‹ Le Salon de 1855 (volume 2)Chapitre 5 sur 13 · PLAINTES ET SOUPIRS · texte numérisé non relu

PLAINTES ET SOUPIRS

Derniers jours d'illusion. — Où l'auteur parle de ce qu'il n'a pas vu. — Une salle pour M. de la Rochenoire?... Il l'eût refusée. — La Bibliothèque de l'atelier est la bibliothèque de tout le monde. — Beaucoup d'appelés et peu d'élus. — Le Jury aux prises avec douze mille hommes. — That is the question! ! ! — Les premiers seront les derniers. — Promenade des demi-dieux de la restauration, sur les quais de Paris. — Un arlequin d'écoles. — Où l'auteur est oblige de se barricader. — Plus d'esprit que de génie. — Invocation où l'auteur devient somnolent. — L'auteur n'osera plus regarder un portrait en face.

Quand on songe, bon public, qu il n'y a qu'un pas de l'atelier à la morgue, on est effrayé en pensant que les artistes sont le jouet de tes caprices! Les préjugés d'école, la tyrannie des maîtres, le joug académique sont de rudes adversaires, il est vrai, mais qui s'effacent devant ton despotisme. — Il faut te plaire à tout prix. Cette fois, cependant, tu courberas la tète devant le jury, car, sans t'offenser, bon public, on trouve toujours son maître.

Que de plaintes et soupirs depuis quinze jours parmi la gent artistique. Que je suis donc curieux de juger par moi-même de cette razia : ou plutôt, de contempler à l'aise tous les divins chefs-d'œuvre admis! Car je te le confie, cher public, à toi qui me Hs, qui m'aime sans me

connaître, parce que toute vérité est sympathique; je vous l'avoue, à vous, chers élèves, qui m'avez compris au point de m' enlever 10,000 brochures en 15 mois, je n'ai pas encore, au moment où je vous écris, vu même l'emplacement du Palais qui doit contenir tant d'oeuvres superlatives. Je sais que vous allez me demander mes confidences sur les tableaux que j'y ai envoyés, car vous êtes heureux d'aller étudier les œuvres de votre maître bien aimé.... Eh bien, vous serez désappointés, car, dans la crainte d'être refusé et un peu aussi pour m' économiser le port, je n'ai rien envoyé. Vous allez vous dire, j'en suis persuadé, que si j'avais eu une salle ou un pan de mur, comme les gros bonnets privilégiés, je l'eusse remplie comme un autre... Non, mes œuvres ni mon âge ne me le permettaient pas ; et comme je n'ai jamais eu occasion de faire un tableau de soixante-dix pieds de long, j'ai supposé que je passerais inaperçu et me suis abstenu. Vous serez donc privés, chers élèves, de la vue de mes œuvres, mais, en revanche, vous grossii^ez d'une brochure de plus votre bibliothèque d'atelier.

11 y a donc eu beaucoup d'appelés et peu d'élus ! Il devait en être ainsi avec tant de demandes et si peu d'espace. Pourquoi alors le comité s'est-il évertué à demander toutes les œuvres faites et à faire Il me paraissait plus shnple, puisqu'on voulait faire un choix sérieux des œuvres présentées, de n'admettre de chaque artiste qu'un tableau, une statue, etc., enfin, son chef-d'œuvre. — On eût évité bien des mécomptes et en vérité on eût été plus juste. — ^Car est-il possible qu'un [jury, même rempli de loyauté ; qu'une réunion d'hommes, fussentils des demi-dieux ou des académiciens, puissent juger

de la valeur artistique de douze mille objets d'art dans un délai de huit jours, réduits à 6 heures de travail par jour?.... Non, cela est impossible! Et, cependant, cela est arrivé !

Consolez -vous, chers artistes, parias d'un moment; que les poignantes tortures de vos âmes ne vous accablent point; la résurrection vous attend, l'avenir est à vous, les siècles vous jugeront ! Les artistes de la Renaissance furent-ils jamais sous le joug académique? J'en doute. — Michel- Ange aux prises avec un jury quelconque ? Gela serait curieux. — Le jury infaillible. . . Michel- Ange refusé... Qu'en conclure?.... That is the question. Gomme c'est une question archi-usée, chacun peut la résoudre ; pour moi, qui ne veux pas y voir plus loin que mon nez , je trouve comme le docteur Pangloss que tout est pour le mieux dans le meilleur des jurys possibles.

Notre brochure n'étant point un livre de scandale nous éviterons, comme nous l'avons fait jusqu'à ce jour, toute personnalité. — L'œuvre nous occupera et non l'homme, car l'un passe et l'autre restera ; et la coterie d'école ni la camaraderie n'auront aucune influence sur notre jugement. Donc, que les élus se réjouissent en attendant que les vaincus prennent leur revanche, car je vous le dis : Les premiers seront les derniers,

0 mânes des Droling, des Forbin, des Blondel, etc., etc., etc.; ô gi'ands hommes d'une époque oubliée, que la postérité vous soit légère! 0 génies, — de l'académie bien entendu, — qui avez jugé infailliblement, qui avez été dispensateurs de la gloire, qui avez octroyé avaricieusement le pied carré du salon a chacun de vos

inférieurs, où sont vos œuvres?... La postérité a déjà jeté un voile sur les plafonds devant lesquels vos contemporains se pâmaient, et les quais seront bientôt encombrés de vos chefs-d'œuvre : Et vous aussi, vous étiez infaillibles . . . Quelle leçon !

Le Salon universel de Tannée 1 855 contient les représentants de toutes les écoles.

MM. Landseer, Ward, Leslie, Grant, etc., se trouvent mener l'école anglaise. Nous les connaissons depuis longtemps par la gravure ; leur peinture ne nous sourit pas autant, quoique ayant des qualités; une sécheresse d'exécution, un coloris faux et conventionnel, voilà l'ensemble de son caractère. Ce sont des graveurs par excellence, mais non des peintres parfaits !

L'école allemande, elle, est toute raphaëlesque, italienne, gothique, mais rien de plus. Elle suit ses chefs de file, Owerbeck, Cornélius, Kaulbach et s'en tient là.

Viennent les Flandres, qui veulent à toute force suivTO 1 unpulsion française ; elles voudraient bien ressusciter Rubens et Rembrandt , mais elles s'en tiennent au désir. Je ne vois pas, dans les écoles étrangères, autre chose. Reste la nôtre ; c'est une autre affaire : MM. Ingres et E. Delacroix sont les dignes chefs du mouvement liistorique en France, et eux seuls régnent sans partage.

J'entends la trompette californienne me crier : et Paul Delaroche, absent... et H. Vernet, et Ari Scheffer, aussi absents, etc., etc., etc. Arrètons-nous,nous les classerons à leur place. Il pourrait bien en être d'eux comme des étoiles filantes , elles nous éblouissent pour disparaître un instant après.

Dans la peinture de genre nous avons des noms sym-

pathiqiies : MM. Meissonnier, Decamps, Roqueplan, et même l'éblouissant M. Diaz, viendront tenir leur rang.

Le paysage. — Qu'en dire de celui-là si le hasard me fait lire par mes arrière-neveux ? ouais ! par la sambleu, j'en suis effrayé. C'est M. Rousseau qui m'éblouit, mais il me charme. M. Corot pourrait bien me faire traiter de bédole dans cinquante ans, si j'en dis ce que je pense; et si Paul Potter m'attrappe, il pourra bien me demander compte de mes aperçus sur M. Troyon et M"^ Rosa Bonheur. Enfin, je passerai par tout ce que la postérité voudra, et je dirai que si l'ensemble de l'École française n'a pas tout le génie désirable, elle a autant d'esprit qu'on en peut avoir.

Les écoles classées, voilà notre profession de foi :

La pensée avant l'exécution, la conviction précédant le faire.

Après une telle profession de foi que trouverons-nous hors ligne ?. . . Qu'aurons-nous à louanger ?. . . Quel troupeau de pasticheurs allons-nous avoir à faire rentrer au bercail ! — Que de portraits sans individualité , sans caractère personnel, où l'âme de l'un se confond avec l'expression de son voisin ! . . . Quelle absence de foi !.. . comme la religion de Fart s'efface ! Oui, tout cela est vrai, et, à quelques exceptions bien rares, l'art ne se trouve pas avenue Montaigne! Où est-il?... Dans la recherche incessante delà vérité idéale.

Page 1