XXVII
tes desséchées, autrefois vertes et fleuries. L'ortie est verte h son tour et vivace; sa brave petite feuille se hérisse eu mille pointes comme des fers de lance; on dirait un faisceau d'armes défensives; et sur le plan de ses filigranes, de petites flèches invisibles, mille fois plus aiguës quedes aiguilles, se tiennenldroites malgré tout, et ont la force de percer la peau. L'ortie, cette race persécutée, ce paria des plantes, est aussi intéressante que le cèdre. On pourrait l'aimer a défaut d'une forêt, comme Pélisson aimait son araignée à défaut d'un ami ou d'un chien. Je ne te cacherai pas que cet hiver, n'ayant plus ni fleurs ni verdure, je me suis amouraché d'une ortie venue sur mon balcon, de je ne sais oii. J'ai soigné cet enfant de hasard comme une tulipe de qualité. Je n'aime pas a être pris sans vert.
Hélas! personne, excepté quelques curieux comme nous, n'a même envie de regarder le Musée de l'univers. Autrefois, en Grèce, les derniers du peuple assistaient aux fêtes publiques où la beauté était mise au concours, oii les courtisanes parfaites, les modèles des Vénus, paraissaient à côté des lutteurs et même des philo-
sophes. Tout le monde avait alors le sentiment de la beauté et l'amour de la nature ; aussi tout le monde comprenait les arts; une belle statue passionnait tous les citoyens de la république. A la Renaissance, au seizième siècle, quand l'Italie était une cour perpétuellement en fctc, quand les Médicis jetaient le luxe h profusion, quand Venise vivait en reine; quand François P'en France, Henri A' III en Angleterre, Charles- Quint dans le monde, ressuscitaient la chevalerie; quand l'esprit moderne agitait l'Europe et réhabilitait les passions morales, la nature et la beauté; le peuple s'éprit encore d'une sympathie universelle pour les arts. C'est l'amour de la nature qui décide toujours du progrès des arts et de leur succès social.
Et voila pourquoi les quelques artistes contemporains qui interprètent les effets et la physionomie de la nature et qui aiment la beauté vivante, sont peu populaires, faute d'une initiation générale et d'un sentiment d'admiration commun et sympathique pour les œuvres de Dieu. Voila pourquoi le public, aveugle devant les tableaux colorés par la lumière, adopte souvent les tableaux des peintres aveugles, de pré-
férence aux images poétiques. L*argent éblouit plus que le soleil.
Toi, mon cher médecin de campagne, tu as le privilège de voir sans cesse la nature et de l'adorer naïvement. Quand tu galopes dans les chemins verts, le long des halliers impénétrables, sous un vent frais qui promène les parfums de la terre et de l'air, jouis pleinement de ta condition bienheureuse, et n'envie point nos luttes dans l'arène, au milieu d'une foule insensée. Mais quand tu fumeras, le soir, au coin de ton feu, donne un souvenir aux gladiateurs de Paris.