‹ Le Salon de 1834Chapitre 1 sur 20 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Depuis que les hommes d'art ont méconnu Fin-fluence qu'ils pouvaient exercer dans le monde ^ depuis qu'ils se sont laissé déshériter de l'importance sociale que leur assignait la haute mission qu'ils ont à remplir^ pour se plier aux volontés capricieuses de ceux à qui ils avaient abandonné une direction qui n'appartient qu'à eux seuls y il leur a fallu céder tous ]es jours d'avantage^ et ils ont perdu progressivement presque toute la considération dont ils jouis-^ saient dans le principe.

Lies premiers symptômes de cette déchéance datent de loin , mais jamais ^ en France ou nulle part

qui resseni: et comoiuiiique toutes les joies et toutes les douleurs^ c'est le centre commun, c'est le lien qui embrasse chacune des parties pour en faire un tout ; sans lui, il n'y a plus que des existences indivi* duelles, la société n'est plus possible. Par lui, elle devient un ensemble d'harmonie , un tout organisé, qui n^it et qui a conscience de son existence.

Du moment où l'art perd quelque chose de son activité et de son influence^ les nations sentent diminuer la plénitude de leur vie sociale. En sorte qu'à force de le repousser et de l'exiler de la vie commune, on en vient à cet esprit d'égoïsme étroit , à cet indi-

comme ODf voudra l'appeler ; pour l'homme, qui n'en peut yoir que les détails y qui ne peut se faire une idée du tout que par le rapprochement et la. comparaison des parties qu'il a dëcouyertes j il existe nécessairement des divisions qu'on a regulansëes autant que possible y afin d'y pouvoir enregistrer à mesure toutes les dcfcouyertes. Mais ces classifications n'ont rien de rëel, et il n'existe pas de ligne de démarcation bien tranchée entre tel et tel art , telle et telle science ^ pas plus qu'il n'en existe entre l'art et la science. Il est impossible y en effet , de déterminer le point où finit l'honmie d'art dans un architecte, et où commence le géomètre, le physicien; où finit le savant dans un livre de science , et où commence le littérateur; où finit le peintre dans une grande composition , et où commence l'anatomiste ^ rhistorien, le philosophe. Ainsi, quand on a séparé l'art de la science, quand on a distingué plusieurs arts , plusieurs sciences , on n'a fait autre chose que de planter des jalons pour reconnaître le terrain qu'on avait parcouru , d'arrêter des divisions fixes pour aider le travail de U mémoire.

yidualisme désolant^ à cet abrutissement stupide^ vers lesquels certaines gens semblent s'être donné la tache de précipiter la civilisation.

Une société où l'art se meurt ^ c'est le paralytique étendu sur son lit : il vit encore quelque temps d'une vie inerte, sans rien voir et sans rien comprendre; il ne souf&e pas ^ mais il n'a pas conscience de son être.

Dans le corps social^ l'art et l'industrie^ comme dans Je corps humain^ la tête et le cœur^ sont les deux centres^ les deux foyers indispensables de la vie , et ils ont l'un sur l'autre une telle réciprocité d'influence^ que l'un ne peut éprouver une altéra-

tion notable^ sans que l'autre n'en ressente à l'ins-

tant même les effets.

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Il y a des peuples chez qui l'art ^ plus avancé^ domine l'industrie; d'autres^ au contraire^ chez qui l'industrie^ trop tôt développée^ a laissé peu d'importance au sentiment des arts ; comme il y a des hommes d'une sensibilité telle qu'elle nuit au déve-loppement de leur puissance physique^ et d'autres chez qui la puissance du système sanguin s'est déve* loppée aux dépens de la sensibilité nerveuse. Mais les organisations les plus complètes sont certaine*

ment cellcid chez qui les deux systèmes sont parfiûtement en équilibre.

Vouloir sacrifier Fart à l'industrie ^ ne me semble pas une prétention moins extravagante que celle d'un médecin qui conseillerait à ses amis d'interrompre en eux toute communication entre le cerveau et le reste du corps , pour détruire le système nerveux qui leur procure un luxe de sensations^ une superfluité de bon sens^ dont ils n'ont pas besoin pour se bien porter.

On est allé jusqu'à dire^ que Fart ne se manifeste jamais chez une nation ^ que lorsqu'elle est arrivée à une certaine richesse, et qu'alors il prend place, comme une chose rare et curieuse , parmi les inutilités qu'alimente le luxe des grandes villes. Mais il suffît de jeter un coup d'oeil sur l'histoire de Fhumanité, pour voir que cela n'est pas vrai.

L'art est aussi vieux que le monde. Il est de tous les temps , de tous les lieux.

Il est dans tout : depuis les ciselures qui décorent le casse-tête d'un sauvage, jusqu'au monument le plus complet de tous les arts réunis ; depuis les ébauches informes d'un Indien qui se fait un manitou , jusqu'au mystique du principe immatériel que Fon sent à

sculpteur qui fait vivre le. marbre^ jusqu^au peintre qui fait penser la toile ; depuis le chant de guerre d'une tribu arabe 3 jusqu'à la Marseillaise du peuple français; depuis Homère jusqu'à Byron.

Le premier architecte s'est fait un abri avec quelques branches d'arbres , et peut-être dans son inexpérience 3 lui a-t-il £allu dépenser plus d'imagination et de logique 3 pour les arranger ensemble de manière à se garantir également bien du chaud et du froid , de la phiie et du soleil , qu'on n'en met aujourd'hui à la fabrication des monumens commandés par la direction des travaux publics.

Mais à mesure que la position de l'homme s'améliorait , son goût se formait par l'expérience et la comparaison des objets , et il lui a fallu une habitation mieux distribuée ^ plus commode 3 plus pittoresque.

Dès les premiers pas de la race humaine^ la grande idée de Dieu domine toutes les autres et préside au mouvement social. Dès lors la religion est à la tête du progrès.

En effet, il y a dans les hautes méditations d'art et de science quelque chose de profondément mélaur colique, qui élève l'ame et la porte à l'adoration

L'un s'abîma sous la conquête , l'autre fut renversé par Une révolution dans les idées.

Pour expliquer le mouvement de réaction vers l'art

antique^ auquel on a donné le nom de renaissance ^

^certaines gens font intervenir je ne sais quels artistes

grecs ^ qui^ chassés de leur pays par la domination turque^ auraient rapporté en Italie ce qu'ils nomment exclusivement le bon goût^ conservé, on ne sait par quel miracle y dans leur pays. Mais à Constantinople on était aussi chrétien qu'en Europe^ seulement l'art y était plus lourd , moins élancé , moins mélancolique.

Uy eut changement^ parce que^ l'humanitése sentant trop à l'étroit dans l'art symbolique du christianisme , on éprouva le besoin de se rapprocher de la. nature. Alors l'étude des ouvrages de l'antiquité^ qu'on découvrait partout en fouillant le sol d'Italie y vint en aide à l'inexpérience des novateurs^ et peu à peu l'art perdit toute trace de son caractère primitif.

Ce. qui prouve le peu d'importance qu'on doit accorder à l'influence de l'intervention grecque^ c'est que le passage ne fut pas bsusque et tranché^ mais conduit lentement par des hommes qui ne savaiqnt pas bien au juste où ils marchaient.

Dans cette époque de transition parurent succe»* siTement le Gmabuê^ Je$ Giotto^ les Orcagna , lék Masacdo^ lesFiesole^ etc.^ peintres sublimes et pleins de foi, dont nous pouvons bien jusqu'à un certain point apprécier- le mérite, mais dont il nous est impossible de comprendre la pensée intime, parce que le langage mystique qu'ils parlaient est perdu pour nous.

Tous ces artistes se succédaient, se relâchant toujours de plus en plus de l'exigence des règles qu'avaient suivies leurs devanciers ^ enfin les derniers venus abordèrent franchement la nature.

En première ligne, dans cette voie nouvelle se trouve l'école de Florence, qui, tout en conservant la simplicité et le haut style de l'époque religieuse, sut y joindre ce caractère de science profonde qui la distingue entre toutes les autres. La science prodigieuse des artistes florentins avait passé en proverbe par toute ntalie.

Michel-Ange et Léonard de Vinci étaient à la fois peintres, sculpteurs, musiciens, architectes, ingénieurs civils et militaires ; Michel-Ange a laissé des poésies dignes de son grand nom. Le Vinci a écrit des volumes de géométrie ,# de médecine et d'ana-

-toiùie comparée. Fra Bartholomeo^ le Bronzin, fra Giocondo , furent des hommes d'une science et d'une érudition profonde.

Après eux. vint Raphaël , qui profita de tout ce qui avait été fait avant lui, pour arrivera la pureté de style^ à l'élégance déforme, à la science de dessin^ qui caractérisent sa peinture.

Tandis qu'à Venise^ le Giorgion inventait la couleur et l'effet; suivi de près par le Titien^ par Paul Véronèse et toute la brillante école vénitienne.

Cependant^ il restait encore quelque chose de l'art mystique en Allemagne^ soit qu'il convînt mieux au caractère des habitans^ soit à cause de l'éloignement des monumens antiques. On le retrouve mélancolique et puissant dans Albert Durer, élégant et mélancolique dans Lucas de Lcyden.

Ensuite vinrent les écoles académiques, qui voulurent contraindre les élèves à pasticher éterneUement leurs maîtres. Puis , quand on eut compris que cela était absurde, surgirent les écoles de juste-miliea, qui , marchant entre tous les. systèmes , ne produisèrent jamais rien d'exagéré^ mais souvent des œur vres d'une nullité et d'uçe platitude exemplaires.

L'école académique produisit ce qu'elle pouvait produire^ quelques illustrations mort-nées^ quelques célébrités de la force de celle du Guiseppîno ^ peintre bravache et rodomont, qui s'en allait bravement proposer un cartel aux Carraches qu'il savait plus lâches que lui^ et reculait devant le Caravage.

Les doctrines des Carraches firent fureur dans leur nouveauté. Ardens à l'opposition^ quelques jeunes gens les suivirent de bonne foi ; mais presque tous les abandonnèrent ensuite ou restèrent dans la médiocrité. Comment^ en effet, quelque chose de fort et de vivant aurait- il pu en sortir? Leurs principes étaient ceux des éclectiques de tous les temps, de ces hommes prétentieux, qui, incapables de trouver rien que de mesquin dans leur pauvres têtes , s'en vont quêtant de tous cotés des idées qu^ils puissent exploiter.

L'éclectisme n'est pas si neuf que certaines gens voudraient le faire croire ; il y à long-temps que des intrigans, sans portée comme sans courage, ont essayé de faire prendre l'impertinence de leurs manières et les tracasseries de leurs doctrines pour le génie et la puissance qui leur manquaient ; c'était là le caractère le. plus saillant de toute cette école ; on ne peut mieux le démontrer qu'en donnant textuellement un

ionnet dans lequel Augustin Carrache a laissé sa recette pour faire un peintre accompli :

C^t iax BÏm hucn f ittn kama t hàia 31 ^(gii0 hï Hottft abbtff alla maiio{ £a niDBM tùV mibrar itiitctatto , € il iegno colorir H iTombarbia ;

j0i Jltf^l'3l»gtol la terrtbtl via , 31 wvc matural bt 9tttaiui , BiCôrresto lo stil f imyc sovrano , C bt im Bâf l|tH la wxa êtmttna :

9cl 9tbalM il becoro e il Csubomnito.

M botto Iprimotifto l'tnimitarrf dm fo bt grosia bi |kmntjpaiio^

Jfla sdifa toRti otiibiî e tonto tttntû | 0i wfùii%Bi sola ra|ire ab imttan Cl|r qui lossioct il imftrD 1licc0liit0.

C'étaient là les principes avoués hautement par cette école ; aussi les quelques peintres qui Ton suivie jusqu'au bout n'ont-ils fait que de la peinture de fabrique , et bien peu se sont élevés à la hauteur de PÂlbane. Celui-ci^ comme tous les imitateurs^ chargea la manière de ses maîtres et l'appauvrit. Le grandiose des Carraches, le haut style de leurs figures, les préserve presque toujours de l'extrême fadeur; mais •. l'Albane, c'est l'éclectisme incarné, le juste-milieu accompli, c'est la nullité.

Sttrpide au milieu de ces spirituels éclectiques , méqpnnu^ baffoué^ moqué ^ joué, s'élevait le Dominiquin, qui bientôt secoua les préjugés de l'école et rompit les mesquines lisières dont on avait emmaillotté ses membres de géant. Il n'avait jamais rien pu apprendre à l'école , il y était pesant et maladroit ; mais une fois livré à lui-même , une fois qu'il put agir dans la spontanéité de ses inspirations y il jeta sur la toile toute la vigueur de son ame : il fut le peintre de la Communion de saint Gérôme,

Pendant ce temps-là le Corrège , profitant de tout ce qui avait été fait avant lui,, développant sous un jour nouveau les idées à peine indiquées dans les ouvrages du Vinci , se faisait une manière à lui , pleine de grâce , de naïveté et de suave harmonie. Il vécut et mourut dans le pays de Parme , presque inconnu hors de la principauté, parce qu'il n'avait pas eu occasion de porter sa délicieuse peinture dans une des villes qui avaient alors le privilège de fixer l'attention de l'Europe. Mais le pas immense qu'il avait fait faire à la peinture ne devait pas être perdu pour l'avenir, et le retentissement de ses ouvrages fut ralenti, mais point étouffé.

Pendant ce temps-là, un autre homme, d'un caractère aussi tranchant et altier, que celui du Corrège

était calme et réfléchi^ une ame ardente et toute de feu^ le Caravage^ en proie à la plus affreuse misère^ étudiait atec persévérance les grands maîtres de récole rénitienne; et puis, quand il eut longtemps comparé leurs plus belles œuvres à la nature , quand il eut médité dans l'isolement sur les difSérentes manières de la rendre, il parut tout-à-coup dans le monde avec une peinture à lui , qu'il avait trouvée, qui ne ressemblait à rien de ce qu'on avait

fait jusque-là, et qui savait tout reproduire avec le caractère particulier de chaque chose.

Ses ouvrages fixèrent puissamnient l'attention de toutes les classes de la société , et de celles-là surtout qui d'ordinaire sont le plus indifférentes au succès d'une œuvre d'art.

En effet il avait trouvé la peinture du peuple , la peinture qui peut être facilement comprise et jugée de tous^ parce (](U'eUe donne à chaque chose toute la puissance d'expression qu'elle peut avoir dans la nature, et ne sacrifie jamais rien de la vérité entière des objets.

Aussi n'eut-il qu'à se placer lui et ses œuvres en présence des artistes à réputation , pour faire une révolution dans les arts. Mais, comme tous les nova-

SI

leurs, il eut à lutter long-temps et avec persévérance. On ne lui épargna ni persécution, ni calomnies, ni outrages, tant qu'à la fin il succomba sous le nombre et Facharnement de ses ennemis.

Mais avant il avait assuré le triomphe de ses idées, en formant des disciples aussi forts que lui, marchant de front dans des routes différentes , et qui développèrent sous toutes ses faces le grand principe d'art qu'il avait trouvé. C'étaient Ribera , Manfrédi^ Valentin et tant d'autres.

Alors , et à la suite de cette école à laquel;le on k donné le nom de naturaliste , pour exprimer l'exactitude religieuse avec laquelle elle reproduisait les effets de la nature, à la suite de cette école, l'Espagne eut ses Murillo , ses Yélasques, ses Palomino, etc., qui poussèrent aux dernières limites de vérité l'étude de la lumière et de la couleur.

En même temps la Flandre et la Hollande pouvaient citer des noms tels que Rembranlt, Gérard

Dove, Rubens, VanDick, Tcssiers les Ostades, etc. ,

qui créèrent pour leur pays un art appartenant au sol.

Quant à notre pauvre France, elle avait ses. artistes royaux, dont les pimpantes mignardises enmar-

bre ou sur toile, peuvent se voir encore dans nos musées^ nos églises et nos jardins publics. Tous ces

gens-là étaient riches et avaient des travaux en profusion; tandis qu'on n'avait pas une toile, pas une muraille pour le Poussin, pas un bloc de marbre poiu- Puget ; tandis qu'on abreuvait Lesueur d'humiliations et de dégoûts , tandis qu'on laissait mourir à Rome le Valentin inconnu, et qu'on ne s'inquiétait seulement pas s'il y avait par le monde , xin peintre français du nom de Claude Lorrain.

Depuis ce temps-là, les artistes de notre pays ne firent qu'exagérer la peinture facile et sans étude, mais pleine de charme et d'harmonie, que Jacques Blanchard avait rapportée de Venise, jusqu'au jour où David vint imprimer une autre direction.

De sa réforme mal comprise naquit un système bâtard et sans valeur, incroyable déprevation du goût qui finit cependant par l'entrain er lui-même, et qu'on voudrait encore réorganiser par l'oppression, après la lutte énergique de Gericault, et les dix années de combats à outrance par lesquelles nous venons de passer. Mais l'absurdité des doctrines académiques, la pauvreté et l'impuissance de celles qu'on voudrait mettre à la place, viendront échouer contre le bon sens delà génération naissante.

Dans ces derniers temps se sont élevées deux écoles rivales ^ dont Tune s'est posée exclusivement co^ loriste, tandis que l'autre a déclaré ne se soucier d'autre chose que du dessin , et toutes doux ont produit leurs œuvres incomplètes de propos délibéré.

Cette obstination à séparer la couleur du dessin, a bien l'air d'un prétexte dont aucuns se seraient servi pour cacher leur impuissance à produire des œuvres achevées. Dans la nature, la couleur n'est jamais séparée du dessin, et il faut en être venu à une subtilité digne de la controverse théologique, pour l'en séparer de propos délibéré.

Si dans sa peinture Raphaël a négligé l'effet et la couleur, c'est qu'il ignorait complètement le parti qu'on pouvait en tirer, car du moment où il eut vu les ouvrages du Titien , il changa sa manière, et la mort le surprit cherchant à réaliser dans ses tableaux ce que lui avait appris la méditation des peintures de l'école vénitienne. Chacun sait combien Léonard de Vinci et fra Bartholomeo ont cherché à mettre de la couleur et de l'harmonie dans leurs ouvrages, ^ns guide cependant, et sans savoir positivement où ils pourraient arriver.

Ainsi donc, il n'est pas plus permis, après le Titien

et Paul Véronèse, de négliger^ sous prétexte qu'on cherche le dessin^ qu'il n'est permis^ après Raphaël et leBronzin^ de ne pas dessiner^ sous prétexte qu'on fait de la couleur.

Mais qu'auraient-ils donc pu faire ces hommes e)Lclutiifs j s'ils étaient venus dans les temps où l'on n'avait encore ti*ouvé ni dessin ni couleur? Ils n'auraient été ni dessinateurs ni coloristes. Pauvres gens qui ne savent rien voir ni rien comprendre^ ils ont là Michel-Ange et Raphaël^ Olbein, fra Bartholomeo et le Bronzin^ tous complets et tous différens^ et ils ne peuvent parvenir à dessiner d'une façon supportable; ils ont le Géorgion, Titien, Paul Veronèse, le Caravage, Ribera, Rembranlt, Rubens, Vélasques, qui ont écrit, chacun à leur liianière , la science de la lumière et de la couleur, et nos grands artistes ne peuvent seulement pas déchiffrer les ouvrages de ces maîtres.

Croit-on qu'un géologue serait bien venu à dire qu'il ignoré Cuvier, et qu'il le méprise, parce qu'il a étudié le système de BufFon ? Obit-on qu'un médecin serait admis au professorat , s'il déclarait ignorer Bichat et nier ses découvertes ? .

Il faut être de son époque, et prendre l'art et la science au point ou ils sont parvenus.

Or^ notre époque est une époque de résumé^ les hommes de notre temjps sont destinés à reprendre tout ce qui a été iait jusqu'à ce jour^ à le résumer et à le mettre en pratique^ non dans un but d'éclectisme^ mais par voie de synthèse; c^ést-dire, qu'aujourd'hui tous les systèmes de peinture doivent être réunis en un seul ^ qui les appliquera tous et chacun suivant la convenance dû sujet ; voilà la mission du présent, résumer le passé au profit de l'avenir.

L'avenir , il y a des gens qui persifflent à ce mot d'avenir qui les fait sourire de pitié : nous sommes si bien dans le présent , n'est-ce pas ? nous avons tant à nous louer du scepticisme de nos contemporains ! Il est si consolant d'être persuadé qu'on touche une main de Judas, presque à chaque main qui vient serrer la vôtre ; de se voir seul au monde, seul au milieu de la foule , sans personne sur qui s'appuyer , si l'on chancelle.

Et vous croyez que les choses peuvent durer ainsi, vous croyez qu'une génération peut s'user par la tention d'esprit continuelle d'une existence solitaire et inquiète, jusqu'à ce qu'il ne lui reste plus souffle de vie au corps , sans que la génération qui suivra s'en ressente ? Noii cela ne se peut pas^ non les choses ne peuvent pas long-temps encore aller ainsi, car si

l'on ne rencontrait pas çà et là quelques, hommes fermes qui ont foi en eux-mêmes et confiance dans l'avenir^ il faudrait se désespérer.

Ce n'étaitpeut-être pas ici le lieu de dire ces choses, mais puisqu'elles me sont venues ^ elles resteront.

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