‹ Le Salon de 1847Chapitre 2 sur 13 · X. Dessins, vastels, aquarelles, miniatures, \itraux · texte numérisé non relu

X. Dessins, vastels, aquarelles, miniatures, \itraux

— gravure; —architecture. — Panselinos et l'école byzantine. — Portraits du Christ et de la Vierge. — Les philosophes païens. — Immobilité de l'art en Orient. — Les dessins de M. Papcty, d'après Panselinos. — M. Vidaletses trois belles tilles. — Péché mignon. — MM. Watlier, Schlesinger, Verdicr, Borione, etc. — MM. Fiers. Grenier, Mansson cl Ledoux. — M"'' de Mirbelet M. de

— Mil —

P{)mm;iyr;R'. — iMM. Haiider, (ioiissulin cl IJounières. — Les vitraux de la maiiufaclure de hèvres. — MM. Martinet cl Saint-Eve. — Le portrait de M. Lamennais. — MM. Marvy, Masson, Leroy et Toudouze. — Trois dessins de M. Meissonnier. — Eludes pour la réunion du Louvre aux Tuileries.

M. Les artistfs refusés par le jury. — MM. Chassériau, Gigoux et Maindron. — M. Heini et M. Lebœuf- Nanteuil, de Tlnslitut. — Le baptême des artistes. — MM. Couture et Clesinger au gibet. — Le quartier des Juifs, à Constantine. — Le Jour du Sabbat. — Beauté des Juifs d'Orient. — Homère et la Bible. — M. Ingres et M. Delacroix. — Procédés des maîtres vénitiens et espagnols. — Le Charlemagne de M. Gigoux. — L'Attila de M. Maindron.— Ruine, meurtre, suicide. — MM. Brun, Camille Fontallard, Haffner. — M. Heim et ses chefsd'œuvre. — Nécessité d'une association des artistes.

XII. Sculpture. — M. Clesixger. — Femme piquée par un serpent. — Le Paradis terrestre. — Eve et Vénus. — Les marbres grecs. — Le Serpent et le Jury. — Jean Goujon, Sarrazin et Puget. — Le naturalisme dans les arts. — Le Murât de la statuaire. — Aspasie et Ninon. —MM. David, Barye et Pradier. — Il y a une statue dans tout bloc de marbre. — Michel-Ange et ses deux Esclaves. — Le Poëte amoureux d'une statue. — MM. Nanteuil et Ramey.

— Groupes et bustes. — Le collier de beauté. — Coysevox et Clodion. — Le buste de George Sand.

Xin. Sculpture.— M. Clesinger et M. Pradier. — La Pieta de M. Pradier et la Vierge de Michel-Ange. — Le duc de Penthièv-re et M"« de Montpensier. — Les Tombeaux de Saint-Denis. — Vénus et Marie. — Les bustes de MM. Leverrier, Auber et de Salvandy. — Portrait de M"" d'Agoult, par M. Simard. — MM. Jaley, Jouffroy, Bosio.— La statue de saint Bernard. — Les reines deFrance.

— Le Poussin, de M. Brian. — Molière, Géricault, Ulysse.

— MM. Hartung, Pascal, Heuique, Toussaint. — Le Vase, de M. Vechte. — La ciselure au seizième siècle. — L'art sous l'Empire. — Le romantisme et l'art moderne. — Michel-Ange et Raphaël. — Les orfèvres contemporains.

21 lirratn 6flrrton.

Dl] SEMlMtïï DE LA \ATDRI! Eï DE II BEAIJÎÉ.

Le comiiieucement de loiiles choses, c'est Tamour. Le commencement de l'art, c'est le sentiment de la nature et la passion de la beauté. Mais il n'y a rien de plus rare que rindépendance et l'originalité des impressions. Regarder simplement autour de soi est déjà une rareté insigne. La plupart des hommes passent a côté des plus belles choses sans les voir. Les dénicheurs d'étoiles ne sont pas communs en ce temps-ci. Combien sommes-nous en Europe

qui ayons vu lever le soleil? L'immense majorité (les hommes s'ohsline h voir en uniforme hlanc les clievaux roses, bleus ou verts. On va jusqu'à nier l'àme des arbres. Personne ne s'inquiète de la lune ou des nuages, de la couleur du printemps ou du caractère de Tautomne. On ne songe pas a contempler le spectacle de la vie qui ne s'arrête jamais et qui a pour théâtre l'intini.

Cependant tous les hommes sont poètes et artistes. Tous ont, a quelque degré, la double l'acuité de sentir et d'exprimer : en Italie, chacun est improvisateur; le gondolier et le pâtre, l'homme des campagnes et l'homme des villes; en Allemagne, musicien; l'ouvrier et le paysan, le bohémien et le philosophe. A certaines époques tout le monde a compris la statuaire et la peinture : en Grèce, au siècle d'Aspasie et d'Aïcibiade ; en Italie, a la Renaissance. Pourquoi donc notre époque a-t-elle perdu le sentiment de l'art? C'est qu'elle a perdu le sentiment de la nature.

La France spécialement a été entraînée hors de toutes les influences saines^ et naturelles, vers de fantastiques rochers d'émcraudes, comme au

temps (le Law. On a peisiiadé au peuple IVauçais que rintérèl matérkl était la fin de notre destinée commune. Le mot argent est maintenant le fond delà langue qui prêchait autrefois le dévouement et le fanatisme des idées et des sentiments généreux. Illusion grossière ! Il n'y a de positif et de réel que la nature et la poésie. Tout ce qui est beau et bon ne coûte rien, et Dieu en a mis partout : les femmes et l'amour, la pensée et les rêveries intellectuelles, le ciel, la mer, les forêts elles fleurs. Il n'y a de cher que les ridicules inventions des hommes, que les composés factices et pernicieux.

Il ne faut donc pas se tourmenter pour l'argent, et déplacer son bonheur dans des conditions frauduleuses où l'âme humaine s'obscurcit. L'esclave a perdu la moitié de son âme, disaient les anciens. On pourrait dire aux modernes : la servitude consentie a l'intérêt matériel est plus dangereuse que la servitude imposée par des lois d'inégalité. L'esclavage social laisse au moins la liberté morale intérieure ; on s'appartient encore à soi-même , et on peut devenir Epictète ; la tyrannie est extérieure et indirecte; les fers ne touchent que la peau . Que de grands hommes

demeurés libres sous la verge du maîlre, dans la torture d'une prison, au milieu des llammcs du bûcher !

Mais celui qui, spontanément, accepte la domination des choses matérielles, celui-là loge la tyrannie dans son propre cœur ; car il renonce a tout ce qui fait l'homme, a l'intelligence, à l'héroïsme, a la passion idéale. J'aimerais mieux être sur les galères du roi, avec le cœur chaud et vaillant, que millionnaire a Paris, avec les instincts d'un usurier.

Le devoir et le bonheur sont dans l'exercice de nos facultés spirituelles, dans la simplicité, dans les émotions intimes que nous procure la communication avec nos semblables et avec la nature par les sentiments et par la contemplation. Jean-Jacques Rousseau et le dixhuitième siècle n'avaient point tort de ressusciter leur homme de la nature, en contraste avec l'homme corrompu et insensé d'une civilisation pervertie. Rabelais et Montaigne, Corneille et Molière, Cervantes et Shakspeare, n'ont pas cherché autre chose que ce fossile perdu, cet homme primitif et divin, cette créature harmonieuse (pii est l'écho de la musique nniver.sclle.

Quelle fatalité sinistre a donc brisé dans râmo humaine toutes les cordes poétiques, sensibles au grand air comme les harpes éolienncs, pour ne réserver qu'une corde de métal ? La Franco en est la, qu'elle ne vibre plus sous les influences de l'esprit et de l'imagination.

Aussi, l'art, en général, est-il devenupour les artistes une industrie au lieu d'une passion , pour le public un luxe au lieu d'un culte enthousiaste et religieux; car il manque aux artistes et au public l'amour de la nature et de la beauté.

Quand tu trottes mélancoliquement sur ton petit cheval couleur de bruyère, mon cher médecin de campagne, au travers des chemins creux et ombragés de ta belle Vendée ; quand tu regardes un efïet de soleil sur les landes d'ajoncs aux fleurs d'or, bordées de broussailles capricieuses ; quand tu t'arrêtes au coin d'un champ, face a face avec les grands bœufs conduits par un rustre qui leur chante le vieux refrain du soir; quand tu admires quelque brune bergère assise dans un fossé et cueillant dos pâquerettes, comme la Jeanne de George Sand ; (juand tu mêles ta vie a tous ces tableaux du

bon Dieu, tu es plus près de l'art, par ton émotion solitaire, que le peintre qui barbouille sur sa toile sans trouble et sans idéal.

Autre chose est assurément la faculté de sentir, autre chose la faculté d'exprimer. On peut être vivement impressionné, sans avoir le don de l'image et du style. Il y a de grands penseurs qui n'ont jamais pu s'élever a l'éloquence. Mais l'artiste complet est justement celui qui manifeste au dehors son sentiment intérieur. Pour ces poètes d'action, si l'on peut ainsi dire, l'art est un langage naturel, et comme les cris soudains de la passion. L'art n'est difficile que pour les faux artistes. On a défendu autrefois, avec beaucoup d'esprit et de raison, la littérature facile. Il est certain que le génie n'a pas besoin de forceps. Les enfants bien constitués viennent a la lumière naturellement et sans accoucheur breveté. On ne dit pas que Cervantes ail eu beaucoup de peine a faire Don Quichotte; ni Shakspeare, Othello; ni Molière, V Ecole des femmes, La peinture est facile aussi pour les vrais peintres qui obéissent a un génie intérieur, et qui peignent ce qu'ils sentent. Les mots abondent a la véritable éloquence, et les

grands orateurs ont toujours été plus forts en improvisant.

Bien plus, les grands artistes n'apprennent jamais rien d'essentiel : ils savent tout dès le commencement. Dans ses premiers tableaux , Raphaël est sublime. Le métier n'est que le serviteur de l'imagination.

Aujourd'hui, au contraire, on suppose que l'art est un procédé, et que savoir peindre n'implique pas le sentiment et la poésie. Peindn* quoi?

Lefond de l'art estdoncpremièrementramour de la nature, cette manie constante et indomptable qui vous tourne vers la contemplation de la vie et qui vous révèle dans l'objet aimé mille trésors invisibles pour les regards indiiïérentr, et qui vous fait tressaillir par mille bonheurs imprévus, par des riens précieux, par un magnétisme étrange, comme l'amant avec sa maîtresse: l'amour de la nature est tout a fait analogue a l'amour des femmes. Les uns aiment les femmes calmes et lumineuses, transparentes et profondes :• c'est Claude Lorrain en peinture. Les autres aiment les femmes étranges, impénétrables, capricieusesj avec de vifs contrastes d'ombre et

de lumière, de passion et de naïveté ; c'est Rembrandt. Ceux-ci rêvent une grandeur souveraine, des tournures impossibles, et des accents de forme héroïque : c'est Michel-Ange. Ceux-là aiment les formes jeunes et fraîches, avec un duvet argentin sur la peau et mille recherches de la volupté : c'est Corrège. Ailleurs, la femme rude el forte, avec des élans sauvages : Salvator. Ou la femme fine et élégante, avec des poses maniérées et des mains délicates : Parmesan. Ou la femme austère et noble : Poussin. Ou la femme ample et magnifique, abondante et voluptueuse : Rubens. Et ce caractère dominant de la passion de chaque artiste se retrouve dans toutes ses œuvres, dans l'expression de la forme humaine, comme dans le paysage, dans la terre et dans le ciel, dans toute l'harmonie de sa création. Et chacun de ses tableaux est comme un nouvel amour où il a toujours cherché son idéal. En fait de galanterie, il est vrai de dire qu'on n'aime qu'une seule et même femme dans toutes les femmes; c'est une sorte de fidélité idéale au milieu d'une inconstance qu'on ne saurait fixer. Dans l'art aussi, le poète ou le peintre poursuit sa chimère, sous toutes les formes, même

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quaucl il parait s'écarter de son type. Mais pour ijui sait bien voir, c'est la même âme qui vit dans toutes ces images.

Vous passez près d'une femme que vous ne remarquez pas; Tamantqui la voit passer est dans l'extase de sa tournure, de la moindre inflexion de sa taille, de la couleur de ses cheveux, de l'éclat de sa physionomie. Ce qui le charme, c'est la vie et l'expression de cette personne qu'il aime.

De même, l'amant de la nature saisit avec enthousiasme des expressions et des effets inaperçus par les indifférents. Il communique avec t'ette ^me universelle dont la forme prend toutes les physionomies. Car Teffel dans la nature, c'est comme la physionomie d'une passion. Phénomène sans cesse variable, toujours significatif pi délicieux pour le poète exalté.

Aussi la beauté est-elle infiniment multiple dans la forme humaine et dans le monde extérieur, quoique les philosophes cherchent a déterminer ahstractivement son caractère unique. La beauté, c'est l'harmonie. Soit. La Fornarina, avec ses lignes pures et régulières, la maîtresse du Titien avec sa splendeur dorée, la Joconde

au teint d'ambre, avec la finesse de son modelé, la Diane de Poitiers, du Priraatice, la femme de Rubens avec sa fraîcheur et sa ferme santé, la Vierge brune et hâlée de Murillo, sont également, mais diversement belles. Les nids tranquilles et sauvages d'Hobbéma, la mer blonde et le ciel infini, de Claude, les horizons majestueux, du Poussin, représentent aussi d'égales beautés dans la nature. La beauté et la poésie sont partout où est l'amour.

C'est dans le paysage surtout que le sentiment de la vie est un don rare et délicat. Peu d'hommes voient le paysage, parce qu'ils ne regardent point dans les campagnes ce qui est impalpable et presque invisible, mais ce qui est réel pourtant et de première importance, ce qui est l'harmonie et le tout, le ciel et l'air simplement.

Dans toute image quelconque, le ciel joue un grand rôle. 11 commence autour de la télé et de la forme humaine, et de la forme de tous les êtres. Il entre partout, jusque dans les caves de Rembrandt, sous forme d'auréole qui entoure les têtes, sous forme de rayon qui frappe les principaux accents de la forme des personnages. Le ciel est partout. Vous ouvrez une cassette, le

cîeî est dedans. La nature entière est baignée dans le ciel.

De même, en paysage, le ciel commence h l'épiderme de la terre. Il joue entre les forêts du gazon. Une petite fleur au ras du sol, un brin d'herbe, sont dans le ciel comme le clocher sublime dont la pointe semble percer l'azur. Car si vous vous couchez par terre pour regarder la petite fleur qui était sous vos pieds, vous la verrez se dresser sur le ciel comme un chêne majestueux et se découper dans la lumière; et si vous escaladez la montagne pour regarder dans la vallée le clocher qui tout a l'heure se dessinait sur le ciel, sa forme s'accusera maintenant sur les plans du paysage. Est-ce qu'il n'est plus dans le ciel?

Le ciel, c'est l'air infini et la lumière infinie. H y a du ciel dans l'intérieur d'un buisson, entre les mille finesses de l'architecture de ses petites branches mêlées et de ses feuilles innombrables. Le ciel caresse éternellement tous les reliefs les plus délicats de la forme universelle; il s'étend a perte de vue, et jusqu'aux autres mondes dispersés dans l'immensité.

Voici un pi^tit étang enchâssé de fleurs argen-

lées et de boutons d'or. Au fond de la vase, mille végétations gaies et impatientes pullulent au sein (le Teau pour s'élancer a la surface et prendre l'air sur leur terrasse de cristal. Toute l'eau est pleine de fleurs, comme un parterre multicolore éclos dans un bloc de verre ; et l'eau circule partout cependant sans laisser de vide, et elle enveloppe toute cette forêt aquatique. Eb bien ! l'air est aussi réel a l'entour des objets, et il remplit tous les creux de la sculpture extérieure du globe, fouillé et ciselé avec tant de caprice et de minutie par la main de Dieu.

On ne peut donc séparer de l'ensemble quoi que ce soit. La science, il est vrai, considère et étudie un être isolé, par abstraction, de tout ce qui l'entoure; mais, au contraire, la poésie exprime l'être dans ses harmonies ambiantes. Le moindre coin de campagne a une percée sur le ciel et tient a l'infini. C'est ce qui rend la peinture du paysage si difficile.

La plupart des paysagistes s'entêtent a vouloir expliquer tout dans leurs tableaux, au lieu de chercher l'effet de l'ensemble, l'aspect de la physionomie de la nature qui les a frappés; mais l'individualité des arbres, des terrains, des mo-

numents, des personnages, est presque toujours noyée dans la lumière ou dans l'ombre, c'est-adire dans l'air. On voit quelquefois le détail de près; mais, a la moindre distance, la tournure seule des objets les révèle et laisse deviner le reste. Vous apercevez un cavalier dans une allée de foret ; vient-il, ou s'en va-t-il? Une figure couchée au bord d'un chemin ; est-ce un homme ou une femme? Combien de fois n'avons-nous pas fait ces expériences dans tes bocages de la Vendée ! Combien de fois, avec nos yeux de cliasseursetnotre habitude du plein air,n'avons-noiis pas pu définir un objet immobile a quelques centaines de pas? Mais quand la forme s'agite, on la reconnaît a des accents particuliers, fugitifs, insaisissables pour des regards inexercés. Appelle-t-on cela voir la forme? Si nous devinions le chevreuil, foudroyant, comme un éclair, le petit ruban d'un sentier, ce n'est pas une raison pour qu'un paysagiste prétende le voir distinctement et le dessiner avec quatre pieds, deux oreilles et des yeux effarés.

D'autres fois, par certains temps et par certains effets de lumière, il arrive qu'un objet trèséloigné jaillit de la confusion du paysage avec

une correction de forme et une réalité extraordinaire, tandis que très-souvent les plans plus rapprochés paraissent vagues et indescriptibles. Par les ciels orageux et foncés, quand des bandes d'horizon s'enlèvent en clair sur les fonds, on peut saisir de ces mirages rapides qui disparaissent soudain, voilés par des rideaux mobiles. Dans les pa\s de montagnes, la nature se plaît à ces fantasmagories toujours nouvelles.

D'autres fois, un objet commun et même un pays très-laid prennent des aspects féeriques et délicieux, sous quelque caprice du soleil, ou a une certaine distance, ou a une certaine heure du jour. Cette abominable butte du Calvaire, a la voir de près avec ses terrains nus et mal taillés, et ses casernes jaunâtres, fait parfois a merveille, le soir, au bout d'une allée vaporeuse du bois de Meudon. Il n'y a que Montmartre qui soit toujours laid, vu de Paris, parce qu'il est au nord.

Un des plus beaux paysages que j'aie vus de ma vie, c'était le long d'une grande route, dans un pays vulgaire, tout près d'ici. J'allais vers le couchant. Le ciel avait été très-agité tout le jour, et les nuages s'étaient amusés, depuis le

matin, a courir en foule dans le même sens que le soleil, pour lui cacher la terre qui roulait triste et grise. Cette armée vagabonde s'était donné rendez-vous a Thorizon, quand le soleil, avant son coucher, résolut de jeter a la terre im regard brûlant. Aussitôt l'univers visible (ut transfiguré; et trois mondes distincts s'étagèrent depuis la route jusqu'au foyer lumineux.

Devant moi, un premier monde vert, fermement taillé en éraeraude, où tous les objets s'accusaient par des formes nettes et signiticatives, des champs fertiles, des villages pittoresques, des arbres, quelques mouvements de terrain, comme pour servir d'introduction au second monde de collines bleues, finement modelées, sans accessoires saillants, et voluptueusement couchées comme ces longs oiseaux de la Chine sur l'orbe d'un vase haut en couleur. C'était le pays des fées et des sylphides impondérables. Au delà commençait le monde de feu, où se tordaient dans la fournaise des sala-mandrcs gigantesques et des lions ardents, a la porte de palais d'or, incrustés de pierreries. Et autour de ces monuments sans fin, pétillaient des forets en flammes et de rouges volcans. Des iiion.Ugues

(l'argent et d'opale se dégradaient dans les fonds et aux deux ailes de la décoration. Tout paraissait réel, bien dessiné, avec des reliefs solides et des formes irrécusables, dans ce monde flamboyant.

Quel tableau a peindre! Maison est l'artiste? La nature se fait ainsi souvent a elle-même des fêtes splendides, avec le soleil, la lune, les étoiles, les saisons et les vents, la mer et les ruisseaux, les arbres et les animaux de toute sorte, et même des bommes enrôlés pour acteurs, malgré eux et sans qu'ils s'en doutent.

J'ai assisté cet biver a une des quatre grandes fêtes solennelles de l'année, dans la forêt de Fontainebleau, où le givre s'était cbargé de la décoration. Nous n'étions que deux, arrivés ensemble tout exprès, par instinct, au bon moment.

Le tbéâtre était bien cboisi. L'automne, avec sa prévoyance accoutumée, avait déjà disposé tout pour les lapis et pour les couleurs variées. Les feuilles sans caractère étaient tombées en gouttes d'émail sur le sol, mêlées aux mousses et aux licbens. Les rocbers avaient foncé leurs teintes sous la première humidité de l'atmo-

sphère. Les hautes bruyères étaient brunes comme des Espagnoles, et les fougères étalaient leurs peignes a double rang, barbouillés d'ocre jaune ou de vert cadavéreux. Les bouleaux balançaient sur un tronc d'argent leurs feuilles rares et légères, finement glacées d'or clair. Les hêtres tournaient a l'oranger. Les chênes avaient secoué les feuilles superflues et s'étaient bronzés d'un ton ferrugineux. Les broussailles étaient roussies. Les rosiers sauvages s'étaient décorés de leurs graines rouges en quenouille. Les genévriers avaient pâli et s'étaient affaissés comme des Madeleines éplorécs. Le houx seul demeurait vert, ferme et luisant.

Alors Dieu commanda aux brouillards suspendus dans l'air de se congeler en perlettes imperceptibles et de tomber en rosée sur ce jardin aux mille couleurs, afin d'enchâsser toutes les tiges, toutes les feuilles, toutes les barbes, toutes les pousses miscrocopiques, dans des filigranes d'argent, de pierres fines et de diamant. Le givre obéit, et en un quart d'heure les roches furent en cristal, et la forêt comme un écrin de la Renaissance; les feuilles devinrent des topazes, des rubis, des émeraudes, montées en perles et en

métal richement ciselé. Dans ce semis merveilleux et subit, les brins d'herbe ne furent pas plus oubliés que les grands chênes, et tout le peuple des bois participa a cette floraison de l'hiver.

Vers midi, le soleil vint regarder la fête, et son prisme fit passer chaque nuance locale par la gamme infinie de la couleur. Mais la décoration tomba bientôt sous la lumière, et nous pûmes emporter cependant un bouquet d'herbes qui conserva tout le jour ses colliers de perles et ses aigrettes en diamant.

Mais a quoi bon raviver, dans des tableaux exceptionnels, noire enthousiasme pour la nature? Brawer aimait ses ivrognes de cabaret, comme Phidias son Jupiter Olympien. Ostadc est aussi roi dans ses chaumières que Raphaël sur son Parnasse ou a l'Ecole d'Athènes. Les vaches de Cuyp (n" 403) valent le Diogène du Poussin , et la Picciola de M. de Saintine, la petite fleur éclose entre deux pavés d'une cour obscure, remplace, pour le prisonnier, un chêne, une nature, un monde.

Si vous laissez sur votre fenêtre les pots qui contenaient vos fleurs de l'été, regardez les orlies qui se dressent en hiver autour des baguet-

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