XVI
quelque barque secourir de leurs bras, les navires égarés et balottés contre le rivage.
Mais parmi les contemporains, les véritables peintres, les véritables poètes, n'ont-ils pas toujours transporté l'homme, ou plutôt le sentiment humain, même dans la nature déserte. Rousseau, qui nous revient sans cesse quand il s'agit de poésie dans la peinture, a trouvé, un jour, une allée de chàtaiguiers dans un coin retiré de la Vendée, ce > pays si original et si sauvage, dont la végé-
tation vigoureuse a une couleur particulière, dont les arbres sans souci ont des tournures merveilleuses. Il a copié tout bounement son allée de face. On y entre au bord de la toile comme dans la grande gueule d'un entonnoir, et l'on n'en sort pas; mais tout au fond, bien loin, on aperçoit le jour à l'orifice extrême de cette caverne de branches entrelacées et d'épais feuillages. Vous n'avez point de ciel au-dessus de vous, ni à droite, ni à gauche ; car les arbres plantés tronc à
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tronc s*eiD]nèleBt comme des lianes dans nne forêt ^ieige, on comme des arabesques le long des lambris et de la Toâted*nn édifice. Seulement à quelques points de cette Toùte verdoyante, de petits ravons tremblotants de lumière éclatent entre les feuilles agitées, comme des étoiles scintillantes au firmament du soir.
En considérant cette belle peinture, on ^éprouve la même impression que lorsqu'on entre seul dans une vaste cathédrale gothique, aux colonnes élancées, aux décorations capriciettses. La percée de ciel, à Textrémité de Tallée mystérieuse, est comme Fantel radieux au fond du monument sombre.
Un pareil tableau est assurément de 1* art POUR L HOMME et non point de Tart pour Tart. Je ne dis pas que cette poésie ne soit pas dans la nature ; mais encore il faut Yj sentir et Tesprimer. L* artiste n est pas seulement un œil comme le daguerréotype, un miroir fatal et passif, qui reproduit physi*
quement V image qu'on lui présente; c'est une àme mouvante et créatrice qui féconde à son tour la création extérieure. La nature est la mère voluptueuse qui provoque la passion de son amant, et Fart est le fruit de cette divine union.
L'allégorie est tellement inhérente à Fart véritable, que les peintres les plus spontanés, dévoués seulement à F image, sans préoccupation de la pensée qui est dessous, font quelquefois des tableaux où la réflexion découvre des poëmes symboliques et des analogies que Fauteur n*a pas soupçonnés. J*ai vu souvent des artistes bien surpris des explications que la critique donnait de leurs ouvrages. Us disent à cela qu'ils se moquent du symbole, et que Fart est un entraînement irréfléchi qui n' est pasf orcé d* avoir conscience de sa raison. Baphaël et le Poussin n'en disaient pas autant. Mais prenons les peintres comme ils sont aujourd'hui. Ce n'est pas leur faute si la philosophie et la pensée ont
été proscrites de la sodété bourgeoise; et, après tout, qu'importe le procédé, si le résultat satisfait aux conditions de Fart?
M. Decamps, qui est un homme de irive • impression, mais très indifférent aux théo* 1 ries, s'est inspiré souvent du Dan QuiehoUe de Genrantes, ce poème si humain dans le fond, si espagnol par la forme ; car le procédé de l'art espagnol est invariablement le contraste, dans la peinture comme dans la littérature; contraste de la lumière et de l'ombre dans les tableaux; lutte de deux principes opposés dans les drames et les romans. C'est là tout Cervantes , avec une forme inimitable : d'un côté, l'élan héroïque de l'àme à la recherche des aventures périlleuses; de l'autre la résistance du corps sensuel et prudent. Don Quichotte ressemble plus qu'on ne le pense aux moines ascétiques de Zurbaran, et Sancho aux joyeux compagnons que Yélasquez et Murillo ont enflammés de leurs belles couleurs.
Jesopposeqae M. Decamps ne s* est jamais tourmenté du sens de Don Quichotte, et quelquefois, en effet, il a peint l'austère chevalier avec une grave irrévérence, bien voisine de la caricatnre. Uais cependant, un certain jour, il a vu les deux aventuriers entrant solennellement dans la montagne Noire, sous un aspect qui est une interprétation parfaite du roman espagnol. Le petit chef-d'œuvre de M. Decamps, exécuté légèrement à r aquarelle, a été gravé à l'aquatinte par H. Prévost, et publié autrefois par r Artiste. Il représente Don Quichotte et Sancho, arrivant de face sur un grand chemin, au milieu d'une campagne brûlée par le soleil et sillonnée de roches arides. Ce chemin de la vie est un théâtre sinistre qui dispose bien au drame. Le chevalier errant, armé de pied en cap et serrant sa lance, se tient droit et ferme sur ses étriers, toujours disposé au combat. Il regarde devant lui ce que la Providence daignera lui envoyer. Il
est effilé verticalement, long et haut comme un peuplier qni monte an ciel, tandis qn'à son côté, Sancho, qui l'accompagne, s'étale horizontalement sur son âne, la panse en ayant, sa grosse main reposée mollement sur sa cuisse arrondie. Le corps insouciant prend ses aises en suivant fâme inquiète, l'audis que Don Quichotte est casqué jusqu'aux sourcils, et comprimé dans son armure de fer, Sancho a rejeté en arrière son souple chapeau, pour s'éventer un peu le crâne, et il a lâché quelques boutons de sa casaque pour ne pas gêner sa digestion. Sa tète rubiconde est tournée vers le maître , qui n'y prend garde, et qui contemple sans doute quelque grande chose dans sa pensée, sans écouter les propos et les sages conseils de son écuyer.
Ne connaissez-vous pas tout Cervantes, après ce croquis spirituel, où la vie humaine est symbolisée dans ses deux types les plus différents!
11 s agit donc, quels que soient le sujet et la forme d'une œuvre d*art, tableau ou statue, que Tartiste y fasse intervenir un sentiment intime, naturel, irrécusable, qui se communique aux autres hommes, qui les éclaire ou les moralise. Le vieux proverbe du théâtre est applicable à tous les arts, ainsi que le vers du poète latin : corriger en ^amusant, mêler l'utile à F agréable. Hélas!
Tart contemporain est si éloigné de cette tendance élémentaire, qu'on ne sait même comment s'y prendre pour le ramener à une signification quelconque, et que les vérités les plus simples semblent de hardis paradoxes aux yeux éblouis de notre génération.
Là, Monsieur, est votre supériorité glorieuse et incontestable, et vous êtes un exemple vivant qu'on peut citer à nos peintres, sans grande espérance de le voirimiter. Vous avez bien prouvé qu'il n'y a point de petits sujets ni de petites formes, qu'il n'y a que de petits artistes ; car le génie change