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LES ARTISTES REFUSES PAR LE JURY

Nous leur devons bien la publicité de nos cent mille lecteurs d'un jour, à défaut de la publicité du million de curieux qui visitent le Louvre durant les deux mois d'exposition. Le jury a d'ailleurs proscrit quelques ouvrages d'importance et de grand intérêt : en première ligne , les Juifs de Constantine, par M. Chassériau, le Charlemagne de M. Gigoux, l'Attilaet sainte Geneviève, par M. Maindron. On voit qu'il s'agit là d'hommes assez bien placés dans le monde des arts et qui ont fait leurs preuves. M. Maindron a des statues au Luxembourg et dans les monuments ; M. Gigoux figure dans nos églises , dans nos musées , et son Charlemagne est justement destiné aux salles du Conseil d'Etat.

M. Chassériau a fait des chapelles, et il est occupé depuis quatre ans aux peintures murales de l'Hôtel du quai d'Orsay.

Que veut dire cette persécution de l'Académie contre des artistes que les ministères , la direction des Beaux-Arts et la presse jugent dignes des grands travaux publics ? N'est-ce point jalousie de concurrents ? Quels sont donc les titres des génies et des célébrités officielles ayant droit de juger et de condamner les grands artistes contemporains et toute la jeunesse à qui appartient l'avenir !

M. Chassériau est précisément à l'époque décisive de sa réputation. Ses succès au Salon ont été jusqu'ici partiels et contestés. Son khalifa de Constantine à cheval et suivi de son escorte , révélait bien, au Salon de 4845, un peintre de franche tournure et d'exécution audacieuse ; mais qui s'en est aperçu, sauf quelques douzaines d'artistes? M. Chassériau n'a pas encore eu , dans sa vie , ce jour de veine et de triomphe qui marque dans la destinée d'un homme , lui attache un signe ineffaçable et le classe à son rang. Delacroix a reçu ce baptême au Massacre de Scio, Decamps à la Défaite des Cimbres, M. Delaroche à la Jeanne Gray ; moment de bonne fortune , qui ne fait rien au talent, mais qui assure la renommée ; flot qui vous monte à une certaine hauteur, mais qui peut vous y laisser

à sec, sans jamais vous reprendre et vous agiter de nouveau ; mais il en reste , du moins, d'être en évidence. C'est une notoriété comme le gibet.

Couture est accroché cette année à cette potence, Clesinger aussi. Ce sont les deux décrets du Salon de 1847. Le reste , parmi les causes nouvelles au rôle, n'est pas venu seulement à l'audience, sauf le jeune auteur du Combat de coqs , renvoyé à une prochaine session.

Si M. Chassériau avait eu le bonheur d'être reçu au Louvre , son affaire était faite , comme on dit vulgairement ; car son tableau est le plus étrange , le plus saisissant, le plus délibéré, le plus neuf d'aspect, le plus entier dans l'exécution, le plus original dans les tournures , qu'on ait exposé depuis longtemps. La curiosité publique eût été vivement excitée par cette ville éclatante, et ces costumes splendides, et ces grandes femmes si bien campées, et tout ce luxe de la nature orientale. Si l'Orient n'existait pas , les peintres auraient bien fait de l'inventer.

Nous sommes à Constantine, dans le quartier des Juifs, le jour du Sabbat, dans une de ces rues pittoresques , avec des assises de pierre fichées comme des gargouilles dans les murs nus et solides , avec les longs toits avancés sur lesquels se perche la cigogne au tendre reflet de lapis, et plane l'aigle roux,

a\ix reflets d'or et de ^apg, avec ces maisons fermées comme des forteresses, qui donnent seulement accès par une porte étroite et profonde, ombre noire sur la muraille d'un blanc mat. C'est le jour du repos pour ces races singulières qui ont conservé les mœurs, le caractère et la forme des anciens Hébreux, race pur-sang qui ne s'est jamais mésalliée aux infidèles et qui reproduit encore aujourd'hui le type primitif. La séparation persévérante du peuple juif pendant des millliers d'années est , sans doute , un des plus curieux phénomènes de Thistoire et de l'anthropologie. Aussi ne retrouve-t-on que chez les Juifs d'Orient la beauté grandiose et simple, la perfection d'un ensemble harmonieux et sans mélange.

Le jour du Sabbat, les Juifs sortent de leurs maisons, s'étendent nonchalamment à leurs portes, ou forment des groupes dans leurs quartiers. Les femmes ne cachent pas leur visage, comme les femmes maures, sous un voile jaloux ; elles portent encore, comme les femmes de la Bible, ces coiffures austères qui rappellent les bandelettes de l'Egypte , de grandes et chastes draperies montant jusqu'au cou, avec des écharpes magnifiques et des ceintures d'argent ; leurs bras sont chargés de bracelets en pierreries, et leurs beaux pieds nus jouent à l'aise dans des sandales brodées.

Hommes et femmes se reposent avec une majesté

grave et souverainement élégante. De quoi se reposent-ils ? ils n'ont pas l'air de travailler beaucoup le reste de la semaine. Les mères allaitent leurs enfants ; les vieillards ruminent quelque rêve confus ; les jeunes filles s'accoudent comme des sphinx mystérieux, et regardent fixement on ne sait quoi, sous les arcs bruns de leurs sourcils. Au milieu de la rue, s'avance de face une grande femme portant sur sa tête un vase de hachisch , soutenu par la main droite. Cela fait songer à la tournure de la belle porte-amphore de l'Incendie du bourg, de Raphaël. Une douce pénombre cache son visage , ses longs yeux bleus , son nez régulier, sa bouche voluptueuse et sa peau ambrée. Tout le haut du torse est dans la demi-teinte ; mais la lumière glisse sur les draperies à partir du genou , modèle les jambes et éclate sur un bout de pied nu délicieux ; un jeune enfant marche à son côté , et veut lui saisir la main.

C'est le cœur de la composition ; à gauche, cinq ou six femmes et un vieillard , assis en rang et silencieux , devant une porte , où apparaissent deux filles d'une grâce incomparable. On crOit entendre les récits d'Homère ou de la Bible. A droite , un homme à barbe, assis sur un banc de pierre, quelques femmes avec leurs enfants , et un peu en arrière, deux cavaliers arabes montés sur leurs che-

vaux d'un blanc rosé. Un Jirif, vu de dos, se serre contre le mur , comme une cariatide en bas-relief, pour les laisser passer avec leurs selles pourprées et leurs sabres ciselés. Au milieu du fond, la percée de la ville, où la lumière blanche s'étend partout comme une poussière étincelante. On remarque encore, aux plans plus reculés, quelques personnages, entre autres une figure presque hiéroglyphique, debout et enveloppée comme d'un hnceul. On dirait une momie roidie depuis les Pharaons , redressée par le galvanisme et plaquée sur le mur.

La toile de M. Chassériau a plus de vingt pieds en tout sens, et les personnages sont au moins de grandeur naturelle , dans toutes les attitudes les plus distinguées. La réalité lui a donné des images superbes qu'il a merveilleusement traduites, dessin et couleur. Car le talent de M. Chassériau est un composé rare de l'influence de M. Ingres, dont il a reçu les premières leçons, et de l'influence d'Eugène Delacroix, le coloriste exquis. Dans ces sujets d'Orient, traités déjà par Eugène Delacroix avec un génie supérieur, M. Ingres aurait peine à retrouver chez M. Chassériau un disciple fidèle, que trahissent cependant des lignes pures et correctes et le sentiment de l'antique. M. Chassériau ne se sert du procédé de M. Ingres qu'après avoir modelé l'intérieur de ses figures , tandis que le système orthodoxe con-

siste à sculpter d'abord un galbe géométrique qu'on remplit ensuite plus ou moins de couleur plate, M. Chassériau, au contraire, accuse premièrement Ja forme de ses images par la relation des couleurs et la dégradation de la lumière , et quand sa tigure resplendit, il cerne les contours par des lignes de bistre et des accents vigoureux de dessin linéaire. Les maîtres vénitiens et espagnols ont souvent em^ ployé ces artifices de rehauts extérieurs. Par ce moyen complexe, M. Chassériau exprime purement les plus belles formes en leur conservant la splendeur du ton local. Il y a dans ces Juives, des têtes, des bras et des pieds admirables. La qualité de la peau est très-variée chez ces peuples étranges, dont les femmes se tiennent souvent enfermées toule leur vie dans le mystère de fraîches demeures, sans affronter jamais les ardents baisers du soleil. Depuis l'opale jusqu'au bistre foncé, on trouve toutes les nuances sur la chair des Orientales de M. Chassériau , de même que les plus vives couleurs éclatent sur des draperies abondantes. Sujet neuf, belles désinvoltures, exécution libre et magistrale , le Quartier des Juifs, de M. Chassériau, avait toutes les qualités pour réussir auprès du public et des artistes.

M. Gigoux a eu son brevet de maîtrise au Salon où parut Cléopâtre , dont M. Couture a conservé , malgré lui et de loin, quelque réminiscence. M. Ci-

goux est un des peintres les plus savants de l'école contemporaine. Vingt ans d'un travail opiniâtre dans le recueillement de Tatelier, lui ont assuré une pratique sûre et positive. 11 a formé les meilleur^ élèves de ce temps-ci : Français , Baron et bien d'autres. H a foit une chapelle entière à Saint-Germain-l'Auxerrois, de grands tableaux pour les musées de province , comme le Léonard de Vinci, de petites compositions fines et transparentes, dans la manière des maîtres hollandais, et les plus belles illustrations de la librairie, comme le Gil Blas, et les Lettres d'Héloïse. Cette année , il a peint deux grandes figures allégoriques pour les pendentifs au Conseil d'Etat , et son Charlemagne refusé par le jury.

Il faut bien qu'il y ait une raison secrète aux anathèmes du tribunal académique, car la peinture de M. Gigoux n'a pas du tout l'excentricité de la peinture de M. Chassériau ; le Charlemagne est une composition noble et forte , pleine de bon sens et fermement exécutée ; l'empereur est debout , plus grand que nature, dans une pose noble et tranquille. Pendant que sa tête méditative combine une législation immortelle, sa main commande au secrétaire assis près de lui d'écrire les formules. A droite un personnage en manteau rouge un peu vif, se penche sur la table et s'entretient avec le scribe. La scène

est très-simple et bien comprise dans son caractère historique.

M. Maindron n'en est pas non plus à son début. Sa Famille chrétienne dans le cirque, son Christ en croix, sa Velléda , dont le marbre est au jardin du Luxembourg , l'ont placé depuis longtemps parmi les bons praticiens de la statuaire. Il comptait sur son groupe de sainte Geneviève , la patronne de Paris, arrêtant le bras du guerrier barbare dont les hordes ont inondé la France. On dit que les sculpteurs du jury ont craint que la municipalité ou le ministère n'achelât cette composition patriotique. Tout argent dépensé par l'Etat est un vol commis au préjudice des fournisseurs ofticiels.

L'Attila, de M. Maindron, est debout et terrible, couvert de son armure en cotte de mailles, historiée de gritfes de lion et de bandes de fer. Sa tête sauvage est inclinée vers la sainte pastourelle, qui, à genoux devant lui , saisit la main rude du guerrier et le force à rengainer l'épée. La Geneviève est chaste et modeste , mais convaincue , et son geste est irrésistible. L'exécution de ce groupe colossal offre les fortes qualités, habituelles à M. Maindron.

Que va-t-il faire de ce plâtre maintenant ? Une année de travail herculéen, trois mille francs de frais, trois cents francs de transport au Louvre, tout est perdu. Non-seulement le jury arrête l'essor poé-

tique, mais il ruine les pauvres artistes français. Il a sur la conscience bien des désespoirs , bien des misères , bien des morts prématurées et des suicides ! Nous en avons connu que le jury a tués ! L'ancien régime n'était pas plus meurtrier et pas plus coupable envers la nation, quand la nation en fit justice. Qui donc délivrera l'art français de ce vieux régime de tyrannie ?

Les sculpteurs souffrent bien plus encore que les peintres de l'autocratie du jury. Un tableau de chevalet peut se vendre dans l'atelier , chez Durand Ruel, en vente publique ; mais un groupe en plâtre, une statue en marbre , où l'exposer et à qui la vendre ? Il n'y a pas à Paris six existences de sculpteurs indépendantes de la publicité des Salons et de la protection de l'Etat ; David, qui a la France et le monde pour Salon , ses œuvres étant répandues en Allemagne , en Angleterre , en Amérique, en Italie, en Grèce, partout ; M. Pradier, dont le talent gracieux a plus de demandes qu'il ne peut en satisfaire ; M. Marochetti et M. de Niewerkerke, parce qu'ils sont riches et qu'ils peuvent travailler pour eux-mêmes; Clesinger, depuis un mois, le succès de sa Volupté lui ayant assuré des Vénus en foule et les bustes de toutes les belles femmes de Paris.

Les peintres cependant ont besoin aussi de la

publicité des expositions annuelles, comme enseignement pour leur talent et comme moyen de vendre leurs ouvrages. Supposez un artiste modeste, peu répandu dans le monde , qui passe huit mois en forêt ou en voyage, et le reste du temps enfermé à peindre dans son atelier ; où produira-t-il ses tableaux refusés par l'Académie ? Le tableau reçu, au contraire, et s'il a quelque succès, l'auteur le vend sans se déranger, sur la lettre ou sur la visite d'un amateur ou d'un marchand. Je suis allé chez M. Gérôme , dans la huitaine de l'ouverture du Salon, pour acheter son Combat de coqs ; il était déjà vendu 2,000 fr. , à ce qu'on m'a dit.

Parmi les jeunes peintres de talent, qui ne sont pas d'ailleurs trop embarrassés pour vendre leurs tableaux, on a refusé M. Brun, l'auteur de deux compositions très-spirituelles et très-populaires aux derniers Salons, le Candidat et le Député, deux satires de nos mœurs électorales , et que la lithographie a répandues à grand nombre. Le jury s'est montré plus scrupuleux sur la question cléricale que sur la question politique. Il n'a pas voulu admettre le Prêtre dans l'intérieur de la famille , peint par M. Brun. C'est le titre d'un chapitre dans un des beaux livres de M. Michelet. Les braves académiciens ont-ils plus peur des jésuites que des dé* pûtes ?

On a refusé deux tableaux de M. Caiinille Fontalard, un Hôpital avec beaucoup de figures très-bien peintes, et une Folle assise sous un arbre avec une expression très-touchante. Le jury n'aime que les nobles sujets. On a refusé quatre tableaux à M. Hattner , qui est plus peintre à lui seul que toute l'Académie : un Forgeron au travail , vigoureuse étude dans le style des Lenain ; un Intérieur de ferme avec des bœufs et des instruments de labour -, un paysage mélancolique avec l'enfant prodigue et son troupeau, et un petit paysage d'une belle couleur. Toutes compositions très-différentes , qui montrent la variété du talent de M. Halfner. On peut les voir dans un magasin de tableaux , rne du Faubourg- Montmartre, en face de la rue de la Victoire.

M. Gallimard , vice-président de la Société libre des Beaux-Arts, auteur des cartons do la verrière de Saint-Landry, exposée à Saint-Germain-l'Auxerrois, compte aussi parmi les victimes. M. Borione, qui fait de charmants pastels , a été mutilé ainsi que bien d'autres. Que de portraits restés sur le champ de bataille ! Que de saints à qui brutalement on a refusé l'entrée du paradis !

Mais à quoi bon dresser la liste de tous les artistes célèbres ou inconnus, jeunes ou vieux, habiles ou incapables, qui ont subi les rigueurs de M. Heim et de ses glorieux compères ? M. Heim ne va pas les

chercher ; il se contente de créer ses chefs-d'œuvre. Pourquoi vient-on se soumettre à son œil d'aigle, à son caractère de lion et à son jugement infaillible ? 11 faut croire qu'un homme faisant de la peinture de cette qualité , doit apprécier sainement la peinture des autres. Si j'étais artiste, je n'irais pas me frotter à un maître de cette force-là.

Sérieusement, il dépend des artistes de s'émanciper. Qu'ils s'engagent en commun à ne plus envoyer au Louvre, tant qu'on n'aura pas modifié le jury ; qu'ils se réunissent en une société solidaire pour défendre leurs intérêts , comme est la société des gens de lettres. L'année prochaine, cette association générale, forte de son droit et du nombre de ses membres, organiserait une exposition nationale en dehors du château ; la liste civile alors» serait bien obligée de céder , et l'année suivante , l'unanimité des artistes rentrerait en triomphe au palais du Louvre.

£A SCULPTUBE. — M. CLESINGEU.

Quel serpent Ta donc piquée ? comme elle se tord ! comme ses beaux flancs s'agitent et soulèvent des reliefs superbes ! comme sa tête renversée se baigne dans les flots de sa chevelure ! comme ses bras sont crispés ! comme sa poitrine est pleine de tempêtes ! quelle convulsion circule depuis sa bouche entr'ouverte jusqu'aux ongles des pieds ? Femme piquée par un serpent. Quel est donc ce petit serpent de bronze qui grimpe en sifflant le long de sa belle jambe? c'est le même serpent qui, dans le paradis terrestre, s'enroulait autour de l'Arbre de vie et parlait à l'oreille d'Eva la blonde. C'est l'immortel et invincible serpent de la Volupté.

Cette Femme nue, de M. Clesinger, est une des

plus charmantes statues de l'école moderne, et je ne crois pas que, depuis les Coustou, on ait mieux fait palpiter le marbre. Au risque de contrarier les capucins qui ont feint de prendre les muscles rebondis de M-^e Keller pour des pelotes de coton sous le maillot, on peut aimer les Vénus gi'ecques sortant de l'onde, lesDanaë du Titien et du Corrège, les Diane de Jean Goujon, les Bacchantes de Rubens, les Andromède du Puget , les Nymphes de Coysevox, les Courtisanes de Watteau, les Bergères de Boucher. La forme de la femme est la suprême création divine et la dernière expression de la beauté. Quel est donc, dans la Genèse, le bouquet réservé pour la un du septième jour ? Les montagnes sont dessinées, les arbres et les fleurs s'épanouissent, un peuple d'êtres éclatants s'ébat sur la terre, dans les eaux et dans les airs ; cependant l'homme solitaire se dresse, inquiet et mélancolique, regardant autour de soi. La vie n'est pas complète, l'idéal divin médite encore son chef-d'œuvre. Du cœur de l'homme déjà formé à l'image de Dieu, s'élance la femme, la beauté parfaite, après laquelle Jehovah n'a plus qu'à se reposer pour l'éternité.

Aussi , tous les artistes se sont-ils toujours tourmentés de reproduire cette créature merveilleuse. Qu'y a-t-il de plus beau au monde qu'une femme

jeuno et belle? Deux hoiles jeunes femmes? mais le nombre ne fait rien à la qualité. Vénus résume les Trois Grâces et les Nymphes qui dansent autour d'elle, couronnées de myrte vert, comme dit Horace.

Le marbre s'accommode surtout des formes pures et lumineuses de la femme. Aux déesses, le marbre blanc ; aux grands hommes et aux héros, le bronze, qui accuse plus fermement la beauté mâle et violente. Le marbre convient à la chair, dont il simule la transparence et l'imperceptible rugosité. Lorsque les Grecs ajoutaient par hasard des voiles à leurs statues, ils faisaient quelquefois les draperies d'or ou de métal, comme à la Minerve du Parthénon, réservant pour les nus le marbre immaculé. Lorsqu'on peignait les images des divinités et des héros, comme c'était la coutume dans toute l'antiquité, les cuirasses ou les tuniques, les cothurnes et les pierreries s'émaillaient de tons variés , les chevelures se pourpraient du blond ardent, si apprécié par les femmes grecques et romaines ; mais le visage et les membres conservaient toujours le ton naturel du marbre ou de Tivoire. Les anciens ont employé toute sorte de matières pour leurs statues, les bois, les pierres, les métaux ; ils ont laissé des chefs-d'œuvre en cèdre, en argent , en ivoire , en porphyre, en ambre, en granit ; mais cependant ils

ont toujours préféré, pour les statues de femmes, leurs célèbres marbres de Paros et d'Ephèse, du mont Hymette ou du mont Pentelès, et de cette veine intarissable du Carrare, sans cesse creusée depuis Jules César.

La statue de M. Clesinger est en marbre blanc, couchée sur un semis de fleurs légèrement teintées de rose et de bleu, par le moyen d'un acide. Le petit serpent de bronze n'a été ajouté que pour magnétiser le jury, sous prétexte de Cléopâtre, les nudités classiques ayant d'avance leur absolution auprès de l'Académie. La vérité est que Cléopâtre et la tradition antique n'y sont pour rien. Mettons que ce marbre vivant symbolise la Volupté, ou un Rêve d'amour. Le sujet importe peu dans les arts, et il serait difficile de nommer la plupart des chefsd'œuvre de la Grèce ou de la renaissance moderne. C'est pourquoi les savants se décident, d'ordinaire, à classer les statues douteuses parmi les Vénus ou parmi les Apollon. Cela revient aux synonymes d'homme ou de femme tout simplement ; car la Vénus de Milo ressemble-t-elle aux autres Vénus, et que fait-elle ? On n'en sait rien. Et que fait l'Apollon du Belvéder? que font les figures de Jean Goujon, accroupies dans leurs bas-reliefs? ou les Cariatides de Sarrazin au fronton du Louvre? ou les gigantesques fantaisies que Puget taillait sur la proue des

navires? La beauté suffît et entraîne toujours avec elle sa signification.

Cléopâtre ou Volupté, la statue de M. Clesinger est tout à fait moderne par le sentiment et la tournure. On ne lui trouverait pas une mère dans toutes les statues de la tradition. Cette originalité tient à l'amour exclusif de la nature, qui domine dans le talent de M. Clesinger. C'est une qualité rare, et peut-être en même temps un défaut. Le naturalisme absolu, comme disent les philosophes, est parfois la source d'erreurs très-dangereuses; mais c'est aussi le point de départ de tous les arts plastiques. Contempler la nature, interroger fémotion qu'elle vous cause intérieurement , comparer cette impression tout individuelle aux sentiments et aux images que la même nature a inspirés aux grands poètes et aux grands artistes, tel est le travail secret qui doit précéder toute création d'art. M. Clesinger est un sculpteur de franche race, spontané, ardent comme toutes les organisations un peu sauvages, résolu comme tous les tempéraments passionnés. Il fait une statue comme on va dans une bataille, avec un emportement qui ne connaît pas d'obstacle, avec une bravoure qui profite de l'imprévu. C'est le Murât de la statuaire. Il y a plus de bonheur aventureux que de combinaison profonde dans ses succès. Jamais il ne lira César pour décider une stratégie savante.

On ne le surprendra point, la nuit, comme Napoléon dans sa tente, méditant son plan de campagne. C'est un homme de premier bond et de premier coup d'œil, qui se précipite à la victoire.

Avec ce talent primesautier, M. Clesinger est très-propre à sculpter les images frémissantes, les agitations extérieures, l'exubérance de la vie sensuelle, les splendeurs de la beauté physique. Peutêtre serait-il embarrassé de pénétrer dans ces caractères intimes et calmes qui appartiennent à certains types sublimes de la nature humaine. Il ferait mieux Aspasie que Platon, Ninon de Lenclos que Molière. Il est de la famille de Coysevox l'infatigable, et allié, de loin,— par les femmes — , à Rubens.

Le talent de BI. Clesinger est donc très-neuf et très-particulier dans notre école actuelle. Pendant que M. David continue la noble tradition de la pensée française, que M. Barye ressuscite les fins et capricieux artistes de la renaissance, que M. Pradier est un païen de la décadence, avec quelques souvenirs de la Grèce antique , que plusieurs autres scuplteurs subissent des influences diverses, M. Clesinger a repris son art où il commence, sans s'inquiéter d'aucun système ni des grands chemins frayés par ses prédécesseurs. Il ouvre les yeux et

va droit aux images que la nature infinie offre à son enthousiasme.

Bien voir, c'est comprendre. Pour les artistes doués de cette révélation subite du regard, la nature s'est chargée de composer les images , toutes prêtes à être reproduites dans une forme d'art. Un paysagiste s'arrête au coin d'une allée de forêt, et y trouve un tableau complet, avec un effet central et des lignes bien ordonnées. Il n'a plus qu'à peindre le paysage du bon Dieu. Jamais les académiciens n'auraient inventé cette variété et cette harmonie. Un sculpteur fait poser son modèle, et tout à coup une tournure lui apparaît qui l'exalte et le passionne. La statue est faite. Il reste seulement à dégager cette figure d'un bloc de marbre. Michel-Ange disait qu'il voyait une statue dans tout morceau de pierre ; c'est une baigneuse noyée dans une fontaine, et qui en sort pure et éblouissante, quand on a ôté l'eau dont ses formes sont enveloppées. Aussi Michel-Ange eut-il souvent l'audace d'attaquer le marbre sans autre modèle qu'une vision idéale dans son esprit, enlevant les éclats jusqu'au vif de la peau, comme on ferait pour découvrir une statue fossile enterrée dans la matière adhérente. Et quelquefois la statue ne se trouvait pas entière dans le bloc, et il manquait un bras ou un pied perdu dans le fantastique de l'air, comme à un tronçon antique. C'est ainsi ffue ses

Esclaves du musée de sculpture au Louvre ont été ébauchés : dans l'un, le pied se devine, imparfoit, au milieu du piédestal aminci , la statue ayant pris une proportion trop haute pour le bloc de marbre; dans l'autre, l'épaule se contracte et le dos s'aplatit, la matière manquant à l'ampleur de ces formes gigantesques.

La tournure de la Femme sculptée par M. Clesinger, dans une pose si ditîicile et si vivante, satisfait cependant à toutes les conditions de la statuaire. Il n'y a point de lignes brisées et disgracieuses, ni de membres égarés au hasard, quoique le mouvement soit on ne peut plus étrange et violent. Vue de face et en avant, sa tigure forme comme un croissant splendide, étendu en demi-cercle sur le piédestal, le pied et la tête faisant les deux pointes, le bassin arrondi servant de centre. Considérée comme dessin qui s'enlève sur l'horizon, les hanches se dressent au milieu en une montagne mouvante, qui s'infléchit des deux côtés, se soulève en colline à l'endroit du sein et du genou, pour mourir dans les ondes des cheveux, et à l'autre extrémité dans le tapis jonché de roses. La tigure pose sur le coté droit, la taille contournée rejetant le torse et la tète à plat en arrière, la gorge palpitante vers le ciel , la jambe droite pliée et enveloppée d'une draperie, la jambe gauche raidie dans toute sa longueur ; le

bras droit, retroussé en arc par-dessus la tête, se perd dans les cheveux dénoués, et le bras gauche s'étend convulsivement le long des reins et froisse la draperie.

L'aspect principal offre donc le corps puissant de la belle voluptueuse, avec une certaine exagération des flancs et de la poitrine, et la tête se dissimule dans cette contorsion de serpent; le mouvement du buste est d'une incroyal^îe énergie, l'épaule gauche, attachée par un maître , le ventre redondant , la ligne de la jambe ferme et correcte , le pied fin et pur ; les accessoires , fleurs et draperies , très-coquettement exécutés.

L'adresse de M. Clesingcr, comme praticien, est en elfet très-remarqual)le ; outre le charme de cette image si heureusement tournée, il faut louer la science de l'anatcmie en action, l'ampleur de la touche qui glisse sur les détails inutiles et s'arrête sur les beaux plans caractérisant la forme, la finesse de modelés délicieux , et cette vibration inexplicable de toutes les parties. On croirait que le sang de la jeunesse circule sous la peau trépitante et colore le marbre. Si vous osiez mettre la main sur cette blanche sirène, vous sentiriez la chaleur de la vie.

Je ne sais plus quel poëte maniaque devint, une fois, amoureux d'une Vénus grecque dans un musée d'Itahe. Chaque matin, il entrait le premier

dans le boudoir de sa maîtresse pour rêver près d'elle ; mais sa passion platonique s'égara bientôt jusqu'à des désirs insensés. La statue lui semblait une femme réelle , et il aurait voulu la serrer sur son cœur. On fut obligé de lui interdire l'approcbe de sa bien-aimée, et le pauvre poëte en mourut de désespoir.

La statue de M. Clesinger n'a pas encore produit de ces délires : elle a cependant séduit , nouvelle Phryné, les vieux juges de l'Institut, peu habitués aux enchanteresses de marbre. On dit que M. Nanteuil et M. Ramey sont décidés à entrer dans l'atelier de M. Clesinger et à renier les faux dieux.

Le groupe des Enfants de M. de Las-Marismas, également sculpté par M. Clesinger, est composé avec beaucoup de goût. L'un d'eux , nu et debout, saisit une grappe de raisin pendant à un cep vigoureux qui se courbe au-dessus de sa tête. L'autre, plus petit, est assis par terre et avance sa main potelée. Les têtes sont fort ressemblantes. Un statuaire banal se serait contenté de deux petits garçons en blouse et en collerette. M. Clesinger a fait, avec le prétexte de portraits, une attrayante pastorale, qui touche à la poésie en conservant la réalité.

Sa jeune Néréide portant dos présents est à demi couchée sur une conque marine. C'est un joli marbre de décoration, mais faible de style et dé-

pourvu des qualités supérieures qu'on admire dans la Femme piquée par un serpent.

Le sculpteur facile et charmant se retrouve dans un Buste de Femme , d'une physionomie ravissante. La tête s'incline mollement à droite et un peu en arrière, comme entraînée parles tresses abondantes de ses cheveux , entrelacés de fleurs. La naissance des cheveux autour du front est une merveille d'exécution. Les yeux sont bien enchâssés dans des sourcils corrects, les narines souples et mobiles, la bouche entr'ouverte, le sein demi-nu, le cou arrondi avec deux fins colliers de beauté, ces lignes rares que le doigt de la nature trace sur la peau des femmes vraiment belles. Une draperie flottante descend de l'épaule droite et va se nouer à la taille. Le caractère de ce buste rappelle le style de Coysevox, et un peu aussi les têtes voluptueuses, si grassement modelées par Clodion dans ses groupes de nymphes et de bacchantes.

Un des grands mérites de M. Clesinger est , en effet, de travailler le marbre avec une aisance et une souplesse incomparables. On y sent la touche de l'artiste à chaque inflexion du modelé, à chaque trait de la forme, sur toute la surface de l'œuvre. La plupart des statuaires abandonnent presque au praticien l'exécution de leurs marbres , après avoir mis dans la terre ou la cire toute la chaleur de leur

talent. Aussi les modèles sont-ils souvent préférables à la statue terminée. M. Clesinger ne commence pour ainsi dire à exécuter que sur le marbre dégrossi. La terre et le plâtre ne lui semblent que des notes préliminaires et des renseignements, et quand il attaque la forme définitive, il y apporte toute la fougue et la liberté d'une première inspiration.

M. Clesinger fait en ce moment le buste de George Sand. Avec cette tête si poétique, il nous faut un chef-d'œuvre pour la postérité. Clesinger a là une belle occasion de se lancer dans l'avenir, et il est de force à en profiter. Nous verrons sans doute ce ])uste au Salon prochain, ou à quelque grande exposition nationale que les artistes indépendants pourraient bien organiser en dehors du jury et de la Liste civile.

SCULPTURE. — M. PRADIEB, M. VECHTE, ETC.

Le grand succès de la Bacchante de Clesinger a presque empêché de regarder les autres ouvrages de sculpture. Le Salon est cependant très-riche en statues de marbre, en bustes et en bas-reliefs. Une femme supérieurement belle éclipse toutes les jolies femmes dans un bal. Quand Lélia apparaît souveraine au milieu du palais Bambucci , il n'y a plus de regards que pour Lélia.

Ce ne sont pas les Eucharis , les Aspasie , les Andromède, les Cléopâtre, les Chloé, les Hébé,les Haïdée, les Leucosis, de MM. Caillouet, Chambart, Choiselat, Daniel, Gayrard, Huguenin, Ménard et Ottin, qui pourraient conjurer le charme de l'irrésistible enchanteresse de M. Clesinger. La Phryné,

de M. Pradier, eût été seule de beauté à disputer la palme ou la pomme, comme on disait en langage olympique.

Mais M. Pradier est tombé de courtisane amoureuse en mère de douleur, de Grèce en moyen âge. On ne se rajeunit pas ainsi de plusieurs siècles. Le talent de M. Pradier a deux mille ans ou deux heures. Il peut reproduire le sentiment grec, ou la nature qu'il tient toute fraîche sous la main. De style austère, d'inspiration catholique, il n'en faut pas demander à M. Pradier. L'aubépine ne pousse pas dans le même sens que le saule pleureur.

La Pieta de M. Pradier est exposée entre deux marbres académiques, l'Archidamas de M. Lemaire et le Pèlerin de M. Petitot. M. Pradier a songé à la grande Vierge de Michel-Ange tenant sur ses genoux le corps de son fils mort. On connaît ce groupe sublime où la figure de la mère a tant d'élévation et d'ampleur, qu'elle paraît encore porter son enfant Jésus, quoique la figure du Christ elle-même soit d'une proportion immense et d'une incomparable tournure de dessin. Dans le groupe de M. Pradier le corps du Christ est tout petit et rabougri disgracieusement entre les deux cuisses de la Vierge. Jamais cette idée inconvenante de la Vierge aux genoux écartés ne serait venue à un artiste du moyen âge, et je ne crois pas qu'il y en ait d'exeni-

pie dans toute la tradition. La chaste Marie est une tige virginale et élancée , pudiquement voilée de draperies sans transparence , et qui fleurit en une tête poétique. Les Vierges de nos cathédrales ne laissent aucunement soupçonner la forme de la femme, à tous les endroits qui s'accuseraient sur la nature par des reliefs décidés. En bonne iconographie catholique, le corps de la Vierge est un mythe sans réalité.

La composition générale du groupe de M. Pradier est donc au rebours de toute image chrétienne, et, de plus, elle contrarie les lois de la bonne sculpture par des angles multipliés dans les lignes du corps du Christ, qui se plie pour s'affaisser jusqu'à terre. Michel-Ange avait compris la Vierge enveloppant encore son fils de sa protection maternelle et de son divin amour. Ici, la Vierge le laisse glisser dans son giron avec une nonchalance par trop débile. Les têtes sont tout à foit insigniflantes, et ne se rapprochent ni des types consacrés, ni de la beauté idéale.

M. Pradier n'a pas été plus à l'aise pour ses deux marbres tumulaires, destinés à la chapelle de Dreux. Les statues d'Emmanuel d'Orléans, duc de Penthièvre, et de Caroline d'Orléans, M'^» de Montpensier, sont couchées sur la dalle du tombeau, à la façon des figures sépulcrales du moyen âge ou de

la renaissance dans les tombeaux de Saint-Denis, les mains jointes sur la poitrine, le corps raide et allongé tout d'une pièce, les pieds appliqués carrément contre le lion ou les autres symboles de leur puissance terrestre. Mais le caractère religieux de la mort et de l'immortalité n'y est pas. On retrouve pourtant l'habileté de M. Pradier dans l'exécution des mains et de quelques fragments des draperies. Les nymphes nues et vivantes lui conviennent mieux que les princesses mortes et ensevelies dans le suaire, et ses Vénus païennes intercèdent pour sa Mater dolorosa.

Le buste de M, Leverrier est assez commun de physionomie et de tournure. Celui de M. Auber, le compositeur, est plus correct et très-ressemblant, la tête fermement modelée de M. Auber se prêtant bien aux accents de la statuaire. Quant à M. de Salvandy, j'aimerais mieux le voir dans la peinture de M. Paul Delaroche, avec sa belle simarre violette et ses glands dorés, en pendant au fameux portrait de M. le duc Pasquier, par M. Horace Vernet.

Les bustes de personnes célèbres sont très-nombreux au Salon : Cujas, le jurisconsulte ; Carnot, le conventionnel, vigoureux bronze par M. Yon; Rayez, par M. Maggesi, de Bordeaux ; Etienne, par M. Villain, pour le foyer de la Comédie-Française ; Philippe Dupin, par M. Cumberworth ; Tamiral Lalande, par M. Chenillion; Cortot, par M. Caillouet;

le P. Lacordaire, par M. Bonnassieux; Chérubini, le docteur Lallemand, M. Samson, et M^^" Rose Chéri, en terre cuite, par M. Dantan jeune. Cette terre cuite est le meilleur buste de M. Dantan. La tête spirituelle et intelligente de M"e Rose Chéri s'épanouit comme une fleur en été. Ce n'est pas la beauté, c'est le charme et une certaine physionomie chifibnnée, à la fois très-fine, très-malicieuse et très-bienveillante.

La noble tête de M"™e la comtesse d'Agoult, au contraire, a été exprimée par M. Simart avec une austérité trop exagérée. Cela rappelle le cloître et les graves religieuses de Philippe de Champagne. On dirait quelque abbesse janséniste de Port-Royal, une sœur des Arnauld. M. Simart a songé surtout à Daniel Stern, l'auteur du livre sur la Liberté ; mais il a un peu négligé la patricienne pour le penseur. J'aime mieux le beau profil peint à Rome, par M. Henri Lehmann, et exposé au Salon de 1843. Le buste de M"^" la comtesse d'Agoult est cependant très-bien exécuté, et digne du talent correct de M. Simart.

M. Jaley a fait un charmant buste d'une jeune enfant à l'air capricieux ; M. Joutfroy, un buste de femme, très-fin et très-distingué, sculpture délicate qui rend le modelé le plus subtil et le plus fugitif; c'était un peu la manière de Bosio dans ses

racieux portraits de femme. A propos de ce maître

récemment mort, la direction des Musées a refusé de recevoir à l'exposition le marbre de la jeune Nymphe, sous prétexte que les règlements administratifs s'opposent à l'admission des ouvrages de tout artiste décédé. Tâchez donc de ne pas mourir, ô mes glorieux artistes qui avez en train tant de toiles esquissées ou de marbres ébauchés, car nous serions privés de voir au Salon national les images de vos dernières pensées. Cette loi-là qui enterre l'artiste sitôt après sa mort est une mauvaise loi ; qu'on la change. Les vrais artistes sont le contraire de M. Lapalisse : un quart d'heure après leur mort ils sont encore en vie, — et souvent plusieurs siècles après.

M. Jouffroy n'a pas envoyé'au Louvre sa grande statue de saint Bernard, destinée à une place publique de Dijon, mais il a obtenu de l'ériger provisoirement en plein air devant le portail de Saint- Germain-l'Auxerrois. La figure en bronze, haute de trois mètres, sera placée sur un piédestal de cinq mètres, orné de bas-reliefs en pierre. Elle est debout, toute droite, dans une attitude simple et calme. Le bras élevé vers le ciel prolonge encore cette grande ligne perpendiculaire. La main gauche se serre contre la poitrine. La tête, dont la chevelure est rasée et les traits accentués, annonce le prédicateur convaincu qui agita le monde par sa parole.

M. Joiiffroy a bien fait de ne pas risquer son bronze dans les caves obscures où sont entassées toutes les statues de commande, la fille de Louis XI, l'Anne de Bretagne, la Marie de Médicis , la Marguerite de Provence , l'Anne d'Autriche , par MM. Gâteaux, Debay, Caillouet, Husson et Ramus, soi-disant pour la décoration du jardin du Luxembourg. Quelle décoration! Ces statues officielles sont, sans exception, d'une vulgarité désespérante. C'est pourtant un beau motif qu'une reine comme Anne de Bretagne ou Marie de Médicis, avec leurs .costumes magnifiques et leurs tournures superbes. 11 n'en fallait pas tant aux sculpteurs de la renaissance pour faire un chef-d'œuvre. Le premier sujet venu est propre à cela ; mais pourquoi donc M. Caillouet n'a-t-il pas tout bonnement copié la Marie de Médicis de Simon Guillain, conservée au Musée de sculpture moderne?

Les grands hommes sont aussi maltraités que les princesses par les sculpteurs du Salon. Poussin, que son ombre pardonne à M. Brian ! Poussin a l'air d'un huissier au parlement. Le portrait du Louvre nous avait habitués à un autre caractère. Quel bonheur, cependant, quand on veut ressusciter un homme, de retrouver sa forme et sa physionomie, interprétées déjà par lui-même dans une peinture immortelle ! Les documents ne manquent pas sur ce peintre, qui a écrit sa vie dans ses œuvres, depuis

sa forte jeunesse, l'Enlèvement des Sabines, jusqu'aux poëmes sévères de sa maturité prolongée, et qui, avant de mourir, voulut encore envoyer à sa patrie le souvenir de sa tête pensive.

Mais il était réservé à notre époque de travestir toutes les illustrations de notre histoire. Molière est mort debout, au bord de la coulisse de son théâtre glorieux, et le sculpteur de la fontaine Richelieu l'a représenté assis comme un magistrat à son siège, comme un usurier à son bureau. Molière s'est-il jamais reposé?

Géricault, ce n'est pas bien loin, et nos frères aines l'ont connu, Géricault, qui était toujours à cheval ou en mouvement, M. Etex l'a couché sur sa tombe comme un impotent ou un oisif.

Peut-être avons-nous cité déjà l'Ulysse, en marbre, du Palais-Royal. Il est assis, le voyageur infatigable, le héros de l'Odyssée, pour qui les dieux inventaient des tempêtes ; il est assis, le dos rond comme un vieux vigneron de Bourgogne qui a passé sa vie courbé sur les ceps , le bras pendant avec mollesse, comme s'il n'eût jamais lancé le javelot et tourné le gouvernail. Daumier, dans son Histoire romaine, n'a pas plus drôlement saisi le revers de la vérité.

Ce qui manque à l'art de notre temps, c'est vraiment le caractère, le côté essentiel, indélébile, des fiiîts et des hommes , le signe original d'une exi-

stence distincte. Vous prenez une sculpture informe du moyen âge, n'importe où, sur un mur de cathédrale; vous prenez un fragment de bronze, même de la décadence romaine, déterré à Pompeï ou ailleurs : tout de suite cette œuvre singulière entraîne l'idée de sa date, de son pays ; elle a un aspect étrange, particulier, qui vous impressionne et se grave dans la mémoire ; tandis qu il est difficile de se rappeler les blocs gigantesques de nos sculpteurs contemporains. Je dessinerais exactement un vase de Cellini, une médaille des Pisans, un petit tigre de Barye ou un médaillon de David, d'Angers ; mais personne ne saurait reproduire , de souvenir, le Poussin de M. Brian. Dans les tableaux, vous savez la Stratonice de M. Ingres, le Christ d'Eugène Delacroix, les petits Joueiu's d'échecs de Meissonnier; mais rappelez-vous, s'il vous plaît, une grande peinture d'académicien. Impossible.

Passons donc les Malherbe, les Olivier de Serres, les Michel de THospital, les Laplace, et autres banalités. M. Hartung a fait un Siegfried en bronze , commandé par le roi de Prusse pour un château des bords du Rhin. Il y a du mouvement, mais c'est petit et sans style. M. Pascal a fait un petit groupe de deux moines en dissertation ; c'est fin , spirituel comme un tableau de genre. Ne laissons pas tomber la statuaire jusqu'à la lithographie. M. Hénique a fait deux mauvaises statuettes en bois,

un Christ et une Baigneuse ; il faut encourager l'intention et réhabiliter la sculpture en bois, malheureusement négligée aujourd'hui, après qu'elle a produit tant de chefs-d'œuvre autrefois.

M. Toussaint, jeune artiste à ce qu'on dit , est l'auteur de deux figures de décoration, Esclaves indiens , portant des torches , très-élégants et trèsbien tournés. Ces esclaves feront à merveille au bas d'un escalier, avec leurs candélabres en l'air. M. Vechte..., il faut nous arrêter à ce nom-là.

Qu'a donc fait M. Vechte? Un vase en argent repoussé. Pas davantage, mais c'est un chef-d'œuvre. C'est surtout l'annonce de la régénération de ce bel art de la ciselure, illustré au seizième siècle par les Ghiberti, les Benvenuto, les Albert Durer et tant d'autres, continué sous des formes diverses, et, à la vérité, inférieures, jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, et finalement perdu au dix-neuvième. Nous n'avons plus, depuis Louis XV, que des ouvriers en orfèvrerie au lieu d'artistes. Sous Louis XV, du moins, la fantaisie régnait encore dans l'ornementation, dans le travail coquet des miroirs à la main, sculptés en argent, des bracelets et des joyaux , des bordures ciselées , des boîtes pour la toilette, des manches d'éventail, des coupes semées de pierreries, et des mille objets de luxe pour les appartements et pour les femmes de la cour. On peut en critiquer le goût, mais non pas la fécondité,

la variété et le caprice. L'Empire, avec ses pastiches romains, appliqués à toutes les choses usuelles de la vie, adonné le dernier coup aux arts familiers. L'Empire français a surmoulé l'empire romain de la décadence, voilà tout.

Nous ne sommes pas encore réveillés de cette monotonie , quoique , Dieu merci , les meubles à fronton, à colonnes et à chapiteaux de cuivre aient disparu de nos appartements. Le romantisme a donné Tinstinct d'un autre entourage dans le foyer domestique ; mais il nous avait enterrés dans les oratoires, les tentures sombres et les vitraux criards, agenouillés comme des moines avec des robes de bure sur des prie-dieu en bois dur. Le chêne, couvert de velours grenat, n'est pas beaucoup plus gai que l'acajou ou le cuivre rouge. Sautons lestement par-dessus le moyen âge , après nous être dépêtrés d'une antiquité falsifiée. Le romantique n'est pas plus sain que la Rome antique (pardon de la vulgarité) : le masculin et le féminin se valent à peu près. Au lieu de copier le père ou la mère, devenons des hommes à notre tour.

C'était, au seizième siècle, la doctrine de la renaissance, qui traduisait la pensée antique et le sentiment chrétien dans une forme nouvelle et révolutionnaire ; car il y a ces trois éléments bien notables dans les œuvres des génies admirables auxquels le monde moderne doit son initiation.

Micliel-Ange, n'est-ce pas le Phidias de l'Italie? et cependant les admirateurs du Jugement dernier le réclament comme un chef-d'œuvre catholique ; mais, en conscience, le grand Buonarotti n'est pas plus chrétien qu'il n'est grec. L'auteur du Moïse n'est pas juif, l'auteur du Bacchus n'est pas paKen, l'auteur de la Mater dolorosa n'est pas catholique. Il est moderne, quoiqu'il soit de tous les temps, et c'est là sa gloire incomparable. De même pour Raphaël avec ses madones, Corrège avec ses anges , Titien avec ses Christ. Il serait bon qu'après ce résumé magnifique, fait à la renaissance par tous les grands hommes au profit de l'avenir, le présent tirât une barre au quinzième siècle, et consentît enfin à dater sa tradition véritable seulement depuis la réformation moderne.

M. Vechte en est là. Qu'il s'y tienne , ou qu'il s'avance jusqu'à nous. Son vase ciselé rappelle les meilleures productions de l'orfèvrerie florentine , tout en conservant une certaine originalité. Il représente les géants escaladant le ciel sous la foudre de Jupiter. Les figures du pied sont les allégories des passions vaincues ^ aux bas-reliefs des côtés, les allégories des vices du genre humain. Le vase n'a que vingt pouces de haut, et il nous montre des figures innombrables, dessinées avec une grandeur merveilleuse et modelées dans la perfection. Mouvements audacieux, anatopî"J« savante, belles atta-

ches des membres , extrémités souples et déliées , abondance de la composition, finesse des détails , tout y est comme dans un chef-d'œuvre de Cellini.

Ce travail du ciseleur sur l'argent repoussé est presque comme le travail du graveur sur la planche, et M. Vechte n'a pas son pareil pour cette adresse de main et cette justesse du coup d'œil. Le plus rare est d'exprimer tout, minutieusement, avec une correction irréprochable, sans nuire à l'harmonie de Tensemble, et c'est le mérite de M. Vechte. Les moindres inflexions de la peau, la naissance des cheveux , toutes les délicatesses microscopiques du burin le plus aigu, sont obtenues sans sécheresse, et contribuent ainsi à la perfection de ces excellents bas-reliefs.

Le vase de M. Vechte se sépare tout à fait des riches produits de notre industrie, dont on voit tous les cinq ans des modèles à l'exposition des Champs-Elysées ; mais il serait à souhaiter que les chefs de l'orfèvrerie industrielle comprissent qu'ils ont besoin du concours des véritables artistes, non^ seulement des dessinateurs, mais des praticiens qui, comme M. Vechte, inventent dans leur tête, dessinent sur le papier et sculptent sur le métal.

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