‹ Le Salon de 1844: précédé d'une lettre à Théodore RousseauChapitre 1 sur 9 · SOMMAIRE · texte numérisé non relu

SOMMAIRE

Lettbb a TBBODomB RovMBAu. ^ Les Pyrénées. — M. Lamennais en Italie. — Caractère de fa peinture.

— Le soleil couchant. — La mer. - L*art, Tindustrie et la politiauc. — Abel le poète.— L'amour de la nature et le devoir social. — Paysages par-dessus les maisons. — Le soleil et la lune. — Les bois de Heudon. — Eugène Delacroix et George Sand. — Intérieur d'atelier.

S I*'. — Désordre de rexposition.— Principe et moyen de la peinture. — L'invention et la pratique. *- La musique et la couleur. — Caractère de Técole française. — Le romantisme. — Les grandes toiles. — MM. Couder,Biard, Gudin, Isabey, Dauzats, Philippoteauz, Roubaud, Gigoux. — L'Andromède, du Pugel.

g Il.—Souyenirs et Regrets.— Prud'hon et Sigalon. — Louis David, Géricault, Eugène Delacroix.— MM. Gorot, Leleux, Diaz et Couture.

S III. —M. Marilhat et TOrient.-MM. MuUer et Giaize. — Une répense de Michel-Ange. — Impoi^ tance de la conii^orition. ~ Le buisson de Ruysaael. Le Poussin, Géricault, Léopold Robert.— M. Paul Delaroche. — MM. Lemud, Etex, Armand Leleux, etc.

— M. Papety. —M. Court.— Décadences et Révolutions.

8 IV.— Le portrait.- Titien et Holbein.— Yélasquez et Van-Dyck . — L'homme au gant. — Deux portraits, par Raphaël .—Uubens et Jordaens.— MM. Lehmann, Pérignon, Gai lait, Jeanron, Henry Scheffer, Horace Veruel, Winterhalter, Alfred Dedreux, Louis Boulanger, Antonin Moyne, etc. — Margaïtta Blatter.— Pastels, miniatures et dessins.

8 Y. — Femme et entant.— Viei^e et Jésus. — La CSiarité, d'André del Sute.^-Ctnctère de la statuaire antique. —Le Faune à Tenfant.— La louTe romaine.

— Ténus etTAmour. — Castor et PoUux. — L*art ^nrptien. — Isis et Homs. — L'art chrétien. — La Samte Famille. —L'ange Gabriel et Saint Joseph.— M. Ziegler. — Defl'AUégorie. — Le Zéphyr* de Fmd'hon. — M. Ary Scheffer.— MM. GaUait , Cabarpentier, Jourdy, Deeaisne, Saint-Ene, Ghampmartin, Ghasseriau, Saîntp-Jean, etc.

S yi.-*Le diable et le paysagiste.— Hoflftnann et Schubert. — Un paysage de Rousseau. — La nouvelle Lélia. — Histoire d'un peintre et d'un buisson. — L'imitation et l'idéal.— HM. Coignet, Fiers, Troyon, etc. — Le ciel et la terre. — Suppression du soleil.

— MM. Flandrin, Desgoffe, AÛgny, Guignet, Jadin, etc. — M. Français.— Une Emgme.

$ VIL — La sculpture. » La nature et la tradition.— L'art antique. —L'amour chez les Grecs. — Jupiter, Léda, Ganymède.— Winkelmann et la pbrénologie.

— La Vénus grecque. — Le César romain. — Le Christ. — Histoire de la tête humaine. — La Renaissance et Jean Goujon. — Le Fuget. — Les Coustou. — M. David et M. Barye. — MM. Bonassieux, Maindron, Gechter, Meunier, Jouffroy, Jaley, Bosio.

— Calembour de rlnstitut. — Le géant Encelade.

— L'architecture et le palais des Beaux-Arts.

Qi ^ioiott Hmêstnu.

Tandis que nous apercevons à peine quelque petit carré de ciel durement découpé comme à T emporte-pièce par nos fenêtres anguleuses, tu contemples en plein air les grands horizons du Midi.

Ou êtes-vous maiiftenant, toi et Dupré?

dans les Landes, ou dans les Pyrénées?

et que faites-vous, toi et lui? Bien sûr, tu regardes, comme toujours, avec tes grands yeux fixes et voraces qui n'en ont jamais assez et qui s'ouvrent comme des arcs de triomphe. Tout y passe, la grande armée des chênes de Fontaine-

UeaasauQsselniss», les moQlaigDes et les liHTKils. A cette heure, lesPvraiées défilent sans doute sousla Toûte de tes sourdlsy pour s'arr^w de Tautre côté, en dedans, au miK^i de ton imaginalion. Tu sauras Inen, qudque jour, nous les retrouver dans ta proviàon de souyenirs et tu les Terras toinadème plus dair^nent de loin que de près. M. Lamennais me disait à Sainte-Pélagie : — c C'est singulier... je n'ai jamais bien YU l'Italie que depuis que je suis en prison. Quand je suis allé à Rome diercher un pape éclipsé, j'étais replié dans ma pensée; mais Toici que s'éveillent aujourd'hui les images qui se sont glissées furtivement dans ma tête en traversant les yeux. »

Toi, cher poète, tu as passé ta vie à

regarder le grand air^ la pluie et le beau temps , et mille choses insaisissables pour l'œil vulgaire. La nature a pour toi des beautés mystiques qui nous échappent et des faveurs secrètes que tu exploites avec amour. Devant la nature, quand on la sent et quand on Taime , on est bien heureux d'être peintre comme toi. Autrement le bonheur de la contemplation est en même temps une vive souffrance, puisqu'on est impuissant à exprimer son enthousiasme.

Nous autres profanes, nous n'avons qu'un amour stérile et douloureux comme une passion romanesque, im^ possible à satisfaire. Ton amour, ô peintre, est bien plus réel. La peinture, c'est le véritable entretien avec le monde extérieur.c'estunecommunication positive

et matérielle. C'est une domination que tu exerces sur la nature, et de ce mélange amoureux il résulte un être nouveau, une création qui reproduit les éléments du père et de la mère, de la nature et de l'artiste .

La plupart des hommes ne songent pas à voir. Ils s'occupent d'autres choses qui leur bouchent les yeux : quand il faudrait, par occasion excellente, se servir du regard, ils se mettent à réfléchir bêtement. Aussi que réfléchissentils? N'ayant point d'image à réfléchir, le miroir de leur cerveau demeure comme une mare conftise sous le brouillard. Au lieu de se livrer à une contemplation vivifiante, ils s'égarent sur quelque idée sans fapport avec la situation.

J'étais une fois en voyage avec unbour-

Huât

geoisqui s'était accroché à moi pour me faire voir son pays. Après une course fa« tigante dans des chemins tortueux, noua découvrons le soir une petite rivière profondément couchée entre deux rocs escarpés. Le soleil descendait devant nous et commençait à embrasser les pics des rochers ; tout un côté des bords du petit torrent était dans l'ombre avec des valeurs de ton extraordinaires qui se répondaient dans Teau. Ces profils sombres, ces deux images enti*emélées par les pieds, l'une frissonnante la tête en bas et noyée dans legouffire du ruisseau comme la pâle Ophélia de Shakespeare, l'autre morne et immobile comme une immense statue de bronze, c'était une fantasmagorie pareille aux rêves d'Hoff* mann. En même temps, le bord opposé

recevant les jets du soleil couchant, était clair, rose, étincelant, pailleté de mille pierreries. Quel site et quel contraste ! quel admirable effet !

Mon homme cependant se penchait avec curiosité vers la rivière et il s'écria plusieurs fois: — Comme Teau estclaire, comme Feau est claire! — Moi, sans tourner les yeux, je le poussai brusquement : — Mais regardez donc, lui disje, la lumière et le paysage. Le soleil est prompt et l'effet capricieux. Vous aurez le temps, une autre fois, de vous extasier sur la limpidité de l'eau.

Ne t'ai-je point conté aussi ma première visite à la mer? Nous étions partis d'un village qui n'était plus qu'à une lieue de la côte, toute une bande, à pied. Nous avions résolu d'arriver ex-

près par des dunes très-hautes , pour que je fusse saisi tout à coup par le grand spectacle de la mer. Je courus en avant de la troupe et, quand j'arrivai au sommet des dunes d'où je planais sur rimmensité, il y avait dans le ciel et sur la mer un effet d'ai^ent que je n'ai jamais revu depuis avec tant d'éclat. La mer et le ciel me semblèrent confondus dans un rayonnement surnaturel. Je me demandais où était la mer. Il me paraissait que j'étais transporté bien au-dessus de la mer et de la terre 9 dans une sphère plus lumineuse.

Je fus saisi d'un enthousiasme expansif qui me serra la gorge. Ne pouvant m'envoler, je me laissai glisser par terre, tout de mon long, pour ne plus sentir mon corps. Ne pouvant crier la gloire

de là nâtUPè atfefe là tigÙeUr dë« tfehlpètës^ je ttlë nlis à pléUrër dbtlcetneht y doûicëmènt y i^âns fkirë de bf*Uit ^ aflh cl'ëhtfetidrë la grande voii hantibniëtiàe de rimmensîté.

J'étaid là, sur le flanc, les yeux baignés dans la lumière, quand notre monde arriva. Le premier de nos compagnons, rti'apercevant aîni^i aflFâissé et sans mouvement, vint fort empressé, et il me dit : — Est-ce que Vous êtes malade?

Le sëiis del'art, là vision de la beauté, l'amour de la nature , Tenthousiasmë de la vie, sont bien rares. Au seizième siècle, c'était un sentiment presque général. Aujourd'hui, la société bourgeoise ésttdUrnéë vers l'exploitation des choses hiortes, sous le nom d'induistrie. Mais

rin(lu0ti!ie n'^stque le revers de la médgin^ spqiale. Laaignifteatîqn eesentieHe fif profQPfle est éerite de l'autre cAté.

Aios), dans les médailles romaine», h revprs fie la tête viyante est quelque en»l)l0ine matériel, un fronton d'arphiteeture qn une figure allégorique , un aepessoire ou un pioyen.

Il pst bien vrai que Vindustrie est î^ussi liuniaine que l'art. Q est bien vrai qu'elle se ^p aux arts par des afi^nités enporfi uiystérieusss; mais jusqu'ici ce snnt d^u^ mQUdes presque séparés. C^r uptre ciyiliwtipn a fractionué l'homme pn tronçons étrangers l'un à l'autre. La politiqup s'est toujours attachée à faire des pastes , au lieu de se proposer pour idéal l'hpmme ppmplet dans la société pproplète, cQinme dit Pierre Leroux.

Je conviens volontiers que cette race matérielle qui n'a point encore accès dans le monde de l'esprit et qui se tient en dehors de la vie véritable , est fort utile: mais j tout en péchant des goujons dans la rivière, rien n'empêche d'admirer la lumière sur l'eau transparente et sur les rochers de la rive. Il serait possible que sans l'esclavage des classes inférieures, les riches n'eussent pas des habits neufs et une table somptueuse.

Mais l'homme se passerait bien, à quelque degré , des recherches exagérées de ce qu'on appelle l'utile. La poésie est aussi utile que le pain et le fer. Pour ma part, j'aimerais mieux vivre dans une belle campagne, moitié penseur, moitié paysan, avec une blouse et des sabots, du pain de ménage, des pommes

de terre de mon jardin et du petit vin naturel, que de m'agiter dans une vie factice et turbulente , au milieu du luxe et des jouissances matérielles. M. Lamennais me disait encore dans les découragements de sa prison : «J'étais né pour être jardinier. L'ambition du beau, du bien , du vrai , vaut mieux que l'ambition de l'argent. La véritable richesse est dans la modération, dans la fraternité humaine , dans un travail bien ordonné, dans les jouissances du cœur et de l'esprit. » C'est le trésor caché du beau roman de Jeanne , par George Sand .

Je ne vois pas que le problème social soit si difficile à résoudre, posé dans les conditions naturelles , et Jean-Jacques avait quelque raison dans son début mélancolique de Y Emile : « Tout est bien

^ft^m c}q$ mmsi de 1- autour dei^ahûBes; lO^t dégén^r^ «ntr^ les mains de rhom?

ige. >^ Its^ pi^i fip Pm est 9iw saÎQ de la natpre et £|e rÉgftlitq. C'est la Répuhljqup de r^Yemr.

Il y ftura tflujquni, d'ailleurs, des tçiQp^r^piepts et des paraPtère^ plus spéçi^efneqt portés à I4 productieu matérielle, Cain le fert ^ odté d'Al^l le poète. Permets-moi un petit apologue qui sers siSkrement de ton goôt , mon pjiep^el:

<( Pans UQO faïqille de prolétaires ^ il y avait tro}s ireres : l'aîné était un ))pmme vigoureux , sain de corps et 4'esprit; le second, un pauvre infirme, privé de Fouie et de la vue et perclus des membres ; le plus jeune, une oi^ar |[)is{|tîon frêle et poétique, un CÉqpirit rô-

veitr et vagabond , incapable de se fixer su? la réalité. Ses mains délicates se dédiiimient à manier la bêche ou la charrue ; et quand son frère l'emmenait aux champs pour le travail de la saison , le jeune poëte s'arrêtait involontairement devant les fleurs des prés, ou bien il considérait les découpures de la terre à rhorizon et les nuages du ciel. Alors ^ le travailleur aux larges épaules , aux mains calleuses , lui dit : « Âbel ^ mon frère, Dieu qui nous a chargés de nourrir notre frère le perclus, nous rendra cette justice, que nous avons donné au malade les premiers fruits de la terre et le plus pur extrait du froment. Mais ees rades fetigues t' épuisent, et la terre résiste à ton action débile. Abel, mon petit poëte, retourne à la maison. Va

t'asseoir avec le pauvre malade sous l'ombre des charmilles ^ ou bien, va gar^ der nos troupeaux le long des montagnes. Fais ce que ton cœur t'inspirera ; et quand 9 le soir, je reviendrai du travail champêtre , tu me raconteras tes impressions naïves, tu m'enseigneras à aimer les beautés de la nature et à adorer Dieu. La pensée te révélera des secrets qui allégeront mon travail et le rendront de plus en plus productif.

J'aime à exercer mon bras sur le monde.

Le travail de mon bras suffira bien à notre aisance à tous trois. Car Dieu ne nous a pas destinés tous au même œuvre; mais il a réglé l'ordre des choses , pour que nous vivions tous dans la liberté. »

Il ne faut pas cependant que l'amour delà nature, la poésie et Fart, nous iso-

Kuuac

lent absolument des hommes et de la société. Bien au contraire, c'est là le lien normal de tous les hommes et de toutes les choses. C'est le même sentiment que la religion divine ; car Dieu est partout. Toi; cher Rousseau, tu as pratiqué avec naïveté un détachement exclusif de tout ce qui n'est pas ton art. Tu es demeuré toujours étranger aux passions qui nous agitent et aux intérêts légitimes de la vie commune. Tu as vécu comme les solitaires de la Thébaîde dans une concentration un peu impie.

Il est vrai que ta Thébaide était un paradis cérébral resplendissant de vie et de couleur. Mais tes inquiétudes secrètes et tes agitations, et tes souffrances instinctives, et quelquefois ton impuissance même dans l'expression de ta poé-

sie, ne venaaint-elles point de cette séquestration excessive, de ce suicide d'une partie de tes facultés % En te mêlant un peu plus avec les hommes et avec les femmes, ton talent eût gagné aaqs doqte en pénétration et en magnétisme, sans perdre de son originalité.

Et d'ailleurs, si les hommes comme toi vivaient dans la vie commune, que n'apporteraien1>-il8 pas à leurs semblattes! Peut-être n'as-tu compris et pratiqué que la moitié du devoir, qui est le perfectipnnement et l'élévation de notre propre nature. Dieu nous a aussi imposé le devoir de contribuer directement au perfectionnement des autres créatures par une sainte communion de nos sentiments et de nos pensées. Dirastu que c'est là d^ la politique et non plus de l'art?

Mais la politique est la sœur de ta poésie bien-aimée. Quand la pditique est fausse, la poésie souffire et ne peut étendre ses aileis. Te râppéllës-tu l6 temps où dans nos Mansardés de la rue Taitboilt^ assis sur nos fenêtres étroites^ les pieds pendants au bord du toit , ndui^ regardions les angles des maisons et Iks tuyaux de cheminée que tu comparais ^ en clignant de l'iDeil, à desmontâgne6 ei; a de grands arbres épars sur les abei-^ dents du terrain ? Ne pouvant aller daM les Alpes ou daiis les jojeuàes campâ-^ gnes, tu te Msais arec ces hidétt^s carcasses de plâtre un paysage pittores^ que. Te rappelles-tu le petit arbre dti jdrdin Rothschild; que nous apercévitms entre deux toits? C'était la seule tet^ dure qu'il nbus M donné de vAt. Au

printemps 9 nous nous intéressions à la pousse des feuilles du petit peuplier , et nous comptions les feuilles qui tombaient à l'automne. Et avec cet arbre , avec un coin de ciel brumeux, avec cette forêt de maisons entassées, sur lesquelles notre œil marchait comme sur une plaine, tu créais des mirages qui te trompaient souvent dans ta peinture sur là réalité des effets naturels. Tu te débattais ainsi, par excès de puissance, te nourrissant de ta propre invention que la vue de la nature vivante ne venait point renouveler. La nuit, tourmenté d'images sans cesse variables et flottantes, faute d'un repos sur de véritables campagnes baignées de soleil , la nuit, tu te levais fiévreux et désespéré, A la clarté d'une lampe hâtive , tu es-

sayais de nouveaux effets sur ta toile déjà couverte bien des fois , et le matin je te trouvais fatigué, triste comme la veille, mais toujours ardent etinépui-* sable.

N'as-tu pas fait vingt paysages différents et successifs avec le même, motif , musique fantasque et toujours harmonieuse , variante sur le même thème, ton sur ton , couleur sur couleur î Et quand je surprenais malgré toi ces caprices nouveau-nés qui. remplaçaient dans le même berceau un caprice chéri pendant vingt-quatre heures et caressé avec passion , combien je te grondais de tuer ainsi tes enfants, de ne pas les élever jusqu'à une belle et forte jeunesse !

Mais tu ne pouvais laisser une image fixe, ni prendre de nouvelles toiles pour

tes hdUyéUès fôhtaiSteâ. Qiië dé fdii^ j'Éi toulu émporfer de torcè tes ébauches siiblitnes! Tu auraiâ aujôUtHl'huî ùiie belle hiâtoire peinte de tes tourmetitfe d'artiste. Mais tu ne te contentais point d'une esquisse incomplète. Je te disais qu'on peut aussi accuser le soleil de faire le plus souvent des esquisses et que les effets tagues sont les plus fréquents dans la nature. Il est rare, du moiris dans nos climats, que le paysage soit écrit positivement avec des lignes af- Irêtëes; Cependant tu ne t'émouvais pas davantage à mes raisons, parce que tu hfe eherishaispas le fini dans la peinture, mais l'infini dans la poésie. Je conviens que j'étais à peu près aussi raisonnable qu'un honitne qui, voyant sur la campagne un bel teilfet de lumière , vdudràtl

arrêter \^ «ïHl et emporte» l^ terre avec pqt gap^pt iqyariaMey dînant au soleil fip prendre «ne autre terre peur se^ pbatp; fiomme gi Ton ne pouvait paa se fier aH spjpjl ppvir reoqmpieneer sans cesse sa magie éblouissante et pour yqus surprendre à chaque nouveau tdbleau.

Alors tu me répondais eomme pourrait f^ire le soleil : « Pab, estree que je ne roferai pas cela quand je voudrai I »

En effet, le soleil varie éternellement s^p effets. A pbaque seconde, il erée une npnvellp nature; il fait de nouvelles images sur la mèm^ toile»

Ne ris pap, cher poëte, de te voir com^ p^rer au spleil , comme Louis XIV , qui ne le méritait guère. Louis XIV était bien plutôt upe lune qu'un soleil; car il r^P^y^t la lumière des hommes de

génie qui illustrèrent son siècle. Toi, tu illumines ta toile : tu es soleil relativement à la peinture ; lune seulement par rapport à l'autre, qui rayonne dans l'immensité , et dont tu imites la splendeur.

Te rappelles-tu encore nos rares promenades aux bois de Meudon ou sur les bords de la Seine, quand nous avions pu réunir à nous deux , en fouillant dans tous les tiroirs, une pièce de cinquante sous? Alors c'était une fête presque folle au départ. On mettait ses plus gros souliers, comme si nous fussions partis pour un voyage à pied autour du monde; car nous avions toujours l'idée de ne plus revenir ; mais la misère tenait le bout du cordon de nos souliers, et nous attirait de force vers la mansarde, condam-

nés ainsi à ne voir jamais dehors qu'un seul tour de soleil. Notre bourse ne durait guère. L'air de la Seine est bien vif, et il fait bien faim sous les bois. Le tabac de caporal est si bon ^ quand on marche comme des chevaux échappés sous le vent, ou quand on se couche sur quelque colline pour regarder les bandes bleues de Thorizon ! Je ne me rappelle pas que la régie nous ait jamais fait présent d'une once de tabac, ni que les cabaretiers de Saint-Ooud nous aient jamais offert l'hospitalité.

Cependant nos promenades si modestes et si sobres , mais si ardentes et si enthousiastes^ valaient bien une course en équipage dans ce pauvre bois de Boulogne, saccagé parles fortifications.

Que nous avons vu de belles choses enjsemblc; là-bas , pas plus loin que Meu-^

àm pu fiaiRf^Clûttd ! Le hou Pieu mm faisait des orages gratis et des spectacles imprévus , tout exprès pour nous. Que tu étais heureux ^ mou cher peintre y quand le ciel voulait bien avoir des car prices , se voiler de nuages y et laisser passer au hasard des rayons mélancor liques! Après ces décorations splendides^ que nos mansardes nous paraissaient grises^ malgré leur superbe mobilier suffisant à nos besoins : un lit délabré y quelques fauteuils de la Renaissance, en bois de chêne, avec des loques de velours, un petit guéridon au pied contourné, une bougie chancelante dans im vase du Japon, une bouilloire à café, des livrespoudreuxet de belles esquisses des anciens maîtres, pendues aux lamliidsX'étaitbien pauvre, mais mqin^ laid, en^onscien£e,4u'un sakm bioiir^eoî^:,

Çimt 1^ m» fi90P9e Sand «m irn joui tQ vsirs m^né^ par Ëugèm D^laaroU.

Tfll flUi r'»9 jamtrâ mniE^ à la favaur pu»

blfquis^» et qpi aa toujours &it de Tairt {HU* ^mOfir^ P0 &( e^pandant, je pense , un des lieaux jours de ta vie. Les deui^ plqs grands peintres du xix*" siècle , Eur gpne Pelai^roix et George Sand , veniint te traiter de ftrère; Delacroix trouvant pair rnodestie sa pstlette terne à côté de ^ pouleuTy I(ii qui a fait les plus l>eaux piels du monde; George Sand reniant s^s paysages du Berry à côté de tes paysages de la rue Taitbout, elle qui a peint avec la parole mieux que Claude ou Hobbéma ; n'estrce pas que tu oublias alors toutes tes nuits sans sommeil et tes jours de désespoir ?

Il y avait dans ton atelier ta Deacmle ^^MiAf^y ie premier rnivrage. eemi

de ta jeunesse y un paysage où la nature est comprise avec la sensibilité de Jean- Jacques, et exprimée avec l'originalité de Rembrandt. Il y avait quelques études de ta première échappée en Auver^ gne , quand , à dix-sept ans, tu abandonnas l'atelier académique pour aller . regarder les arbres et le ciel ; et l'on te I demanda si une de ces vigoureuses étu- \ des n'était pas un caprice de Géricault; Il y en avait d'autres qui, par la finesse, ressemblaient à Bonnington, d'autres à Salvator, par la rudesse de la touche et la spontanéité de l'efGet. Il y avait aussi sur le chevalet un petit morceau de buisson , bien admiré par tes deux hôtes illustres, mais qui disparut malheureusement sous un désir nouveau. Hélas ! que j'en ai vu changer ainsi de charmants poèmes entre les arbres et la tempête,

entre le soleil et les ruisseaux ; mais la nature ne dévoilait jamais le mystère que tu poursuivais avec l'opiniâtreté patiente et passionnée d'un génie valeureux.

C'est la certitude de tes impressions fortes et originales, autant que la sympathie des vrais artistes, qui t'a soutenu dans cette lutte obscure ; et peu à peu, malgré ta solitude et ta modestie , malgré la persévérance du jury qui t'a toujours refusé la publicité, ton nom se répandait, si tes œuvres étaient inconnues. On se disait qu'il se préparait un grand peintre dans un petit atelier fermé à la curiosité vulgaire. On écrivait à chaque Salon, sur les paysages de Rousseau, comme s'ils eussent été exposés au Louvre. Eugène Delacroix, George Sand, M. Ary Scheffer et quelques au-

SE nxiY H

treji, racontaient ce qu'ils avaient vu/ si bien que l'atelier a été forcé par les connai^seurs intelligent».

Aujourd'hui, plusieurs de tps paysages ornent les deux ou trois cabinets les plus distingués de Paris. Ton Allée de ehâtaigniers y d'une composition si hardie qui fait songer aux cathédrales du Moyen Age, resplendit chez M. Périer, à côté des belles peintures de M. Decamps. Aujourd'hui, le succès extérieur et la renommée, qui n'ont jamais été ton but , se trouvent le résultat légitime de ta vie laborieuse et de ton amour.

En même teipps, le talent inquiet et sauvage de ta première jeunesse s'est tranquillisé par la série de tes expériences aventureuses sur les ressources de la couleur. Tu as conquis une pratique victorieuse qui ne s'arrête plus devant les

difficultés de l'expression. Tu es sûr de ta forme et de ton style pour traduit*e ta poésie intime. Tu es entré dans ta période de force productive. Montre maintenant tes fleurs et tes fruits.

Là-bas, quand tu rentreras le soir de tes courses sous le ciel méridional, ouvre ce Salon que je t'envoie comme un souvenir de notre vieille amitié et de nos luttes communes. Pardonnemoi dans ce travail sans ordre , improvisé au jour le jour pour le journalisme rapide, beaucoup d'hérésies bienveillantes et quelques banalités volontaires.

Pour écrire un Salon digne d'un intérêt durable, il faudrait prendre une demi - douzaine d'hommes comme MM. Delacroix, Ingres, Ary Scheffet, Decamps , qui représentent des qualités particulières, et rattacher à ces chefs

de notre école les autres talents qui n'ont pas une véritable originalité.

Avec de pareils artistes, on s'élèverait naturellement aux plus hautesKjquestions de l'art , fond et forme. Mais combien de peintres au Salon de 1844, qui ne soient pas plus ou moins des rejetons?

Cependant , puisque Dieu a créé mille humbles plantes joyeuses de recevoir les rayons du soleil au travers des grands chênes , ne méprisons pas absolument les talents secondaires. Rembrandt ne dispense pas de Van Eeckout et de Flinck. On peut apporter à la suite des maîtres une certaine originalité et un mérite incontestable. Heureux quand, à côté de Rubens, on trouve Van-Dyck, Sneyders et Jordaens. t. t.

SÉJLOm 9E 1844

Comment plonger dans cet océan de peintures, et en retirer quelques petites perles bien nettes et bien fines? Lorsqu'on apporte au lapidaire un pêle-mêle de pierreries de toutes couleurs et de toutes qualités, il commence par mettre la main sur les diamants, puis il choisit les bijoux précieux et rares, les rubis lumineux et les émeraudes au reflet de serpent. Le reste, il le compte tout au plus pour le vendre en nombre. Les petites turquoises valent cinquante francs le mille! C'est bien joli pourtant, mais c'est si commun ! On en récolte des millions contre un seul rubis. Il y a plus commun encore, c'est l'agate; on n'en veut pas du

toul. L'agate n'est plus même un objet d'art. Le luxe la renvoie aux industries roturières; car, au-dessous de l'agate, vous n'avez plus que le simple caillou qui est bon à sabler le chemin.

Nous sommes au Salon comme le lapidaire devant son tas de pierres. Hélas t que d'agates bigarrées de grosses nuances corn* muneset opaques! Où est le diamant qui porte l'aro-en-ciel? Où est l'émeraude qui, comme le paysage, prend sous la lumière les couleurs diverses de la végétation? Où sont toutes ces pierres transpai*entes comme des rayons de soleil qu'on aurait le pouvoir de cristalliser?

Où est l'art? Nous ne trouvons que l'industrie au lieu de l'art.

Demandez k ces ouvriers sans inspiration, quel est le principe de la peinture. Ils n'en savent rien. La plupart vous diront que c'est l'imitation de la réalité. On pourrait

Ha»

alors les renvoyer au daguerréotype et h la chambre noire. On pourrait substituer une figure en cire rose k la Vénus de Milo. Et la musique, est-ce l'imitation de la réalité?

La poésie, qui est le principe de tous les arts, rhythme, son, forme ou couleur, e&l justement le contraire de limitation. C'est l'invention, c'est l'originalité, c'est le signe manifesté d'une impression particulière. La poésie n'est pas la nature, mais le sentiment que la nature inspire k l'artiste. C'est la nature reflétée dans l'esprit humain.

Demandez encore k ces peintres quel est le moyen spécial de leur art. N'est-ce pas la couleur, ou l'hannonie? Ils n'en savent rien. Dans quel ton jouent-ils? Quelle est la note dominante de l'harmonie de leur ta* bleau ? Velasquez aurait pu répondre : « Je suis dans le ton gris argenté. » Decamps répondrait : « grenat ou feuille-morte. » Delacroix dirait, k la façon de Beethoven : <( Ma

symphonie commence en pourpre majeur et continue en vert mineur« » Le Titien, Rembrandt, Rubens et Murillo, n'étaient point embarrassés pour cette divine musique, dont le secret n'est plus même soupçonné par la majorité des exposants.

 la vérité, l'école française n'a jamais été très^Kîoloriste ; mais elle a suppléé, presque toujours, par une qualité intellectuelle, au talent spécial de l'expression en peinture, qui est la couleur. La qualité de la composition est ce qui distingue nos artistes nationaux, et c'est Ik leur principe de vie. Le principe de l'école florentine, c'était le dessin, la tournure des lignes, le style de la forme. Le principe de l'école vénitienne, c'était la couleur et la lumière. Le principe de l'école romaine fut la composition générale, la mise en scène et l'ordonnance du sujet. La France, en ce point, a toujours suivi la tradition romaine. Nos grands ar-»

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