LES CHEFS D'ÉCOLE
Le diamant de notre siècle. — Un auto-da-fé. — Encore M. Ingres. — M. Eug. Delacroix se trouve encore là. — L'immensité de M. Decamps. — MM. Troyon, etc., Bergers. — Le Paysage au Salon. — Les Moutons. — M. Léon Cogniet et sa suprématie. — M. Winterhalter est bien heureux d'avoir peint sa majesté l'impératrice. — Du talent et pas de génie. — L'École anglaise, belge et même péruvienne. — Jenny Lind et son peintre ordinaire. — Florence devenue la portière des arts. — Le doute. — Notre manière de procéder. — Où chaque maître va se trouver entouré d'une auréole peu lumineuse.
Comment trouver, dans ce labyrinthe le diamant pur et sans tache, l'œuvre qui doit marquer la valeur artistique de notre époque, le chef-d'œuvre destiné à immortaliser notre siècle. Michel- Ange et Titien personnifient la Renaissance dont Poussin et Rubens vont être les derniers représentants. Lebrun caractérisera le grand siècle de Louis XIV et Roucher perpétuera les ruelles de Louis XV. David, le régénérateur et le maître de l'école du XIX® siècle restera-t-il seul debout? Fera-t-on un auto-da-fé de cette avalanche d'œuvres que le salon universel nous offre? Ces mille et mille chefs-d'œuvre, exhumés des cathédrales, des musées, des catacombes
artistiques dont nous allons vous rendre compte, doivent-ils périr?... Suivant nous, bien peu survivront à l'examen des siècles.
Dans cette grande mêlée, les ingristes, puisqu'il faut un drapeau, provoquent hardiment les coloristes! Les chances vont être égales. j\I. Eugène Delacroix, seul sur la brèche depuis trente ans, va se trouver assez fort pour soutenir vigoureusement le choc. M. Decamps, le vigoureux et lumineux coloriste, tour à tour paysagiste, peintre d'histoire, de genre, et le seul, avec M. E. Delacroix capable d'engager une mêlée, en restant isolé, marque sa place dans le xix^ siècle. MI. Meissonnier et R. Fleury, suivis d'une pléiade d'imitateurs, se contentent, comme l'éblouissant M. Diaz, de régner et de gouverner : ils sont essentiellement Français. Les peintres d'animaux, de paysage, de genre, etc., s'avancent... A leur tête, MM. Brascassat, Troyon, Jadin et mademoiselle Rosa Bonheur rivalisent de zèle et d'ardeur; MM. Th. Rousseau, Corot, Français, Desjobevt, Cabat, Yillevielle, etc., luttent de talent ; et les imitateurs de M. Meissomiier et de xM. Robert Fleury, MM. Chavet, Fauvelet, Plassan, etc., MM. A. Stévens, Aze, H. Comte, etc., font ce qu'ils peuvent pour les égaler. Il ne nous reste donc plus, pour caractériser le salon actuel, qu'à citer les deux beaux portraits de M. Léon Cogniet, et le portrait de l'impératrice, par son importance officielle.
Hors cela, nous apprécions le beau talent M. T. Couture, l'habileté de peindre de J\LM. Muller et Yvon, l'apparence de style de M. Gérome, etc.; mais nous ne rencontrons plus de maîtres.
Dans les peintres étrangers, il y a monotonie. M. Land-
seer et ses gravures, Gooper, etc., représentent, pour les animaux, les peintres anglais, comme MM. J. Stevens, Eug. Yerboeckoven et Verlat les Belges. Leslie, Knight, Goodall, Grant avec ses beaux portraits, sont les approvisionneurs de vignettes anglaises; et MM. Willems, Leys, Hamman, Alf. Stevens, etc., sont Français, à l'exception de M. Leys, plutôt que Belges. MM. Gook etHollins conduisent les peintres de marine de la Grande-Bretagne, et M. Grant est à la tête de ses portraitistes; pour M. Mulready, dont on nous avait fait grand éloge, nous ne pouvons le prendre comme chef de file.
Les autres nations, à l'exception de la Prusse qui se tient au premier rang avec un portrait de Jenny Lind pai^ M. Magnus, de celui peint par M. Richter, d'un tableau d'histoire, Mort de Léonard de Vinci, par M. Schrader, et de plusieurs belles marines par M. André Achenbach, n'ont pas de représentants assez sérieux pour entrer en lice. Les écoles espagnole, bavaroise, quoique avec le nom de M. Kaulbach; des États-Unis, représentée par des élèves de l'école française; de la Suisse, du Wurtemberg, de Saxe, du Pérou, des Deux-Siciles, des villes Anséatiques, de la Sardaigne, ne peuvent lutter avec nos maîtres. La Suède se soutient encore avec MM. Hockert et Kïorboe, tous deux à demi Français ; mais la plus faible, on ne s'en douterait jamais, est l'ex-fameuse école florentine ! La reine artistique du monde en est devenue la portière... Avenir, que nous réserves-tu?...
La grande exposition de 1855 va donc offrir une ample moisson h la critique et au public. La variété des écoles et des genres étant infinie, il nous sera indispensable de grouper les œuvres par catégories ; car, entre tous ces
exposants bien peu garderont leur originalité. S'il nous fallait prendre un salon, le décrire, passer à un autre et en faire autant, que de redites sur le même artiste, que d'impossibilité surgiraient! Et puis, savez-vous bien que, même pour un œil excercé, la place qu'occupe un tableau a évidemment une importance réelle sur l'œuvre,.. Que les deux tableaux de fantaisie de M. E. de Beaumont perdraient de leurs qualités à la place qu'ils devraient occuper. Faisons donc mie auréole à chaque chef d'école, et entourons son nom des artistes qu'il guide ou qui n'ont pas la force de s'affranchir de son joug.