‹ Le Salon de 1855 (volume 2)Chapitre 10 sur 13 · ROBERT FLEURY · texte numérisé non relu

ROBERT FLEURY

Un ragoût artistique. — Adultère. — Un lâche couvert de pourpre, — Réhabilitation de la vertu. — Le prix Montyon pour M. Rob. Fleury. — A quoi peut servir un miroir. — Il n'y a pas de noir dans la nature. — Ce qui peut s'apprendre. — Venise la belle. — La bourse ou la vie. — La propriété c'est le vol. — Le lendemain d'un beau jour. — Où le spectateur étouffe.

— Un peu de défauts pour beaucoup de qualités.— MM. Peuguilly.— L'Haridon, Aze, Comte, etc. —La Bretagne et sa poésie. — Un tableau du duc de Montpensier. — L'Amour de la science et l'Amour de l'or. — Le dernier mot. — Enthousiasme de M. Eu g. Isabey. — Un dimanche. — M. Aze aux prises avec son maître. — M. Comte. — Ce que c'était qu'un Valois.

— Le baiser de Judas. — A quoi servaient des mignons. — Conclusion.

S'il est vrai qu'un amateur ne puisse se dispenser de posséder plusieurs Decamps , il faut qu'il ait au moins un tableau de Robert Fleury. Ce peintre n'est cependant pas chef de secte et procède de toutes les écoles. 11 a étudié Titien et l'a outré ; pour l'expression, Caravage et Ribera, et il ne peut les égaler; et pour la sécheresse d'exécution, il rappelle souvent notre vieux peintre français Janet ; il nous est donc bien difficile de lui donner toute l'importance que les qualités apparentes de sa peinture semblent exiger, d'autant plus qu'avec les sujets dramatiques , mystérieux et terribles qu'il traite il se-

— enduit la foale, et que par le ragoût de sa peinture il entraîne les artistes. Parmi ces derniers jM. Robert Fleury fait école, et les peintres français et belges ne dédaignent point ses tendances. Si le génie consiste à rendre matériellement les expressions et les angoisses de l'âme, M. Robert Fleury est à coup sûr un grand peintre. Un de ses plus beaux tableaux va nous servir à résoudre le problème.

Jane Shore , condamnée comme adultère , est lapidée par la populace de Londres. — L'expression générale de ce tableau est saisissante. Jane, l'œil égaré, la poitrine haletante, le cœur plein d'angoisses, à peine vêtue, cherche un repaire inaccessible aux forcenés qui la poursuivent. Les lèvres de ce beau visage se crispent, l'emblème de la mort se fige sur ses traits et bientôt de tout ce beau corps , de ces charmes qui ont servi à assouvir les passions d'un monstre, il ne restera plus que des lambeaux informes souillés de boue et de sang. A gauche, le peuple se rue sur sa proie; la férocité éclate sur ces visages où la honte fait place au cynisme et à l'effronterie. Mais ce qui inspire surtout l'effroi, c'est la fureur de ce jeune homme à la tète rose et blonde qui s'apprête à lancer la pierre qui va briser les jours de cette pauvre reine, de cette femme qui a aimé d'un amour passionné ce lâche couvert de pourpre qui a besoin d'un semblant de justice pour couvrir son forfait et qui n'ose la faire poignarder.— Ce tableau, d'un effet puissant, d'une couleur forte et originale, d'un faire étourdissant, est de la plus belle qualité du maître. Mais cette peinture, toute d'imitation matérielle, rentrerait dans la peinture réaliste si, chez M. Robert Fleury, cette ser\dlité de la partie imi-

tative n'était entièrement distincte de la partie esthétique lors de la conception poétique de l'œuvre.

Dans tous ses ouvrages, les Derniers moments de Montaigne , une Scène dlnquisition , Benvenuto Cellini , l'Auto-da-Fé, absent du Salon, et dans le dernier tableau du maître, M. Robert Fleury asservit sa pensée à l'exécution. Animé d'une fiévreuse et lente inspiration, il s'agite, se trouble, s'acharne à rendre sa pensée; et, s'il nous est permis de divulguer certains secrets d'atelier, à la louange toutefois de l'illustre peintre, il ne se contente pas de copier l'expression banale de son modèle, mais, avec une énergie incroyable il cherche à rendre lui-même à Taide du miroir le caractère de la tète, le signe de sa conception. Aussi, à la vue des tableaux de M. Robert Fleury, on sent son cœur se remphr d'angoisse et d'amertume.

En nous attachant à la partie pratique du peintre, à son procédé, nous avouons que nous le trouvons lourd et uniforme. Sa peinture est toute de réflexion et calculée , ce qui lui donne un aspect dur et rougeâtre , une teinte sèche et noire. Il se donne beaucoup de mal, et au lieu de peindre avec enthousiasme il produit par réflexion ; et puis, ce qui nuit à la perfection du coloris chez M. Robert Fleury, ce sont les noirs dont il est si prodigue. Pourquoi , avec une aussi grande intelligence de l'art et une volonté qui ne s'est jamais démentie, aidé des études sérieuses cju'il a faites d'après Titien, Rembrandt, Rubens, pourquoi, dis-je, iM. Robert Fleury s'est-il obstiné à persévérer dans ce faux système ?. . . C'est que la science s'apprend, et qu'on crée la lumière.

Dans son Pillage à Venise , quoique sa couleur soit vi-

goureuse et bien appropriée à la scène , Fair ne circule point, tout est lourd et monotone de ton ; et, quand il veut s'affranchir de ce défaut, certaines parties deviennent d'une crudité de ton si blessante , comme la couleur de la di^aperie de la Femme que des chrétiens violentent, que l'œil s'en trouve offensé.

La scène se passe, comme l'indique le livret, à Venise dans le quartier des juifs. Sur le perron d'une maison, une femme est entraînée malgré elle et Hvrée à la fureur intéressée d'une populace cupide. Les juifs n'ayant point payé leurs redevances, et le Conseil des Dix ayant quelque flotte à équiper et trouvant le trésor vide , Hvre le quartier des juifs au pillage, car, pour eux, la propriété d'un juif, c'est le vol. Ceux qui ne peuvent s'emparer d'or se contentent de reprendre le titre de leurs dettes. C'est à ce charmant exercice que sont occupés ces deux ou trois vauriens qui se trouvent à droite de la toile sur le premier plan, et qui sont d'une vérité si effrayante. Un moine est de la partie , sans doute quelque communauté, ayant trouvé dans un cas pressant que l'argent d'un juif sentait toujours bon, l'a chargé de cette délicate besogne et trouve tort honnête cette manière de payer sa créance. — A gauche, dans un groupe parmi lequel on distingue un des habitants de la maison, un forcené, avec un sans-gène tout à fait légal, s'apprête à poignarder un des patients cpii refuse sans doute de donner ses dernières pièces d'or. — Dans le fond du tableau, dans un cul-de-sac qui rappellerait assez la rue de la Tuerie , la scène est brûlante et animée. Cette mêlée terrible où la crainte et le désespoir éclatent, cette composition savante et bien ordonnée où régnent e souffrance pro-

fonde et une tristesse amère, est, comme toutes celles de M. Robert Fleury, empreinte d'un puissant intérêt dramatique. La création est vigoureuse et bien mouvementée, l'ordonnance pittoresque et l'exécution du faire bien dans le sujet. Le fanatisme religieux et ses haines, l'astuce politicpie et ses moyens , la rapacité et la crainte se peignent en traits profonds sur ces visages hâves et livides, envieux et empreints de férocité ; ces frocs et ces armures, ces haillons et ces richesses, ces physionomies sombres et farouches, suppliantes et palpitantes, tout donne à ce tableau un caractère qu'il était impossible de mieux interpréter. C'est une page entière et complète d'une histoire féconde en meurtres, en pillages, en combats et en assassinats ; le lendemain d'un des beaux jours de Venise la Folle.

Malgré toutes ces belles qualités , la composition et le faire de M. Robert Fleury ne sont point exempts de défauts. Quoique la scène se passe en pleine rue l'air ne circule point ; le soleil radieux de Venise n'éclaire point cet acte de tyrannie et d'atrocité. Je ne sens pas le souffle de cette brise empourprée qui se joue à travers les colonnes des portiques; la dégradation aérienne, qui sépare les groupes et les distance, n'existe point et le spectateur étoufferait dans cette casemate ardente. Et puis le ton cru de la draperie de la femme, les bras et les jambes dont les muscles ne pourraient fonctionner, les fautes énormes de dessin que l'on rencontre assez fréquemment nous font désirer, malgré la sympathie que nous avons pour l'auteur de ce beau tableau, moins de système dans le faire et plus de simplicité dans la forme. A part ces légers défauts, nous proclamons hautement

M. Robert Fleury l'un des peintres les plus sérieux de la grande école française.

Égarés dans le labyrinthe de l'Exposition, sans qu'ils le méritent en aucune façon, nous trouvons épars et confondus dans la foule les tableaux de M. Penguilly-rHaridon. — Je vous reconnais , monsieur Penguilly : L'Inventeur, le Binious Breton, une Vedette gauloise, etc., ne peuvent être que de vous , et me rappellent par leur caractère étrange et fantasque votre Tripot exposé en 1 847 . Ce tableau vous fut acheté, si je ne me trompe, par le duc de Montpensier. Je vous retrouve bien avec toutes vos qualités. Pourquoi ne vous ètes-vous pas corrigé de vos quelques défauts ?. . .

Ce Tripot, une des perles du salon de 1 847, peut avoir pour pendant V Inventeur exposé cette année par M. Penguilly.

Dans le coin ignoré d'un cloître, un sombre et mystérieux réduit sert de repaire à un moine-alcliimiste ; il a abandonné les discussions théologiques pour les sciences occultes, l'amour de Dieu pour l'amour de l'or. Mais son essai lui a été fatal, car il est là étendu, gisant sans vie ! Une explosion vient d'avoir lieu ; le laboratoire est bouleversé ; le désordre qui y règne atteste la violence de l'explosion et les cornues qui gisent çà et là en morceaux en déterminent la cause. C'est la fin d'un drame où l'homme a joué le premier rôle et où la science a eu le dernier mot! Ce tableau, bien compris, mais d'un faire un peu uniforme, est une des conceptions les plus originales du Salon, malgré les tendances un peu trop prononcées du peintre pour MM. Robert Fleury et Decamps. Dans son Binious, un sonneur de musette breton

exerce sur le bord de la route un jeune paysan. Là, le peintre s'est affranchi de tout joug et retrouve les qualités si belles qui éclataient dans la magnifique marine exposée en 1 852. Qu'il était beau, ce tableau, et que l'océan paraissait immense ! . . . comme la vague perlée roulait bien sur la plage ! . . . que l'àme se trouvait à l'aise à la contemplation de cette mer sans limites et que j'eusse été heureux de rêver chaque jour devant cette subhme page ! . . . Mais le poëte est ainsi fait, qu'au lieu de remercier Dieu de lui avoir donné la faculté de faire revivre au souffle de l'inspiration les beautés qui l'enivrent, il gémit, l'ingrat, sur le peu de fortune qui le prive de l'objet qu'il convoite, et abandonne l'idéal pour la possession de la matière.

Le tableau du Binious a toutes les qualités que celui dont les beautés avaient, comme moi, enthousiasmé M. E. Isabey. Les deux Bretons, debout au miheu d'un chemin sablonneux, sur le bord de cet océan sans bornes, s'exercent dans Fart du binious. Les vagues légères, car les quatre heures approchent et la brise du soir commence mollement à se faire sentir , se poursuivent amoureusement sur la plage déserte et viennent mourir poétiquement sur la grève. Dans le lointain, au détour de la route, on devine le village et il semble, au repos de la nature, que c'est un jour férié tant il y a de calme dans ce déhcieux tableau. Vous êtes poëte. Monsieur Penquilly, et si nous ne sachions mieux que personne que l'inspiration ne se commande pas, nous vous dirions : Vouez vos pinceaux aux scènes agrestes, emparez-vous des plages désertes, car l'immensité est votre partage.

M. Aze, sur le talent duquel M. Robert Fleury a trop

d'empire et qu'il imite un peu trop servilement, a envoyé deux tableaux. Nous n'avons pu découvrir que le fat. C'est sec, dur et noir; on y rencontre les défauts du maître sans ses qualités. Néanmoins nous avions vu de M. Aze, il y a deux ou trois ans, un tableau qui nous avait donné beaucoup d'espérance sur son avenir; espérons qu'il prendra sa revanche en 1 856.

Puis vient M. Comte, que je cite plutôt par acquit de conscience que pour la sympatliie que m'inspire son talent. Je lui préfère de beaucoup M. Aze. Mais M. Comte travaille, et il mérite que l'on s'occupe de lui.

Des trois tableaux qu'il a au Salon, Henri III et le duc de Guise; encore un Guise, mais le cardinal cette fois; et un Joueur de flûte ; je n'en choisirai qu'un , puisque c'est à peu près trois tableaux en un seul. Choisissons donc sur la notice Henri III rencontrant le duc de Guise la veille du jour de son assassinat. Il est bon de faire remarquer que, toujours d'après la notice, Henri III se rendant à la messe le sujet pour nous est incompréhensible. On voit bien qu'Henri III rencontre le duc de Guise, mais on peut tout aussi bien supposer, d'après l'expression banale que lui a donné M. Comte, qu'il rencontre le duc de Villaret-Joyeuse, auquel il ne veut aucun mal, au contraire. Il fallait, monsieur Comte, avant de peindre, vous rendre bien intime la pensée du fourbe royal. Vous ne vous êtes donc pas rappelé que cette race au regard fauve assassinait le sourire sur les lèvres? Vous ne savez donc pas que les Valois égorgeaient en caressant, et que toujours leur baiser était un arrêt de mort, un baiser de Judas? Il fallait vous inspirer de M. Paul Delaroche, du seul chef-d'œuvre qu'il ait jamais fait, mais

complet cette fois ; il fallait étudier l'expression de ce même Hemi III contemplant le duc de Guise que ses mignons viennent de poignarder, et vous n'auriez pas peint la tête banale que nous critiquons. M'arrêterai-je aux parties secondaires de vos œuvres, à votre manque de dessin et de caractère, à la couleur pâle et fade et à la crème répandue avec tant de profusion sur vos monuments de carton? Non, tout cela est secondaire pour moi, et je vous dirai franchement que la seule qualité dont un artiste ne puisse se dispenser, et qui est toujours sousentendue, c'est d'être maître du procédé avant de vouloir rendre sa pensée.

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