‹ Le salon de 1845: précédé d'une lettre a BérangerChapitre 12 sur 13 · I. Smcissat, etc · texte numérisé non relu

I. Smcissat, etc

Noos BOflUmes assez embarrassé arec M.

Braseassat , non pas à cause dn peintre, mais i cause de rhcmime qu'on dit d* un caractère modeste et ^ntemplatif . On ne croirait jamais, à Toir cette peinture mesquine et superficielle, que Tauteur se replie en soi-même et médite ses impressions. Cependant, comme nous ne sommes pas ici pour nous faire des compliments, mais pour étudier Fart Tëritable , pour en exposer les principes et les résultats , il faut oser dire ce qu'on pense.

La liberté de la critique est la oondition première de la liberté de l'art.

M. Brascassat noos pardt en debon de la tradition de tons les maîtres , et absolument privé d'un sentiment Tivace et original, outre que son exécution est la plus &ible et la plus commune du monde. U ressemble, par la débilité de son style et de sa pratique, à tons ces mauTais peintres petitement adroits, dont Bruxelles et La Haye nous envoient les ouvrages que les amateurs ont le mauvais goût de payer fort dier. Les grands peintres flamands et hollandais seraient bien tristes de voir leur héritage tombé aux mains de H. Yerboekoven, de M. Koekkoek, de M. Scbelfout et des autres, qui sont censés continuer Yan-Velde, Baysdael ou Al* bert Cuyp.

M. Brascassat a exposé cinq tableaux dont le principal est une Vache aUaquie par des Lwps ei défendue par des Taureaua:,kV9M^ gauche du salon carré. On disait derrière

moi qu'il avait fait tuer une yacbe dans son atelier pour étudier cette agonie dramatique. On disait aussi, dans l'ancien temps, que Michel-Ange avait fait crucifier un homme en cachette pour modeler son Christ à la croix. La sculpture même de Michel* Ange ne valait pas le sacrifice d'un homme; mais, en conscience , la peinture de M. Brascassat vaut-elle la mort d*une vache?

La petite vache terrassée et hélante est déchirée à la gorge par de petits loups , tandis qu'à droite un petit taureau se précipite à son secours, tandis qu'à gauche un autre petit taureau blafard culhute un petit loup gris. Les autres petits loups se sauvent dans un petit bois, comme de petits rats effrayés, dans un petit trou. Ces loups pour rire ressemblent, en effet, aux petits ratsde« champs qu'on appelle des mulots et qui se blottissent sous les herbes sèches. Tout cela tiendrait, taureaux, vache et loups anodins, dans une boite en bois blanc, comme on en donne aux

enfants le 1^ janvier. Les aniinaax, les arbres , les maisons de M. Brascassat , ont le même style et la raèine grandenr qae ces charmants jouets qui nous viennent, je crois, de la Suisse, dans des chalets en miniature , et qu'on range sur un guéridon pour ré-<bahissement des petits enfants riches.

Si l'on pouvait faire vivre ces petits auto* mates, ils conviendraient à merveille au général Tom Thumb pour compléter sa ménagerie et son ameublement ; le groom microscopique de l'illustre général américain étranglerait facilement une douzaine des loups-rats de M. Brascassat, et ses chevaux nains paraîtraient des colosses à côté du fa* mcQx taureau couleur d'orgeat délayé.

M. Brascassat voit le paysage comme il voit ses animaux de petite race. Peut-être réussirait-il à peindre en aquarelle les araignées et les fourmis pour l'illustration des livres d'histoire naturelle. M. Brascassat tourne vers la nature le petit bout de sa lor-

gnette, mais cependant Bi son oeil était juste et son esprit créateur, il saisirait les proportions véritables des êtres , même sous leur aspect le plus diminutif; car, en réalité, un éléphant est toujours grand comme un éléphant, le regardAt-on à une lieue de distance. Les petits bronzes des statues du tombeau de Jules II qu'on volt au Louvre sont aussi gratids que les gigantesques statues originales, de Michel-Ange. Vous regarderiez avec la lunette grossissante deFObservatoire les loups de Bf. Brascassat, qu'ils ne gagneraient point en grandeur. L'artifice des fortes lunettes de M. Arago ne change pas les proportions de la lune, mais elle nous en rapproche seulement et nous en fait distinguer les détails.

Ce phénomène de la proportion des êtres mesurés à rœîl nu ou avec le secours des lorgnettes et des microscopes, est un des mystères de la peinture. Il n'est pas, toutefois, absolument impossible de l'expliquer L'exé-

cation de Hieris, par exemple, qui est le plus petit des peintres, nous donnerait peutêtre des éléments pour résoudre ce problème.

Ce qui fait que Hieris est si mesquin , c'est qu'il prodigue autant et plus de détails dans une petite figure, que les maîtres en mettent i

dans une figure colossale. Alors toute illusion de distance est détruite. Si vous regardez de près une figure de grandeur naturelle , vous en voyez nettement les lignes précises,.le modelé, les méplats, les attaches et tous les accents particuliers. Hais reculez cette figure à une distance où elle n'apparaît plus que de la hauteur de la main , est-ce que vous saisissez le grain de la peau et chaque inflexion des contours? Vous voyez un ensemble qui est le même, mais qui s'accuse par des moyens très différents. Il suffit de la tournure générale et de quelques points lumineux pour que vous reconnaissiez la même structure que vous analysiez tout-à-r heure sous votre regard.

C'est là Terreur des peintres en petite dimension, de vouloir exprimer sur une miniature tout ce qui se manifeste sur un objet examiné de près. Alors le résultat qu*ils obtiennent est au rebours de leur désir. Les figures qu'ils ont représentées ne sauraient plus grandir à leur proportion yéritable aux yeux du spectateur , par l'artifice conventionnel de la réflexion. Ou sent qu'elles sont près de nous comme une statuette ou un joyau , et la meilleure volonté ne peut les supposer à une distance suffisante pour qu elles reconquièrent leur grandeur réelle.

Ce que les bourgeois admirent dans les tableaux de M. Brascassat en est donc justement le défaut capital et irrémédiable. Les loups de M. Brascassat, et ses taureaux, et ses brebis , ont toutes sortes de petites recbercbes dans leur toilette. On compte leurs poils, on distingue la couleur de cbacua de ces poils, comme on compte dans ses paysages chaque briu d*berbe ou de gazon, chaque

feaille et chacpie ride des arbres. Vous toaehez donc du doigt à ces petits animaux de eouvention, vous les prenez dans votre main comme ces petits jouets si parfaits, qui sont revêtus d*un^ii véritable, avec de petits sabots en Gomë et des yeux en verre de couleur.

Et ces ménageries factices sont disposées sur des planches peintes en vert jaune, ornées de pilastres plats qui simulent des arbres, et d'un fond en papier proprement lavé d'amidon dâayé avec un peu de farine. C'est le procédé des décorations de théâtre ou des petits panoramas en carton.

Je connais à Paris une esquisse de Bubens dont le grand tableau, vendu en Angleterre , a été gravé par Panneels. C'est le David ter-rossant l'ours et le lion. Le lion est déjà gisant par terre, et la lutte continue corps à corps entre Tours debout et l'homme qui va l'étouffer. Cet ours de Bubens est à peu près de la même dimension matérielle que les loups de M. Brascassat; mais il parait haut

de sii pieds. Sa terrible gueule engouffre toute ré|MiuIe colossale du Dayid, qui état fort oomme rHereule Fanièse. Ce groupe de six pwces pourrait servir de couronneme&t à ÏAre deFEtoile^ Les ammaia de M. Brascassat aéraient trop petits sur un sodé de pmdule.

lie second ttiblean de M. Brascassat, D^ 3 U , est un pâturage toîc^u d'une ferme.

Le cbian jaune de la ferme apparaît à droite sotn unédialier, et se tioit m «rrét devait une petite taehe roiige qm le risgarde. Au milieu éijt paysage, une tache ndre est coudbée^ et h gauefae nne éhèrre bhmebe, en biseuit de Serres, tue psr derrière, estoecu'^ pée à 0e gratter. Nonë n'avms pas pd reeon* naître ks deux antres toiles de H. ftuseas^ sat entre k» sujets analogues peints pat MM. Pàds, Humbert et autres artistes de mèn» force } ni sa fnneose narine^ vue du gcife de Naples, qui se confond aussi avec le (tonimun des marines et des paysages.

L'exécution minutieuse et faible de H.

Brascassat a beaucoup d'analogie avec l'exécution des peintres suisses , qui ont la prétention de peindre les Alpes et les orages.

Celui-là cependant est moins sec et moins dur que HM. Galame et Diday. H. Brascassat voit la nature d'un ton jaune blafard; M. Galame voit vert bouteille sous un mauvais jour. M. Galame a exposé tin Orage, H. Diday les Suites d'un orage dans les Alpes. Ges sujets sont ambitieux et difficiles. Bien que cela : les grandes Alpes avec les pins p^dus dans le ciel, avec les cascades et les avalanches , avec les nuages et le vent , et toutes les fureurs de la tempête. Le talent froid et propre de M. Diday convient tout au plus pour peindre un petit chalet sur une petite colline tranquille. Son orage dans les Alpes n'inspire guère de terreur. A droite, quelques pins hauts d'une coudée, et les débris d' une chaumière sur de petits galets gris terne; à gauche, un torrent déchaîné dont

les flots de coton tiendraient dans nn verre à vin de Champagne, et snr le tout, les pics des Alpes qni ressemblent à de petits rochers de sucre candi ou à ces fragments de composition chimique, yitrenx et yerdàtres, qu'on voit exposés à la montre des pharmaciens.

Le ciel est d'un tempérament lymphatique et d'un ton blanc sale, sans colères et sans profondeur. Un homme ordinaire cacherait dans ses poches les rochers du premier plan ; il enjamberait le torrent sans se mouiller la cheville, et il se mettrait à cheval sur les Alpes.

Le gouvernement français a nommé récemment M. Diday chevalier de la Légiond' Honneur.

Les premiers tableaux de M. Galame ont eu beaucoup de succès il y a quelques années, sans doute à cause des sujets qu'ils représentent. M. Galame est élève de M. Diday, et il ne s'est point écarté de la manière de son maître. Il n'a pas plus de grandeur et de poésie, en présence des magnifiques aspects

de son pays. M. Rousseau a biea mieux oorh pris et exprimé le eanractère de la nature, ea guisse, lorsqu'il a peint la DesèmU de$ V€h ehes dam iMra»in. M. Galame n'est pat fort sw les eiels, et par eonségpient snr la Ivt* mière. Or, il n'y a point de paysage sans cid. C'est la qualité partîeotitee dadd qni d<miiè à tontes les représentations de la nature leur yàlenr et leur aoeent* Les delsde M« Cla« lame sont toujours gris et plat», sans rayon* nement. La lumière et la dialeur ne circulent donc point sur la terre stérile et inanimée.

Faute d'ombre et de luntière, M. Calame emploie uniformément une sorte de teinte cré-* pusculaire et neutre qui est la même partout. Sa palette n'a que deux ions qui se combinent maigrement^ un panvre vert et un méebantgris.

Son Effet d'orëg$ eut exécuté comme tons ses tableaux précédents, et nous pensons que M. Galame est destiné à peindre toujours de la même sorte, quoiqu'il ait publié quel-

qaes dessins bien préCfrables à 6qb tableaux. Ce qni manque surtout à M. Galame, c'est une qualité native, qui ne s'acquiert point, la qualité de la couleur. On peut réformer la composition, étudier le dessin , développer même son sentiment poétique par la con* templation de la nature et le commerce avec les grands artistes ; mais l'éducation et la volonté sont impuissantes à donner le senti* ment de l'harmonie des couleurs, comme le sentiment de Tbarmonie musicale. On naît coloriste, on musicien, ou poète, par la grâce de Dieu , et cette royauté de droit divin n'échoit qu'à de rares privilégiés.

Les arbres de M. Calame, qui sont courbés comme des roseaux , à la droite de sa composition, sont du même vert acre et monotone que les herbes couchées sur le terrain. On pourrait faire des branches d'arbre avec ces herbes, ou du gazon avec les rameaux , tant il y a peu de variété dans l'exécution de ces objets si différents. Le ciel est faible et

ne recèle point la fondre. Cependant, le paysage a une certaine tristesse en rapport avec l'impression que Fauteur a voulu rendre.

Un critique écrivait 1* autre jour : Il n'y a point de mauvaises écoles, il n'y a que de mauvais peintres. Si vraiment, certains sys~ tèmes sont dangereux à suivre et peuvent annuler les meilleurs peintres; c'est en ce sens là que les fausses méthodes sont pernicieuses. Il est bien vrai qu'au milieu des plus déplorables écoles, les artistes de race mon« trentleur originalité par des écarts qui^ont la critique même de la routine imposée autour d'eux. Gros a été un excellent peintre , quoiqu'il appartint à une école détestable.

M. Ingres est un grand artiste, quoique son système soit radicalement vicieux. M. Brascassat, MM. Galame et Diday de leur côté , partent d'abord d'un principe qui les égare : en se proposant d'exprimer tous les détails, ils aboutissent fatalement à sacrifier l'ensem*

ble, l'effet général, par préoccupation d'ane réalité miautiease. Leur école est mauyaise au premier chef , et, par malheur aussi , ce sont de fai^x bans peintres, comme disait Diderot.

Voyez , encore une fois , où T amour de la réalité, en opposition à tout idéal et à toute poésie, conduit l'école actuelle des Pays-Bas. M. Verboekoven peint un petit mouton aussi finement que feu Berré, qui s'étaleau Luxemboui^, et il croit être dans la tradition d'Adrien Van-Velde. M. Koekkoek pointillé maigrement de petits paysages comme un élève timide , et il croit approcher de Wynants. M. Brias, de Bruxelles, avec sa bou' tique de fruitier j qui arrête la foule au Salon, songe peut-être à Metzu, et il reproduit simplement Franquelin. Le beau triomphe pour ces peintres et pour leur école! L'art, réduit ainsi à une simple question d'adresse, indépendante de tout sentiment idéal , détruit aussitôt l'originalité , et va droit à Timita-

If MU

tion. Il 11*7 ^ P^^ aujourd'hui en Belgique et en Hollande un seul peintre qui ne soit iml« tateur : M. Van Scbendel, dans ses effets de lumière, imite prodigieusement Sealken; M. Scbelfout croit imiter Guillaume Van- Velde; M. de Keyser pense h Bohens; M. Waapers à M. Paul Delaroobe ; M. Vander-Plaetsen, dans sa Noee en vêlage j cherche Léopold Bobert, et madame Fanny Geefs, dans son Pertraiî de femmê^ surpasse M. Dubufe.

M. Homung est , comme M. Galame , du pays des Alpes. G* est pour cela qu*ll a peint jusqu'ici dans la manière de Denner , le plus abominable des peintres dont on ait e(mswvé le souvenir. Ge Denner , qui était un ÀUemand de la fin du XVlIIe siècle , avait imaginé de choisir d'affireuses tètes de vieilles femmes , et de les représenter avec toutes leurs rides les phis impereeptibles , avec les moindres petits poils , les moindres rugosités de la peau, constatées au microscope. Il

y mettait une patience, une conscience, une obstination, dignes d'un meilleur but. C'est le Gérard Vovf de la grande peinture, moins l'esprit et la finesse.

M. Hornung imitait donc cette manière peu alpestre de l'Allemand Denner, et la curiosité d'un de ses portraits a fait parler de lui à un des derniers Salons. Aujourd'hui, il eipose un petit tableau de genre, intitulé :

Le plus Têtu des trois n'est pas celui qu'on pense , un garçon monté sur un âne , avec une fille en croupe. Ce tableau jovial remplace agréablement les bouffonneries de M. Biard, dont nous regrettons bien d'être privés.

Cherchons encore les tableaux qui plaisent au public et qui naturellement n'ont pas, en général, les faveurs de notre admiration, car si la foule avait le sentiment complet et harmonieux des arts, la critique serait inutile, de même qu'il n'y aurait pas besoin de journaux si tout le monde avait la même

opinion politiqae. Tout-le-monde aime les choses claires , simples , bien positîyes , qui sautent aux yeux, et Tout-le-monde a raison en cela. J'imagine qu'on ne s'attroupe pag devant les tableaux du général baron Lejeune qui, de peur qu'on ne prit ses arbres pour des moulins à vent, a eu T ingénieuse précaution de faire imprimer au livret :

a Les arbres sont : l'olivier, le palmier , la vigne, le laurier-rose, l'aloës. » Il ne manque qu'une étiquette ou une banderole à chaque objet, comme au temps de l'enfance de l'art, où, faute de savoir peindre unepen* sée par le geste et l'expression des personnages, on leur mettait un écriteau en guise de langue.

Tout-le-monde aime encore les sujets dramatiques, mystérieux ou terribles. L'itiquisilion de M. Robert Fleury révolte les consciences honnêtes et vaut pour la morale publique un sermon du père dominicain Lacordaire, ou du père jésuite Bavignan. Le

Sahman deCauiàBiciire^ par M. Lecarieax, passioone aussi la foule, qai s'intéresse vivement à ee pauvre grand homme, traité comme fou par Richelieu. Tandis que Mîarion-Ddorme et le marquis de Worcester traversent la cour de Bicétre , Salomon de Cans s'agite derrière les barreaux de sa cage. Il avait tout simplement inventé la vapeur.

M. Lecurieux a peint ce tableau et les Fiançailles de Ribecca dans un ton jaune feuillemorte , très désagréable. On pourrait dire que ces peintures sont des jaunatUes, comme on dit des grisailles.

Après cela on se repose devant quelque jeune mère portant un enfant dans ses bras, ou devant les jeunes colons de Petil^Bourg secourant la vieillesse indigerUe, par mademoiselle Allier. On sait les admirables ré* sultats que M. Allier obtient à la colonie de Petit-Boui^ , fondée récemment dans l'ancien château de M. Aguado, sur les bords de la Seiuie. U y a là une centaine d'enfants

paoTres qtii vivent dans une étroite âaler^ nité, travaiUtiit à ragnooltnre et aux arts mécaniques* M. Ailier s'est toarmenté sur* tout de lenr éducatioD BÉorale, et k jeunesse est si naturellemept bonne, qoand elle n'est pas pervertie par des conditiofis anormales , qne les colons de Petit-Boorg servent aujoard'hui d'exemple dans tont le pays. Le tablean de mademoiseUB Allier représente onede lenrs lM>nnes actions habituelles. Ces enfants pan vres trouvent moyen de porter le nécessaire à une vieille femme malade et d^ nuée de tout. Les tètes, naïves et làea por* tantes, sont des portraits, et l'on aperçoit dans le fond la tète inteUigente de M. AUieri leur père adoptif .

Mais toutes ces émotions douées et terri* blés du promeneur au Salon , ne sont rien , comparées à riutérèt universel qu'inspnre la Bataille de la Smala. Les maris expliquent tous ces épisodes à leurs femmes, les pbrss & leurs enfants, les voltigeurs aiix conscrits.

11 faut entendre toutes ces conversations qui durent un quart de lieue : — Tiens, en voilà un qui tire un fameux coup de sabre ! — Tiens , celui-là qui se sauve avec son argent ! — Tiens, une femme qui dégringole de dessus son chameau ! — Gomme ces troupeaux se culbutent ; comme ces soldats ont les yeux flambants et le geste prompt !

Cest un succès prodigieux, et Ton assure qu'un industriel habile va ouvrir sur le boulevard le Café de la Smala, où un régiment de peintres en décors est déjà occupé à reproduire sur les murs l'incommensurable composition de M. Horace Yernet.

MM. Gigoui, Papety, Mnller, Ronband, Aauats, Boulanger, Leleox, Bédouin, Isabey, Uaixe, Rodolphe lebmann, Baron, etc.

Plusieurs tableaux ont gagné aux déplacements qu'on a faits Ters la fin d'avril dans r exposition. La Manon Lescaut de M. Gigoux, qui se recommande par de solides qua^ lités, a été transportée dans la première travée à gauche. Il faut beaucoup de lumière à cette peinture, dont les fonds sombres accusent une intention de mélancolie. Quelle que soit la liberté de l'artiste , on pourrait

3' étonner que M. Gigoux ait choisi ce mo-

meut suprême de T admirable roman de Tabbé Prévost. Le caractère de TincoDStante Manon est nécessairement effacé dans cette immobilité de la mort. Manon la fringante , Manon la folle maîtresse, qui aime tant la vie, r agitation, le luxe et le plaisir, comment la retrouver dans ce cadavre étendu sur le sable du désert? Sa tète capricieuse ferait bien mieui stir les cottdÉifis d'tin divan. La voilà donc couchée pour toujours, et le pauvre chevalier, accoudé près d*elle, la contemple avec désespoir; la tête, déjà marbtée par U frAM 4» la ttort, est fort belle, et te faille poîtriiie ait bien ptinte. Oa retrouve dam ce tom toute rbaUIeté pra^ tique de M. G^foux ; mai» la tournore de ramant désolé n'est pas bcofeosev M. Gigonx avait montré dans qaslques figures jie sa grande eMqpositkm de Clèopêifi plos àe sentiment du styk. P<nt«>ètre eette proponv tioiï de grandeur naturelle s'accommodait^ dk diffieilement à un épisode romanesque

qui semble plutôt appartenir à la peinture de genre.

Dans le salon earrë, tes grands tableaux n'ont pas été déplacés, sauf la Bataille^ de M. Debon, qui ravive maintenant le lambris de gauche, et les Martyrs chrétiens, de M. Quecq, qui ont passé à droite. Le tableau de M. Papety, intitulé Memphis, a été repoussé vers la porte de la galerie, sans avoir encore trouvé une lumière favorable. L'auteur s'apercevra peut-être que la lumière doit être dans la peinture même. Le soleil extérieur ne saurait vivifier ces chairs couleur de suie, ni pénétrer jusqu'au fond de cette atmosphère opaque. H. Papety a eu là lin beau mirage qu'il a été impuissant à exprimer. La pose en sphynx du jeune homme nu qui écoute l'harmonie de la harpe, est très originale, et le groupe des trois personnages a beaucoup de caractère et de charme.

Le Sylphe endormi et le Lutin Puch, de

M. Charles Maller, qai se font pendant, ont été rapprochés Von de l'autre. Ce sont deux gracieuses fantaisies, très lumineuses et bien encadrées dans un paysage un peu vague, comme le paysage du Zéphtr , de Prud*hon.

Les chairs sont modelées avec une réalité qui rappelle la grasse école de Bubens. Mais il ne faut pas reprocher au peintre d'avoir matérialisé son sylphe diaphane et son lutin fantastique. La peinture est bien forcée de traduire en images saisissables les rêves légers et flottants de la poésie écrite. La jeune Fannyj entraînée par son chevreau dans un petit sentier bordé d'arbustes printaniers, est très attrayante et d'une bonne couleur.

M. Roubaud , /{ui a eu le bonheur de visiter l'Afrique, a exposé une Fêle mauresque aux environs d! Alger , achetée par le roi de Wurtemberg. Une belle fille cuivrée danse au milieu d'un cercle d'hommes et de femmes nonchalamment couchés sous l'ombre d'une tente accrochée aux grands arbres. Les types

mauresques sont bien reudus, et la couleur a de la richesse et de la variété.

Le Couvent de Sainte-Catherine au Mont" Sinai nous parait un des meilleurs tableaux de M. Dauzats, qui comprend à merveille la nature de 1* Orient. Le site de ce couvent escarpé est extrêmement pittoresque. La lumière frappe en plein sur les murailles de cette cage inaccessible qui se dessine sur un fond de montagnes. Une caravane arrêtée aux pieds des rochers anime cette triste solitude. Les chameaux au col de serpent sont bien petits le long de ces blocs de granit, que M. Dauzats a peints avec une fermeté d'exécution digne de M. Decamps, et qu'on retrouve encore dans ses Ruines de Djimilah.

Les Baigneuses^ de U. Louis Boulanger , ont un aspect mythologique très séduisant.

Leurs formes rondes et voluptueuses, leur peau veloutée , toute cette beauté épanouie exigeait un talent de coloriste qui préoccupe sans cesse M. Louis Boulanger.

M. Armand Leleux a peint aussi des Jïatgneuses. Ce sont de fortes montagnardes de la forêt Noire, trempant leurs pieds dans un gai ruisseau, ombragé d* arbres élégants qui s'élèvent comme les colonnettes de l'architecture arabe. Ces belles filles de la forêt ont une désinvolture aisée et superbe qui fait songer aux Italiennes de Léopold Robert.

Cette analogie entre Robert et M. Armand Leleux n*est pas si éloignée qu'on pourrait le penser à première comparaison. Tous deux prennent leurs types dans u ne race plébéienne très originale, dont ils savent exprimer Télégance et la beauté. Tous deux ont une pratique sobre, mais vigoureuse et caractérisée. On reconnaît facilement entre tous les autres un tableau de H. Leleux, et c'est le meilleur signe d'un talent distingué. Ses Zingari de la Lombardie-Vénitienne , arrêtés à faire leurs paquets, sur les marches d'une hôtellerie , sont à notre avis le meilleur tableau du Salon dans le genre de la peinture fami*

lière, qui n*a pas d'autres prétentions que de représenter les mœurs et la nature. A gauche, une femme assise avec une belle robe barriolée, tient son enfant entre ses bras ; à droite, un homme se courbe sur uu mannequin rempli de bardes, et au milieu un autre homme charge sur son âne le reste du mobilier ambulant. Ces trois personnages si bien groupés, ressortent sur l'architecture en arcades de bâtiments égayés par des plantes murales et par des rayons capricieux du soleil couchant.

Les deux tableaux de M. Adolphe Leleux sont dans le même style et offrent des qualités analogues. Les sujets sont pris dans la Basse-Bretagne et dans les Pyrénées.

Les paysans des Pyrénées ont encore trouvé un digne interprète dans M. Bédouin.

Une file d'hommes et de femmes qui courent en chantant , barre toute la rue d'un village. Ils se précipitent en avant avec un élan si brusque et si joyeux, qu'ils menacent

d* entraîner la fonle du Salon. Les pauTres maisons qui bordent le chemin dans T ombre, les fonds éteints dans un ton neutre , tout cela s'arrange très harmonieusement. Les attitudes des figures sont Traies et franches, la touche ferme et assurée, la couleur sobre et forte dans le sentiment de M. Leleux. On ne peut reprocher à M. Bédouin qu*ttne négligence naïve dans le dessin des extrémités. M. Brun a exposé aussi deux tableaux très naïfs et très spirituels en même temps, dans le goût populaire. Le Propriétaire et son Fermier a surtout beaucoup de succès. Il est impossible d'imaginer une pose plus humble et plus burlesque que celle du fermier qui se présente, chapeau bas et le col désarticulé, devant son terrible maître en robe-de-chambre. Le petit du paysan suit le père pas à pas, geste à geste , comme son ombre. On voit bien que ce brave homme n a pas payé son fermage et tout fait craindre que le bourgeois qui tourne le dos soit impitoyable

Cette scène de mœurs, qai se reproduit si souvent et qui touche à la vie des travailleurs, est presque de la bonne comédie, et, en outre, elle a le mérite d*étre très bien peinte. Les farces de M. Biard n*ont pas ordinairement ces deux qualités.

M. Guillemin est à peu près de la même école, qui compose simplement un sujet très simple, sans fausse recherche dramatique.

G* est quelque intérieur d'ouvriers , une famille pauvre, un fils près de son père mort.

Son exécution est aussi très vigoureuse et sa couleur solide, mais un peu lourde.

Parmi les autres petits tableaux qui ont du charme et de la finesse, on remarque un Petit Chien assis près d'un chapeau de paille et encadré dans un berceau de feuillages , par M. Philippe Rousseau, Fauteur de Texcellente peinture qui représente la fable de La Fontaine, le Rat de ville et le Rat des champs ; une petite nature morte avec des oiseaux d'une délicatesse exquise ^ par le

même printre : Mon petit doigt me Va dit , par M. Steinhel , qai songe à M. Meissonnier; les Deux Conseils, par M. Compte Ca* lix , et plusieurs Enfantillages très distingués, par madame Gavé, qui a peint avec amour les premières années de la vie de Paul Vëronèse, de Thomas Lawrence et de Haydn; enfin, la jeune fille de M. Alexandre Couder, qui est assise devant une cage vide et qui déplore la mort de son perroquet ; elle est vêtue d*ane robe rose d'un ton charmant.

Tout est tendre autour d'elle et comme elle, le fond gris perle et les petits accessoires de la table. Gela manque d'expression, de viva-

èité et de style , mais non pas de finesse et d'attrait.

M. Landelle, dont nous avons déjà cité les Saintes femmes allant au tombeau, est Fauteur d'un petit tableau digne d* éloges, Fleurette abandonnée par Henri IV. La jeune fille qu'Henri IV a séduite et délaissée, s'avance vers la fontaine où elle va se noyer,

eo jetttut au ciel un triste et darnier regaré» Sa tournure est pleine de noblesse et de sen« timent. Il y a quelque chose ded petites Mi-* gnon, de M. Atj Seheffér. Les pieds itus sont dessinés ayee une pureté déUette^ et Tensemble du tableau est très harmonieux.

M. Landelle^ qni est jeune ^ à eé qu*on dit, deviendra sans doute un de nos boas pein^ très, s'iiif éconto que sa propre inspiration, et s'il travûUe sérieusement sans imiter personne.

Là IkUaillê à'Oeana , en Espagne , ptf M. Hippoljrte Bdlangé^ estmte de^ meiI-« leures bataîDes du Salon , avec de petite per^ sonnages. M. BéUangé, M« Gfaartet et M. Bsffet, sont leis trois artistes qài enten^ dent le mieux la reproduetios des troupier»

de FEnipire, ce type presque perte tmjoiird'hoi^ et ils seront ctftame&senty i^rèsOros^ kflf historien!^ de oeite époque giMfrroyanti^tf Les groQpes de la BùkHlk d'Oenfia mni vh yement entremêlée, et chaque B(M9X eolh

serre son expression originale. Le mnsée de Bonen ne saurait être en meilleures mains qu'en celles de M. Bellangé.

M. Eugène Isabey a un yéritable talent pour les intérieurs chatoyants, où tout le gâchis yarié de la palette passe sur la toile. C'est un coloriste très fin et très capricieux, qui n'hésiterait pas devant un monceau de pierres précieuses. Il a tout Téclat de l'agathe aux mille nuances étincelant sous le soleil.

C'est la qualité et le défaut de sa peinture. Dans son Alchimiste , qui est très séduisant de couleur, tout semble de pierre, même les plumes des oiseaux empaillés. C'est comme un beau marbre veiné des tons les plus riches, comme la palette sèche d'Eugène Delacroix ou de Théodore Rousseau.

M. Glaize possède aussi quelques qualités de coloriste, mais nous avons eu occasion de remarquer déjà que l'abus du jaune nuit à l'harmonie de ses tableaux. La Conversion cle h Madeleine présente de beaux mor-*

ceaux, largement enlevés , et la Galathéesin nonce on artiste qui peut aborder sans crainte la grande peinture et les sujets poétiques.

Noos reprocherons encore à H. Rodolphe Lehmann d'abuser do jaune pour rendre le soleil d' Italie. La lumière ne résulte pas d'un ton local et isolé, mais de l'harmonie dans la gamme générale des nuances. M. Bodolphe Lehmann, cependant, a un sentiment très vif de la tournure et de la beauté.

M. Gherelle a peint one petite bacchanale d'une couleur trè^ abondante, des enfants traînant un chariot chargé de fruits ^ mais qui manque aussi de distinction.

Le petit tableau de M. Baron, les Oies du pire Philippe^ est très coquettement exécuté. M. Baron emploie surtout le contraste des couleurs, comme faisait M. Clément Boulanger, comme fait l'école de M. Camille Boqueplan. Les étoffes sont diaprées de mille reflets, et les chairs soni lumineuses comme dans les tableaux de M. Couture.

M. Baron a fait beaucoup de dessins en compagnie de M. Français pour les illustrations de la librairie.

Nous Q* avions jamais yu le nom de H. Fragnier, de Besançon» qui est pourtant Fauter d'une bonne peinture, intitulée: un marchand à Syra. Le brave Oriental est tranquillenient coœhé an solejA , contre un miir, sur lequel des plantes grimpantes dessinent de capricieuses arabesques.

M. Lesecq, qui doit être élève delà villa Albani, a bien exprimé, dst-on, le cielit^ Mfiyft dans sa Sieste de^ modélm à Rome.

Madame Calamatta a exposé une ftmme à m toihU&^^ dans le goût étrascpe, moim la finesse et le caractère du dessin. La femme nue de madame Calamatta, a pomr peadaut très voisin une autre femme mœ à sa Uriieiie du matin, par M./Dupré, de Lyon. L'une est vue par-devant , l'autre par derrière : le visage de celle-ci n'est pas agréable, comme disait Diderot.

util ^

Un autre peintre lyonnais, M. Janmot, a presque rencontré le style dans une iétude de femme, intitulée: Fleur des Champs.

Un tableau que tout le monde remarque à gaucbe dans le petit salon d'entrée, c*est une Marine faite avec un jaune d*œuf écrasé, par un Anglais, M. Barry, qui a peint aussi avec le même succès Tarrivée de la reine Victoria au Tréport.

Jamais en France, Jamais TÀnglais ne régnera,

pas plus en peinture qu'en politique. Nous serions cependant volontiers cosmopolites en matière d'art, si l'incontestable supériorité de nos peintres et de nos sculpteurs ne nous forçait pas à un légitime patriotisme. On est fier d'être Français par une foule de raisons aussi hautes et aussi solides que la Colonne. Voici Lafayette, à propos de patriotisme.

En 1777, Lafayette s* embarque au port de Los Pasages en Espagne , charmant tableau qui appartient à madame de Bémusat. La-

fayette était fort jeooe alors et fort enthousiaste. Qu* allait-il faire en Amérique? il volait au premier appel de la Liberté , qu'il a toujours aimée. C'était la Révolution qui , pour revenir en France , prenait le chemin des écoliers.

Portraits.

Les deax portraits les plas fermement peints du Salon sont les portraits de M. Molé) ministre de la justice en 1813 , et d*un Frère ignorantin , par M. Horace Vemet.

Le portrait du comte Mole est dans le même système de couleur acre et dure que le portrait de M. Pasquier, exposé au dernier Salon par le même peintre. Au lieu de la simarre violette et de la toque jaune de M. Pasquier, nous avons une belle robe de velours rouge amarantbe. Le portrait du Frère ignorantin est plus simple. L'étoffe

de sa lourde robe noire est une merveille d'exécution. Sa tète est bien modelée, tenace et commune , comme il convient à un instituteur des enfants du XÎX® siècle. La figure se détache bien sur le mur, qui est malheureusement d'un affreux ton jaunâtre. L'harmonie des couleurs n'est pas ce qui distingue M. Horace Yernet. Hais il appartient à cette bonne école solide et positive qui descend de David. Il y a de l'analogie entre ses deux portraits et le portrait de Pagnest , qui est au Louvre. Ecole vulgaire et pesante qui a cherché la réalité, sans inquiétude et sans hésitation. David, Gros, Pagnest, Géricault, sauf tontes réserves quant h la diversité de leurs génies , sont les maîtres d' une certaine pratique de peindre qui est perdue aojourd'hui. On dessinait une figure au crayon blanc avec quelques arêtes de crayon noir ; puis, on posait du premier coup sur la toile vierge la couleur comme on la voyait sur la nature.

J* imagine qa*on devait peindre ainsi aà XVII® siècle, du temps de Lebrun ; car l'école de Napoléon ressemble à l'école de Louis XIV, non-seulement dans le style boursouffié et ridiculement grandiose , mais dans les moindres détails de l'exécution ; de même que Tart Pompadour ressemble à l'art Diane de Poitiers , Coustou à Germain Pilon , et François Lemoine au Primatice. Les artistes dépendent bien plus qu'ils ne le supposent, de la mode et des préjugés de leur temps.

M. Horace Veruet a les qualités et les défauts de cette manière réaliste , fort indifférente à la beauté et à l'effet d'une image. Aujourd'hui, on se tourmente, on torture l'exécution, on revient cent fois par des demiteintes ou des glacis sur un ton posé. On n'a jamais eu plus de ficelles que dans l'école moderne. Mais si la pratique est moins sobre et moins certaine, elle a bien plus d'imprévu, de variété, d'éclat, d'originalité surprenante; elle trouve des mouvements , des contrastes.

^ lie ^

des effets de hasard , des caractères et des harmonies qae n'offre jamais Tancienne école.

Il y avait anssi, à la suite de David , une autre hranche de son école qui méprisait la bonne pâte franchement posée de premier jet, et qui , au contraire , employant beaucoup d* huile , délayait la couleur et la frottait timidement, plutôt qu'elle ne la posait sur la toile. Girodet et quelques autres représentent ce système , dont on peut apprécier aujourd'hui les résultats. Leurs tableaux, âgés de quelques lustres , ne tiennent déjà plus; l'huile s* évaporant en peu d'années, leur peinture se crevasse, les écailles s'écartent et laissent la loile à nu. On constate facilement cette détérioration sur la PsycM et sur le Déluge. Le bon Dieu punit ces peintres par où ils ont péché. Les Raphaël du commencement de ce siècle ne légueront même pas à la postérité une seule toile intacte sur laquelle ou puisse les juger. Il est

vrai qu*ils sont jagés déjà et effacés de la tradition.

On pourrait reprocher à F école de M. Ingres le même mépris de la pâte et de la couleur.

C'est une hérésie tout-à-fait singulière, dans unartpIastiquecommelapeinture,quedenier la puissance des procédés matériels et les ressources de r exécution pour exprimer une pensée et une image. liest bienvrai quel'inspiration ,1a pensée, le sentiment de la beauté et du style doivent précéder la pratique. Mais, une fois en train de traduire par la forme son idéalité, il conviendrait d'employer les meilleures méthodes, qui sont le résultat d'une expérience antérieure. Pourquoi donc les élèves de M. Ingres s'entétent-ils dans leur protestation contre la pâte et la couleur?

Les portraits de M. Hippolyte Flandrin sont exécutés dans ce système exclusif , qui renonce volontairement aux trésors de la palette et au génie de l'inspiration. Heureusement, M. Flandrin rachète cet ascétisme et

eette stérilité de l'exécution par des qualités rares et très distinguées. Son portrait de femme, en buste et ovale, placé sons laSmala, dans le salon carré , est une œuvre très re-^ marquable. La tète se dessine de trois quarts sur un fond olive. Les traits , extrêmement purs, sont bien ensemble. La physionomie a beaucoup de noblesse et de caractère. Pour ma part, tout en condamnant la méthode un peu trop étique de M. Flandrin , et en l'ab* sence de portraits plus passionnés et plus poétiques , je préfère ce portrait de femme à tous les portraits du Salon.

Au-dessus du portrait de M. Flandrin , à gauche de la Smala^ est le portrait du héros constitutionnel de 1* Algérie, de M. Bugeaud, par M. Larivière. Leductfislya l'œil rond comme un oiseau de proie , et le nez un I)eu recourbé ; une bonne tète de paysan et de soldat.

En pendant au portrait de M. Bugeaud, à droite du tableau-monstre de M. Vernet, est

le Portrait de Ferdinand II , roi de Portugal, par M. Krumkolz. Cela ressemble, à s'y méprendre, aux portraits aristocratiques de M. Winterhalter. Nous ayons d'abord cherché dans notre mémoire quel pouvait être ce prince aux longues jambes. Mais nous n'ayons pas l'honneur de connaître Sa Majesté de Portugal, qui doit être fort satisfaite de son image. G' est une bonne fortune pour l'aristocratie portugaise que le talent d'un peintre comme M. Erumkolz.-

Le Boi des Français , qui dispose de la première école du monde , n'a pas été aussi heureux dans son portrait , exposé à gauche eu entrant dans le salon carré. Nous avons peine à comprendre ces erreurs d'an peintre aussi intelligent et aussi distingué que l'est M, Henry Seheffer. Il n'y a personne qui raisonne mieux que lui de son art et qui sente mieux les belles choses. M. Henry Seheffer s^ait ui^ homme éminent , quand même il ne serait pas un peintre très renommé. Il a

-1$ l* ^ r honneur de tenir à un autre artiste, qui aura son rang dans la postérité , et qui est aussi un des esprits les plus poétiques , un des esprits supérieurs de notre temps . Notre critique un peu brusque nous coûte donc plus que jamais en cette occasion , avec un homme consciencieux et éclairé ; mais , en vérité , ce portrait du Boi , le portrait de M. Daru, architecte, et les autres, ne méritent guère r approbation des artistes. Pourquoi persister dans ce système maigre et mesquin qui n'est pas le style, il s*en faut tout , et qui répudie à la fois T élégance , la force et les charmes de la couleur ? La tète de M. Daru est commune et terreuse, sur uu fond opaque et vineux. On voit ce qui préoccupe M. H. Scheffer. C'est la précision et la simplicité , mais la précision doit accuser le caractère, et la vraie simplicité ne sacrifie l'entourage et l'accessoire que pour donner plus de relief et de vie au principal , à la signification de la tête humaine.

Pour les yeux bien ouverts , le visage est toujours l'expression des facultés intérieures, qu elles soient sublimes ou humbles , originales ou vulgaires. Les plus beaux portraits faits par les grands maîtres ne sont pas ceux des plus belles figures , mais ceux où ils ont le mieux sculpté les vertus ou les vices de leurs personnages. Il faut toujours citer Holbein, Titien, Velasquez ou Van Dyck, à propos de portraits. Quels sont les plus célèbres portraits de ces admirables historiens? c'est Henri VIII, c'est TArétin , c'est Philippe IV, c'est Charles I«^, d'Angleterre. Henri VIII a la grossièreté d'un soldat et la sensualité d'un moine; l'Arétin a du renard et de la chèvre ; Philippe IV ressemble à un mouton malade; Charles I^*^ n'a aucun signe de volonté ou d'intelligence. Mais cependant ces portraits sont les plus nobles et les plus beaux du monde , parce qu'ils représentent des hommes si profondément compris, qu'on

ne saurait les confondre avec d'autres hom-

mes. Il en est aiosi do talent de tons les grands portraitistes. Yons eonnûssez Albert Dorer, Rembrandt, Yan Dyck et Poossin, aux excellents portraits qu'ils ont bosses d'eux-mêmes. Yous connaissez François P', dans le portrait du Titien ; Cbarks IX^ dans le portrait de Janet ^ Louis XIY , dans les portraits de Bigaud ; Marat , dans le p<Nrtrait de J)aTid ; Napoléon , dans le portrait de Gros, aussi bien que dans l'histoire.

Il y a même des peintres d'vn talent assez médiocre qui ont réussi à faire d'excellents portrséts, parce qu'ils saisissaient dans leur modèle ees traits irrécusables que la nature grave sur la tète humaine comme F enseigne de ce ^i est dedians. Un des beaux portraits du Louvre est ce portrait vénitien, n^ 992 , dont on ne connut ni le héros ni le peintre.

Il faul an portraitiste deux qualités bien rares : une sorte de pénétration philosophique qui interprète l'aspect extérieur du vi-

sage, et la science da peintre qui en exprime sur la toile les justes accents.

M. Léon Coignet n*a pas non plus le don de ces impressions fortes , subites ou réflédiies , qui expliquent un caractère par la conformation de la tète et les caprices de la physionomie. Il a exposé deux portraits, celui de Madame X... dans le salon carré , et celui de M. G... en buste dans la galerie de bois , à gauche , yers la place où était au dernier Salon le fameux tableau du Tintoret, peignant sa fille morte. On a youIu, bien à tort, rajeunir la réputation de M. L. Coignet avec cette peinture plate et faussement dramatique. M. Coignet sait son métier de peintre comme H. Court et les autres qui ont leur racine dans Técole académique; mais ce n'est pas à dire qu'ils aient un véritable sentiment artistique du style, de la beauté , du dessin et de la couleur. Il est impossible de voir un portrait plus rondement vulgaire que celui de M. 6... , ou que celui de ma*

dameL..., qui est assise de face, avec un beau cbàle bordé de fourrures.

M. Rouget, M. Bouillard, M. Belloc, sont dans la même route que M. Goignet. Mais M. Belioc a cependant plus de recherche.

Son Portrait équestre du lieutenant-général Haberl dAvallon , placé tout près du Khalif, de M. Chasseriau , montre bien la différence de l'exagération tourmentée et de la vraie grandeur. Ce portrait du général d'Âvallou fera à merveille au musée de Versailles, entre tous les portraits de nos grands hommes de guerre, si misérablement posés et si faiblement peints.

M. Belloc a encore eu le privilège de tenir devant son regard la tête fine et nerveuse de M. Michelet. Mais qui pourrait reconnaître M. Michelet dans ce portrait exposé au-dessus de la porte d'entrée de la grande galerie? Il fallait tout Tesprit de Terburg , toute la finesse d'Holbein dans son portrait d'Érasme, pour ciseler ces traits mobiles, un peu aigus,

quoiqpie si doux et si harmonieux. Dans le portrait peint par M. Belloc , M. Hichelet a simplement l'air d'un honnête homme, un peu blafard.

J'aime mieux, en yërité, H. Dubufe , ear il fait du moins à peu près ce qu'il yeut faire. II se propose de peindre des femmes nonchalantes qui n'ont pas d'autre prétention que l'élégance et le charme. Le talent de M. Dubufe serait à côté de la beauté grecque , correcte et précise, avec des plans solides et des attaches parfaites ; mais la poitrine de la Vénus de Milo , les bras de la maîtresse du Titien, ne sont plus de notre temps. Les femmes d'aujourd'hui n'ont plus les épaules et les poignets fermement attachés comme dans les sculptures de Phidias et de Michel-Ange. La beauté aristocratique ne se pique que d'une certaine fraîcheur conventionnelle , dont les peintres anglais , et en particulier Thomas Lawrence, sont les inventeurs. M. Dubufe est un peintre de son époque , sans caractère

Pelleport; un autre, par mademoiselle Mathilde Roudon ; le portrait de madame Eugénie Garcia, par M. Pichon ; un portrait de H. Louis Boulanger, deux de M. Sébastien Cornu, deux de M. Auguste Debay, l'auteur du Berceau primitif, au Salon de sculpture; un beau portrait en pied de M. Ghaix-d' Est- Ange, par M. Flandrin ; quelques portraits américains , par M. Healy ; deux portraits espagnols par M. Madrazo, le fils de l'ancien directeur de l'Académie de Madrid; deux portraits de l'illustre M. Pingret, le peintre de la cour ; deux bons portraits de M. lissier , etc. Mais où est donc le portrait de M. Biezener? Le jury l'aura dissimulé dans quelque ombre perfide.

Il nous reste , du moins , M. Diaz , avec ses trois petits portraits de femme, en pied, sur un fond de paysage le plus vigoureux , le plus riche , le plus charmant du monde.

Le portrait de madame L... est au milieu.

Elle porte une simple robe blanche , sur la--

quelle serpente légèrement une debarpe bleu tendre. Elle a sur le sein un frais petit bouton de rose qui fait écho avec les fleurettes du paysage et les tons brillants des feuilles. A ses pieds, deux petits chiens anglais courent sur le gazon. Une douce lumière fait scintiller sa peau transparente et ses cheveux dorés. Les demi-teintes sont d'une finesse extraordinaire, dont Eugène Delacroix et Rousseau offrent seuls des exemples parmi les contemporains. Il n*est pas difficile de modeler une figure avec des ombres fortes et bien accentuées; mais modeler dans un doux clair-obscur est un des secrets les plus rares de la peinture. Et comme ces feuillages d'automne sont d'une riche et vigoureuse couleur ! On dirait un caprice des plus grands maîtres.

Les deux autres portraits sont peints dans le même sentiment et encadrés aussi dans un paysage. La tournure des femmes a peutêtre moins d'él^ance et de légèreté. Mais les

qualités exquises da coloriste s'y retrouvent en abondance. Les Salons de 1 84 4 et de 1845 ont classé M. Diaz parmi les pdntres les plus originaux et les plus coloristes de notre éode moderne.

Psysn^tSi

On ponrraît diviser les paysagistes actuels en trois groupes Lien distincts : H y a premièrement les peiutres de la fantaisie qui contemplent la nature avec un sentiment poétique et original, sans préoccupation d'école ou de manière, et qui en expriment les effets dans une forme particulière à laquelle on reconnaît d'afiord chaque auteur. Ainsi Théodore Eousseau, Decamps, Jules Ènpré, Marifhat, sont des maîtres qui ne copient personne , ni dans le présent , ni dans le

passé, et qai ne relèvent qae de leur propre inspiration.

On trouve ensuite une sorte de queue obscure de F école du Guaspre, dont la pré* tcntion est de composer la nature par un procédé réfléchi , mettant çà et là quelques fabriqtÂes monotones sur un ciel terne, agençant des lignes comme de simples géomètres à la recherche d*un problème scientifique.

Ce n'est pas le moyen de résoudre le pro^ blême de la poésie, des belles images et de la couleur. L'art a d'autres procédés que la science, et son caractère essentiel est la spontanéité. La réflexion dans les arts n'est que la seconde vue qui perfectionne l'impression libre et subite, mais qui ne saurait la remr lacer absolument.

Troisièmement, il y a la foule des paysagistes qui se contente des lieuX'<ommun$.

Le terme s'applique à merveille ici , et sans métaphore. Les lieux communs et rebattus , les effets vulgaires, vulgairement peints, suf-

fisent à rimmense majorité des paysagistes.

Ils Yoient dans la nature ce que tons les esprits communs y voient, des arbres, des collines, des ruisseaux, des herbes et des pierres; mais ils ne saisissent point les différences profondes des tempéraments dans tous ces êtres animés d'une vie individuelle qui éclate sur leur physionomie mobile, selon le temps ou le soleil. De même, les portraitistes superficiels mettent régulièrement dans une figure un nez, des yeux et le reste, sans accuser le caractère distinctif des traits et V unité constituante de la physionomie. La nature est comme l'homme : elle a ses inquiétudes et ses passions , ses folies et ses tristesses , l'agitation ou la sérénité. Les âmes poétiques communiquent avec cette vie mystérieuse qui nous enveloppe et nous influence sans cesse. Les grands artistes sont ceux qui en traduisent les accents.

L'art et la critique n'ont rien à voir dans la peinture banale de ces ouvriers auxquels

tont progrès est fatalement interdit. Il n'importe qae leur pratique soit plus on moins adroite. Tout le monde peut aligner des mots en file de douze syllabes ayec une rime à la queue en guise de caporal; mais on n'est pas poète pour cela. On n'est pas musicien pour remplir de croches une raie de mni^ue. Il y faut de plus T harmonie, comme il fant la signification dans les vers et bien d'autres qualités qpii s'appellent d'mn seul nom, l'art. Les lieux communs en paysage sont encore plus insignifiante qœ dans la mimiqae eu dans les lettres.

Que les peintres de cette nullité soient utiles, comme on le dit, pour exciter le goât de la peinture chez les organisations incultes à qui il ne saurait être donfné de comprendre, du premier coup et sa^s éducation, la beatrté de la nature, c'est fort contestable. La poésie du ciel et de la terre est si lumineuse et si pénétrante, qu'elle éclaire parfois subitement des esprits yierges de toute impression.

la peinture du paysage est, d'ailleurs, bien moins conventionnelle que la peinture du portrait ou de Thistoire. On se rappelle l'aventure de ce peintre qui ayant été choisi par quelque M. Jourdain, à l'effet de représenter au naturel le portrait du personnage, fit une bonne tête, bien modelée, avec des lumières et des ombres. Quand M. Jourdain, fatigué d'une longue séance, se leva pour contempler son image, il se mit à jeter les hauts cris, disant qu'on lui avait barbouillé tout un côté du visage, que sa peau était blanche d'un côté comme de l'autre, que son habit bleu barbeau était tout neuf et d'une seule couleur, et qu'on l'avait sali à plaisir. Qui fut bien surpris ? ce fut le peintre. Cependant comme le modèle insistait pour qu'on lui rendit son entière blancheur et son habit bleu cru, et qu'il voulait pour son argent être servi à sa fantaisie, l'artiste reprit sa palette. Quand il eut recouvert les demi-teintes d'un ton clair et uniformément

plat, M. Jourdain se déclara très ressemblant et il emporta son portrait en se félicitant de transmettre à la postérité cette belle image.

La dégradation de la lumière, F harmonie du clair-obscur, le contraste des ombres, qui produisent le modelé des corps et qai concentrent l'effet, gênent Texécution de beaucoup de peintres ; et, de son côté, la foule aime les tat)leaux blêmes comme la Smalay de M. Yernet. Aycc plus de hardiesse dans la lumière et plus de ligueur dans T effet, M. Yernet aurait bien moins de succès.

C'est dans le paysage surtout qu'il faut avoir le sentiment de la lumière, autrement dit de la couleur. Les peintres crépusculaires de l'école ingriste n'ont qu'un moment tout au plus dans le jour où la nature puisse se rapprocher un peu de leurs tableaux : le soir, quand le soleil est couché, par un temps gris et couvert. J'ai saisi quelquefois ce hasard fugitif , durant lequel tous les objets paraissent avoir la même valeur, quoiqu'on

3ïi

les dislingue eDCore avec certitude. Les arbres, les clochers, les maisons, les personnages, dessinent leurs silhouettes immobiles sur un fond monotone ; mais il faut en deviner le relief, les proportions et la perspective ; la réalité vivante se perd sous un triste voile.

Supposez encore que dans cette saison transitoire où la nature n'a plus le caractère de r hiver et n'a pas encore le caractère du printemps, vous regardiez le paysage par un temps uni et sombre, la terre privée de gazon et froide , les arbres dépouillés , le ciel sans caprice; supposez que tout-à-coup la parure du printemps tombe par magie sur la terre avec le luxe d'un plein soleil; tout prend couleur variée, s'anime, s'égaie, éclate, resplendit : c'est la différence des paysages de MM. Flandrin, Desgoffe, Achille Benouville, Ghevandier et autres , aux paypages de MJVI. Rousseau , Dupré et Marilhat.

Ce parti-pris de l'école ingriste peut se

concevoir jusqu'à un certain point dans la peinture des sujets historiques ou familiers, mais non pas dans le paysage. Quand vous peignez une scène quelconque, vous disposez de votre invention et de vos personnages.

Vous avez le droit de créer pour votre drame un milieu plus ou moins fantastique, une décoration d'opéra, un cadre de fantaisie qui modifie l'intérieur de la composition. Rembrandt , en sens contraire, n'a-t-il pas peint des combinaisons si étranges de lumière, qu'elles sont impossibles peut-être, mais certainement très poétiques? En paysage, vous ne pouvez pas modifier tout-à-fait à votre gré les conditions du soleil. Quand vous ne savez pas peindre une figure en pleine lumière, vous pouvez essayer de l'enfermer dans une cave et vous allumez une lampe ^ mais en pleine campagne , vous ne pouvez pas éteindre la lumière de Dieu et la remplacer par une chandelle.

On m'a raconté, ces jours-ci, en Belgique,

une petite histoire fort simple, mais qui est très instructive sur ce sujet de la lumière eu peinture.

Vers 1825, il y avait à La Haye une pauvre femme chargée d'enfants. Son voisin , le vitrier, prit dans sa boutique x\n des petits garçons, qui s'appelait Pierre. Mais le jeune apprenti n'apprenait rien. Il cassait toutes les vitres et faisait le désespoir de son bourgeois. Quand celui-ci lui confiait à encadrer quelque mauvaise gravure enluminée, un Juif errant ou un Enfant prodigue, Pierre n'en finissait pas, afin de conserver plus longtemps son trésor sous ses yeux , et le Juif errant errait sur tous les murs delà boutique et des rues voisines.

Les doléances du vitrier attirèrent enfin l'attention de ses pratiques sur le jeune ouvrier; on lui prêta des gravures, on essaya sa vocation, et un riche libraire, protecteur des arts, l'envoya à l'académie d'Anvers, où il obtint un prix de figure; Pierre

était devenu peintre et ses portraits avaient quelque réputation ; mais cependant il y avait daiis sa peinture un vice radical et incorrigible. Pierre voyait jaune, et il peignait jaune invariablement, quelle que fût la couleur de ses modèles. Il donnait la jaunisse à ces faces rubicondes de gros Néerlandais.

Il barbouillait les fraîches jeunes filles d*un glacis de jaune d'œuf. C'était l'ocre qui le perdait. Vous allez voir comment l'ocre le sauva.

Un soir qu'il était renfermé dans son atelier avec sa maîtresse, elle travaillant près d'un guéridon, à la lueur épaisse et rousse d' une mauvaise lampe , lui nonchalamment étendu sur une natte et fumant sa pipe, il se leva tout-à-coup comme possédé d'un génie. Il venait de saisir sur la réahté la couleur et l'effet qu'il appliquait uniformément malgré lui à toutes ses peintures. 11 se mit à l'œuvre avec assurance, et peignit son petit intérieur : Une Femme près d'une lampe *

Le lendemain, son effet de lumière fit merveille et son succès fut décidé. Cétait le soleil qui l'avait gêné jusque-là ; il remplaça le soleil par une lampe. Aujourd'hui Pierre van Schendel passe pour un des bons peintres de la Hollande, et ses tableaux sont hors de prix.

Il est plus facile de peindre une lampe dans une chambre que le soleil qui est partout. La lumière du jour est douée d'une pénétrabilité vive qui enveloppe tous les corps et envahit jusqu'aux recoins les plus abrités. Il n'y a qu'un seul élément qui soit commun à tous les genres de peinture, et qui, en même temps, domine surtout le paysage, c'est la lumière. Comment donc approuver le système de MM. Desgoffc ou Flandrin, quoiqu'ils aient, d'ailleurs, de sérieuses qualités?

Nous n'avons malheureusement pas au Salon à leur opposer des tableaux de nos premiers paysagistes. Les maîtres sont ab-

Bents. Hais on retrouve à peu près leurs analogues dans quelques talents distingués , et leur influence dans un grand nombre de jeunes peintres qui ont le sentiment de la nature et une excellente pratique.

M. Français cherche comme M. Bousseau la poésie des effets. Son paysage appelé le Soir y est un charmant nid disposé au bord d'une fontaine sous le mystère des saules et des buissons. C'est comme un berceau ovale où deux jeunes filles paraissent fort heureuses d'être au monde. L'une, demi-nue, touche de son petit pied l'eau claire et tranquille; l'autre, couronnée de fleurs et enveloppée d'une grande draperie, est étendue sur le gazon. Le soleil couchant envoie des rayons oranges et violets au travers de la haie de saules. Le site est enchanteur.

M. Français n'aime pas les lieux communs.

Il sait choisir les bons endroits, comme nous disions l'autre jour que M. Delacroix savait choisir le bon moment.

Le pendant de cet effet de soir est un paysage en pleine lamière : Vue prise à Bour givalj sur la Sehie qui occupe presque toute la toile- Il n'y a pas d'autre moyen que d'entrer en bateau dans le tableau de H. Français et de se laisser aller au cours du fleuve en passant près des pécheurs tapis dans les oseraies, des nénuphars épanouiis et des petites barqpies < aventureuses, La vue est .superbe et réjouissante, de notre bateau. Nous avons des bordures de frais feuillages, et pour fond, en amphithéâtre, de petits cô« teaux Meus.

M . Troyon a fait aussi an excellent paysage, où rofi^ entre dans F eau au premiet plan.

Mais il sulfit de se retrousser un peu, et Ton se J)aigne seulement jusqu'au mollet dans les pïBtites vagues joyeuses de ce ruisseau frétillant,^ où un bomitee debout pêche des goujons à la ligne. Le petit ruisseau s'enfonce devant nous. Un peu vers la droite, il se perd dans une campagne lumineuse. A gauebOi

sur le bord, de grands chênes déconronnés qui annoncent déjà le voisinage de la forêt de Fontainebleau. L'exécution des premiers plans est d'unevigueuret d'un éclat magnifiques. Les troncs des chênes sont rugueux et forts ; mais cette énergie de la brosse, cette abondance de la pâte, qui font à meryeilie sur des objets solides et rapprochés, ne conviennent plus dans 1* exécution de la partie supérieure du tableau, dans les feuilles des arbres, dans les lointains et dans le ciel. Le défaut de M. Troyon est d'employer le même procédé pour peindre un petit nuage floconneux ou des feuilles tendit et agitées que pour peindre les pierres où les terrains. Ici, r empâtement donne une fermeté nécessaire qui, dans l'air ou dans les lointains, devient de la pesanteur et de l'immobilité.

Si le haut du paysage avait plus de légèreté et de transparence, ce tableau de H. Troyon serait peut-être le meilleur paysage du Salon.

La Vue de Caudebec est moins heareuse et met en relief les défauts de cette pratique vigoureuse, mais qui manque de souplesse et de variété. La lumière j est dispersée sur chaque point saillant des objets, comme faisait autrefois M. Giroux, ^t l'œil, provoqué de toutes parts, ne sait où se reposer.

M. Louis Leroy s'est laissé prendre, comme M. Trojon, à la ficelle des empâtements appliqués sans mesure à toutes les difficultés de l'exécution. Dans sa Route eavcdière descendant à T étang de Trivaux dans le bois de Meudon, le regard plane sur plusieurs étages de taillis qui se modèlent à merveille, s'enfoncent doucement dans la demi- teinte, pour se relever en croupes lumineuses, s'incliner encore et se fondre avec r horizon. Cette route, infinie comme le chemin du paradis, tantôt montueuse, escarpée, tantôt déclive comme un précipice, est un tour de force, ainsi abordée de face et inflexiblement droite. 11 s'agissait de peindre deux

lieues de ruban dans la longueur du doigt.

C'est là, un peu mal à propos, que M. Leroy a prodigué les empàtmnents , surtout pour accusa les édats de la lumière. Il faut un accent décidé, vite un paquet de couleur.

La justesse d'un beau ton y suffirait; mais les procédés faciles et prompts ont bien de l'entraînement. Nos peintres sont en général si adroits maintenait, qu'ils finiront par substituer aux moyens les plus 6im{des et 1&& plus naturels des eierdces très scabreux. Les frottis légers qui recouvrent à peine la toile ou le panneau , et qui produisait des tons fins et transparents, sont presque ubandonnés par l'école contemporaine, tandis qu'ils étaient le fond de la pratique dés maîtres hollandais et flamands. Dans les Bembrandt , les Peeter de Hoog , les Guyp , les Ostade , les Brauwer, les Graesbocàe et les Teniers , les trois quarts d'un tableau n'offrent souvent qu'un frottis rapide, sur lequel s'enlèvent les personnages et les ob^

jets prineipanx; aussi l'air drcok partout dans ces fines peintures , et les procédés de rexécutionsonttellemeiit dissiquilés, qu'ils sont parfois encore un mystère pour les praticiens les plus perspicaces.

Le second paysage de M. Louis Leroy représente I7ti« avenue de méUu» ian$ la forêt de Fontainebleau. La couleur générale en est un peu trop jaune, n^ais le dessin ne manque pas d'élégance. M. Leroy avait déjà publié des eaux-fortes très distinguées.

M. Paul Huet, à qui l'on a refusé deux tableaux, comme s'il n'était pas un artiste éminent et en quelque sorte consacré par quinze ou vingt ans d'études conscien* cieuses et de recherches inquiètes, M. Paul Huet n'a qu'un paysage au Salon. C'est un Vieux château sur des rochers. Le site est mélancolique et très pittoresque. La carcasse des ruines percées h jour se dessine sur le ciel, et les flancs de la montagne aux broussailles rousses, sont couverts d'une

ombre mystérieuse. M. Paul Huet a souvent reucoutré la grandeur et la poésie.

Un jeune peintre qui est tourmenté aussi des grands aspects poétiques de la nature, M. Tey taud , a exposé une vaste toile décorée d'un paysage d'imagination , intitulé 1*/dylle. Il s* est inspiré des beaux vers d'André Chénier :

O coteaux d*Erymamhe ! 6 vallous! 6 bocage!

O vent sonore et frais qui troublait le feuillage. Et faisait frémir Tonde, et sur leur jeune sein Agitait les replis de leur robe de lin !

L'Idylle de M. Teytaud a de la fraîcheur et derélégance, avec un vif désir de la beauté; mais son cadre est trop grand et sa composition un peu vide. L'expérience lui prouvera qu'on peut dépenser les mêmes qualités sur uu tableau plus rétréci.

M. Corot a fait aussi ses Idylles accoutu^ mées, une Daphnis et Chloé, et deux autres paysages. C'est une peinture naïve et harmouieuse dans une gamme très débile. L'or-

donnanœ des arbres a souvent beaucoup de grâce, et uue douce lumière baigne les fonds.

M. Fiers a exposé deux paysages qui sont gras , solides et abondamment remplis. La campagne de M. Fiers est bien portante et féconde. Nous pouvons être tranquilles sur les moissons et les pâturages. Les paysans et les troupeaux ne manqueront de rien.

Un jeune peintre qui débute, M. Haffner, est r auteur de deux paysages qui annoncent de fortes qualités. Nous avons déjà cité son portrait de femme. La Brasserie allemande, aux environs de Munich , rappelle un peu M. Diaz, et ses Marais pris de Dax peuvent être classés parmi les meilleurs paysages du Salon. C'est le soir ; les teintes lourdes du soleil couché brillent encore par bandes rougeâtres à rborizon;les cultivateurs reviennent avec leurs chariots chargés de foin et attelés de taureaux vigoureux. Les contours sont déjà perdus dans l'ombre ; mais ce groupe du chariot et des figures est d'un

effet trèsjaste et très pittoresque. M. Haifner sera bientôt sans doute un excellent co^ loriste.

M. Goignard n*a pu se défendre aussi dft rinfluenoe de M. Diaz. Ses Vacke$ dam une forêt sont une réminiscence du beau paysage des Bohétniem. La couleur est fine, brillante et capricieuse. Les petites Taches sautillent au milieu des arbres et des broussailles.

M. Goignard doit maintenant se dispenser limiter quelqu'un.

Les Pâtnragei m Camargue ^ par M. Louboq, paraissent peints diaprés nature. L*o* rage menace dans le eiel , et les grandes herbes se balancent sous le yent comme les flots de la mer. Un trop peau de yacbes qui se baignent jusqu'au muffle dans ces abondantes prairies , s'agite à l'approche dq la tempête. Les unes lèvent leur tète étonnée, que les oiseaux en passant rasent de leurs ailes. Les autres mugissent aux mœttes on ruminent tristement. Quelques-unes demeurent

impassibles au banqnet de l'herbe tendre; la tète perdue dans l'épais fourrage , elles ne laissent voir que le sommet de leur échine allongée , qui se dessine comme une petite barque livrée aux vagues. On est heureux de trouver un aspect si original à exprimer en peinture.

Il y a encore une foule de jeunes peintres qui font du paysage dans un très bon sentiment, et dont nous ne pouvons décrire tous les tableaux : MM. Gurson , Grésy , Achard, Lapierre , Lavieille, Toudouze, Brissot, Bellel , etc. ; mais nous sommes sûrs de les revoir aux prochains Salons.

Parmi les femmes peintres, treize seule* ment , le nombre est néfaste , se livrent au paysage. 11 faut citer, entre autres, mademoiselle Bosa Bonheur, dont les taureaux au pâturage valent mieux que les taureaux de M. Brascassat.^ mademoiselle Knip , de Bois-le-Duc , madame Empis, qui a déjà obtenu plusieurs médailles, mademoiselle Colombat, derisère.

mademoiselle Elisabeth Goilin,etc. Les femmes peintres aiment moins le paysage que les petites scènes sentimentales, les fleurs ou les portraits.

Scalptnre. -- (îravure. — Architecture.

L*art c est la recherche de la beauté. L'expression de la beauté est le but de tous les arts et en particulier de la sculpture. Si la création de F artiste n*est pas belle, il vaut mieux regarder la ci'éation de Dieu , qui se réfléchit toujours superbe et toujours variée, dans les esprits limpides. Mais cependant Lt nature vivante et réelle ne dispense pas de la poésie idéale. Car Fart est plus que la nature. C'est le grand interprète de ce langage infini que parlent tous les êtres dans le divin concert, mais dont chacun ne saisit que Y har^

monie originale. Que si, an lieu d'exprimer la beauté, l'art vous montre la laideur ou la monstruosité, vous êtes comme ce curieux qui, voulant dénicher de charmants oiseaux, grimpa dans un arbre, éleva son bras jusqu'au nid et mit la main sur un serpent entouré de crapauds. 11 tomba de la branche et se hrisa contre terre. Ainsi, vou^ tombez du haut de votre idéalité.

La Phrynéy de M. Pradier, est très belle.

Il a sculpté admirablement la forme qui convient à la maîtresse de Praxitèle, à ce beaa modèle qui séduisit les juges grecs quand sa robe fut entr' ouverte, comme un argument irrésistible, par son avocat. Ce n'est pas la femme, mère, épouse ou amante, c'est la courtisane antique. On n'est pas plus Grée que cela. Le caractère et rexpre3sion de la forme, dans l'ensemble comme dans le dé-« taU, tout est de la courtisane. C'est la beauté purement plastique et la volupté comme l'entendaient les anciens, qui ne s'inquié-

taient point de Tàme dans la femme, mais de la tournure des lignes et de la perfection du co&toar. Si c* était la femme destina à être mère, il lui faudrait plus d'ampleur dans les flancs, plus de tendresse dans Fondulation de la taille. Si c'était la femme compagne de l'homme et solidaire de son existence , comme l'imagine la moralité moderne, il lui faudrait moins d'oigueil dans la pose et plus de sentiment dans la tète.

Mais c'est la femme antique , c'est la fleur de l)eauté destinée à charmer les banquets par son élance et son parfum. Sa taille est d'un seul jet comme la pousse d'un palmier sauvage 4 ses reins se cambrent aVec la souplesse du* serpent ; lès flancs sont fermes et serrés comme ceux d'une tigresse ; les attaciies sont fiées et mobiles comme dans toutes les belles races. Oh ! les charmantes mains pour passer la coupe ciselée ! Oh ! les beaux pieds pour reposer sur des semis de fleurs ! Il y a un feu secret dans ces formes

correctes et fières. Le mouvement du bras droit, retroussé au-dessus de la tête pour soutenir par derrière le pan d'une draperie flottante, file une ligne élégante qui caresse toute la hauteur delà statue, depuis la jambe jusqu'au coude. Cette beauté là vaut bien la beauté austère et voilée du moyen-âge, la beauté un peu tourmentée de la Renaissance, la beauté coquette du XVIIP siècle, la beauté passionnée de notre temps.

M. Bosio et M. Bartolini , de Florence , cherchent aussi la tradition antique dans leurs figures de femmes nues, placées en pendant, près de la Phryné de M. Pradier.

La Jeune Indienne^ de M. Bosio, etlaiVymphe au scorpion^ de M. Bartolini, ne manquent pas d'un ceriain agrément, mais le travail du marbre est un peu débile. Il faut dans le marbre une conviction invincible et une précision de lignes qui n'admet pas l'àpeuprès.

M. David d'Angers a plus que personne

cette certitude d'exécution qui convient à la statuaire. On trouve toujours dans ses fi* gures un modelé juste et ferme, et sa main puissante commande à la forme. De plus, M. David est le maître qui représente le mieux la tradition française et le sentiment moderne en sculpture. Dans son Histoire des peintres français , M. Charles Blanc a très bien expliqué le caractère de notre école nationale , à propos du génie de Poussin. M. David est, en effet, toujours préoccupé de la pensée et de la composition. Pour lui, Tart doit porter toujours une signification et un enseignement. Aussi M.David s'est-il ordinairement inspiré des sujets historiques et des sentiments contemporains. 11 a ressuscité quelquesrunes des glorieuses figures des X VIP et XVIIP seècles, et il a étudié presque toutes les tètes des hommes illustres de notre temps, ^on Etude d'un enfant mordant à la grappe qui pend à un cep de vigne a été faite d'après nature. C'est un charmant car-

priœ qui se s^ait aussi bien aecommodé ée la terre-^uite ^Ue du iuarbre. Le yentre bombé en avant montre toute la scienee et l'adresse de M. David. Par malheur, la tète îse trouve dissimulée sous la grappe; mais le mouvement a de la naïveté et du naturel.

Cette statue ferait à merveille dans un jardin, mêlée aux feuillages d'arbustes fleuris.

M. le comte d'Orsay dont on connaît les succès à Londres, dans l'art difficile du grand monde, a trouvé le loisir de se livrer à Un autre art qui exige autant d'expérience et de bon goût que l'art du monde. M. d'Orsay a exposé une petite Statue équestre de Napdéonj en plâtre. Le cheval, de forte race, est bien établi sUr ses jambes, sans aucune fanfaroMde, et le Napoléon a été mis en selle par un sportsman parfait. L'homme regarde et pense ; le cheval se tient tranquille jusqu'à ce qu'il faille exécuter la volonté du mattre. M. d'Orsay a donné là aux artistes de profession îqui se tourmentent souvent

pour violenter an sujet et le noyer dans des accessoires inutiles, une excellente leçon de convenance et de simplicité.

M. Auguste Debay qui est peintre à ce qu'on dit, a eu l'idée de faire une statue. I) en a le droit, comme H. Etex, le sculpteur, a le droit de faire un tableau. M. Etex, dans son Christ du Salon, n'a fait qu' une orageuse imitation de Philippe de Ghampaigne.

H. Dcbay n'a fait qu'une sorte de calembourg, un mot assez heureux au lieu d'un chef-d'œuvre qu'on annonçait. Il a mis deux enfants dans les bras de la mère et il a appelé cela le Premier berceau. Les bras de la mère sont le premier berceau de l'enfant, comme ce les deux bras d'une femme aimée et qui vous aime » sont le plus beau collier pour un homme , selon le poète. Le mot est joli, mais la statue est faible et insignifiante. C'est de la sculpture de peintre, ronde et molle, sans tournure et sans accent.

Le grouped' jETér^» ei Liandrej par M. Etex,

aurait pu être repoussé du Salon par respect pour les mœurs. Il est imposiiblc d* imaginer rien de plus mal avisé et de plus indécent à la fois. Tous les passants jettent quelque parole ironique ou leste à ce couple ridicule. Héro et Léandre sont nus tous deux, et debout, face à face , pied à pied , à six pouces de distance. Que font-ils et que vontils faire, ainsi plantés? On a peine à comprendre que, durant les longueurs de F exécution en marbre, il ne se soit pas rencontré un ami du statuaire qui Tait décidé à briser son modèle et à recommencer. Mais à quoi bon recommencer?

Le marbre de la Jeanne d'Arc, par M, Feuchères, a conservé le sentiment qui animait le plâtre ; le mouvement est plein d'expression, et les draperies sont bien exécutées; mais les bras et les mains manquent de correction et de finesse.

L'auteur du Premier Secret confié à Fëntw, le sculpteur que M. de Lamartine préfère.

dit-on, à tons les autres, M. Jouffroy , a exposédeux statues destinées à la salle d* horticulture de la chambre des pairs, VAut tomne et le printemps. M. Jouffroy a déjà plusieurs fois très bien réussi dans ces sujets allégoriques. C'est à la mythologie que M. Desbœufs a demandé un motif poétique : Psyché abandonnée par [Amour ; voilà un charmant prétexte pour une statue de jeune fille gracieuse et mélancolique.

H. Garraud est remonté au-delà du paganisme jusqu'à la création du monde. Son groupe de la Première famille sur la terre est un ouvrage très considérable. L* homme, la femme et 1* enfant, Adam, Eve et A bel, sont unis en faisceau, Abel reposant sur les genoux de sa mère, qui enlace Adam de ses bras, comme le lierre avec sa fleur, accroché au chêne. Le jeune Gain , un peu isolé du groupe, en complète la symétrie. Les types pourraient être plus élégamment choisis; mais il y a de bous morceaux d exécution.

M. Oarraud est de force à tailler en marbre ou en pierre des compositions monumentales.

M. Simard a exposé deux marbres, là Poésie épique et la Vierge. Sa sculpture a du caractère et de la correction ; les têtes sont belles et les draperies bien exécutées.

Parmi les bustes, le plus excellent est celui de la comtesse de B..., par M. Bonassieux, l'auteur de la statue du jeune David, auder* nier Salon. Un modelé ferme et précis, une simplicité très distinguée, placent M. Bonassieux à un rang élevé dans la statuaire con« temporaine. On remarque encore le buste de M. Roger, de l' Académie-Française , par M. Lescorné , qui vient de partir pour la Grèce; les bustes sculptés par M. Dantan et par M. Ëlshoëct, ceux de M. Ledru-BoUin, député, et de M. Bosier, par M. Mathieu Meusnier, élève de M. Dumont, et le médaillon de M. Lacrosse, député, par M. Poitevin, qui sort de 1* atelier de M. Maindron.

M. Haindron, qui est certainement un de

nos premiers statuaires et qui se recommande par des œuvres consacrées, avait envoyé au jury un beau marbre destiné à la cbambre des pairs. Le jury, sans doute par habitude, a refusé la statue de M. Maindron.

Il a refusé encore un Qutre sculpteur plein de talent, M. Adrien Fourdrin, qui tente vainement depuis dix ans d'arriver à la publicité.

La gravure offre beaucoup d'intérêt.

M. Henriquel Dupont , avee sa finesse et sa précision ordinaires , a reproduit le beau portrait de M. Bertin , d'après H. Ingres | M. Desclaux, lesMoisionneurseths Picheurs, d'après Léopold Robert; M. Geoffroy, un charmant Harem j publié par V Artiste, d'après M. Diaz ; M. Jacque et M. Marvy, dont V Artiste contribue aussi à populariser le talent original , ont exposé plusieurs eaux fortes vigoureuses , dignes des maîtres ; M. Eugi'ne Leroux, quelques lithographies d'une belle couleur ; M. Allais, un iérimie^

d'après M. Horace Vernet, et trois autres gravures; une cinquième gravure présentée par M. Allais , a été refusée par le jury.

Pourquoi? Parce que le sujet, tiré de V Histoire de la Marine de M. Eugène Sue, représentait Jean Bart enfant, levant vers le ciel son poing fermé, et s' écriant, à la vue de sou père mourant d'une blessure reçue dans un combat contre les Anglais : — Oh ! les Anglais ! La crainte de voir ce : Oh ! les Anglais ! porter atteinte à l'entente cordiale, tel a été le motif d'une exclusion d'autant plus déplorable que la gravure de M. Allais est d'un excellent travail.

La rigueur du jury s'est étendue aux branches les plus modestes de l'art. Le portrait, au pastel, de M. Félicien David, par M. Guilleminot, a été refusé. Les architectes de r Académie sont-ils jaloux de la renommée du jeune musicien? Heureusement, nous avons encore dans les pastels les coquettes jeunes filles de M. Vidal; un grand portrait

de femme, par M. Antonin Moyne ; quatre paysages, par M. Fiers ; une scène calabraise, par M. Maréchal; deux portraits de femme, par mademoiselle Nina Biancbi, élève de M. Ary Scheffer; quelques portraits d* enfants, par M. Riezener; une Scène savoyarde, par M. Verdier, et une foule de portraits adroitement crayonnés.

L'habileté pratique est extrêmement notable aujourd'hui dans tous les arts du dessin. La plupart des architectes joignent à la science architectonique un véritable talent de peintres et de décorateurs. On examine avec plaisir ces restaurations d'anciens monuments de toutes les époques et de tous les styles et ces études curieuses sur notre archéologie nationale. D'autres architectes songent , au contraire , aux besoins du présent et proposent les plans de constructions utiles, comme la réunion du Louvre aux Tuileries. Deux architectes se sont occupés de ce projet, M. Badenier et M. Amédée Couder.

Celui-ci 8* est troavé d'accord avec le conseil municipal et avec une partie de la presse pour compléter le projet de réunion du Louvre aux Tuileries par le projet d' un Opéra sur la place du Palais-^oyal. L'Opéra pourrait être mieux sur le boulevard ; mais si cette combinaison conduit à terminer le Louvre, tout le monde y applaudira. M. Couder a d'ailleurs prévu toutes les objections, et ses plans sont indispensables à étudier quand on s'occupe de l'édilité parisienne et du perfectionnement de notre belle cité.

Le projet rival, imaginé et soutenu par M« Visconti et quelques démolisseurs , consiste à raser la Bibliothèque Royale qui serait transportée sur le quai d'Orsay; pourquoi pas à la barrière du Maine? L'Opéra s'élèverait alors sur l'emplacement actuel de la Bi* bliothèque, entre les rues Vivienne et Bichelieu. VU. Henard et Jacot représentent au Salon ces deux belles inventions qui paraissent, Dieu merci , condamnées aujourd'hui.

M. Mouton (de Panurge) , a inventé une statue en r honneur de feu le dauphin, M. le duc d'Orléans. M. Mouton ne sera pas suivi par la foule. Pour notre part, nous ne sautons pas après lui.

M. Magne propose un musée de T industrie sur remplacement de Tile Louviers; c'est trop loin. M. Garnaud, une prison cellulaire; c'est trop cruel. M. Dédéban, de nouvelles casernes au cœur de Paris ; c'est trop triste. Nous avons bien assez comme cela de citadelles, de fortifications et de soldats. Parleznous plutôt d'un immense et magnifique palais dans les Champs-Elysées, ouvert toute l'année à l'industrie et aux arts, avec des solennités périodiques. Ce monument-là serait plus utile qu'une statue princièrcet plus gai qu'une prison.

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