‹ Le Salon de 1847Chapitre 10 sur 13 · LES PETITS TABLEAUX DE GENBE · texte numérisé non relu

LES PETITS TABLEAUX DE GENBE

Un des tableaux les plus admirés par les amateurs de peinture à la loupe, est la Vieille Cuisinière plumant un coq, par M. Dyckmans, d'Anvers, la patrie de Rubens. C'est, assurément, une merveille de patience. Jamais Gérard Dow^ n'a été plus loin, comme minutie , dans ses erreurs si singulières pour un homme qui avait connu Rembrandt. Denner, dans ses monstres de vieilles femmes, n'a jamais pointillé plus maigrement les bagatelles de l'épiderme et les riens de la réalité banale. On voit le grain de la peau , les rides du front, une verrue au sourcil , et l'on compte les plumes du coq. Quel beau chefd'œuvre ! Il faut de la peinture pour tout le monde, même pour les myopes et les esprits courts.

La Cuisinière , de M. Dyckmans , est assise de face et vue jusqu'aux genoux ; elle porte un bonnet de paysanne sous lequel ses cheveux gris sont retroussés à la chinoise, et autour du cou un mouchoir blanc, bordé de dessins roses. A droite, un chat monté sur une chaise avance tendrement sa patte vers le coq. Chat, coq et femme, sont dignes de l'Intérieur de cuisine, de Drolling.

On appelle cela faire nature. Mon Dieu! que c'est laid ! Mais c'est un prodige, et qui a coûté bien du temps. J'aime mieux un barbouillage de Velasquez, fait en un quart d'heure. Les auteurs de ces marqueteries précieuses sont bien à plaindre de ne pas voir autre chose dans les spectacles magiques de la création. 11 faudrait cependant savoir si c'est de l'art ou de l'industrie. Où finit l'industrie ? où commence l'art? A l'endroit où l'homme met quelque chose de lui-même dans son œuvre. L'art est le langage d'un sentiment original ; c'est, comme dit M. de Lamartine, l'accent sonore qui fait retentir votre âme dans l'âme d'autrui.

Quelle est donc la passion qui pousse M. Dyckmans ? L'amour de ses semblables, ou l'amour de la lumière , ou l'amour de la beauté? Quelle est aussi l'impression que sa peinture laisse aux autres hommes? Ce n'est pas l'enthousiasme, ni la poésie, ni la réflexion, ni l'amour d'une réalité si disgra-

cieiise. Mieris, au moins, faisait de petites dames en robe de satin blanc, assises près d'une table à thé, couverte d'un tapis bigarré, ou de jeunes servantes à une croisée garnie de fleurettes. Les Intérieurs de famille et les Scènes domestiques de Gérard Dow représentent au moins , avec naïveté quoique avec exagération, un certain côté des mœurs hollandaises, la propreté, l'ordre, la régularité, la vétille. II voulait que la plissure de ses bonnets fût irréprochable comme celle de sa ménagère , que les meubles fussent luisants et le carreau bien lavé. Le moindre duvet voltigeant, un fétu égaré, l'eussent rendu malheureux dans sa maison comme sur son tableau. Il y a de gros Hollandais qui sont comme cela, et qui s'évanouiraient à la rencontre d'une toile d'araignée.

Mais cependant les maisons de Peeter de Hoog, les salons de Terburg et de Metzu sont aussi nets que les intérieurs de Mieris ou de Gérard Dow ; ils ont autant de simplicité, mais bien plus de poésie et d'élégance. On peut donc représenter les mêmes sujets, dans leur véritable caractère, par des moyens très-diflérents. Le procédé patient et méticuleux de Mieris est peu artiste, suivant nous, et s'il a le mérite d'être original chez les inventeurs premiers, il estdangereux pour les imitateurs, et se réduit aune adresse de métier.

Nos petits peintres français sont dans une meilleure direction que les belges contemporains. Meissonnier, voilà un peintre de petite proportion, mais de grande manière. Si vous grossissez avec une loupe suffisante un de ses bonshonmaes, vous trouverez une exécution comme celle de Van derHelst, et quelquefois même comme celle de Salvator Rosa. Un Peeter de Hoog, grossi par un procédé d'optique, ressemblerait à un Titien ; un Terburg à un Van Dyck; un Cuyp à un Rembrandt. La Cuisinière de M. Dyckmans aurait dix pieds de haut, qu'elle serait toujours de la petite peinture, léchée et maigrelette. C'est un Denner rabougri, qui rappelle la copie du portrait de vieille femme , faussement signé Denner, et installé autrefois comme original sous le Pharisien de Paul Véronèse.

Le succès des petits tableaux de M. Meissonnier a produit une école de jeunes peintres très-fins et très-harmonieux. MM. Steinhell, Fauveletet Chavet sont les plus avancés de la troupe légère. M. Steinhell avait commencé par le style religieux, presque gothique, avec un dessin correct et serré. Ses études sérieuses lui assurent la pureté et la précision dans le mouvement de ses petits personnages. Il sait dessiner une figure, une tête et les extrémités toujours si difficiles, tandis que MM. Fauvelet et

Chavet hésitent dans le raccourci d'un bras, dans les lignes d'une petite main, dans les plans du corps qui se modèle sous les draperies.

M. Steinhell a exposé deux petits tableaux, les Bulles de savon, groupe d'enfants à mi-corps, et une Mère, assise, en négligé, et tenant son enfant sur ses genoux. Sa peinture n'est pas sèche et mince comme celle de M. Dyckmans; elle a même de l'ampleur dans la touche, autant qu'il est possible pour ces figures microscopiques.

La touche de M. Fauvelet est plus vive, très-spirituelle, et la couleur pleine d'éclat. Il cherche un peu Téniers dans la prestesse de ses coups de pinceau. Pour les mains, il se contente de copier M. Meissonnier. Le Concert offre deux petites figures charmantes ; les cheveux crêpés de la femme voltigent légèrement, et sa robe est pailletée de reflets argentés. Les Deux Roses luttent de fraîcheur, l'une, la jeune fille, coquettement étalée sur un fauteuil; l'autre, la fleur, épanouie près d'un pied imperceptible. La fillette a une belle robe rose, les joues et les mains du même ton fleuri. Tout cela exhale un parfum délicieux.

Dans la Leçon de chant, de M. Chavet, une jeune fille debout et de profil, en robe blanche, touche de la guitare devant son vieux professeur, en habit Louis XV, de couleur gris-perle. Les fonds ont beau-

coup de transparence , et tous les accessoires sont finement rendus.

M"*' Elisabeth Cave a de la grâce, de la délicatesse et de l'esprit, dans ses deux tableaux d'Enfants. Sa touche est légère et sa couleur lumineuse : elle aime les belles étoffes chatoyantes et les ajustements coquets, et le luxe des parures des anciennes cours. Paul Véronèse et Watteau doivent être ses peintres d'affection. Sa nichée d'enfants singeant un Tournoi, a de la gaieté et de la naïveté. Le pendant, intitulé : Convalescence de Louis XIII, est aussi un prétexte à petits personnages, fraîchement pomponnés, qui entourent le roi.

M. Guillemin préfère les sujets empruntés aux mœurs populaires. Il a une prédilection pour les bonnes d'enfants et les conscrits, pour les ouvriers ou les paysans. Le Baptême aura certainement les honneurs de la lithographie. L'Église est une cuisine, le prêtre une servante rondelette, le dieu visible un jeune soldat qui déguste un bouillon remplacé dans la marmite par un baptême d'eau claire et quelques grains de sel. La cérémonie est complète, lorsque le maître, le vieux tyran, se dresse à la porte du sanctuaire. Les deux figures principales, la fille et le soldat, sont franchement peintes. Le Mendiant, de M. Penguilly-l'Haridon, exposé dans le salon carré, appartient au duc de Mont-

pensier. Le Tripot représente un intérieur avec une table couverte de cartes. Un homme en costume du temps des Valois, la main droite sur une blessure saignante, s'appuie de la main gauche contre là table, et cherche à s'expliquer encore les derniers coups du hasard, pendant que ses assassins disparaissent par une porte obscure. L'exécution de M. Penguilly est très-ferme, un peu dure ; sa couleur vigoureuse ; sa manière assez originale, quoiqu'elle participe à un certain degré et en même temps de M. Robert Fleury, de M. Decamps, de M. Leleux et de quelques autres.

Son paysage, par uu temps de pluie, ne serait pas beaucoup plus gai par une matinée d'avril ou par un splendide soleil couchant. Les rayons d'or ou la rosée n'y rencontreraient à caresser que des gibets au lieu d'arbres, et des pendus au lieu de fruits; car nous sommes à Montfaucon : devant nous, la forêt de potences, et les cadavres balancés par le vent, et les corbeaux perchés sur des os noircis. Deux cavaliers mystérieux, enveloppés de manteaux sombres, se tiennent à quelque distance. Est-ce Louis XI et son compère, îc roi et le bourreau, ces deux piliers de toute honnête société, suivant Joseph de Maistre ?

En cherchant bien, on trouverait encore une foule de petits tableaux qui plaisent beaucoup au pu-

blic , comme les Filles d'aubergeet les Campagnardes de M. Auguste Delacroix, les menus fruits de M. Alexandre Couder (ne pas confondre avec M. Couder, l'académicien, qui remplace M. Granet dans hi conservation des tableaux du vieux Musée) ; la Cage, jeune fille en tête-à-tête avec un oiseau , par M. Schopin ; une Chasse aux canards, par M. Lestang; des Chevaux en liberté, par M. Lalaisse; un Rêve de jeune fille, par M. Beaume ; le Jour de barbe, par M. Hippolyte Bellangé ; des Intérieurs de rues et de vieilles maisons, finement historiés, par M. Hippolyte Garnerey ; des Bretons, de M. Fortin, etc.

Nous avons aussi oublié le Michel- Ange sculptant la statue de la Nuit, large peinture par M. Thomas; Virgile lisant ses Géorgiques chez Mécène, composition qui rappelle M. Papety, par M. François Jalabert; la Crèche et les mages, tableau vigoureux et original, par M. Tourneux ; et le Berger et la mer, paysage par M. Lecointe, d'après ces vers de La Fontaine :

La mer promet monts et merveilles ; Fiez-YO!is-v : les V(3nts cl les voleurs viendront.

L'exécution de M. Lecointe est ferme et même un peu trop sèche ; sa couleur harmonieuse, mais

monotone. On sent, dans ses paysages, quelque influence de M. Calame.

Quatre-vingt-cinq femmes ont exposé des tableaux à l'huile ; les plus connues après celles que nous avons déjà mentionnées dans le cours de notre examen, sont M"*'^ Geefs et Champein, de Bruxelles, Brune-Pagès, Franquebalme-Cousin, Empis et Leroux de Lincy.

Il nous paraît qu'il y a aussi beaucoup de peinture d'enfants et de vieillards au Salon; mais comme le livret ne porte pas l'âge des exposants, nous nous contenterons de renvoyer pour cette catégorie aux œuvres des académiciens, MM. Heim et Blondel, et des artistes drolatiques qui mériteraient d'entrer à l'Institut, comme M. Rouget, pour son Yitellius ; M. Elzidor Naigeon, pour son portrait de Magistrat; M. Delorme, pour son François I" ; M. Pingret, pour son Chœur de sacramentistes à Naples. Ah ! si M. Hornung de Genève, et M. Heuss de Metternich étaient Français ! quelles bonnes recrues pour l'Académie et le jury !

En somme, le Salon de 1847 n'a pas été brillant. Il y manquait la plupart des noms célèbres, M. Ingres et M. Delaroche, MM. Ary Scheffer, Decamps, Rousseau, Dupré, Cabat, Meissonnier; mais il a mis en évidence deux talents nouveaux, Couture et Clesinger, qui viennent d'être décorés, à ce qu'on

dit ; mais il avait Delacroix et Diaz ; mais il a montré M. Camille Roqueplan sous un nouveau jour ; mais il a annoncé un jeune peintre, l'auteur du Combat de coqs, et un habile ciseleur, M. Wechte.

Il est arrivé, chose singulière, assez triste à notre avis, que la critique militante a été presque unanime, et que la foule a suivi la critique. Je ne parle pas de quelques phrases banales coulées dans un moule de plomb ou figées en glace, qui ont prétendu refroidir les deux succès du Salon, comme jadis elles assommaient M. de Lamartine et M. Victor Hugo. On a bien aussi parlé en l'air d'une résurrection des maniéristes français du dix-huitième siècle ; mais cependant l'ensemble du sentiment public a été d'accord avec les journaux. Nous avons le malheur de penser que c'est un symptôme d'affaiblissement dans la presse et d'indifférence dans la nation. La révolution artiste est-elle donc finie, et sommes-nous à une de ces époques d'aveuglement et de faiblesse où la poésie a perdu ses inquiétudes, l'esprit sa virilité, le journalisme son initiative ?

La critique, en effet, suit une route battue et bornée. Elle regarde à ses pieds et se contente de décrire les buissons qui l'arrêtent ou les personnages qui l'accostent, sans demander à ceux-ci où ils vont et ce qu'ils veulent, sans lever son regard

— ib4 —

vers les horizons infinis. Il ne faut pas se dissimuler que l'art pour l'art, c'est-à-dire l'art sans passion profonde et sans conviction sociale, triomphe pleinement en peinture, comme aux époques de décadence. Sauf les paysagistes qui ont ressuscité la poésie de la nature avec un enthousiasme et une couleur dignes des grands maîtres, sauf deux ou trois cœurs d'artistes qui vibrent en harmonie avec le cœur humain, nos peintres ne sont guère que des praticiens plus ou moins exercés. L'éloquence de l'art est oubliée pour la grammaire. L'art pour l'homme vivant, et non pour la forme morte, ne fait plus entendre sa voix.

Un moment, après i830, c'est bien loin déjà, la jeune presse, émue par le tïot d'une révolution politique, avait entrevu des destinées plus hautes pour les béaux-arts. On osait dire alors que l'art est un sacerdoce qui prêche les saintes doctrines et corrige les mœurs par l'influence de la beauté idéale. On se souvenait du mot de Platon : le beau est la splendeur du vrai. Il y avait alors une école mi-philo^ sophique et mi-poétique, dont nous nous glorifions d'avoir été un des combattants obscurs, qui s'inquiétait de l'âme autant que de l'œil ou de la main, qui interrogeait la signification des images sous les magnificences de la tournure et du style. La rénovation de la langue et des procédés plastiques

était assurée ; qu'allait-on faire maintenant de cet instrument retrempé? Hélas ! l'instrument bien ciselé et orné de pierreries est resté une cpée de luxe et comme un joyau inutile. Avec cette bonne lame de Tolède, il ne s'est point trouvé de soldats valeureux et dévoués pour graver sur le roc des légendes immortelles, connue les héros de Léonidas aux Thermopyles. L'ariiie de parade se rouille dans son fourreau ou s'agite follement dans les airs. Le scintillement du soleil sur l'acier sufiit'à Tamusènient de nos poètes, et la patrie n'a plus que des jongleurs, au lieu de prêtres et de guerriers.

Nous avons tous subi cette dégradation civique. LeSfUïié', découragés, se sont i^tirés daps'v.ne Thébm4e déserte, contemplant l'avenii^ au sein de leur pensée muette ; il serait plus brave de le préparer par l'action. Les autres, perdus dans la mêlée, ont lutté sans force contre des fatalités pi'évues. Après quinze ans d'un traitement anodin par l'homœopathie et par l'éth^r, quelquefois par, la violence, la France- a subi Textraction du cœur, ce qui ne s'était jamais Vju pn au.cun amphithéâtre de chirurgie sociale* Si bien que k peinture n'a plus rien dans la poitrine, quoiqu'elle remue encore avec agilité et par ressort, les yeux el les mains. Le tour, est fait. Cela vaut bien le canard de Vaucanson.

DESSINS, PASTELS, AQUARELLES, MINIATURES, VITRAUX; GRAVURE; — ARCHITECTURE.

Les dessins les plus remarquables au Salon de 4847 sont ceux de M. Papety, d'après la fresque de Panselinos. Ce Manuel Panselinos, de Thessalonique, fut le maître souverain de l'école byzantine depuis le douzième siècle, et son disciple, Denys, moine de Fourna d'Agrapha, a transmis à ses successeurs un Guide de la peinture, publié en 1845 par M. Didron, sur un manuscrit qu'il tenait d'un moine artiste du mont Athos. Rien n'est plus curieux que ce traité d'iconographie chrétienne pour l'église grecque. Il détermine la forme immuable de tous les personnages sacrés et de toutes les scènes de l'ancien et du nouveau Testament : « Le corps de Notre-Seigneur a trois coudées. La tête

est un peu penchée. Le principal caractère du visage est la douceur. De beaux sourcils se réunissant; de beaux yeux et un beau nez. Un teint couleur de blé. Une chevelure frisée et un peu dorée; une barbe noire. Les doigts de ses mains si pures sont très-longs et bien proportionnés. » Dans la lettre attribuée à Publius Lentulus, qui a tracé le plus ancien portrait du Christ, reproduit par Jean Damascène, au huitième siècle, et par Nicéphore Callixte, au quatorzième, le Christ a les cheveux couleur du vin, la barbe abondante, de la couleur des cheveux, et fourchue.

Suivant le Guide de la peinture, « la Vierge était dans un âge moyen. Plusieurs assurent qu'elle avait aussi trois coudées ; le teint couleur de blé ; les cheveux bruns, ainsi que les yeux. De beaux yeux et de grands sourcils; un nez moyen et de longs doigts. De beaux vêtements avec leurs couleurs naturelles. Humble, belle, sans défaut.» Les merveilles de l'ancienne loi, les merveilles de l'Evangile, la Passion , les Paraboles, les Apôtres, les Saints et les Martyrs, les allégories religieuses, tout est prévu et arrêté dans ce singulier code de l'art. On y voit la description du Paradis terrestre, de l'arche de Noé, de la tour de Babel, de l'arbre de Jessé, comment Job est assis sur le fumier, ou comment Joseph , s'apercevant de la grossesse de la

sainte Vierge, lui adresse des reproches. L'iconographie byzantine , contrairement à l'Église latine, admet aussi dans son Panthéon les philosophes païens qui sont censés concorder au christianisme, Apollonius, Solon, Thucydide, Plutarque, Platon, Aristote, Socrate, Sophocle.

Et depuis sept siècles, les Byzantins ne se sont jamais écartés des mêmes types. Aujourd hui encore, au mont Athos et dans toute la Grèce, on reproduit les mêmes composhions et les mêmes formes absolument. Vous pouvez voir dans le petit tableau peint à l'huile par M. Papety, les moines caloyers appliquant naïvement aux murailles leur procédé stéréotypé. Phénomène insigne que cette constance d'un peuple et cette immobilité de l'art ! Il en a été ainsi pourtant à toutes les époques religieuses, et, dans rOccident, le moyen âge en offre un exemple : identité invariable des sculptures de nos cathédrales et de la peinture gothique, jusqu'au moH^ent où l'esprit et la poésie s'émancipèrent à kl Renaissance du seizième siècle. ' »,'>^'^

Dans les églises et les couvents du mont Athos et de la Grèce, il est difficile de distinguer une peinture toute récente d'une peinture très-ancienne, car leurs artistes ont toujours copié les premiers modèles. Ils ont conservé les grandes tournures et le caractère de l'inspiration chrétienne, complétée au-

trefois par Je souvenir de la Grèce antique. Les figures de Pansélinos, dessinées par M. Papety, rappellent, en effet, le plus noble style de l'antiquité païenne, si amoureuse de la forme et de la beauté. Quelques-unes pourraient être prises pour des statues de héros élevées sur les places publiques au temps de Périclès ; elles ont seulement plus d'austérité et de mélancolie que les chefs-d'œuvre antiques, et un certain aspect sauvage, particulier au génie chrétien. Les attitudes sont un peu raides et les mouvements corrects, l'ensemble d'une gravité souveraine et irrésistible. C'est très-puissant et trèsbeau. Comment M. Papety a-t-il si complètement oublié ce style magistral dans son tableau symbolique du Passé, du Présent et de l'Avenir?

M. Vidal est peu byzantin, el point du tout catholique. Ses trois jeunes filles n'ont rien de commun avec les vertus théologales ou les saintes femmes de l'Evangile. La première, de profd, approche de ses lèvres roses une pèche qu'elle tient entre ses doigts minces et retroussés. De l'autre main, elle serre contre ses hanches une corbeille de fruits et de pampres. Mais comment décrire le charme de cette souple et délicieuse fille? La description ne signifie rien en critique. Vous entendez bien que nous foisons quelquefois de la description seulement pour nous amuser un peu et nous entre-

tenir le style ; car le plus détestable tableau peut prêter à la même description qu'un chef-d'œuvre. Le même sujet, la même ordonnance, les mêmes attitudes, les mêmes détails peuvent se rencontrer dans des productions excellentes ou ridicules. Tout le monde a le droit de faire une femme qui mord à une pêche et qui porte un panier. Par malheur, en racontant la chose, on exprime difficilement les qualités de l'exécution. Les adjectifs n'ont qu'une valeur relative et abstraite , et ils ne suppléent jamais à la vue d'une image. L'écrivain est presque toujours impuissant à côté du peintre.

Après la friande, vient la nonchalante, belle fille à la taille cambrée, qui étire ses bras rondelets pardessus sa tête voluptueuse. Une draperie légère flotte autour de sa taille et laisse voir son sein. Ses yeux sont mi-clos et sa bouche mi-ouverte. D'où sort-elle ainsi nerveuse ? d'un rêve d'amour ou d'une réalité?

La troisième jeune tille de M. Vidal est intitulée : Péché mignon. Comme Narcisse, elle s'est éprise de sa propre image. Penchée sur son miroir, elle elïleure d'un baiser les lèvres fantastiques et fugitives reflétées par la glace. Péché mignon, en effet, que Boucher n'eût pas manqué de faire confesser en surprise par quelque Adonis caché derrière une draperie et avançant sa tête curieuse. Mais rassurez-

vous, la jeune fille de M. Vidal est bien seule, et le danger n'est que dans son cœur.

Ces trois dessins de M. Vidal ont la grâce, l'élégance et la coquetterie des artistes les plus délicats du dix-huitième siècle. Sous le règne de M™«de Pompadour, M. Vidal eût été le peintre de Louis XV et du petit Trianon.

Les dessins de M. Wattier appartiennent aussi à l'école du dix-huitième siècle. Son Souper sous la Régence a été gravé à l'eau-forte par M. Riffaut. M. Schlesinger a fait au pastel une Femme turque, enivrée de café et renversée sur un divan; M. Appert, une Femme, demi-nue, saisissant à la treille une grappe de raisin ; M. Verdier, les deux Nonnains de Boccace et de La Fontaine, contemplant Mazet de Lamporechio endormi ; M. Borione, un grand portrait de femme en robe noire, n° 1685 ; M. Staal, un petit portrait, en pied, de M. PaulFéval, avec une finesse de couleur et d'expression qui rappelle M. Vidal ; M^'^ Mira Vigneron, le portrait à l'estompe d'une charmante jeune femme, debout, avec une écharpe de velours noir, tombant négligemment sur la taille.

Parmi les dessins russes de M. Yvon, le Tartare de Toubianka est plein de caractère. C'est ferme, bien dessiné , d'une couleur vigoureuse , avec des rehauts à l'huile, comme un dessin de M. Decamps.

M. Bida pourrait bien aussi avoir songé à Decamps, dans ses dessins représentant un Café à Constantinople et un Café sur le Bosphore. M. Bellel n'a pas oublié non plus l'Histoire de Samson, exposée en 1845. Ses quatre paysages au crayon noir, au pastel et à l'huile, ont de la grandeur et de la force. Dans l'Enfant prodigue , on retrouve ces plans solides qu'on admirait dans le Samson regardant l'incendie allumé par ses renards; la Vue prise à Mnassa, dans le golfe de Naples, est un intérieur de foret, avec de grands arbres et un effet de soir. Les dessins de M. Bellel manquent seulement de légèreté et de variété.

M. Fiers n'a point exposé cette année de paysage au pastel; mais un jeune peintre que nous voyons pour la première fois, M. Grenier, a fait quatre bonnes Etudes de torrents dans les Pyrénées et une Vue des bords du Doubs, qui annoncent un paysagiste bien doué. Son pastel est gras et d'une couleur harmonieuse ; l'effet juste et mélancolique. Un autrejeunehomme, dont l'exécution est assez faible, a exposé un dessin au crayon noir, les Enfants du Nil, allégorie très-poétique, avec une foule de petits génies qui naviguent et combattent, montés sur des crocodiles, sur des cygnes ou des ibis , au milieu des grandes herbes du fleuve.

M. Mansson a fait , avec son habileté ordinaire,

deux vues d'architecture à l'aquarelle : le Portail de la cathédrale d'Amiens et l'Eglise Saint- Valfran, à Abbeville ; M. Ledoux, une série de miniatures à l'eau sur vélin , représentant le symbole des apôtres ; c'est un art peu pratiqué aujourd'hui et qui mérite encouragement.

La miniature sur ivoire est encombrée. M"*= de Mirbel a toujours sa réputation dans le monde , et son portrait d'Ibrahim-Pacha est lestement peint, un peu en esquisse. Le talent de M. Paul de Pommayrac est plus serré et plus correct.

■\ÏM. Hauder et Gonssolin ont exposé trois vitraux, les Armoiries de Charles-Quint entourées de décorations dans le style de la Renaissance, la Vie de la Yiert'e en plusieurs médaillons, style du treizième siècle , et une Sainte Cécile entourée d'anges. iMM. Hauder et Gonssolin ont obtenu de bonnes teintes ; il ne leur faudrait plus que de bons cartons à copier.

L'Artiste a publié le dessin d'un autre vitrail exécuté par M. Bourières, le Portrait de Bernard Palissy, avec cette devise du maître : Pauvreté empêche les bons esprits de parvenir. Des médaillons, des arabesques, des mascarons et des frises en grisaille , dans le style de la Pienaissance, encadrent le portrait du grand artiste, qui a tant contribué de son génie à la régénération de l'art au seizième siècle.

La manufacture de Sèvres a son exposition spéciale dans la salle dite des séances royales , trois vitraux à grand effet, exécutés sur glace : le Christ au jardin des Oliviers, figures par M. Apoil, paysage par M. Jules André, d'après M. Larivière ; le Crucifiement du Christ, par M. Bonnet, d'après M. Gué; et les Saintes Femmes au tombeau du Christ, par M. A. Schilt, d'après le même M. Gué, mort fannée dernière. Cela rappelle la lanterne magique ; mais ce n'est pas la faute de MM. Apoil, André, Bonnet et Schilt, s'ils sont forcés de reproduire les mauvaises compositions de MM. Gué et Larivière .

Les autres vitraux teints et peints , exécutés à Sèvres, sont d'après MM. Dejuinne, Hesse et Alaux. On ne saurait plus mal choisir les modèles. Que de temps et de peines perdus dans les difficiles procédés de la teinture du verre, pour arriver à fixer ces formes communes et ces couleurs désharmonieuses !

La gravure au burin offre une foule de grandes pièces sans intérêt. Les meilleurs travaux sont ceux de M. Martinet , dans le portrait de M. Pasquier, d'après M. Horace Vernet, et de M. Saint-Ève, dans un sévère portrait d'André del Sarte, d'après l'illustre maître florentin. Le portrait de M. Lamennais, gravé par M. Narcisse Lecomte, d'après l'original de

M. Ary Scheffer, devait être à la présente exposition ; mais il ne viendra qu'au Salon prochain.

Parmi les eaux-fortes on distingue les fins paysages de M. Marvy ; le Lion, de M. Masson, d'après l'aquarelle d'Eugène Delacroix -, un Intérieur de forêt, par M. Leroy, et les Tombeaux desFathemites au Caire, par M. Toudouze.

Les salles de gravure ont cependant leur chefd'œuvre ; c'est un cadre de trois petites gravures sur bois, taillées par M. Lavoignat, d'après les dessinsdeM. 31eissonnier. L'une représente les Joueurs de dés sur un tambour dans l'intérieur d'un corps de garde ; les autres, de petits intérieurs avec deux figures de bohémiens quelconques qui fument ou qui ne font rien du tout. Il y en a un, je crois, qui est occupé à mettre sa veste. C'est d'un esprit , d'une fantaisie, d'une liberté de tournure, d'une finesse d'expression, d'une adresse de dessin incroyables. On dirait l'eau-forte la plus vive et la plus colorée, ciselée par le peintre lui-même sur le métal. Cela se soutiendrait à côté des eaux-fortes de Rembrandt.

En dessins d'architecture , nous avons des églises paroissiales, des clochers, des plans de châteaux ou de théâtres, une affreuse vue de l'admirable Pierrefonds, et le complément des études pour la réunion du Louvre aux Tuileries, par M. Badenier. Les

premiers plans de ce grand travail ont été exposés en 18M, 4845 et 1846. M. Badenier a encore le temps de perfectionner son œuvre avant que la liste civile se décide à terminer le plus beau monument du monde.

Page 1