LES ACADÉMICIENS ET LEURS ASPIRANTS
Les beaux jours d'un immortel. — Où il est défendu de dire du mal des saints. M. Abel de Pujol et ses parchemins. — La devise de la bonne ville du Havre-de-Grâce. — Une excellente position sociale. — Une plaisanterie de François I". — La spécialité de l'école impériale. — Cadamour pose toujours. — M. Léon Coignet et la fille du Tintoret. — La matière tue l'art.
— La douleur d'un père. — Eugène Delacroix, pends-toi ! — Où l'on parle d'une ville essentiellement artistique. — Un libre échange. — Le maître de M. J. de la Rochenoire. — Un nom trop court pour un tableau trop grand.
— Où l'on rencontre Pierre Corneille. — A tous les cœurs bien nés, etc., etc.
— La mort de César. — Le faux lion du Salon. — Où l'auteur parle de la décadence de Rome et de M. Couture. — Le 292^ vers de la 6« satire de Juvénal. — Juvénal traduit par M. Jules Lacroix. — Une femme qui pour rait être belle. — Où Vitellius paraît s'ennuyer. — Deux têtes remplacent deux pieds. — Une décence convenable est de rigueur. — L'orgie romaine et son traducteur. — La peinture à la mécanique. — Jouvenet, Restout, Coypel, etc., viennent prendre part au banquet. — Où l'auteur pourrait bien avoir raison. — M. Thomas Couture est un artiste de beaucoup de talent, mais.... —La Retraite de M. Yvon. — Une boutique d'apothicaire. — Un fauteuil soporifique, s'il vous plaît. — Où on a vu ce qu'on ne voudrait pas voir, et où on verra... je m'embrouille. — Mariage de la Vénus, encore de Milo, avec le beau Laocoon. — Comment on interprète la nature. — Trois objets me frappent dans la Retraite de Russie : le chapeau
de Ney, le — Le Saturne des temps modernes. — Promenade de
M. Louis Muller sur les boulevard.. — Vive l'empereur. — Où il est parlé de M. J. de la Rochenoire. — Son opinion sur sa peinture... à faire. — MM. Gleyre, Gérôme et Hammon. — Explication d'un mythe. — Encore M. J. de la Rochenoire. — On en parle trop et on ne l'occupe pas assez. — Question à résoudre : M. Hammon étant à M. Gérôme ce que M. Muller est à M. Yvon... quelle sera la valeur de M. Hammon?... Il y aura bonne récompense. — Quelle délicieuse farce que la comédie humaine. — Où il est parlé de MM. Toulmouche, Cambon, Picou, Tabar, Tinthoin, etc., etc. — M. Horace Vernet et ses lieutenants. — Un bon mot de M"*' Rachel, c'est, à-dire de Corneille, ne pas confondre. — A propos de M. Antigna. — Géricault et M. Heim. — MM. Laemlin, Landelle, Eugène Lami, etc. — M. LépauUe et ses regrets. — Après un discours de M. Schnetz, l'auteur baisse la toile. Amen 1 ! !
On a eu cette année pitié de l'Académie; aussi l'a-t-on traitée en favorite. A elle les plus belles places et il lui en faut, le plus beau jour-, aussi a-t-elle répondu à cet
accueil avec le plus louable empressement. Elle y en a même trop mis. M. Abel de Pujol, un des immortels, a décroché, risque à se casser le cou, de Saint-Étienne-du- Mont le patron de la paroisse prêchant l'Évangile, qui avait fait grand bruit au salon de 1 81 7. Cette fois il prendra sa revanche et ne fera point parler de lui, d'autant plus qu'il est inconvenant de dire du mal d'un saint. L'église Notre-Dame n'a point voulu rester en arrière et elle nous a envoyé la Vierge au Tombeau, qui avait eu un redoublement de succès lors de son apparition au Salon en 1819. C'était de plus fort en plus fort, et rien n'a pu arrêter le talent du peintre, que le fauteuil d'académicien. Plaisanterie à part, je préfère cette position sociale à celle que Dieu m' a dévolue. Mais vous croyez que M. Abel de Pujol s'est contenté de cent mètres de toile, patientez ; voilà une allégorie : La Ville de Valenciennes encourageant les arts ! Que ne suis-je de Valenciennes et non de cette bonne ville du Havre qui a cependant pour devise : Nutriscol Pourquoi y avoir ajouté et extinguo. C'est une mauvaise plaisanterie de François P^, et j'espère que vous me la passerez puisque aujourd'hui nous devons nous amuser. Et jusqu'au Musée du Luxembourg qui a exhumé les Danaïdes de M. Abel de Pujol; tous ont voulu prouver au célèbre peintre la sympatliie que leur inspire son beau talent. Nous pouvons donc le juger sur parchemins. Ce n'est pas tout que de se vanter de sa noblesse, il faut la prouver.
M. Abel de Pujol, nous en convenons sincèrement, est un des grands fantaisistes de l'école impériale. C'est un des grands praticiens de l'époque et un des plus renommés dans la spécialité. Est-ce à dire que le célèbre aca-
démicien soit sans talent?,.. Non, il en a beaucoup trop pour nous. A quelques exceptions près, et sauf quelques illuminés comme Prud'hon et quelques peintres de génie comme Gros, tous les tableaux de l'école de David peuvent se fondre en un seul et même type : Cadamour ou Peccota, modèles des plus exquis, métamorphosés en demi-dieux et baptisés selon le besoin du sujet. J'ai encore pour le désespoir éternel des faiseurs, et je la veux faire encadrer, la carte d^ l'illustre modèle ainsi conçue : Cadamour pose toujours! et il aurait pu ajouter, sans ficelles. Les malheureux, ils Font trop fait poser ! Il ne s'agit plus de praticiens, maintenant; messieurs nos demi-dieux! ce sont des poètes qu'il nous faut.
M. Léon Cogniet, lui, a toujours cherché un juste milieu. Il n'a point voulu être académicien à tout prix. 11 a donné un peu de dessin pour garder un peu de couleur, et sans être dessinateur il n'est point coloriste. C'est encore un mauvais système. Il a voulu mener de front le procédé et la pensée et, ma foi, la pensée a toujours été rebelle aa procédé. Chez M. Léon Cogniet la matière a fini par tuer l'art !
Dans le Tintoret et sa fille, dont la vogue nous étonne encore, qu'y trouvons-nous?... Un tableau peint avec excellence, étudié avec soin, mais sans aucun effet tragique malgré la prétention de la mise en scène. Une jeune femme, morte à la fleur de l'âge, est étendue sur un lit; son père, accablé par la douleur, ne veut point se séparer des restes mortels de sa fille sans en retracer les traits chéris. Quel beau sujet ! s'il était traité avec tout le caractère qu'il exige. Mais non, le spectateur reste froid devant cette peinture et ses larmes ne coulent pas, le
frisson ne parcourt point ses fibres ! L'affliction, la douleur et la tristesse ne s'élancent point du cœur de ce père en proie au plus vif désespoir ! Ses yeux, malgré la fixité de son regard, ne sont point humides des larmes qu'il a répandues sur ce beau ^dsage ; sa bouche ne lui a point donné le dernier baiser, sa main ne tremble pas, sa poitrine ne se gonfle point... Oh! non, elle n'est pas morte, ou ce père n'aime point sa fdle, et il n'en mourra pas de douleur!... Mais cette enfant, cette belle jeune fille qui repose doucement sous les regards de son père, est-elle ^Taiment bien morte?... ou ne sommeille-t-elle pas?... L'âme n'a pas encore quitté cette belle enveloppe, car je ne la sens pas animer ses traits une dernière fois?... Oh! fdle bien aimée, parle ! Dis-moi... Est-ce la mort ou le sommeil!... Vais-je revoir encore, fut-ce pour la dernière fois, tes beaux yeux qui ne s'ouvriront que pour me dire : Je t'aime ! Vais-je entendre ta bouche vermeille et enfantine me faire son éternel adieu!... Mon âme va-t-elle s'envoler aussi au dernier son de ta voix ! . . . Non! non! tu n'es pas morte, car ton père ne souffre point les poignantes angoisses d'une séparation éternelle!
Maintenant que nous avons examiné attentivement le Tintoret de M. L. Gogniet, pourriez-vous me dire quelles sont les impressions que vous ressentez à sa vue?... Moi, je n'y vois qu'un peintre qui a parfaitement posé son modèle et qui le contemple attentivement; mais je ne me sens point impressionné le moins du monde. Je ne trouve qu'une tète de Niobé qui remplace la nature, et la copie assez bien interprétée d'un portrait du Tintoret que l'on trouve dans la grande galerie du Louvre. J'admire
des draperies posées avec une grande connaissance du mannequin, mais je ne trouve pas ce que le livret annonce : le Tintoret peignant sa fille morte. L'étiquette n'est point à sa place. Tout ce que je viens de dire n'empêche point la ville de Bordeaux, que l'on dit très artistique quoique les achats de sa Société des Amis des Arts démentent un peu l'épithète, d'avoir payé le tableau de M. Léon Cogniet, en espèces métalliques d'or et d'argent, la somme de 20,000 francs! Eugène Delacroix! pends toi! car, vivrais-tu mille ans, pareille faveur ne te serait point réservée !
M. Léon Cogniet a de plus exposé deux magnifiques portraits sur lesquels nous reviendrons, et une scène du massacre des innocents que j'engage la ville — essentiellement artistique — de Bordeaux à troquer contre son Tintoret. Tout ceci n'empêche point M. Léon Cogniet, que nous nous flattons d'avoir eu pour maître, d'être un des grands peintres de l'époque.
Ce qui nous a toujours singulièrement surpris, c'est de ne point voir membre de l'Académie notre compatriote M. Court, depuis l'année 1817 où fut exposée sa Mort de César. Car, comme Fa encore dit un de nos compatriotes, mais un bon cette fois, Pierre Corneille, si : « Le talent n'attend point le nombre des années, » il paraît que pour l'Académie : « Il faut, avant tout, qu'elles puissent être comptées. Le tableau de la Mort de César est cependant de la plus belle qualité — académique, et peut lutter avec les meilleurs. Nous ne ferons que mentionner les trois portraits de M. Court; car, malgré ou à cause de leurs défauts nous leur préférons de beaucoup la Mort de César.
M. Thomas Couture, le faux lion du Salon, malgré une apparence d'originalité suit la même route que ces Messieurs ; à la différence qu'au lieu de faire des Romains de la République, il s'inspire des débauchés de la Décadence. Je crains bien que M. Couture n'ait pris ce mot au sérieux, et qu'il ne fasse subir à l'art ce que l'abus des richesses réserva à la vieille Rome.
Nous vivons sous Vitellius ; M. Couture, le luth en sautoir et d'une voix cuivrée, chante le 292^ vers de la 6® satire de Juvénal :
Nunc patimur longae pacis mala ; saenior armis Luxuria incubuit, vitumque ulciscitur orbem.
Ce qui signifie, pour peu que vous n'ayez pas eu le temps de faire votre quatrième et que vous n'ayez pas 2 francs à donner pour le Hvret, que : « Le vice plus cruel que la guerre s'est abattu sur Rome, et que la volupté submerge l'empire et venge l'univers vaincu. » Ou encore, en deux beaux vers, d'après la traduction de M. Jules Lacroix, beaucoup plus colorés que le tableau du célèbre peintre :
Le luxe, noir fléau , plus cruel que la guerre, En s'abattant sur nous , venge toute la terre !
Sur un lit en désordre , au milieu d'un portique ouvert sur le ciel, se vautrent une foule de débauchés dans une mer de pampres et de fleurs, d'or et de parfums. Une femme, qui est loin d'être aussi belle que son entourage, est couchée mollement sur des coussins de pourpre ; un patricien la soutient et présente sa coupe à une autre qui la remplit des vins ambrés de l'Asie. Celle-ci, la main abandonnée sur l'épaule d'un jeune homme étendu voluptueusement, attend le signal et savoure l'orgie. Vi-
tellius, faisant pendant à ce groupe avec un calme que l'habitude lui donne , contemple la fête et paraît ne pas s'apercevoir qu'une bacchante au torse haletant et fumant l'étreint de ses caresses. Une foule de convives que le vin et les femmes affolent bondit rugissante de luxure et se perd dans le fond du portique. C'est une débauche sans frein mais qui cependant pâlit, malgré ses oseries , devant les hardiesses du satirique Romain; et, à l'exception de deux têtes qui remplacent les deux pieds d'une des gravures de Daphnis et Chloé , tout se passe le plus honnêtement du monde. M. Couture a du reste compris que tout conte a sa moralité , et deux philosophes , j'allais dire deux sergents de ville, sont placés de chaque côté du tableau pour faire observer une décence convenable.
Quelle critique pouvons-nous faire de ce tableau?... On s'est tant extasié sur les qualités qui brillent, dit-on, à profusion dans l'Orgie romaine, on a tant prôné M. Couture, que nous sommes tenté de n'en rien dire du tout. Cependant, M. Couture tient plus qu'on ne croit à l'école impériale. Elève de Gros, il en a le dessin moins le caractère. Sa couleur n'est pas de conviction mais de parti pris , et il peindra le Christ mourant de la même manière et avec le même ton qu'il nous représente Vitellius. C'est un peintre qui sait son métier, mais rien de plus. Jamais il ne fera aucun sacrifice à son procédé ; il en est imbu , tocqué : nous disions de M. Decamps qu'il peint par ficelles; M. Couture peint à la mécanique. L'Orgie romaine est la perfection de ce système et peut rivaliser d'habileté pratique avec les œuvres de M. Abel de Pujol, de M. DroUing, de M. Heim, etc. C'est un tableau où il
n'y a rien à dire, une peinture parfaite, un genre qui ne pouvait manquer de séduire la foule; aussi M. Couture jouit-il d'une célébrité colossale.
S'il nous plaisait maintenant de vous dire , cher lecteur, et vous de nous croire, que tout cet apparat n'est qu'un faux étalage et que la banqueroute se cache derrière ; que M. Couture, dans son Orgie romaine, pâle réminiscence des maîtres français de la Décadence, a cherché le dessin tourmenté et prétentieux de Jouvenet, la couleur de Restent et la mise en scène des Coypel , des Boucher, etc., querépondriez-vous?... Si nous vous répétions que la Cléopâtre d'un certain peintre ne lui a point été inutile?... Si nous vous affirmions que ses chairs sont creuses et manquent de soHdité; que son dessin est tourmenté, trivial et exagéré ; que ses types n'ont point toute la distinction désirable ; que ses tètes sont loin d'être belles et que Fépappillement de sa lumière ne prouve pas qu'il ait profité des leçons qu'il aurait dû puiser dans l'école qu'il affectionne, que diriez-vous de M. Couture?... que répondriez-vous?... Oh! moutons de Panurge !
Si, ne nous occupant c{ue de la partie pratique de l'art, puisque notre trop célèbre peintre ne voit rien au-delà, nous trouvions que sa pâte est uniforme, sa couleur monotone, ses chairs toujours du même ton et que son exécution est des plus systématiques, que répondriezvous, encore une fois, vous tous qui le prônez sans trop savoir pourquoi?... Que la pemture de M. Couture, si universellement accréditée, doit être parfaite .... C'est de l'arbitraire. Qu'une critique est toujours dominée par mie passion exclusive .... Nous vous avons donné preuve du
contraire en admirant et M. Ingres et M. Eugène Delacroix. Que l'art est une affaire de goût .... Pour vous, c'est possible, mais pour nous c'est le résultat d'études sérieuses. Enfin, que M. Couture a fait une œuvre remarquable et non une grande toile où l'intérêt du sujet et l'habileté du faire entraînent et l'admiration du public et l'engouement des artistes... C'est ce que l'avenir nous apprendra. Pour moi, dans mon âme et conscience, M. Couture est un artiste de beaucoup de talent, mais ce n'est point un homme de génie !
Les deux portraits du célèbre peintre feront bien de ne pas se présenter au jury en 1865, car je doute qu'ils obtiennent les honneurs du Salon carré. Quant au Fauconnier, c'est une belle chose que nous revoyons toujours avec plaisir; mais du Fauconnier à l'Orgie romaine il y a aussi loin que du faire à l'inspiration. . . Monsieur Couture, si les honneurs d'académicien vous sont insensibles et qu'ils ne viennent pas dans vos rêves troubler votre sommeil, peignez comme le Fauconnier, et abandonnez pour toujours les Romains à leur malheureux sort!
De M. Couture à M. Yvon il n'y a qu'un demi-tour à faire : la Retraite de Russie fait face aux Romains de la Décadence. Si le sujet diffère, le procédé ne change pas, et l'école de David, avec une décoction de Gros , est toujours en faveur. Pourquoi M. Yvon, qui est un rude et consciencieux artiste, s'acharne-t-il après les grandes macliines, puisqu'on lui répète depuis longues années qu'il n'a pas ce qu'il faut pour cela?... Est-ce une affaire de goût ou un désir effréné de s'endormir, dans les temps k venir, dans le soporifique fauteuil?... S'il s'agit du der-
nier, il y réussira complètement. La Retraite de Russie est le tome deuxième de la Rat aille de Roulikovo, de si triste mémoire , et qui a vu la Rataille peut se dispenser de voir la retraite, et ceux qui ne verront ni l'une ni Tautre se dédommageront en allant voir au Louvre la Bataille d'Eylau.
Le moment choisi par le peintre est celui où le maréchal Ney, à la tête d'une compagnie de braves, soutient, à l'arrière -garde, la retraite de la Grande armée. Le beau trait pour l'histoire ! le beau sujet pour le peintre ! pour\ai toutefois que ce peintre ne soit point académicien ou n'ait le désir de l'être. Vous trouverez cent peintres assez adroits , s'ils connaissent leur métier, qui se tireront à peu près d'affaire dans une bataille comme celle de Koulikovo, parce qu'rme mêlée se rachète parla confusion, mais bien peu seront capables de communiquer au spectateur l'impression tragique qu'inspire une centaine d'hommes luttant héroïquement contre une mort inévitable. La Vénus de Milo demande plus de génie que le Laocoon ! l'Odalisque de Ingres autant de fougue que le Naufrage de Géricault ! Puisque le but est le même : la poésie de la nature différemment interprétée.
Dans la grande page de M. Yvon, malgré ou à cause de l'effet théâtral, il n'y a ni feu, ni enthousiasme, ni imagination, ni verve; la figure du maréchal n'électrise point; je ne vois dans son regard rien de sublime, dans sa pose rien de noble ; je ne reconnais point là le brave des braves ! Le cœur ne bouillonne point et la stoïcité de la bravoure , ce calme apparent et majestueux bien audessus du mouvement, n'est point saisi dans cette grande figure historique. Le maréchal Ney, dans le tableau de
M. Yvon, combat comme un soldat qui se couvre de gloire, mais non comme un héros î C'est si vous le voulez un bivouaquement de troupes surpris par l'ennemi et se défendant courageusement, mais ce n'est point le combat héroïque qui protège la retraite de Russie î
Trois objets m'ont frappé dans ce tableau : un souvenir trop prononcé de la bataille d'Eylau , voici la deuxième fois que M. Yvon fait le même honneur à ce tableau; un homme gros et court, sans mouvement et sans caractère, coiffé d'un chapeau qui peut lui servir de bouclier ; enfin un groupe à la Bellenger, où voitures, blessés, affûts et chariots sont bien proprement arrangés. Mais d'impression de terreur?... point. De compassion pour cette poignée de braves?... pas davantage. De conviction?... aucune.
Décidément et à moins que M. Yvon n'ait des remords et ne prenne sa revanche au prochain Salon, nous commençons à désespérer de lui; nous finirons par croire que l'auteur des beaux dessins du Dante reniera son passé pour l'avenir. Monsieur Yvon, l'Académie, comme Saturne, dévore ses enfants et souvent les lauriers fleurissent sur des tombes vivantes !
Parler de M. Yvon c'est nommer M. Louis MuUer; ils sont jumeaux et par le talent et par la grandeur de leurs toiles. Tous deux et sur le même rhythme ils ont chanté la grande armée, cette époque où l'empereur faisait de nous un peuple de géants ! M. Muller a-t-il mieux réussi que M. Yvon?... Décidément j'aime mieux M. Yvon.
La scène se passe sur les boulevards Saint-Denis et Saint-Martin, ce que m'indique ces deux pilliers qui me blessent si singulièrement la vue. La France a lancé son
dernier boulet ! ... le sol est envahi par l'étranger et l'empereur a gagné sa dernière victoire!... Aussi quelles larmes amères jaillissent des yeux de ces braves habitués à vaincre j... quel désespoir dans leur âme,... quelles angoisses dans leur noble cœur!... Le maître! le Dieu qui les conduisait au combat, où est-il et quel est son destin !... Et comme l'a si bien dit Méry, à quelques changements près : Les antiques héros d'une moderne gloire, les sublimes débris que la guerre a tronçonnés , font un fleuve de vivants de glorieux blessés !
Si vous êtes poète et qu'il prenne fantaisie à votre imagination d'animer cette grande épopée , criez : Vive l'empereur ! Mais n'allez pas voir, crainte de désillusion, le tableau de M. Muller. Si j'étais roi, ce que je puis désii^er tout à mon aise, je me défierais des artistes sans génie; ils refroidissent diablement l'enthousiasme. S'il me tombait jamais une commande de cette taille-là, comme je chercherais à force de défauts à en faire voir les qualités ! IVLAL Muller et Yvon font malhem^eusement des tableaux zenza errore,
M. Gleyre, le peintre-poëte, l'auteur des Bacchantes exposées en 1852, du Soir, délicieuse églogue; de l'Écho, charmant tableau que la Russie nous a ravi et que nous avions eu le bonheur d'admirer dans l'ateher de l'artiste, M. Gleyre, dis-je, n'a rien exposé. Vous dire pourquoi, j'en serais bien en peine; mais ce que je sais, c'est que son absence du Salon est un véritable deuil pour les amateurs sérieux. M. Gérôme, avec son immense toile, et M. Hammon avec ses petites ne feront point oublier leur maître.
Le Siècle d'Auguste , la Naissance de N. S. Jésus-
Christ, voilà le sujet chiisi par M. Gérôme. C'est de l'audace ! La société païenne fait place à la religion chrétienne. — Voilà pour l'explication. — Les trente hgnes du livret, je me garde bien de les copier; car comme moi vous pourriez bien n'y rien comprendre, pas plus qu'au tableau, quand vous aurez le bonheur de le contempler. M. Gérôme croit qu'on intéresse les masses en les étonnant! Il se trompe. Si ma critique n'avait été farcie que d'une foule de citations plus ou moins latines, grecques ou sanscrites, jetées à profusion et semées à tort et à travers, vous ne l'auriez certainement pas lue, lecteur, et je vous en féhcite, mais à coup sûr vous auriez dit en fermant le livre : M. de la Rochenoire est un savant et un érudit, et quoiqu'il nous ennuie , il est étonnemment fort. Il en sera de même du tableau de M. Gérôme, personne n'y comprendra rien, mais pourtant
M. Gérôme sera un grand peintre ! Et moi de rire Si
M. Gérôme veut me faire un cadeau, je lui laisse sa gigantesque toile et je ne lui demande que ses deux petites perles qui probablement passeront inaperçues.
Revenons au Siècle d'Auguste; il ne faut point abandonner ainsi ses amis, car une critique franche et loyale vaut mieux que l'indifférence. L'ensemble de la composition nous paraît bien triste, bien lugubre, bien sépulcral. On y étouffe de douleur, de terreur et de respect, mais non d'admiration. Un peu de lumière, rien qu'un rayon n'en détruirait pas le silence, et un peu de verve, monsieur Gérôme, n'en romprait point la monotonie. C'est un beau poème mal interprété, une grande pensée mal rendue. Il est impossible de rien distinguer ni d'en comprendre davantage dans cette avalanche de
sociétés païennes qui gronillent pêle-mêle sur cette immense toile; c'est un désordre affreux, une confusion inouïe !
Monsieur Gérôme, ces grandes macliines sont du domaine de la fresque, et si vous voulez conserver une réputation que vous a si justement acquise votre Combat de coqs, que M. T. Gauthier avait si bien apprécié, contentez-vous de lïdylle et ne cherchez point l'épopée. Savez-vous bien que les Noces de Cana, le plus grand tableau connu jusqu'à l'invention de M. H. Vernet, est infiniment plus petit que le vôtre ?, . . Et que si vous continuez, vous et MM. Yvon, Muller, Couture, etc., à lutter de grandeur, pour la toile s'entend, on sera par la suite obligé d'en couvrir extérieurement les monuments publics. En grâce, pour notre gloire à tous, arrêtez-vous. Diminuez la grandeur de vos toiles ou augmentez l'ampleur de votre talent, tout le monde y gagnera.
Sans M. Gérome, nous n'aurions jamais eu M. Hamnion; M. Hammon procède de M. Gérome comme M. Muller de M. Yvon et vice versa. Conmie tous les académiciens.
Dans Ma Sœur n y est pas, le peintre s'est à bon droit baptisé d'Idyllien. Que d'innocence dans la petite fille qui se cache..., que de naïveté malicieuse dans ces deux enfants qui cherchent à la dérober au regard fm et moqueur de ce jeune garçon! Ils auront beau faire, l'amour est pénétrant et la petite colombe sera bientôt fascinée. Quel déhcieux tableau!
M. Hammon, dans Ce n'est pas moi, nous satisfait moins. On aperçoit une idée que le peintre n'a pu conduire à bonne fin ; le ton en est mielleux et uniforme,
l'expression triviale, et l'exécution en est aussi confuse que la pensée. Deux enfants, ayant sans doute fait quelque espièglerie, se cachent à la vue de leur mère qui entre; un troisième bambin, pour donner le change à la jeune femme, parait châtier le coupable en fouettant sa poupée, et un polichinelle, dont les membres épars accusent le meurtre, est gisant sur les dalles. Ce sujet est bien de ceux que M. Hammon affectionne et qu'il rend si bien; néanmoins il ne l'a point compris. Tout cela, peint et exécuté avec une grande monotonie de couleurs et d'expression, manque des qualités si précieuses qui abondent dans la Comédie humaine, et qui avaient fait de M. Hammon un de nos premiers peintres.
Dans la Leçon et la Terrasse, M. Toulmouche s'est trop inspiré de M. Hammon. Pourquoi ne s'est-il point rappelé son excellent tableau de Joseph et de Putiphar? Roger dans les Jardins d'Armide, que nous rencontrons au dessus de l'école grecque de Decamps nous promet dans M. Cambon un peintre de plus ; ses groupes sont bien distribués et la jeune femme dont on cache les yeux est adorable d'abandon, de distinction et de noblesse. M. Picou, sur lequel nous comptions, n'a envoyé que l'Amour à l'encan et la Moisson aux amours; moins d'amour, M. Picou, et plus d'originalité. Nous remarquons avec grand plaisir le Saint Sébastien de M. Tabar, et nous lui désirons un pendant. M. Tinthoin a exposé ses Ames errantes; M. Ulmannle Dante aux Enfers ; M. Timbal, le Christ montant au Calvaire, et M. Vinchon six grandes toiles qui toutes ont déjà eu les honneurs du Salon.
M. H. Vernet, notre grand peintre de batailles, a rem-
pli une salle de la vingtième partie des tableaux qu'il a peints dans sa vie. Nous les connaissons tous; verve, composition, facilité de brosse, sont les grandes qualités de M. H. Vernet; il peint monté sur un pur sang! M. Bellenger, la doublure de M. H. Vernet, nous fait assister à la bataille de l'Aima. Beaucoup de travail pour un bien petit résultat : des hommes, des chevaux, de la poudre et du sang, mais d'impression?... Point. M. Bellenger a aussi exposé d'autres tableaux. — C'est toujours la même chose. — M. Sorieul imite M. Bellenger, et M. Ginain M. Sorieul. — Passons. M. Barrias fait tout ce qu'il peut pour que la critique s'occupe de lui, et voudrait bien lui rappeler, à cette grande coquette, qu'il a eu le prix de Rome ; vains efforts, s'il n'a que ses Pèlerins à lui exhiber. — M. Antigna, lui, arrange la misère à sa manière; c'est un goût comme un autre; à sa place, j'aimerais mieux la faire comme elle est. Nous avons au salon seize tableaux de cet artiste, c'est beaucoup trop; mais il en réserve pom^ la ville de Bordeaux, c'est bien; car, comme le dit Rachel dans Polyeucte : un seul suffisait. M. Jean Gigoux, dans sa Moisson, n'est point le Gigoux d'autrefois. MM. Cabanel et Benouville, quoiqu'ils aient eu le prix de Rome, n'ont pas dit leur dernier mot. M. Cibot est toujours un peintre ascétique, et M. Boulanger ne nous fait point oublier sa Cléopâtre.
M. Heim, membre de l'histitut, a exposé six grandes toiles et une esquisse aussi belle qu'un Géricault : la bataille de Rocroy. Pourquoi M. Heim n'a-t-il pas peint que des esquisses?... Gomme nous l'aimerions! Néanmoins on rencontre dans sa peinture de belles et fran-
ches qualités, et le martyre de saint Hippolyte et celui de saint Cyr, largement peints et bien composés, sont encore supérieurs à bien des grandes toiles modernes et peuvent lutter avec les plus belles. — M. Hébert, l'auteur de la Malaria, exposée en 1852, a envoyé les Filles d'Alvito; étude sérieuse et bien interprétée. Crescenca à la prison da San Germano nous a paru trop noir. M. Laemlin fait de bien grandes toiles, M. Glaize les fait trop jaunes ; son Pilori est cependant une des belles choses du Salon; nous y reviendrons. M. Landelle, dans le Repos de la Vierge, manque de dessin, de couleur et d'expression; c'est joli, mais c'est tout. M. Eug. Lamy a aussi fait sa Bataille de l'Aima, et ne l'a pas mieux comprise que M. Bellenger. Ses aquarelles sont charmantes.
M. Larivière peint comme un académicien; M. Laserges comme un sage. M. Lecomte s'inspire de M. Paul Delaroche, et M. Rod-Lehmann a plus de laisser-aller que M. H. Lehmann. M. Lenepveu se rappelle qu'il a été couronné au bout du pont des Arts, et M. Lépaulle regrette de ne l'avoir point été. M. Henry Scheffer ne s'est point souvenu assez, en peignant sa vision de Charles IX, qu'il avait un grand frère, et M. De Rudder n'a point compris toute la difficulté qu'il y a à rendre le Christ couronné d'épines.
Terminons la grande série des académiciens et des faux-frères en citant M. Schnetz et ses trois tableaux ; ne leur demandons pas plus qu'ils ne peuvent donner, et répétons que : s'ils n'ont pas tout le génie désirable ils le remplacent par une ardeur à toute épreuve. Ont-ils trop de ceci ou trop peu de cela?... c'est ce que la postérité saura!
Imp. Maulde et Reuou.
mm DES ARTISTES MEWIO^^ÉS DAKS CET OUVRAGE
MM
Eagêne Delacroix
Ingres.
Robert Flenry
Horace Vernel
Decaraps.
Dinz.
Léon Cogniet.
Abel de Pujol
Heim.
Mei$isonnier.
T. Rouiiseaa
Corot.
Français.
Gadin
Isabej^.
Dauzai!»
Troyon.
R. Bonheur.
Bracas^al.
H. Flandrln.
A. Duval.
H- Lehmanu
Signol.
GliassCriaii.
Biesener.
Coart.
Goatnre.
Yvon.
Muller.
Gérome.
Haiiimon-
Tonlmoucbe
Picoa.
Gibot.
P. Flandriu.
Lambiner
Achard.
Aligny.
Anastasi
Daubigny-
Gbintreuil.
Giceri.
Gabanel-
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