‹ Le Salon de 1844: précédé d'une lettre à Théodore RousseauChapitre 2 sur 9 · SES · texte numérisé non relu

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listes sont de l'école de Raphaël, avec non moins de logique et de raison , si ce n'est avec autant de poésie. Le Poussin et Lesueur» et plus récemment Léopold Robert»

appartiennent k ce système. Aussi la tendance de notre école fut-elle toujours historique, pendant que la peinture italienne en général aspire k la poésie, pendant que les écoles flamande et hollandaise expriment la vie domestique.

A toutes les époques, il y a au fond d'un art indigène une certaine raison déterminante, une logique qui ne se dément point.

Au dix-huitième siècle, l'art de la Régence et de Louis XY était inspiré par la volupté.

L'école de la Révolution affectait un stoïcisme austère. L'école impériale se drapa militairement avec une raideur calculée.

On sentait que ces figures nues venaient d'être déshabillées pour le besoin du moment. Elles n'étaient pas k l'aise sans col

ni»

6t 8an8 bottes fortes. Léonidas avait senri dans les cuirassiers^ Enée dans les dragons.

Romulus était de la jeune garde, et Béli«saire des vétérans. Les héros de Tantiquité portaient le sac sur le dos« comme les troupiers de Napoléon.

Lors de la réaction romantique , vint le caprice et Tétrangeté. Toutes les traditions furent sifflées, toutes les règles détruites. Mais, du moins, cette liberté effrénée encou» rageait Toriginalité, l'audace et l'invention. Elle a fait épanouir quelques peintres de franche race, que la compression d'un système exclusif eût étouffés. C'est h cette révolution artistiqueque nous devons MM. De* lacroix, Decamps, Ary Scheffer, Rousseau et les jeunes paysagistes, Camille Roqueplan et tous les peintres de la fantaisie, et même M. Ingres, qui a profité du désordre pour introduire un dogmatisme nouveau.

Mais le système de celui-ci n'a converti que

de pâles et feibles disciples; car Tart a besoin, avant tout, de liberté, comme disait Winkelmann à propos de Tart grec; et le succès des premiers n'a pas suffi & donner le génie k leurs admirateurs; tant la poésie et la forme sont de rares qualités qui ne s'empruntent point par Timitation.

Aujourd'hui , l'école française, telle que la présente le Salon, en l'absence des individualités glorieuses qui n'ont pas exposé leurs œuvres, n'a plus aucune règle, aucun principe, aucun amour. La composition , le dessin , la couleur, s'y montrent rarement , et tout k fait par hasard. Le hasard aveugle entraîne confusément et à l'aventure tous ces artistes, dont les facultés essentielles devraient être un œil perspicace, une raison droite, un sentiment convaincu.

Allons donc au hasard le long des murs tapissés de tableaux, de même que chaque peintre a brossé au hasard sur sa toile. On

nous pardonnera si , par imitation , cette revue manque d'ordonnance et peut>-étre aussi de style et de couleur.

Que de graades toiles! que de grosses et lourdes figures pour peu de pensée 1 que de temps et de matériaux perdus! Et que fera l'avenir de ces immenses tableaux vides?

Ce ciel de trois mètres carrés pouvait tenir dans un petit coin de quelques pouces. Il n'en fallait pas tant à Ruysdael pour exprimer les tempêtes de l'air et les profondeurs de l'infini. Ces animaux, de proportion monstrueuse, Albert Cuyp les faisait bien plus gigantesques, sur un panneau d'un pied. La proportion mathématique ne préjuge rien pour la grandeur. La moindre figure dans un petit dessin de Michel -Ange est plus haute que vos majestueux personnages, Benvenuto ciselait, sur le pommeau d'une épée, des combats qui valent bien les deux lieues de peinture guerrière exposée a Ver-r

sailles; et l'éléphant de la Bastille tiendrait dans le ventre d'un de ces merveilleux petits âéphants qu'on trouve quelquefois gra^ vés sur les pierres antiques, après la conquête d'Alexandre.

Il y a au Salon quelques centaines de toiles qui ont plus de dix pieds. C'est dix fois , cent fois trop. La plupart sont commandées pour le Musée de Versailles ou pour les églises de département. L'art et le culte n'y gagneront rien. Les tableaux religieux ont perdu leur signification; les tableaux historiques n'ont d'intérêt que le sujet. Voici cependant un tableau qui attire les regards:

c'est la Fédération au Champ-de-Mars , en 1790, par M. Auguste Couder. On dit que le roi Louis-Philippe allait souvent voir travailler M. Couder dans les ateliers du Louvre : il pouvait lui prêter les souvenirs du duc de Chartres. Il ne parait pas, toutefois, que le peintre ait eu le sentiment de cette

K10 3I grande fête nationale. La composition man* que absolument d'unité. On cherche en vain le centre de l'action • Est-ce le groupe de Louis XVI et de sa famille? Est-ce Tautel où Talleyrand célèbre l'office? Est-ce la Constituante, ou la municipalité de Paris?

L'œil se perd dans les détails sans pouvoir saisir l'ensemble. On remarque seulement les petites figures coquettes et brillantes du premier plan, qui montent les gradins : les épisodes couvrent le point principal.

Je sais bien que le sujet et le lieu de la scène comportaient des difficultés excessives : un espace vide, au milieu ; une couronne bariolée, tout k l'entour. Où placer le nœud de la composition? Par quel artifice de perspective et de lumière sacrifier la garniture de ce collier k la décoration centrale ? Il faut toute cette foule, et un grand peintre en eût mis encore bien davantage; mais il faut, de plus, que ces rayons ne

soient pas isolés. La )fie doit être au cœur et non dans les extrémités. Paul Yéronèse est le grand maître de ces compositions compliquées. Le Titien a fait quelquefois aussi des assemblées immenses» comme le Concile qui est au Louvre. Dans le tableau du Titien , on admire Tharmonie de la composition, quoique le peintre n'eût pas la ressource d'un sujet en action bien vive.

Dans le tableau de M. Couder, l'intérêt devait se porter sur l'autel de la patrie et sur les corps nationaux qui renvironnent. Il fallait dissimuler les premiers plans par des demi-teintes habiles, et concentrer le soleil au cœur de la scène. Vous voulez nous représenter une des plus augustes solennités publiques de l'histoire de France, et nous n'apercevons que quelques femmelettes cambrées, avec des muscadins en habits de soie.

La fédération de 90 devait laisser une autre impression*

Le tableau de M. Couder est comme une pièce de théâtre dont les cinq grands actes seraient remplis d'anecdotes plus ou moins piquantes, en dehors de toute conception dramatique. Quelques vers faciles, quelques mots spirituels et chatoyants, ne suffiraient pas pour sauver la pièce. Faites un madrigal ou un couplet, si le drame et la comédie sont au-dessus de vos forces. La peinture historique, comme le théâtre sérieux, exige Tunité, une action nette et une pensée en relief. Soyez Gavami, Charlet ou Daumier, si vous ne pouvez pas atteindre Paul Véronèse, Raphaël ou le Poussin. Il vaut mieux être un bon lithographe qu'un peintre médiocre. Sancho préférait son grison joyeux au triste coursier de don Quichotte.

Un autre peintre qui a grand tort de s'égarer sur . des toiles immenses, c'est M. Biard. Le public ne le suivra point au Bwouac de la garde nationale. M. Biard sera

perdu par les commandes officielles. Com-^ ment peindre Thistoire politique, après la Pudeur orientale on la Conoalescence? Les plus hauts personnages prendront toujours une tournure équivoque sous la main qui fait grimacer des caricatures boursouflées.

On ne saurait être k la fois Corneille et Trissotin. M. Biard a d'ailleurs trop de succès pour qu'il puisse , sans ambition coupable, envier aucun des contemporains. Il est plus admiré le dimanche que MM. Ingres et Delacroix toute la semaine. Il a pour lui tout ce public qui s'arrête au vieux Musée devant Y Intérieur de M. DroUing, qui méprise les Italiens et qui s'aventure k peine chez les Flamands jusqu'auxporcelainesdu chevalier Vander Werf ou de Miens.

Le salon carré contient la plupart des grands tableaux de commande, desBatailles, par MM. Larivière etDebay, la Prise de Marrahj par M. Decaisne, une foule decom-

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positions empruntées^ l'ancien et au aquveau Testament» comme le Jardin des ONviers^ par M. Ghasseriau, des portraits, des paysages > et le fameux Incendie du quartier de Péra, k Gonstantinople, par M. Gudin.

M. Gudin compte six tableaux k l'exposition, et il occupe six pages du livret; une page en petit texte pour chaque tableau.

Est-ce que la peinture de M. Gudin ne s'ex^ plique pas d'elle-même, pour avoir besoin de si longs commentaires? Le langage de la forme et de la couleur devrait dispenser de ces interprétations démesurées.

VIncendie de M. Gudin est un déluge d'affreuse couleur jaunâtre, sans le pétillement de la flamme, sans la vivacité du feu.

Les incendies de Yan der Poël et même du vieux Breughel sont bien plus terribles et bien plus naifs en même temps. Dans le tableau de M. Gudin, les figures, et en tête le prince de Joinville, se dessinent sur ce fond

opaque, comme les personnages des papiers peints. L*cffet est complètement manqué.

Il est vrai que M. Gudin prend l'entreprise de trop de tableaux au compte de la liste ci^ vile pour conserver les qualités de peintre qu'il annonçait dans ses premiers ouvrages.

Il fiittt choisir entre Tart et l'argent. M. Gudin a préféré la fortune rapide k un talent développé par Tétudé et la réflexion.

M. Eugène Isabey est aussi un de ces improvisateurs qui n'ont pas le loisir de travailler un tableau. Pour faire du premier jet une œuvre digne d'approbation, il faut plus que du talent, il faut du génie. Les grands maîtres, en effet, sont admirables dans leurs ébauches et dans le moindre cro^ quis. Souvent une esquisse a plus de style et de vigueur qu'un tableau terminé. Mais cependant ces études primesautières ne doivent être que des motifs destinés k une élaboration plus consciencieuse et plus sévère.

iei«3i La Rencontre du roi Louis-Philippe et de la reine Victoria^ en rade du Tréport, a de l'éclat et de la spontanéité; la couleur en est riche, mais fausse. M. Isabey est plus heureux dans ses petites marines sans prétention.

M. Dauzats a représenté une scène de notre expédition d'Afrique , la Soumission d'El Mohrany. On voit les ruines romaines de l'ancienne Sitifis, les tentes des Arabes et les principaux chefs entourés de troupes nombreuses. La composition est un peu confuse, mais l'aspect a de la couleur et du mouvement.

Deux autres épisodes de la guerre d'Alger ont été exposés par MM. Philippoteauxet Benjamin Roubaud. M. Philippoteaux est un jeune peintre qui cherche une manière et qui se jette étourdiment dans des imitations successives, à la découverte du succès. M. Horace Yernet parait être aujourd'hui

m il m l'objet de sa prédilection* M. Philippoteaui a de l'adresse et de la verve. Il ferait mieux de suivre ses impressions personnelles^ que de regarder sans cesse d'où vient le vent.

Le tableau de M. Benjamin Roubaud est certainement un des mieux composés enti*e tous ces tableaux sans intérêt et sans unité. C'est le Retour du duc d'Aumale dans la plaine de la Mitidja , après la prise de la smala d'Âbd-el-Kader. L'auteur a bien compris le caractère de son sujet. Ce ciel d'Afrique, ce paysage désolé, ces costumes étranges, la vie aventureuse dans un pays neuf et sauvage relativement à la vieille Europe, pourraient fournir k nos peintres des effetsoriginaux,s'ilsn'avaientpaslatristehabitudede se copier les unsles autres; les scènes d'Afrique sont déjà stéréotypées et uniformes, comme tous les sujets épuisés par la peinture officielle. On a dit avec raison que les innombrables batailles du Musée de

Versailles n'étaienl qu'une seule bataille, et que les auteurs n'avaient pas réussi ii donner k chacune son drapeau distinctif et particulier. Quelle que soit l'époque, c'est» en effet, toujours la même ordonnance : de gros chevaux et des combattants en posture théâtrale au premier plan, le reste au hasard; un paysage de convention, partout le même; le même ciel partout; voilk le type des batailles de nos peintres privilégiés. Il ne faut excepter que la Bataille de Taillebourgj par M. Eugène Delacroix.

La Caravane^ de M. Roubaud, est trè»pittoresquement rangée. Chaque figure est juste de mouvement et d'expression , tout en concourant k l'ensemble. Il y a sur cette scène comme un signe de résignation valeu* reuse. Le courage , l'amour de la patrie , l'enthousiasme propre au caractère français, font oublier à ces soldats harassés la fatigue et les dangers. M. Roubaud conniut aussi

bien son soldat d'Afrique que M« Chariet eonnait le troupier impérial. M. Raffet seul pourrait lui donner des leçons sur la physi^ nomie de Tarmëe d'Alger.

M. Gigoux est Tauteur d'un grand tableau où l'on remarque des qualités d'exécution. La réputation de M. Gigoux est faite depuis plusieurs années. Sa Cléopâtrej exposée en 1838, est une des compositions notables de notre école contemporaine. Personne ne manie la brosse avec plus de certitude que M. Gigoux. C'est un praticien consommé et un excellent maître pour les élèves en peinture. Il a de la science et de la conscience, de la réflexion et de la volonté. Il a étudié les anciens maîtres au Louvre et en Italie.

Il possède et pratique les procédés des meilleures écoles. Il est inquiet du style et de la grandeur, mais ses tableaux manquentquelquefois du sentiment de la beauté. Son Bap^ Urne de Clùvis présente trois ou quatre fi-

gures excellemment peintes, les deux femmes de droite et l'homme casqué qui porte un grand manteau bleu. Les draperies blanches de la jeune fille, la robe rouge et les joyaux éclatants de la seconde femme, le manteau du soldat, sont dignes en plusieurs parties des artistes vénitiens. Malheureusement, la figure principale, ce Glovis qui courbe la tête devant saint Rémi, n'a point la tournure historique du glorieux Sicambre. Ses jambes grossières et lourdes , ses bras rouges et sans accent, les attaches arrondies , les mains communes , enlèvent tout caractère au premier héros de notre tradition nationale. Chaque type doit avoir cependant sa beauté spéciale dont l'art est l'interprète. Clovis nous apparaît toujours comme une grande figure pleine d'élan, de force, de conviction et d'audace. Ces barbares prédestinés ont dans nos annales une allure si brusque, si franche, si imprévue;

ils vont au-devant de la civilisation et de la lumière, sans savoir où ils vont, mais rien nesaurait les retarder. C'esteette marqueradieuse d'une fatalité salutaire qui n'est point écrite au front du GlovisdeM. Gigoux.

Tous les artistes connaissent dans les jardins de Versailles le magnifique groupe d'Andromède , du Puget ; la femme enchaînée est tapie sur son rocher , comme un oiseau peureux qui attend ; et Persée s'élance pour briser les fers. On sent que l'irrésistible vainqueur n'a qu'à allonger sa main nerveuse et que le charme sera rompu. Il va cueillir sa bien-aimée comme un fruit désiré, et l'emporter dans ses bras.

Clovis ne fut-il pas le Persée de la France gallo-romaine? la nation enchaînée par l'ancien culte et par une politique oppressive, attendait son sauveur, et c'est le fier Sicambre qui se précipita pour délivrer cette Andromède.

Où est le temps de ces grandes disputes qui passionnaient les artistes et la critique? On s'agitait alors pour un effet de lumière, pour l'expression d'une physionomie, pour la contorsion d'un membre. Alors il fallait que les personnages qui se permettaient de paraître au théâtre publie eussent le bon goût d'avoir quelque tournure et d'exécu-ter bravement leur rôle. On prenait au sé-« rieux le drame représenté sur la toile, comme les drames qui se jouent sur les planches* VAihalie de Sigalon, le Dante

d'Eugène Delacroix , on les comparait à l'esprit de Racine , k l'esprit de l'immortel poète italien. Le Massacre de Scio a fait tirer l'épée, comme le Hernani de M. Victor Hugo. Il y avait alors des factions aux couleurs diverses, comme au cirque de Néron; la Rose blanche et la Rose rouge, comme dans la guerre des Stuarts; les Bleus et les Blancs, comme dans l'ancienne Vendée; les élus et les réprouvés; le fanatisnie de part et d'autre, l'indifférence nulle part; une sorte de religion partout, comme dans les époques ardentes de révolution. Le sentiment de la beauté, l'amour de la couleur et de la forme, avaient leurs apôtres et leurs martyrs. Plusieurs en sont morts , non pas parmi les critiques, race de spectateurs curieux et réfléchis, qui ont toujours soin de leur santé, et qui se contentent d'applaudir au développement du drame et au jeu des acteurs, pendant que ceux-ci se consu-

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