‹ Le Salon de 1834Chapitre 4 sur 20 · MM. INGRES, DELAROCHE ET BLONDEJL · texte numérisé non relu

MM. INGRES, DELAROCHE ET BLONDEJL

De nos jours ^ quand un homme veut obtenir une grande réputation dans lès arts ^ il songe avant tout à se faire un entourage de proneurs qui le glorifient dans les salons^ et en même temps il avise aux moyens de se procurer des claqueurs dans les journaux lés plus répandus, car c'est ici l'affaire importante, et Ton

passe à travailler son succès^ le temps que les grands artistes du temps passé mettaient à produire les œuvres puissantes qu'ils nous ont laissées.

Le mérite réel d'un ouvrage n'est plus pour scin auteur qu'une considération tou^à-fait secondaire ; aussi y quand sa peinture est devenue propre et polie comme celte de M. Blondel ^ lisse et luisante comme celle de M. Delaroche^ il ne s'inquiète plus que des moyens de la faire mousser^ comme ils disent.

Au lieu d'attaquer leur sujet par la science et le cai'actère, ils n'y cherchent que du fini ^ en sorte qu'ils ne savent jamais quand leur peinture est assez faite y et qu'ils n'ont pas de raison pour s'arrêter d'y travailler , qu'elle ne soit arrivé au poli de l'agate , à la dureté de l'acier.

C'est pour cela surtout que les hommes qui tiennent le haut bout dans les arts , s'opposent et s'opposeront^ par tous les moyens possibles^ à l'adoption définitive du Salon annuel ; car les jeunes gens sont en mesure de produire vite y parce qu'à l'exemple àes vieux maîtres y ils cherchent dans leurs œuvres des résultats positifs^ tandis que les autres^ enchaînés par leur impuissante lenteur y sont encore forcés de per-

tire une partie de leur temps en intrigues qui puissent assurer le succès de leurs ouvrages^ et les maintenir quelques années de plus dans une position qu'ils rendent écrasante.

Malheureusement il arrive quelquefois que leurs claqueurs s'y prennent mal^ ils applaudissent aux endroits faibles ^ et battent des mains aux plus mauvais. Cette année ils ont mieux fait encore^ ils ont applaudi à tout rompre dès avant le lever du rideau.

A travers tout cela y il est une chose déplorable et profondément affligeante^ c'est de voir que les journaux qui semblaient s'être dévoués aux progrès sont justement ceux qui se sont le plus signalés dans ces intrigues \ ils avaient leurs articles faits d'avance^ leurs noms qu'ils s'étaient engagés à exalter aux dépens de qui il appartiendrait.

U leur en aurait donc bien coûté de demeurer impartiaux entre le passé et l'avenir j qu'il leur a fallu à toute force venir en aide à ceux qui veulent traîner le siècle à reculons. Ils ont donc bien peur de voir les arts prendre en France le rang qui leiu* appartient^ qu'ils repoussent de tout leur pouvoir les hommes laborieux dont les études sérieuses et refléchies voudraient le tirer de l'état d'abaissement où il se trouve

réduit. Pour aider plus sûrement les exploiteurs d'hommes à écraser les artistes qui ont de Favenir ^ ils ont demandé la suppression du Salon annuel^ sous prétexte de protéger les jeunes gens contre leur propre fécondité. Ils ont proclamé la nécessité d'un jury d'admission plus sévère y en présence de l'exclusion scandaleuse des sculptures de M. Préault^ des peintures de MM. de Lacroix , Rousseau ^ etc.

Mais le public n'est plus guère dupe de ce charlatanisme suranné , il sait à quoi s'en tenir sur la candeur prétendue de certains hommes. A la critique le

soin de l'éclairer sur le mérite réel de leurs œuvres. C'est là ce que nous allons faire, et nous leur rendrons aussi scrupuleusement justice que s'ils n'étaient pas les ennemis déclarés du progrès.

Aucune influence peut-être n'a été plus funeste aux arts que celle de M. Ingres dans ces dernières années. Car, tandis qu'il étouffait dans son atelier le génie des jeunes gens qui avaient eu la naïveté de croire à sa bonne foi , ses liaisons intimes avec les hommes de certain journal ne permettent pas de supposer qu'il soit demeuré étranger à la rédaction d'articles qui concluaient à rien moins qu'au bannissement des arts de la société actuelle.

M. Ingres ne veut pas de peintres après lui, ,et il s'entend merveilleusement à perdre ceux qui se laissent diriger par lui^car^ malgré toute la bonne volonté de ses nombreux élèves^ depuis dii^ ans^ il n'est pas sorti de squ atelier un homme d'un mérite réel , et plusieurs qui avaiçnt quelque talent avant d'y entrer,

l'ont perdu sous sa déplorable influence.

On a peine à concevoir après cela l'enthousiasme de ces pauvres jeunes gens^ qui, dans leur dévoûment à cet homme, vont étaler au public leur admiration in* considérée pour une peinture qu'ils ne comprennent pas j et qu'il est donné à bien peu de monde de comprendre.

En effet, il faut d'abord oublier, devant le tableau de M. Ingres , tout ce qu'on se rappelle de la nature , on n'y retrouve ni vérité de couleur, ni exactitude de dessin , ni lumière , ni profondeur : la perspective aérienne est sacrifiée comme la perspective linéaire ; le mouvement des figures , le dessin des têtes , ne sont presque jamais supportables. La composition est tout-à-fait manquée , ou plutôt il n'y a pas trace de composition. Ce ne sont que figures entassées l'une contre l'autre ; toutes sur- le même plan , qui semblent coulées en bronze , tant elles sont raides , immobiles et incapables de mouvement. En un mot,

de quelque côté qu'on la prenne^ sous quelque point de vue qu'on l'envisage , l'aspect de cette peinture est repoussant. Âussi^ quelques artistes exceptés^ personne ne s'arrête plus à la regarder , et s'il arrive à quelque curieux d'y Jeter les yeux par hasard^ vous l'entendez se récrier sur la laideur des personnages. En effets on croirait que M. Ingres ^ depuis qu'il est membre de l'Institut ^ s'est voué par esprit de contradiction au culte du laid idéal.

Et pourtant ^ il y a dans ce tableau tm immense talent^ une profondeur de science et une hauteur de style, qui, malheurement pour le peintre, ne peuvent être apréciées que par les artistes, et encore par quelques artistes seulement. Certainement c'est une peinture incomplète ; mais il y a çà et là , sur cette toile , des morceaux d'étude que lui seul était capable de faire. Aussi plusieurs figures gagneraient à être coupées et encadrées séparément.

Le proconsul d'abord , qu'on devrait apercevoir du premier coup d'œil , puisque c'est sa volonté qui pousse le drame au dénoûment , et qu'on a peine à démêler à travers le pêle-mêle de têtes , de jambes , de bras, qui veulent tous se £sdre voir et qui profitent de la moindre place pour s'étaler en public.

Ensuite la mère^ qui est très bien pensée et bien ren<- <iue^ montrant le ciel d'une main^ et de Tautre fer^ mant le poing; elle dit bien par ce double mouvement: a Courage jusqu'au bout^ voilà le but ! » Mais cette fi^ ^ure devient monstrueuse par la place que le peintre lui a donnée dans son tableau. Il l'a montée sur une muraille si éloignée^ que les détails même des pierres se perdent dans le vague de la distance y et pourtant il l'a faite aussi grande que les personnages de premier plan y beaucoup plus vigoureuse d'effet ^ et par -conséquent beaucoup plus près de l'œil du spectateur.

H y a aussi quelques têtes bien comprises^ qui, ^parées^ feraient plaisir à voir, et qui, dans le tableau^ sont absorbées par la laideur commune. On doit en excepter un. bel enfant nu, appuyé contre sa «nère. Sur une toile à part, ce serait une bellç copie d'après RaphaêL

Comme couleur, la peinture de M. Ingres est plus cherchée et moins monotone qu'à l'ordinaire; il a varié ses chairs depuis le gris-sale de la terre à modeler , jusqu'au brun-foncé de l'acajou. Ses draperies sont de toutes les couleurs , mais toujours ternes et ;sans harmonie.

jKous avons déjà dit que la figure du saint n'est

pas comprise: son mouvement a quelque chose defrénélique, la tête est commune, peu modelée; elle manque de dignité. La draperie^ quoique très étudiée, n'a pas de caractère, parce qu'elle est coupée par une foule de plis de même valeur, qui l'appauvrissent. Il aurait fallu là une de ces figures largement drapées comme en savaient faire les fra Bartolomeo , les Raphaël, les André del Sarte.

Les licteurs sont tellement exagérés, qu'à peine conservent-ils la forme humaine. Cela dépasse toutes les bornes du possible. On dirait de ces figures extravagantes , capricieusement bosselées à coups de marteau , qu'on aperçoit en montre devant les boutiques des ferblantiers. Il sont si contournés, si crispés, si contractés, qu'on ne saurait deviner quelle si violente passion peut les tourmenter de la sorte^ d'autant plus qu'ils restent là plantés sur leurs deux jambes, immobiles comme des statues. Cette immobilité complète se trouve dans tous les autres personnages, et eela est très sage de lent part^ car ils sont tellement entassés, qu'ils Tie pourraient se bouger sans froisser considérablement leurs voisins.

En ceci comme en tout le reste, ÎVI. Ingres feiit voir qu'il n'a jamais pleinement compris les maîtres qu'il prétend continuer; il s'acharne aux détails, tandis

que les Florentins cherchaient avant tout les grandes masses. II veut, à toute force, détailler les parties pleines , et il néglige les attaches à tel point , qu'on croirait que la science du dessin anatomique lui manque complètement. Il îait de la patience et de la minutie, au lieu de faire de la largeur et de la puissance.

Mais ce qu'il y a de pis dans M. Ingres, c'est son esprit exclusif et son obstination à nier le progrès, qui ont perdu tous les jeunes gens qui ont mis les pieds dans son atelier. S'il avait étudié avec une certaine largeur de pensée les maîtres qu'il a pris pour modèles, il aurait vu que chacun d'eux était en progrès sur tout ce qui l'avait précédé, et qu'à mesure qu'il avançait en âge, il était en progrès sur lui-même. Le génie d'un homme , si puissant qu'on le suppose , ne peut rien faire avec rien; mais il sait voir et comprendre, il sait pressentir les idées d'avenir, il s'en empare, il l^s fait siennes et les réalise.

Quand Raphaël étudiait chez le Perrugin , il avait devant lui un jeune homme plus vieux que lui de quelques années, qui avait dépassé le maître et qui savait faire de la peinture plus complète que ses devanciers. Ce jeune homme, c'était Andréa di A$sisi , génie si extraordinaire, que rien ne pouvait suf6re à sa dévorante activité. A travailler, il se desséchait le

qu'on retrouve toujours dans Raphaël ; surtout il ne sait pas comme lui plier un corps humain dans toutes les poses ^ et Farticuler juste dans toutes ses parties.

Malgré tout cela^ il s'élève encore à ude hauteur où pas un de ses confrères de l'Institut ne l'a suivi ; et il fallait toute l'ignorance des chercheurs d'esprit qui lui ont comparé M, Delaroche, pour trouver entre ces deux homtnesle moindre point de contact. M. Ingres^ au moins, est un homme grave qui a pris la peinture au sérieux^ qui a cherché dans l'art ce qu'il pouvait y avoir d'élevé et de puissant. Tandis que dans M. Delaroche tout est gentil , joli , mesquin ; tout est abordé p^r les petits moyens ; il voit un homme par les plis de se^ manchettes et les cordons de ses souliers ; Pein* tre de concessions et de juste^milieu^ il n'a jamais osé ni le dessin, ni l'effet, ni la couleur.

JLors de son début dans les arts , trouvant que le public était las de la peinture académique ^ et qu'il n'acceptait pas encore la peinture , quelquefois désordonnée , des novateurs , il sut , en homme habile , se faire une position de juste-milieu ; il prit aux uns leur costume dumoyen-^âge^ aux autres , leur fadeur et leur incertitude de dessin : et il a essayé de marcher ainsi ^ classique au fond , romantique à la surface ; mais rien de neuf, rien d'osé, rien de pris sur la

nature. On faisait de l'art froid et sans valeur^ d'après les statues antiques ; il a fait de l'art froid et sans valeur^ d'après les peintures du moyen-âge 3 il a mis des chausses et des juste-au-corps à ses personnages^ mais seulement quand le public a été fatigué des jambes nues et des tuniques. Il a substitué le couperet du bourreau au couteau du sacrificateur -, Jane Gray à Ipbigénie^ à Polixène ; les rois d'Angleterre à la race des Atrides, l'Angleterre du moyen-âge à la Grèce antique : et par-dessus tout cela , il a jeté une sentimentalité de tête qui ne va pas au cœur^ qui étonne l'esprit^ mais qui ne dit rien à l'ame^ parce qu'elle n'a rien de vrai^ rien de profondément senti.

Son tableau de cette année/ dont la camaraderie faisait tant de bruit dans les salons^ et qu'elle défend encore dans les journaux^ ne sort pas de ces fades banalités , et pourtant il y avait une belle peinture à faire avec un sujet aussi dramatique. C'est Jane Gray, héritière du trône d'Angleterre, qui, à l'âge de dixsept ans> paie de sa vie un règne de neuf jours. Après six mois d'emprisonnement , sa cousine Marie voulut se débarrasser d'elle et des siens. Son mari eut la tête tranchée en place publique ; Jane le vit passer, et lui cria de sa fenêtre des paroles de fermeté et d'encouragement. Elle fut exécutée peu après, dans une salle basse de la Tour de Londres.

Jfaubk Borne, arrioctau iUu ïfn fufflkt, « t08tiM0 vrrs >ntx stnitKf noblts smiaiitce , et se latBM ^iscfftir for irrllc». Sur <cU, le boitrremi se mettant i genoux, Uk requit humblement lu^ voulotr f arbomier , et qu'elle fit )e bon eoeur. in à^tu oe esustrcet , U ^eune frni' tast s'étont îctce à gensux , et vpmt la (aa cowKrte, s*rma f iteusemem : ^ue (eran'ci maintenant ? ck est le bloqueou? sur ee air druge , qut ne l'onait {pos quittée, lu^ mit la main Ubbub. Seigneur, iit-elle, |e rerommanie mon esprit entre tes moins. Comme elle froCrratt tes fiaroles, le bourreau, ajpad frts m ^O" ci|e, luj^eoufalatMte.

Marttiol. des protestans, pabHé en 4 588.

Comme nous l'avons dit y la composition de c^ ta-^ bleau est assez heureusement ajustée. Les gens qui prétendent que M. Delaroche^ non content de prendre ses sujets dans l'histoire d'Angleterre, emprunte, par la même occasion , ses Compositions aux ouvrages des peintres d'outre-mer , pourront soutenir à leur aise , que sa Jane Gray et son sir Bruge ne sont autres que la- Jcuie Gray et le sir Bruge de Northeode, avec lesquels on ne peut nier qu'ils n'aient un certain air de parenté ; ils pourront dire que la femme au dé* sespoir, qui se jette contre la colonne, doit être de la famille de la figure qui se jette contre la muraille, dans la Mort de Socrate de David, qui ne l'avait pas inventée; mais, sans nous arrêter à ces accusations de plagiat, nous accepterons le tableau de M. Delaroche tel qu'il l'a composé ; pour ne lui demander compte

qiie de la science de sa peinture^ et de la vérilé de ses personnages , nous le prendrons au point de vue de la nature.

La pose de Jane Gray est heureuse, mais le peintre a tellement poli et ratissé cette figure dans toutes ses parties^ qu'on hésite à trouver son expression. Les bras sont ronds et mous y d'un dessin timide et sans caractère ^ qui manque de science et n'est articulé nulle part; les mains ne sont pas attachées aux bras , elles sont plantées raides comme au bout d'un bâton i d'ailleurs y elles sont ridiculement petites et dessinées- d'une façon qui n'est pas supportable. La robe de soie ^ quoique mesquinenient faite , est assez réussie; mais la tête est complètement manquée^ depuis le chiffon mal plié qui couvre les yeux^ jusqu'à l'expression , qui sent le théâtre et semble celle d'une actrice qui craint de perdre quelque chose de sa grâce en s'abandonnant trop à l'impression du moment.

Il y a dans l'expression d'une tête humaine qui demeure calme devant la certitude de la mort ^ quelque chose de sublime et de pantelant que M. Delaroche n'a pas compris.

Sa Jane est molle, fade et irrésolue; on ne recon-

naît pas eu elle la femme forte qui^ de sa fenêtre, criait des paroles d'encouragement à son mari marchant au supplice ; son expression est plus incertaine que résignée, plus tâtonnante que profondément émue. Toute sa pose manque de cette agitation nerveuse, de cette fièvre de la mort qui s'empare du condamné dès qu'il a passé le seuil de son cachot. Il y a quelque chose de convulsif, . que le peintre n'a pas compris, dans cette émotion domptée qui l'agite depuis la plante des pieds jusqu'à la racine des cheveux.

J'ai vu, à Besançon, marcher à la mort un capitaine de cuirassiers, un homme de cœur certainement, qui, pour se venger d'un passe-droit, s'en alla de sang-froid brûler la cervelle à son colonel. 11 allait au pas du tambour, d'un pied ferme et la tête haute. Son œil était calme , assuré , mais point arrogant. Il allait en homme qui avait passé cinq jours à préparer sa vengeance , et qui avait tué avec la ferme résolution de subir toutes les conséquences du meurtre. Cependant il y avait sur sa tète et dans toute son allure, le sublime désordre de la mort, la lutte de l'homme physique, ardent à vivre , contre l'homme moral qui a pris son parti. Et quand il serra la main ^de l'officier qui commandait le peloton chargé de l'exécution , oh ! la mort était sur sa face, la mort

était dans son geste et dans son regard ; pourtant il marcha encore quelques pas avec assurance , et commanda le feu d'une voix ferme.

Dans Jane, il n'y a rien de cette émotion profonde , tout est superficiel^ c'est delà sensiblerie spirituelle, et rien de plus. Son geste n'est pas senti; il cherche peut-être , mais à coup sûr ce n'est pas le billot qu'il cherche, car, si résignée et si maîtresse d'elle-même qu'on la suppose, un rôle comme celui-là pèse à soutenir. Il y a une hâte d'en finir, une soif de la mort , que lesparoles du Martyrologe rendent avec bonheur: La jeune princesse, i étant jetée a genoux^ s'écria piteusement : Que feray-ci maintenante où est lebloqueau?

Et M. Delaroche n'a pas compris un personnage aussi parfaitement indiqué ; il n'a rendu ni l'impatience convulsive des bras , ni l'expression sublime de la tête , qu'il n'a pas même dessinée d'une façon im peu savante ; ce qui ne l'empêche pas d'être un homme fort spirituel , comme il l'a bien montré dans son bourreau. 11 a su faire un bourreau coquet, rasé, brossé , musqué, un bourreau de bonne compagnie^ qui sait vîvre^ et qui ne serait pas déplacé dans un salon ; un homme de bon ton en un mot , si toutefois un homme de bon ton doit avoir les jambes faites comme des balustres, les pieds lourds et plats, et mal

articulés avec les jambes. Malgré cela, c'est bien habile à M. Delaroche d'avoir inventé un bourreau qui ne fait pas peur du tout aux femmes à vapeurs , qui a les mains si blanches , la peau si délicate et les manières si avenantes, qu'il doit vous tuer un homme sans lui faire le moindre mal.

J'entendais quelqu'un l'autre jour, qui, pour justitifier cette espèce de coupe-tête philantrope, prétendait que le peintre avait été autorisé à le faire ainsi par les paroles mêmes de la Chronique : Sur cela , le bourreau se mettant a genoux y luy requit humblement luj vouloir pardonner. Mais il suffit d'observer que dans le moyen-àge le bourreau demandait pardon à sa victime , toutes les fois que c'était une personne de haut rang; les gentilshommes tenaient à cette formalité ridicule, qui ne pouvait pas être omise visà-vis une princesse du sang royal.

La meilleure figure du tableau , celle qui a le plus dç style et de caractère , est sans contredit celle de sir Bruge, bien que ses cheveux soient plats, sales et graisseux, ce qui est impardonnable dans un gentilhomme , vêtu d'une robe de velours si bien brossée , surtout à coté d'un bourreau peigné et pommadé comme celui-là.

Toutes les figures du tableau sont d'uAe mollesse de dessin et d'une indécision de formes^ qui laissent voir une ignorance que le peintre ne parvient pas à cacher entièrement sous Textrêmefînideses ouvrages. La tête de sir Bnige n'est pas dans les lignes^ les mains sont rondes^ rosées et pâteuses^ on ne sent ni les plis de la peau , ni les saillies des os qui caractérisent une main de vieillard. Tout est £aux et théâtral^ et les objets n'ont nulle part la consistance des choses réelles. Le billot^ trop petit de moitié^ est poli comme de l'acajou^ et. la hache ^ qui devrait faire mal à voir, luisante, dure et tranchante, est terne comme du plomb , fade et molle comme les chairs , comme les étofCes. Cela vient de ce que M. Delaroche ne sait pas le métier de la peinturej il ne sait pas, comme Ribera, Rembrandt et toute l'école du Caravage, aborder chaque chose avec un travail qui lui soit propre et qui fasse bien comprendre sa nature et son caractère particulier.

La lumière et les ombres ne sont pas suffisamment indiquées, car, pomme nous l'avons déjà dit, dans un intérieur, la lumière doit être plus vive dans les parties éclairées , plus vague dans celles qui ne le sont pas ; les murs sont d'un gris-bleu froid que la pierre ne donne jamais, et comme valeur, le fond est à plus d'une demi-lieue des personnages.

Après cela , nous ne prétendons pas ôter à M. Delàroche le mérite d'un travail assidu et persévérant. Tout ce qu'on peut faire avec de la patience , il l'a fait; mais malheureusement la patience ne suffît pas pour remplacer le savoir et la puissance. Voilà pourquoi ses deux petits tableaux sont^ comparativement^ supérieurs à sa grande peinture. La Sainte Amélie surtout est un délicieux petit tableau comme n'en ont jamais fait les peintres de Tempire; il est terminé avec la plus grande recherche dans toutes ses parties. Le Galilée du même artiste^ petite peinture de six pouces au plus, est un vrai chef-d'œuvre. On pourrait dire que ce n'est pas plus Galilée que tout autre chose , mais on doit être plus indulgent pour une petite toile que pour un grand tableau ; on admet de la peinture adroite dans une petite dimension, il faut de la peinture forte et savante sur une grande échelle

En tout ceci, le plu& grand tort de M. Delaroche, c'est de vouloir à toute force être un grand peintre , tandis qu'il n'est qu'un peintre habile.

Le succès de ses Ewfans surpris par l'orage, aurait dû lui montrer la route qu'il avait à suivre. Il y a bien quelque chose à redire à cette petite composi-

-^ T9 ce

tien y mais c'est sans contredît la meilleure peinture qui soit sortie de son atelier ; d'ailleurs , sur Une petite toile, on pardonne bien des choses, et avec des études, M. Delaroche aurait pu devenir un joli faiseur d'aquarelles. Pourquoi (aut-il qu'il ait méconnu son génie, et qu'avec de grandes dispositions à faire de la peinture bourgeoise, il soit allé s'attaquer à une peinture ' pour laquelle il faut une profondeur de science et une portée d'intelligence qu'il n^a malheureusement pas.

Ainsi dans la fausse position qu'il s'était faite, il n'a pu produire que des ouvrages fades, décolorés et sans caractère, résultats infaillibles des concessions timides qu'il voulut faire à tous les systèmes. Et de la sorte ^ il est toujours resté au-dessous des artistes dont il s'est inspiré, car il ne s'est pas même élevé à la hauteur de Smirke, dans son Éli^ sabeih d'Angleterre.

Aussi n'a-t-il jamais été le peintre des artistes ; car , malgré tout le mal qu'il se donne depuis douze ans pour faire école , il n'a jamais pu avoir plus de cinq ou six élèves dans son atelier , encore ce ne sont que des amateurs qui tiennent plus à la peinture propre qu'à la peinture savante.

En revanche, il fait les d^ces des jolis hommes et des petites maîtresses, qui vont se pâmer devant les douleurs à la rose des comédies mélodramatiques de M. Scribe. Jane Gray est aussi fausse qu'Yelva^ et la peinture n'est pas plus forte que la pièce de théâtre ; ^ulement elle est plus péniblement travaillée. On ne trouve dans les ouvrages de M. Delaroche, ni puissance d'art, ni élévation de pensée, tii ordonnance dans la composition, ni entente du clair-obscur. Seulement une peinture lissée, au lieu d'être rendue -, passée et a£Eadie dans ^ses formes, au lieu d'être correctement dessinée. Aussi ne peut-il être ^oûté que par les gens qui , dans une œuvre d'art , ne sont juges que du poli des surfaces.

On assure que M. Delaroche a été chargé de la décoration intérieure de la Madeleine. Pauvre édifice! après avoir été tour-à-tour, église d'abord, puis temple de la Patrie, puis temple de la Gloire, pois église encore , après avoir été marquée au front du bas-relief de M. Lemaire, il ne lui manquait plus que de voir ses murailles livrées à discrétion à M. Delaroche. Mais il y a dans toutes choses certaines limites qu'on ne peut pas dépasser. C'était déjà un tour de force assez chanceux que . de faire des vignettes anglaises grandes comme nature ; mais une miniature de quarante à cinquante pieds de proportion , cela

serait par trop bouffon ^ et M, Delaroche est trop homme d'esprit pour s'exposer à un semblable ridicule ; aussi sommes-nous persuadés qu'il renoncera à des travaux qu'il n'est pas capable d'exécuter.

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