I V LE SALON CERISE
PIJOISEAU.
Il y a six mois, elle médit : « Pijoiseau... » Je m’appelle Pijoiseau... Elme Pijoiseau, avoué retraité ( Barbi zet salue), ancien conseil de la famille Baduche. Elle me dit: « Elrr.e... » nos relations autorisent cette familiarité... Elle me dit donc : « Pijoiseau, depuis quelque temps je regarde mon passé, et il me donne le vertige... mon existenco me fait froid... je veux rompre avec cet amas d’infamies et offrir au monde l’exemple d’un repentir palpable... Non-seulement je vais me retirer au fond d’une Bretagne ignorée, dans un ermitage obscur, où je passerai désormais ma vie à racheter mes fautes, mais encore je veux rendre aux hommes tout ce que, par astuce ou par faiblesse, je leur ai sournoisement dérobé. »
BARBIZET.
Tiens !
pijoiseau .
Ai-je à vous. dire, monsieur, si je l’enconrageai dans celte voie?...
BARBIZET.
Non . . .
Inutile, n’est-ce pas?... Nous dressâmes immédiatement un inventaire de tout ce qu’elle possédait... nous fîmes une liste de tous les donateurs... et, pendant qu’elle gagnait son ermitage, je commençai, par son ordre, la restitution de tout ce qu’elle a reçu... vous êtes marqué pour un meuble de salon cerise, bois noir... J’ai l’honneur, monsieur, de vous le rapporter...
BARBIZET.
Elle est bonne, celle-là... On rend l’argent...
PIJOISEAU.
Monsieur... pas de lazzi sur cet acte, je vous prie... 11 m’a ému profondément... Depuis six mois, six mois que je piocho pour tout restituer à ses nombreux bienfaiteurs, je n’ai pas souffert qu’on touchât b un cheveu de celte Madeleine... Pour moi, c’est le phénomène de la rédemption dans toute son intensité... Vous permettez que je donne des ordres pour qu’on vous monte votre bienfait ?
BARBIZET.
Comment, il est en bas ?
PIJOISEAU.
Je no sors jamais sans ma tapissière... je n’ai pas do temps à perdre... Voilà un semestre que ça dure et je commence à être las... Du reste, je touche au dénoûment, et, sauf un Delacroix et un certain mobilier de campagne dont il m’est impossible de retrouver les propriétaires...
Permettez... c’est que je suis marié... et ce meuble...
PIJOISEAU.
Je sais ce que vous allez me dire... J ai déjà rencontré cette objection... Je me prête b tout... Vous direz de moi b madame ce que vous voudrez, je serai b la réplique.
BARBIZET.
Ma foi, c’est assez drôle... s’il est encore propre... je décommande l’autre.
pijoiseau, allant à la fenêtre et criant.
Montez le numéro 1143, salon cerise.
BARBIZET.
1143... Fichtre ! c’est vrai qu’il a dû piocher.
PIJOISEAU.
Ah! j’oubliais... (Il tire de sa poche un petit réchaud et en allume l’esprit de vin.)
BARBIZET, à part.
Ah çà ! est-ce qu’il va faire son chocolat? (Des commissionnaires entrent avec des meubles. Aux commissionnaires.) Attendez! Pardon, monsieur... je suis à vous... Vous allez porter celui-ci ( montrant son ancien mobilier) dans la chambre au bout du couloir... (Les commissionnaires emportent les anciens meubles et les remplacent par les nouveaux. A Pijoiseau.) Vous disiez, monsieur?
PIJOISEAU.
Vous avez écrit quatro lettres à Tata Baduche... Je vais avoir l’honneur do les brûler devant vous... Veuillez contrôler.
BARBIZET.
Je contrôle I... Quelle drôle de mission.
PIJOISEAU.
Du reste, il ne peut pas y avoir d’erreurs : j’ai tout classé moi-môme par rang d’âge. (Il brûle les lettres.) Votre passé est mort, et celui de Tata Baduche se purifie d’un sacrifice de plus... Maiutonant, voici vos meubles.
BARBIZET.
Eh bien, il n’y a pas à dire... elle est bonne I C’est qu’ils sont encore très-propres!... Ma foi! je décommande... Et Jules qui est chez Doublet.
PIJOISEAU.
Enchanté d’avoir rempli ma mission et de vous avoir restitué vos petits bienfaits. (Saluant.) Monsieur,.. ( Fausse sortie.) Ah! pardon ; du temps où vous étiez un de ses bienfaiteurs, vous n’avez pas souvenir d'un ou de deux collègues qui nous auraient fait don d’un Delacroix et d’un mobilier de campagne ?... Quand je dis un Delacroix... je parle d’après la signature.
Qu’est-ce qu’il représente ?
PIJOISEAU.
Le mobilier...
BARBIZET.
Non, le...
PIJOISEAU.
Une jeune femme moderne avec un petit enfant dans les bras... au bas, des choux avec d’autres petits enfants dedans... au fond, l’église Saint-Sulpice ou Saint-Eustache...
BARBIZET.
C’est un Delacroix, ça?
PIJOISEAU.
Oui, monsieur, c’est signé... en grosses lettres encore... Tout ce que j’ai pu retrouver dans les papiers, ce sont les initiales du donateur, mais pour le reste...
BARBIZET.
Non, je n’ai pas souvenir de cet accoucheur-là.
PIJOISEAU.
Alors, désolé de vous avoir retenu plus longtemps qu’il ne fallait... Monsieur, je le dis avec orgeuil et sans fard : j’ai bien l’honneur de vous saluer. (Il sort.)
IS