‹ Le salon de 1845: précédé d'une lettre a BérangerChapitre 11 sur 13 · I. Delacroix, etc · texte numérisé non relu

I. Delacroix, etc

n serait intéressant qn'on expliquât une bonne fois au public pourquoi M. Delacroix est un grand peintre , non-seulement dans le présent et dans toute la série des peintres français, mais encore par comparaison avec toutes les écoles éminentes d'Italie, d'Espagne ou de Flandre ; pourquoi les quelques critiques qui entendent les arts s'acharnent, malgré le jury, malgré le vulgaire, à admirer ses œuvres ; pourquoi enfin , depuis vingt ans que M. Delacroix est un artiste illustre, et qu'il répand partout les trésors de son

talent, il n'a pu conquérir cependant F approbation de la foule. On ne peut nier que M. Delaroche, M. Horace Vernet, M. Dubufe , M. Brascassat , M. Biard et quelques autres sont plus populaires à l'exposition. Il est certain aussi que M. Decamps et M. Ary Scheffer, deux artistes supérieurs, sont bien plus accessibles au public que H. Delacroix.

M. Decamps doit son succès universel aux premiers sujets qu'il a représentés, sujets simples et clairs qu il prenait très bas et qu'il élevait très haut. On peut douter que M. Decamps eût réussi s'il avait commencé par les superbes dessins de 1 842 et de 1 845. On s'est décidé à l'accepter, non parce qu'il est un grand artiste, mais quoique. Ses qualités plastiques , originales et distinguées , ont bien failli le brouiller avec les profanes. M. Scheffer serait incompris assurément, en vertu des qualités mêmes de son art et de l'élévation de sa pensée , s'il n'aboutissait à làme par une fibre commune qui est le sen«

timent humain. Ces deux peintres éminents sont les seuls peut-être qui aient le privilège d'unir le suffrage des promeneurs au suffrage des artistes et des critiques.

Mais M. Delacroix y nous sommes quelques centaines en France, tout au plus, qui avons imposé à la multitude une sorte de respect aveugle pour sa renommée, sans avoir réussi à le rendre sympathique. N' estce pointque la critiquea toujours eu le tort de vouloir faire comprendre la peinture à des gens qui ne comprennent point l'objet de la peinture? Pour être initié à la beauté de l'art, il faut commencer par être initié à la beauté de la nature et de la vie. C'est peutêtre une hérésie dont nous sommes complices, d'avoir toujours soutenu que l'art est une chose exceptionnelle , radieuse pour les adeptes, obscure pour les profanes. Du moins, la question est mal posée, car, qui sent bien la nature , concorde ordinairement à une certaine expression de la nature , par

une forme ou par une antre , par les Mtees ou par la musique, sinou par la peinture. Il en est ainsi , dans tous les arts, nonnsealement dans les arts plastiques, mais éans l'art le plus populaiie et ie plus expaasif , dans Tart de récrirain et du romanfeier.

C'est là Traiment le grand rMe de la critique d'âever à soi les indifférents ou les aveugles. Cette misâoa est adisc^ument la même que celle du journalisme pofitique, qui défend un certmn principe, qui en expose les raisons fondamentales , et qui le mofitce fonctionnant et se manifestant dans ses ré^ suHats. Quand l'éducation poétl^ie en général est faite, alors eommenoe l'éductffion d'un art spécial ; car il est possftle d'être très artiste de sentiment , sans pénétrer la peinture, témoin plusieurs grands poètes contemporains qui s'égarent complètement dans leurs admirations.

L'introduction à toute critique d'art devrait donc être une explication de la !>eaùté.

Iftkowtéeistk foid même de Tarty eeiiaie la jiMljkee est le fottd de 1» palHiqiie, comme k Y^riié est le food de k |Aisose{Aie. Ces nations soat mette si élémeataires , que tout k monde a k prétention de se oonnattre en art y eoMme tout k monde jnge ayee assntanee k politique ou k morak; c'est-à-dire que kjostice et k beauté sont des choses si husunoes, que k porenûer yenu se sent une conseknee et un eœnr ponr prcmoneer.

Seukment^ k beauté eist muHipte, yaria-- Me, fugitiye, insaisissabk , éternelkment renûssante. Il y a tant de manières de sentir k beauté !

Bien n'est plus près du rire que ks pkurs.

La beauté est yarkbk comme l'esprit , parce que la beauté est k yk extérieure^ comme Fesprtt est la yk intérieure. L'esprit étineelk par monKents ou s'obscurcit. De même, k beauté se manifeste dans certaines attitodes, soi» certaines Impresmons, dans certains effçts. Cette beauté est si subtik^

que le même objet peut être très kid ou très beau , selon le moment où vous le prenez.

Un panier de pommes est froid et acre de couleur, ou il peut ressembler à des pierre* ries. Le même être a bien des aspects. 11 faut le retourner à droite ou à gaucbe, par ici ou par-là, pour trouver son sens divin ; car tout est beau à un moment donné. Montaigne a écrit : « On ne peut pas dire : tel homme est brave, mais tel homme a été brave tel jour.»

Il est rare que la plus charmante femme soit belle avec la colique. Mais on peut la peindre en pleine santé , quand elle resplendit.

Diderot a dit aussi : « Une femme nue peut être moins indécente qu'une femme habillée. » L'art est donc surtout un choix, un parti pris, une conviction.

Qu'est-ce donc que la beauté? On a fait un million de torses d'après les plus belles femmes de tous les pays ; mais le torse de la Yénus de Milo est resté le plus beau du monde. Pourquoi?

Il s'agirait donc encore one fois de s* entendre sur la beauté.

Il y a d* abord la beauté éternelle, immuable, absolue , et en quelque sorte abstraite , beauté régulière et permanente , qui est du domaine de la philosophie autant que du domaine de Fart, quoique la sculpture grecque l'ait atteinte en quelques chefs-d'œuvre. Le beau, c'est la splendeur du vrai divin, comme dit Platon; mais il ; a aussi la beauté accidentelle , contingente , la beauté d'effet, si l'on peut ainsi dire.

Vous vous arrêtez dans la rue à voir passer une belle femme, à voir marcher un ouvrier, à voir caracoler un cheval, à contempler un effet de lumière sur le toit d'une maison. Pourquoi? vous rencontrez partout des femmes plus élégantes, des hommes mieux bâtis , des chevaux plus chers , des maisons plus riches, mais vous avez saisi par hasard un mouvement heureux , un aspect original. En ce sens-là, il y a de la beauté

en toutes choses , soms eertaioes inflnenees , comme les passions pour les bommes, ou comme le temps pour les objets inanimés.

Hais il n'y a pas beaucoup de gens qui sentent la beauté, bien moins encore qui sachent dire ou peindre par quoi une cbose est belle. Les paysans ne comprennent rien à la nature qui Icft enveloppe; la plupart des hommes civilisés ne comprennent rien à V humanité qui vit en eux et autour d'eux.

Yoici une belle femme bien campée et bien portante. Combien elle sera plus belle sous une impression vive, sous le magnétisme des passions ! Et de même , prenez la première personne venue, une paysanne qui allaite son enfant , un chiffonnier qui va se battre en Juillet , leur tournure peut s'élever jusqu'au sublime.

J'étais une fois sur le trottoir de la rue Saint-Antoine, regardant autour de moi un peuple de travailleurs ou de mendiants. Une femme b&ve et déguenillée, tenant un enfant

entre ses bras , venait à ma rencontre. Elle n'avait guère de tournure ni de beauté, avec sa maigreur chétive et ses- haillons. Comme elle traversait la chaussée, une voiture bourgeoise lancée au galop la renversa elle et son enfant sous la roue. Son buste se redressa subitement, les bras étendus pour protéger Tenfant. Elle eut une seconde de suprême heauté , un mouvement maternel de protection , comme un oiseau sacré qui couverait un dieu de ses ailes. Je n'ai jamais rien vu de phis souverainement admirable dans le Massacre des Innocents, de Baphael, ou dans les SabineSy du Poussin. Heureusement, l'enfant et la mère se trouvèrent entre les deux lignes des roues et se relevèrent sans blessures.

La beauté dans la nature, dans le paysage, dans le ciel , est bien plus incommunicable encore aux esprits vulgaires. Cette vie qui circule dans les arbres, dans les rochers, qui rit dans les eaux , qui scintille sur les flancs

de la campagne, qui anime joyeusement toute la création , échappe aux indifférents et au commun des heureux du monde.

M. Eugène Delacroix sent surtout la beauté de l'effet. Il n'eût été sans doute qu'un sculpteur étrange , car la . sculpture exige une beauté calme et permanente ; mais l'essence même de la peinture est de saisir un aspect variable , un imperceptible moment; voilà pourquoi les esquisses sont ordinairement plus belles et même plus vivantes que les études d'après nature ou les tableaux finis sur le modèle. M. Delacroix est un homme qui sait choisir le bon moment. Il lui faut en général la beauté agitée, passionnée, ardente, comme dans les femmes grecques du Massacre de Scio , ou dans la Médée , cette magnifique peinture qui, au musée de Lille, lutte avec les Bubens et les Van Dyck. Et cependant M. Delacroix a encore exprimé avec un rare bonheur la beauté tranquille et voluptueuse dans ses Femmes d'Alger, du

Luxembourg. Cest que les personnages de M. Eugène Delacroix font toujours bien ce qu'ils font. On n'est pas plus pensif et plus noble que le jeune Hamlet contemplant le crâne d'Torik , présenté par le fossoyeur avec un brusque mouYcment. Au Pont de Taillebourg , on se bat à menreille. Dans la Noce à Maroc f on danse avec volupté. Dans la Mort de Marc^Aurile^ on écoute avec recueillement. Et comme tous les détails sont en harmonie avec la pensée principale ! Le passé s'assombrit dans les figures et dans les draperies des amis de Marc-Aurèle , et l'avenir est rouge comme la robe de Commode. La lumière ne frappe que sur le torse sanguinolent du jeune César, tandis que les philosophes du règne précédent s'éteignent dans l'ombre, aux pieds du grand empereur qui va mourir. Et comme la scène est austère et silencieuse! Quelle douleur morne dans les attitudes et les figures des vieux serviteurs de Harc-Aurèle! On sent biea

ç^ll s'agit âaQs oe testament scdemiel de la destinée de Home, et da mmide.

Noos insistons $m la signification dn talent de M. Eugène Delacroix, parce qae les qualités de sa peintiu*e touchait aux principes mêmes de Fart. C'est une bonne fortune d'avoir sous la main un poète et un praticien de cette force, pour expliqua et dtf endre la bonne cause dans les arts plastiques.

L'art et la politique sont perdus s'ils laissent délaver leurs principes essentiels. Une fois le dogme fondamental entamé, l'hérésie s'introduit de toutes parts et envelq^ la vérité.

On pourrait encore édairdr cette question depuis si longtemps pendante , en la déplaçant dans des termes analogues. L(Nrsqu'on n'est pas d' accordeur les contemporains, on n'a d'autre ressource que F affirmation, en attendant le jugement de la postérité. Mais du moins le passé un peu éloigné de nous a été jugé sans appel possible à une révisioii

fntore. On doit s'entendre aujonrd*hni ou jamais sur les maîtres des KVI^ et XYII^ siècles. Eh bien ! voyons si par hasard la sympathie de nos adversaires ne s'adresserait pas aux pins faibles peintres de toutes les écoles. S'ils se trompent sur les maîtres consacrés , ils peuvent bien se tromper sur les vivants. Allons au vieux Louvre.

Avez-vous vu les admirateurs de M. Brascassât s'arrêter devant Cuyp, Peter de Hoog ou Bembrandt? Non, ils préfèrent de beaucoup Ommeganck qui est le plus froid et le plus mesquin des peintres d'animaux. Ceux qui admirent à l'exposition les paysages de MM. Lapito, J. Goignet, Hubert et autres, sont assez mal à Taise, au Louvre, devant Huysmans de Malines, Poussin ou Salvator. Enfin, ceux qui nient M. Eugène Delacroix s'extasient devant V Intérieur de cuisine, de feu Drolling, ou devant Y Atelier de feu Cochereau , mais ils passent devant Bubens , qu'ils trouvent faux et ignorant. Quant à

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Raphaël , on sait que les dimanches il est solitaire an Louvre, tandis qu'on fait queue à r Albane ou à Mieris.

Nous avons donc quelque raison de persister dans l'admiration des artistes originaux. Prud'hon avait raison contre Girodet, et Géricault contre Guérin. Laissons Marc- Aurèle et le sultan de Maroc qui émerveilleront l'avenir et placeront M. Delacroix au rang des plus grands peintres. Prenons le sujet de la Madelaine^ cette Gléopàtre qui se convertit en Héloïse. La femme aimée du Christ est renversée dans sa grotte. Sa belle tète repose sur la pierre sombre comme dans un sépulcre. On disait près de moi :

Tiens ! une morte. — Oh ! la belle morte !

comme on voit bien que cette femme a beaucoup aimé ! Le sentiment frissonne le long de ses tempes, à la naissance de ses cheveux rejetés en arrière ! le mouvement de sa bouche violacée exprime encore la prière et la volupté. Oh ! que sa peau est fine et douce

8oas cette demi-teinte d'an tendre lilas bleuté! Il n*y a que le Gorrège ou quelquefois Murillo pour avoir ces tons exquis et transparents. Dans un siècle, cette tête de la Madelaine vaudra plus cher que la Ba^ taillede la Smala.

La Sybille montrant le Rameau d'Or est représentée à mi-corps et de trois-quarts. Sa main droite va toucher la branche sacrée.

Sa tète a bien la sérénité antique, ses draperies sont belles et bien ajustées. Le bois qui sert de fond s'harmonise poétiquement avec la couleur générale , quoique le dessin du tronc de laurier , à droite , manque un peu d* élégance, et que les plans du paysage ne soient pas irréprochables.

Ces sortes de sujets, empruntés à la tradition antique , ne se rencontrent guère au Salon. La peinture tourne au ménage plutôt qu'à r épopée, à l'ode et à T héroïsme; ou bien elle continue les compositions banales de l'Histoire Sainte. Les sujets religieux ont

été funestes en général au talent de nos peintres. Pour avoir de la verve et de Féioquence^ il faut, avant tout, de la conviction.

M. Gleyre, qui est, dit-on, un esprit distingué , et dont le Soir, exposé au dernier Salon, annonçait un vif sentiment poétique, a peint le Départ des Apôtres allant prêcher TËvangile. C'est un prétexte magnifique pour un artiste original. Ces douze hommes, de toute condition et de caractères divers , qui s* en vont par le monde répandre la Bonne-Nouvelle, ces hommes, animés par la foi et le courage, qui s'en vont chercher le martyre, voilà de belles figures à peindre.

M. Gleyre est resté froid devant cette poésie si caractérisée. Ses apôtres sont vulgaires et ne portent pioint l'esprit sacré de la Pentecôte. La langue de feu a glissé sur leurs tètes sans les animer. Les draperies sont roides , les figures communes , le dessin lourd ; point de couleur et point d'effet.

Le ChriM deseêndu de ia erei:»^ pw M. Adolphe Brune , montre une exécution savante et rigonreuse. Le Christ est bien dessiné, et les ^ures qui l'entonrent , Ijien drapées. M. Brune est un de nos peintres les plus babiles et les plus robustes. 11 a le tempérament des grands maîtres. Mais il semble SLYmt perdu la yetve et la fougue de sa première maniée. Il y a longtemps que M. Brune n'avait exposé. £st-ce que le dé-^ couragement Ta saisi au milieu de cette époque an caractère débile et flottant? Qu'il ne se retire pas de la lutte , où son talent prê* chera ticftoriensement en faveur de la bonne peinture.

M. J.-B. Guignet est Fauteur d'un Christ appelant les petits enfants ; il ne manque à tous ses personnages qu'un nez au milieu dû visage pour avoir figure humaine. Le Christ, les enfants ,^ les hommes, et surtout la femme agenouillée et vue de profil , sont Absolument privés dti nejs , qui est pourtant

indispensable dans une tête normale et complète.

H. Loais Boulanger a exposé une $ainte Famille et les Bergers de Virgile : on ne saurait être à la fois payen et chrétien ; M. Sébastien Cornu, un Jésus enfant prêchant au milieu des docteurs ; H. Dugasseau , un Christ entouré des fondateurs du christianisme et une Sapho : la Sapho est d'un beau mouyement ; M. Boissard , un Christ en croix ; M. Tassaert , une Vierge entourée dk anges , où Ton admire des demi-teintes très fines; M. Etex, le sculpteur, un Christ mort , qui parait un souvenir du Christ de Philippe de Champagne ; M. Lépaule , un Martyre de saint Sébastien ; M. Achille Dévéria , une Sainte Anne instruisant la Vierge , qui est sans doute à T antipode de Y Education de la Vierge, refusée à M. Delacroix ; M. Hippolyte Flandrin, une Mater dolorosa ; M. Grosclaude, une Madeleine repentante, qui a raison de se repentir de sa laideur ; M. Hauser,

un Massacre des Innocents , qai est fort innocent ; M. Auguste Hesse , un Évanouisse* menide la Vierge; M. Claude Théyenin (de rinstitut?) un Martyre de saint Sébastien.

- Tout cela n'est pas gai pour les catholiques.

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