvrières ont 6 el 7 francs et même 11 francs. Le travail ne dépasse pas 10 heures. On retrouve 3 fr. 50 et 3 fr. 75 dans les maisons moins bien organisées et pour les blanchisseries de gros comme les 53 établissements de Meudon.
Le métier de blanchisseuse, surtout dans les maisons mal organisées, est souvent très dur. Nous nous rappelons une visite d’une blanchisserie du faubourg Poissonnière, à Paris, où les ouvrières étaient entassées dans une arrière-boutique, sans air et sans autre lumière que celle des becs de gaz allumés tout le jour. Elles avaient les pieds dans l’eau et vivaient dans une atmosphère étouffante. Leur situation était d'autant plus pénible que, dans la pièce même où elles travaillaient, se trouvait le moteur qui actionnait les différents appareils et produisait un tapage assourdissant. Dans un autre quartier, des repasseuses étaient alignées tout le
(1) Nous empruntons ces chiffres et les suivants à une très intéressante enquête faite par M's Jean Leroïle et Georges Piot. Bulletin de la Ligue sociale d'acheteurs 1°" trimestre 1905 p. 12 à 38.
long d’un étroit couloir vitré, elles se servaient de fers chauffés au gaz et une personne inaccoutumée à respirer l'air qu'elles respiraient n'aurait pu rester là un quart d’heure.
Il y a, sans conteste, plus d’attrait pour une jeune fille à faire éclore de jolies fleurs, roses opulentes, lilas délicatement nuancé, ou humble muguet. C’est l’industrie parisienne, par excellence, que celle des fleurs, mais l’heureux temps dont parle Jules Simon n’est plus, où «les jolies femmes des deux mondes achetaient à Paris les fleurs qu'elles mêlaient à leurs cheveux ». On fabrique ailleurs qu’en France, et à moins cher, les fleurs artificielles. Les salaires s’élevaient alors à 3 francs et ne descendaient pas au-dessous de 2 francs. L'enquête de 1896 a fixé depuis les salaires des ouvrières fleuristes à 3 fr. 25 au minimum, à 6 francs au maximum. Dans la grande fleur, quelques rarissimes ouvrières peuvent dépasser ce chiffre. La patronne d’un atelier de rosiéristes — c'est une spécialité — des environs de la place de l'Opéra, nous montrait des guirlandes de roses auxquelles il ne manquait que le parfum pour qu'on les crût fraîchement coupées. Les ouvrières qui les créaient étaient payées 7 et 8 francs.
Les fleuristes ordinaires ont en moyenne de 2 fr. 50 à 4 francs. La petite fleur qui voit le jour dans les mansardes de quartiers excentriques ou dans de petits ateliers d’entrepreneuses n’est pas payée. Dix grosses de clochettes de lilas rapportent dix sous, et c’est seulement tout ce que peuvent gagner, en un jour, des fillettes qui prennent ce
métier pour gagner tout de suite au lieu de faire un apprentissage sérieux. Nous questionnions une enfant de 13 ans qui colle des tiges de fleurs et est payée 0 fr. 30 par grosse, elle peut arriver à 8300 tiges au plus par jour, c’est-à-dire à 62 centimes!
Le bon côté de l’industrie de la fleur est que sa morte-saison correspond avec la saison d’une autre industrie, celle de la plume. Fleuriste l’hiver, l’'ouvrière devient plumassière l'été. Le salaire d'une journée normale est alors de 1 fr. 50 à 2 fr., mais en veillant très tard il peut monter à 3 francs, dans l’article riche à 4 francs (1).
Ces salaires féminins de 3 à 4 francs sont également ceux des ouvrières du métal, orfèvrerie et bijouterie, mais à condition qu'elles ne soient pas victimes de la petite entreprise. Ils ne dépassent pas alors 2 fr. 50 et descendent à 1 franc. Des brunisseuses d'objets d’art en bronze, en vermeil et en or, gagnent 4, 5 et 6 francs. Mais souvent le métier est très fatigant. On nous signalait une pauvre fille, polisseuse dans une maison très connue pour sa spécialité de métal blanc imitant l’argenterie. Elle gagne 3 francs par jour, mais elle est déjà usée et elle n’a que seize ans!
La pseudo-bijouterie, le clinquant rapporte encore bien moins. C’est dans des petits ateliers non surveillés que se fabriquent'ces épingles et ces broches brillantes et ces milles petits riens qui enjolivent les toilettes féminines. Le salaire des ouvrières y varient entre 1 franc et 1 fr. 50, le
(1) Cf. M"° Froment. Ouvrières parisiennes (brochure de l'Action Populaire). À
maximum est de 2 francs. Voici une soudeuse au charbon, elle est payée 1 franc pour un mille de grains de soudure qu’elle pose, elle peut en faire 2,000 tout au plus. Voilà une autre ouvrière qui fait des petites têtes d’épingles en verres multicolores. Elle travaille au-dessus d’une lampe à gaz et en fabrique 4 à 5,000 par jour, elle est payée 1 franc pour 3,000.
Les derniers degrés de l’échelle des salaires sont occupés par ceux que reçoivent les fabricants de jouets parisiens. L'ouvrage de M. du Maroussem, publié par l'Office du Travail, a éclairé d’une vive lumière le douloureux tableau que présente cette industrie domestique: salaires misérables de quinze sous, de vingt sous, longues veillées et saison plus eourte que le chômage. 11 faut être monté dans ces maisons de Belleville et de Ménilmontant où s’entasse la population ouvrière des fabricants de jouets pour se faire idée de l’état rudimentaire dans lequel végète cette branche de la petite industrie. Tantôt le personnel de l’atelier se compose du père, de la mère et des enfants, tantôt il compte quelques jeunes ouvrières, deux ou trois, cinq ou six. Une chambre, l'unique chambre, sert à la fois de logement et d’atelier et dans une atmosphère pestilentielle où l’odeur de la colle et de la peinture s’harmonise avec l’odeur âcre et pénétrante spéciale aux petits appartements pauvres trop chauffés et sans air. Là on fabrique des troupeaux de moutons et de chevaux en carton, des balles, des mirlitons et quantité de petits objets en papier plissé; là se recrutent des
armées de soldats. que sais-je ?... Les jouets en fer découpé sont devenus le monopole des grandes usines depuis que l'inventeur et premier fabricant a fait une grosse fortune et est passé grand industriel.
L'ouvrière qui gagne 30 à 35 sous à peindre en blanc des chevaux ou à mettre du poil sur le dos des moutons est une ouvrière très bien payée. Comment pourrait-il en être autrement? Le petit fabricant vend ces chevaux ayant dix centimètres de haut et adaptés sur roulettes, 16 francs la grosse, deux sous et demi la pièce!
.....Combien y en a-t-il de ces malheureuses qui meurent de la « faim lente » à faire ainsi ces jouets si coquets et si ingénieux, ces poupées si gentiment troussées qu’on croirait que leur fabrication doit être un amusant et gai passe-temps et qui serviront à amuser et à faire rire les petits enfants des autres? (1)
(1) Les 7, 8 et 9 mars 1904, s’est tenu à Berlin le Premier Congrès pour la protection légale des travailleurs à domicile. Le compte-rendu qui en a été publié révèle l’infortune des ouvriers et ouvrières en chambre. L'industrie du jouet est une de celle qui, en Allemagne comme en France, connaît les plus invraisemblables salaires. Un rapporteur citait « une famille de cinq personnes qui fabrique des jouets dans le Erzgebirge et reçoit pour l’article « voiture et cheval » un salaire de 2 mk 40 par douzaine, et en fait quatorze douzaines par semaine : elle a 14 marks de frais divers et gagne donc par semaine 10 marks. Une autre famille fabrique de petits bateaux de bois pour 18 pfg piéce et en fait 80 par semaine. Après payement des frais de transport et autres, il lui reste 6 marks par semaine. » Dans la province de Weimar le tourneur fabricant de sifflets est payé 1 mk 20 pour une grosse, et avec l’aide de toute sa famille, il arrive à en faire 4 à 5 par semaine. {Protokoll der Verhandlung des ersten Allegemeinen. Heimarbeisterschutz-Kongresses, Berlin 1904). Voir l'Association cathotique, 15 novembre 1904; La Réforme sociale, 1904. T. II, p.819.