‹ Le Salavès: Étude monographique du canton de SauveChapitre 31 sur 78 · RS · texte numérisé non relu

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(au premier plan, les mûriers bordant les vignes )

Vue générale

DURFORT

En avril 1891, le maire de SAUVE, CONDUZORGUES déclare péremptoirement : « Les vignes détruites par le phylloxéra n'ont pas été et ne pourront jamais être reconstruites » (6). Si cette affirmation gratuite se vérifia pour les vignettes mêlées d'arbres fruitiers qui prospéraient dans les essarts, elle fut infirmée par le développement du vignoble dans la plaine du Vidourle où il occupa! peu’à peu la majeure partie des sols alluviaux. Cette conquête du terroir tradiltionnellement réservé aux céréales avait commencé plus tôt que ne le laisserait supposer la déclaration du maire. Le rapport contradictoire d'un Inspecteur des Contributions Directes signale qu’en 1890, il y avait déjà 27 hectares en plein rapport qui, dans l’année avaient donné 1420 hectos de vin naturel, plus 180 hectos de vin par addition de sucre ; il y avait, en outre, 12 hectares de vigne nouvellement plantées. Si, en 1900, le vignoble sauvain ne S’étendait que sur une centaine d'hectares, sa production était déjà largement supérieure à celle des anciennes vignettes de la garrigue détruites par le phylloxéra.

CANAULES et St-NAZAIRE avaient pris la tête de la reconversion dans le canton, car ces deux communes comptaient une majorité de gros et de moyens exploitants. Il est normal que le village de SAVIGNARGUES, où la petite propriété demeure la règle générale, fût celui où la replantation fit les plus lents progrès. Nous avons déjà noté que les cultivateurs de SAVIGNARGUES avaient été ceux qui avaient planté la plus grande proportion de vignes avant /le phylloxéra. Ils avaient été les plus touchés par le fléau et l’on comprend qu'ils aient manifesté une certaine répugnance à revenir à la monoculture. La replantation,ne prit son essor que lorsque ces cultivateurs purent se rendre compte par eux-mêmes du succès des porte-greffes américains dans les communes voisines. En 1900, le vignoble de SAVIGNARGUES était en voie de reconstitution, puisque pour 65 hectares productifs, on comptait 30 hectares de plantiers.

Dans tout le canton, on constate un souci majeur de conserver le potentiel séricicole ; les mûriers furent bien davantage respectés qu'ils ne l'avaient été dans la période anté-phylloxérique. Les statistiques agricoles de 1900 signalent de nombreuses vignes qui comptaient seulement 2.000 pieds à l’hectare, par suite de la présence de rangées intercalaires de müûriers.

La crise de surproduction qui paralysa le marché des vins de 1900 à 1907 donna raison à tous ceux qui n'avaient pas sacrifié à la monoculture. Les communes de CANAULES et St-NAZAIRE furent celles qui souffrirent le plus de la chute des cours. Il apparut même que la superficie plantée était exagérée, puisque, si l’on peut faire crédit aux statistiques, près d’un tiers du nouveau vignoble fut arraché. Si ce mouvement de recul ne connut peut-être pas en réalité une telle ampleur, il n’en est pas moins confirmé par les témoignages que nous avons recueillis. On arracha les vignes les plus

(6) Rapport du Maire de SAUVE - séance du 4 avril 1891 Vergèze, ‘Tmprimerie Sully Fournier 1891.

récemment plantées ou celles qui, situées dans les bas-fonds humides subissaient les attaques du Mildiou. Cette maladie cryptogamique avait été introduite par l'intermédiaire des porte-greffes américains ; les premiers temps, on n’y attacha guère d'importance et l'on se contenta, une ou deux fois l’an, de procéder à un sulfatage rudimentaire qui consistait à asperger les souches avec un balai de bruyère que l’on trempait dans un seau. Les progrès rapides du mildiou obligèrent les cultivateurs à se munir d'appareils à sulfater portatifs et à appliquer un nombre croissant de traitements à la bouillie bordelaise, surtout les années pluvieuses. Comme l'époque des sulfatages coïncidait avec les derniers âges du ver à soie, il fallut bientôt faire un choix. Pendant la crise de la viticulture, la sériciculture l’emporta et le nombre de ceps fut en régression.

Lorsque le marché des vins fut assaini et que les cultivateurs furent assurés de vendre à un prix rémunérateur, le vignoble reprit son extension, mais ce fut surtout dans les communes qui s'étaient montrées les plus réfractaires avant 1900. On assista entre 1908 et 1914 à une répartition plus rationnelle des vignes dans le canton, car le tableau des superficies plantées en 1913 parait mieux en rapport avec les possibilités de chaque terroir et les disponilibités en main-d'œuvre des différentes communes.

L'essor rapide du vignoble languedocien donna naissance dans notre contrée à une activité originale qui demeure aujourd'hui encore une des caractéristiques de l'économie du canton de SAUVE et des cantons limitrophes. La demande de plants américains pour la reconstitution entraîna la création d'un commerce particulier : le commerce des racinés. Les vignes-mères américaines produisent des sarments qui sont coupés à des longueurs différentes suivant: le diamètre. Ceux qui mesurent moins de 6 millimètres d'épaisseur sont sectionnés en boutures de 60 centimètres qui sont plantées en pépinière au printemps et revendues l'année suivante sous le nom de racinés. Les plus gros sarments, les mètres, sont ensuite divisés en trois pour être greffés sur table et sont mis en terre après que la soudure se soit accomplie dans des conditions déterminées de température et d'humidité. Ces plants sont vendus sous le nom de racinés soudés-greffés ou plus simplement de racinés-greffés. Ils produisent un an plus tôt que les racinés ordinaires, mais souvent le vigneron préfère enter lui-même les greffons qu'il a sélectionnés sur des souches de son choix.

Au début de la replantation, les propriétaires préparaient euxmêmes les boutures qu'ils voulaient utiliser, mais avec le développement du vignoble on vit s'amorcer une spécialisation. Le premier foyer de préparations de racinés semble avoir été le canton de St- HIPPOLYTE-DU-FORT où quelques petits négociants du chef-lieu et de Monoblet, s'orientèrent vers le commerce des plants de vigne aux environs de 1890. Ils bénéficiaient pour le débouturage d'une main-d'œuvre féminine abondante et bon marché par suite de la stagnation de l'industrie de la soie. Comme le textile, la vente des racinés est basée sur une confiance absolue envers le vendeur, car il est difficile, pour quelqu'un qui n'est pas spécialiste d'identifier

la nature d'un plant. Les négociants de St-HIPPOLYTE et de MO- NOBLET, héritiers de vieilles traditions commerciales surent rapidement s'assurer une clientèle de plus en plus étendue.

A l’autre extrémité du canton de SAUVE, un pépiniériste de SAINT-BENEZET, petit village voisin de LEDIGNAN, se tourna lui aussi vers la vente des racinés. Petit à petit, tous les villages situés entre ces foyers consacrèrent une partie de leurs terres à la plantation de vignes-mères. La vente des sarments était alors, à superficie égale, d'un rapport presque aussi grand que la production des raisins, pour un travail bien inférieur. Il suffit, en effet, d'un déchaussage à la fin de l'hiver et d’un labour de printemps pour produire des bois vigoureux. Les marchands de racinés favorisèrent la culture des vignes-mères dans la région car ainsi ils pouvaient facilement surveiller les plantations et s'assurer de la nature des sarments qu'ils achetaient. Pour éviter des frais de manutention, ils créèrent dans les villages producteurs, des chantiers de débouturage où ils utilisèrent la main-d'œuvre féminine inoccupée.

Les premiers chantiers étaient des terrains vagues où les femmes travaillaient debout. Avec l'allongement de la saison de débouturage, les conditions de travail s’améliorèrent quelque peu. Chaque ouvrière eut sa chaise et son chevalet où étaient fixés des calibre pour mesurer l'épaisseur des boutures. Les sarments de vigne à bois sont coupés vers la fin de l’automne au ras de la souche ; pour éviter de faire le tour du pied-mère on utilise une petite hache dont, les deux tranchants sont dans des plans perpendiculaires. On fait ensuite des paquets qui sont transportés au chantier où le premier travail des déboutureuses consiste à détacher les papillotes (les vrilles). Elles débitent ensuite chaque sarment au sécateur en commençant par le talon et en mesurant la longueur exacte : des boutures sur des repères peints sur la planche de leur chevalet. -

A l'origine, les déboutureuses n'étaient même pas protégées des intempéries par les petits hangars recouverts de tôle ondulée qui, aujourd’hui, sont un des éléments caractéristiques du paysage de nos villages. Pour se mettre à l'abri du mistral, particulièrement violent, à l’époque du débouturage, les ouvrières jetaient derrière elles les débris de sarments qui, en s’amoncelant, constituaient peu à peu un écran contre les rafales de vent. En quittant léur maison, elles emportaient une « chaufferette » garnie de braise qui leur donnait l'illusion d'être chauffées en travaillant.

A CANAULES, deux propriétaires essayèrent de se spécialiser dans la production des racinés en créant leur propre chantier de débouturage. Leurs efforts demeurèrent infructueux, car ils furent limités dans l'extension de leurs pépinières par le faible débit des puits à roue qu'ils utilisaient pour arroser les boutures. C’est ca même problème de l'eau qui fit obstacle au développement du commerce des racinés dans le canton de St-HIPPOLYTE et qui déplaça le foyer principal d'activité dans la plaine de QUISSAC et dans la Gardonnenque entre Lézan et Boucoiran où les terres alluviales facilement irrigables, de la vallée du Vidourle et de la vallée du Gardon d'Anduze se! prêtaient admirablement aux pépinières de plants américains.

Cependant, les marchands de racinés conservèrent l'habitude de se fournir en boutures dans le bassin de Bay car les terres fortes argileuses donnent des sarments plus vigoureux et plus résistants à la sécheresse que les sols limoneux.

Le canton de SAUVE se consacra donc uniquement à la production des bois et à leur débouturage pour le compte des pépiniéristes des cantons limitrophes. En 1914, une centaine d'hectares étaient convertis en vignes-mères, dont la grande majorité des plants étaient des riparias « gloire ». Les principaux producteurs étaient les villages de LOGRIAN et de CANAULES.

Cette activité secondaire était et reste encore trop intimément liée à la viticulture pour soustraire le vigneron au danger de la spécialisation. L’amplitude des variations des cours est bien plus exagérée que celle du marché des vins, dont elle subit les fluctuations. L'offre est absolument rigide, car on est obligé de tailler les vignes à bois tous les ans si on veut qu'elles continuent à produire. Les années de mévente du vin voient l'arrêt des plantations et une chute verticale du prix des plants américains. Parfois même, les producteurs sont obligés de brûler les sarments qu'ils n'ont pas réussi à écouler.

Cette place prédominante prise par la vigne dans l'agriculture du canton allait avoir de profondes répercussions sur les techniques d'exploitation, sur la structure agraire et sur la physionomie des villages. La transformation de nos campagnes, amorcée avec la sériciculture, reçut une nouvelle impulsion qui acheva de leur donner le visage qu'elles présentent aujourd'hui.

Enquête agricole 1900 (7) Enquête agricole 1929 (8)

Communes Mules et Mules et Chevaux Mhulets Chevaux Mulets CANAULES 50 . 46 67 33 LOGRIAN 35 16 57 2 PUECHREDON : 8 13 15 4 St-JEAN-de-C. 35 12 39 00 St-NAZAIRE-des-G. 12 43 32 12 .. SAVIGNARGUES ; 22 17 37 2 Total EST-CANTON

DURFORT

FRESSAC 12 3 18 5 SAUVE 50 26 - 54 16 Total OUEST-CANTON 126 45 137 37

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