M. INGRES
L'œuvre et l'homme. — Le grand-prètre et le sacristain. — Tout est mauvais et c'est superbe. — L'enthousiaste et la serinette. — L'ours et l'amateur des jardins. — L'amateur n'a que cinq sens. — L'oreille et la langue. — L'Olympe de M. Ingres. — Napoléon et Louis XIIL — Jeanne d'Arc et Vénus. — Françoise de Rimini et l'Arétin. — Flaxmann en France. — Ses idées sur l'art. — Monotonie du public. — Magnétisme. — M. Ingres placé sous l'invocation de la Vierge. — Jeanne d'Arc ressuscitée. — La Vierge et la femme. — De l'inutilité de porter une armure si elle n'est bien forgée. — M. Ingres en aumônier. — La critique et le saint Symphorien. — Rome et ses martyrs. — L'empereur domine son apothéose. — Les petits défauts s'effacent devant les grandes qualités. — Les épluchures de Léonard de Vinci. — L'art ne se dissèque pas. — Un grand homme en robe de chambre. — On oublie devant le Tintorot le peintre de la Stratonice. — Mariage mystique entre la Vénus de Milo et un grand peintre. — Le beau de l'art s'éloigne du beau de la nature. — Le maître et les élèves. Où l'auteur s'embrouille. — MM. Couture et consorts tentent l'auteur. — Il retrouve son chemin avec MM. Ingres et Eugène Delacroix. — Dix mille mètres de toile à vendre. — L'âne recouvert de la peau du lion. — Le procédé donne un croc en jambe à la pensée. — Inoculation du gris. — De l'incurabilité de cette maladie. — M. Flandrin donne la vue aux aveugles. — M. Lehmann voudrait bien faire de la couleur. — Un philosophe en-
harnaché. — Amour, tu n'es pas beau. — Qu'en pense Alexandre?
De la forme pyramidale et des formes féminines. — Un peintre-sculpteur. La tragédie et M"* Rachel. — Le doute. — M. Signol et la Femme adultère. — Les rayons et les ombres... du grand salon. — Une revue de cinq mille chefs-d'œuvre et trois noms. — Déification de la matière.
Il nous fallait, avant de pouvoir juger définitivement M. Ingres, avoir vu son œuvre. Nous l'avons vue. Quoique environné d'une foule étourdissante, le maître garde sa
sérénité ; et, si l'amour exclusif de la forme doit dominer, M. Ingres en est le grand-prètre ; n'a-t-il pas voulu la ligne pour la ligne, la beauté dans la forme.
Si le public était seul appelé à juger les œuvres d'art, que je plaindrais M. Ingres! Rien dans sa peinture ne parle aux masses ; il n'y a ni effet, ni perspective, ni mouvement, rien de ce que le vulgaire cherche; et cependant M. Ingres est un grand maître. Comment! me direzvous!... avec une peinture si étrange, un modelé insaisissable, des tons d'une crudité si brutale que l'œil s'en trouve blessé, le Vœu de Louis XIII, la Vierge à l'hostie et la Jeanne d'Arc sont des chefs-d'œuvre.... pas tout à fait irréprochables, mais ce sont à coup sur les œuvres d'un peintre hors ligne.
Ce qui perd les artistes ce sont les faux connaisseurs, les enthousiastes factices. Ils ont admiré M. Ingres pendant vingt^cinqans, et, pour des beautés infiniment déhcates qu'un de leur sens n'aura point senti, ils lui ont subitement gardé rancune; d'autres, en le louangeant outre mesure ont fait de ses défauts des qualités et ont forcé les réfractaires à l'admirer sans le comprendre. Nous conclurons de ces préliminaires que dans le jugement que nous ferons de son œuvre, nous n'emdsagerons pas le talent du peintre comme esclave de la représentation servile de la nature, mais cherchant le signe mystérieux d'une beauté dont il sera créateur. D'où il résultera qu'une langue n'étant pas comprise par le seul fait de l'entendre parler, de même l'œuvre de notre grand artiste ne pourra être appréciée de tous par le seul fait qu'elle sera regardée.
L'exposition universelle de 1855 contient trente-neuf
peintures de M. Ingres : Homère déifié, le Vœu de Louis XIII, l'apothéose de l'Empereur, Jeanne d'Arc, la Naissance de Vénus, le Saint Symphorien, sont, parmi les tableaux d'histoire, les œuvres les plus importantes. Françoise de Rimini, Charles V et Jehan Pastorel, le Tintoret et l'Arétin, Philippe V, etc., peuvent se classer parmi les peintures de genre, malgré leur faire historique; et les portraits de Chérubini, de M. Bertin, de M. le comte Mole et de M"*® la comtesse d'Hausson ville le posent au premier rang comme portraitiste.
VOEdipe est une des premières œuvres du peintre, puisqu'elle date de 1808; ce tableau appartient à M. le comte Tanneguy Duchâtel. M. Ingres, né en 1779, avait à cette époque à peu près vingt-neuf ans. Après avoir remporté le prix de Rome en 1800, ce ne fut que vers l'année 1806, après le rétablissement de l'école française à Rome, qu'il put aller habiter la villa-Médicis. Il n'est point étonnant que l'illustre peintre, resté en Italie jusqu'en 1824, imbu de la manière de Raphaël, ait, dis-je, suivi l'impulsion de l'école romaine sans toutefois perdre de son originalité. Et il faut que son prix de Rome, Achille, ait de bien grandes qualités, puisque Flaxmann, lors de son voyage en France, déclara que la plus belle chose qu'il eût vue était le tableau de M. Ingres.
La composition de l'Œdipe, malgré une grande uniformité de ton, vous impressionne. Il y a un mystère entre le regard de l'homme et l'impassibilité du sphinx. La griffe du lion avance vers le téméraire qui ose l'affronter, l'homme et le monstre se magnétisent. Pourquoi, avec le naïf public, nous arrêter à la couleur uniforme des chairs, à la sécheresse des cheveux, etc., etc.
L'art existe, Timpression est produite, nous ne voulons rien de plus.
Le Vœu de Louis XIII, que nous ne connaissions pas, est le meilleur et le plus complet des tableaux de M. Ingres. Le mouvement du roi très-chrétien est parfaitement compris et a de l'onction. L'expression de la tète est sublime ; le monarque place bien toute sa confiance dans cette sainte et bonne Vierge qui doit protéger son royaume: enfin, le roi est un croyant! M. Ingres, dans ce tableau, est un inspiré du quinzième siècle ; il a la foi qui fait les hommes de génie ! La Vierge et l'Enfant divin, compris dans la grande manière de Raphaël, sont admirables de simplicité et de noblesse. Les draperies sont d'un ensemble sévère et gracieux et l'expression de la mère du Christ attire la prière. Monsieur Ingres, placé sous l'invocation d'une œuvre si belle, votre nom se transmettra d'âge en âge.
La dernière production du peintre, Jeanne d'Arc, ne nous satisfait point autant; avec toutes les qualités des œuvres de l'artiste, elle n'est point entièrement exempte de reproches; Jeanne, accompagnée de son écuyer et de Jean Paquerel son amnônier, prend, Toriflamnime en main, l'engagement de sauver le royaume de France. L'expression de Jeanne ne répond point à la noble pensée qui l'anime : elle veut affranchir son pays d'un joug étranger et rien n'exprime dans son regard sa mission divine; elle est sainte plutôt que suppliante, et la Vierge a remplacé la femme. Cependant l'action voulait une volonté énergique, du feu dans la prière, de l'amour et de la vengeance. Jeanne devait avoir, dans un sentiment contraire , l'exaltation de Louis XIII î Et puis , malgré
toute l'admiration que commande un homme du talent de M. Ingres, nous sommes obligé quelquefois à une critique juste et sincère quand nous le voyons se fourvoyer jusqu'à peindre une armure aussi disparate que l'est celle que porte la Pucelle. Tout en cherchant la forme et la beauté idéale, un artiste ne doit point heurter si violemment les lois de l'harmonie. Cette armure tue le tableau et empêche même le spectateur le plus inoffensif de sentir le charme du sujet. Je suis convaincu, si M. Ingres veut me permettre de lui donner un avis , qu'un simple frottis chaud et vigom^eux détruirait la sécheresse de cette partie et donnerait au tableau une harmonie qu'il est loin de posséder. Disons, pour en finir avec cette œuvre, que les traits de Jean Pacquerel sont ceux de l'illustre peintre, et que la postérité lui saura gré d'avoir éternisé sa ressemblance, car, sans aucun doute, l'œuvre et l'artiste iront de compagnie.
Les critiques qui se sont acharnés sur le Saint Symphorien lors de son apparition vont s'humilier et avoueront que, s'il existe au salon une œuvre digne de passer à la postérité, c'est sans contredit cette belle page. Que dire après toutes les polémiques qui ont été engagées à ce sujet?... Copier ce qui a été répété cent fois, nous n'en ferons rien, mais nous formulerons notre pensée en affirmant que le seul tableau capable de donner l'idée d'un martyr, comme cela se pratiquait dans les commencements de l'ère clu'étienne , est à coup sûr le Saint Symphorien de M. Ingres.
L'apothéose de l'empereur ne nous satisfait point. La composition en est disgracieuse, et, sauf le sentiment exquis de la figure de la victoire, l'ensemble et surtout
la femme chassant la discorde et la haine du sanctuaire nous paraissent indignes du maître. Mais si l'ensemble de l'œu^Te n'est point exempt de reproches, l'empereur n'a pas eu de peine à être fidèle à la yictoire, surtout si elle était aussi enivrante que Fa peinte M. Ingres.
Si l'illustre peintre domine l'école française par son idéalisme, il faut avouer qu'il en est aussi le premier portraitiste. Quel succès, en 1832, à l'apparition du portrait de Berlin aîné ! M. Ingres, forcé de reproduire une nature qui ne lui rappelait pas l'antique, lui a cependant donné une tournure magistrale. Il en a fait une œuvre très-forte, et tous ceux qu'il a peints depuis n'ont pas de plus grand caractère. Dans celui de M. le comte Mole, nous avons une représentation très-intelligente de la personnalité que le peintre devait rendre. Celui de ]\jme d'HaussonviUe, délicieux de pose et de distinction, possède, outre les qualités précédentes, de la grâce et du charme et nous montre le talent du peintre dans un aspect différent. Enfin, celui de M°^^ la princesse de B. est d'un dessin et d'une ampleur magistrale et résume complètement le talent de l'éminent artiste. Répétons qu'avec des œuvres d'une si haute valeur artistique, il serait puéril de critiquer certaines parties secondaires dans les tableaux dont nous venons de faire l'analyse; que de pieds, de nez et d'oreilles ne seraient point à leur place si nous épluchions sottement l'œuvre de Léonard de Vinci ou de Jules Romain.
Il nous faut, pour compléter les travaux de M. Ingres, mentionner les tableaux de genre qui se trouvent dans la même salle : Henri IV jouant avec ses enfants ne nous paraît pas exempt de critique; est-ce un petit tableau
d'histoire ou simplement une peinture de genre?... Les figures sont indécises, les formes disproportionnées et la couleur mate et lourde. Dans le Philippe V, malgré la belle ordonnance des groupes, nous avons été affecté de la taille démesurément élevée du maréchal de Berwick ; pourcpioi, avec une si habile mise en scène, un grandiose de composition bien rare à rencontrer, M. Ingres se laisset-il aller à des fautes qui sont bien au-dessous de son talent ; car, dans le Tintoret et l'Arétin, je n'eusse jamais deviné le peintre de la Stratonice. Si nous ajoutons le Charles V et Jehan ^Pastorel, daté de 1821 , tableau où brille un si beau caractère historique qu'on le croirait, à la tournure de ses figures, descendu d'un manoir du quatorzième siècle, nous aurons passé en revue l'œuvre à peu près complète de notre Raphaël Français. — Ses tableaux ne sont pas nombreux, c'est vrai; mais ne resterait-il que la Vénus de Milo de l'œuvre du divin sculpteur qui l'a sculptée, qu'il n'en serait pas moins le plus sublime de l'antiquité.
Ajoutons à ce qui manque à l'Exposition, pour mentionner toutes les productions du maître, le beau portrait du duc d'Orléans, Jupiter et Thétis, le Triomphe de Romulus et les fameuses peintures qui ornent le château de Dampierre, propriété de M. le duc de Luynes, et nous aurons payé notre tribut d'éloges à notre grand maître ; car, si M. Eug. Delacroix est le premier coloriste du monde, M. Ingres en est le plus grand dessinateur.
Accepté que le beau de l'art soit la représentation de la nature, MM. H. Flandrin, Lehmann, A. Duval, Signol, etc., à l'exemple de M. Ingres, leur maître, s'éloignent complètement de la perfection. Si le but du peintre,
le terme qu'il doit atteindre est ce beau de la nature sensible à l'œil du vulgaire et même à celui des lettrés et de quelques critiques, ils deviennent, dis-je, d'un mauvais insupportable. L'école de MM. Couture et consorts, car qui n'est pas chef de secte de nos jours, me paraissent sous l'influence de cet axiome : « Peintre ! le vrai avant tout; si tu veux être complet, rapproche-toi de la nature. » Et cependant MM. Ingres et Eug. Delacroix font ce qu'ils peuvent pour s'en éloigner !
(c Le poëte cherche ce qui n'existe nulle part, et cependant il le trouve; » épigraphe d'un de nos petits livres qui trouve naturellement sa place ici : « Quod nusquam est gentium reperit tamen. » Oui. M. Ingres, avec des lignes, nous domine par sa pensée, et M. Eugène Delacroix, plus poëte encore que son adversaire , avec son merveilleux coloris sans lignes, avec l'absence complète de moyens matériels, de contours conventionnels, nous fascine par sa verve créatrice ; où est l'imitation de la natm-e dans tout cela?... Que MM. Couture , Muller, etc., etc., me semblent mesquins, quand je les compare à ces demi-dieux poètes et peintres ! Qu'ils me paraissent petits avec leur grandes toiles, ces peintres qui veulent chercher la nature sans la poésie ! S'il ne fallait pour créer un chef-d'œuvre qu'un peu plus ou moins de ressemblance avec la nature, les peintres d'enseigne marcheraient en tète, les faiseurs de portraits, de la force de bien des célébrités que je me garderai bien de nommer, les suivraient, et les grands machinistes des scènes de l'empire et de la révolution, les débris de l'école de la Restauration avec leur dix mille mètres de toiles exhumés, comme je l'ai déjà dit. de
tous les musées, églises, etc., etc., se prélassant aux places d'honneur de TExposition, tous ces chefs-d'œuvre, dis-je, où la recherche de la nature se fait aussi vi^ ement sentir que dans les Romains de la Décadence de M. Couture, ouvriraient à nos arrière-neveux la route qu ils devraient suivre pour arriver à l'immortalité. Les siècles étant si avares d'hommes de génie, il est peu probable que la nature en ait produit une si grande quantité pendant qu'une disette s'est fait sentir jusc[u'à nos jours?.... N'y aurait-il donc que le dieu de la couleur et du dessin, et tous les autres seraient-ils affublés de la peau du lion!... C'est ce que l'avenir nous apprendra.
Les élèves de M. Ingres, à l'exemple de leur maître, se sont formés à Rome ; le système ingriste s'est inoculé dans leur faire comme dans leur pensée, et s'ils ont conservé les qualités du maître ils en outrent souvent les défauts. M. H. Flandrin, dont le culte est le plus fervent, est aussi celui dont la nature s'arrange le mieux du sentiment de son maître. Saint Clair guérissant des aveugles est son œuvre capitale. Ce tableau, que nous ne connaissions pas, appartient à la cathédrale de Nantes.
Saint Clair rend la vue à deux aveugles ; ils sont agenouillés, les bras tendus avec l'attitude supphante aux pieds du saint et invocjnent sa miséricorde. La scène est disposée magistralement et comprise avec beaucoup d'onction ; l'étonnement se peint bien sur la figure des assistants. La foi des aveugles dans la puissance de saint Clair, les tètes remplies d'étonnement des spectateurs, le calme et la sérénité du saint, le jet des draperies, l'ordonnance de la scène, tout dans ce tableau dénote la pensée et l'exécution d'un grand peintre ; et
s'il n'était signé H. Flandrin, M. Ingres pourrait le revendiquer.
Les portraits de M. H. Flandrin, et il en a huit, ne sont pas tous de la même force. Si nous le jugeons sur son portrait, n^ 3077, nous trouvons la tète fort belle, le dessin d'un grand style et l'exécution plus libre que dans les autres. Le visage a du caractère et de la finesse, et si les draperies n'étaient point invariablement d'un faire sec et d'une couleur monotonne, si le fond laissait un peu plus la tète aérée, ce serait le plus beau portrait du Salon, après ceux de M. Ingres. Le n» 3079 est aussi d'une grande finesse d'expression, mais les cheveux le défigurent complètement par la crudité de leur ton.
S'il est regrettable de voir des artistes tels que fflL H. Flandrin, H. Lehmann, etc., amoureux de leur art jusqu'à lui sacrifier l'approbation du public, se laisser entraîner par un système qui dégénère souvent en parti pris, nous devons néanmoins les louer de leur persévérance en contemplant le résultat dont leurs œuvres nous donnent la mesure, et les féliciter de la foi qui dirige leur pensée dans l'énergie avec laquelle ils poursuivent la voie qu'ils se sont tracée.
Après M. Flandrin les défauts du maître, avec moins de qualités, se font remarquer dans M. Henry Lehmann. Les premières peintures de cet artiste que nous avions déjà vues chez M. Paturle étaient plus l'œuvre d'un croyant. Depuis cette époque l'artiste a douté de lui et n'a pas su choisir l'école qu'il devait suivre. M. H. Lehmann a balancé entre M. Ingres et M. Eug. Delacroix; A-t-il bien fait? c'est ce que ses œuvres vont nous apprendre.
Dans rOphélia et l'Hamlet du Salon de 1846, le dessin de M. Lehmann est plus indécis et sa couleur vise à l'originalité ; ses tètes n'ont point le caractère shakespearien et sont outrées d'expression; dans l'Aristote, le pastiche est trop sensible ; on ne sait plus de cpiel maître il procède : « Alexandre caché sous un berceau, voit une Indienne chevauchant sur Aristote; » tel est le sujet. La leçon est bonne, et doit mettre le vainqueur de la Grèce en garde contre le sexe le plus séduisant de la terre ; mais la composition n'est ni entraînante ni gracieuse, et la courtisane est loin d'avoir les charmes qui doivent lui conquérir l'amour du héros ; quant au philosophe, il fait piteuse mine, et on ne comprend ni la joie libertine de Tune, ni l'indignation d' Aristote à la vue d'Alexandre. Il ne s'ensuit pas de là que M. Lehmann soit parmi les derniers de l'Exposition; non, je relève ses défauts parce que le peintre me paraît digne d'une critique.
Dans ses portraits M. Lehmann affectionne, comme son voisin M. Flandrin, le vert et le bleu sans plus s'occuper de l'harmonie générale ni de la combinaison pittoresque des tons. Un pareil système, s'il n'était balancé par un dessin et un style sérieux, ne serait pas tolérable ; c'est ce qui fait que des cinq portraits qu'il a exposés, pas un n'est exempt de cette crudité de tons. Ils possèdent tous les mêmes cheveux verts, les chairs vertes, les fonds verts ; enfin ils semblent tous sortir de l'onde.
Pour en finir avec M. Henry Lehmann nous mentionnerons, comme son chef-d'œuvre, les Océanides. Ce groupe est d'une belle composition; malheureusement le peintre, tout en nous montrant plusieurs femmes sous différents aspects , ne nous a exhilié qu'un
seul et même type, qu'une seule et même femme, et je doute que Tantiquité ait été aussi sobre dans ses nuances que l'auteur des Océanides. N'y a-t^il pas eu de tout temps des blondes à la carnation fine et dorée, des rouges aux couleurs luxuriantes et voluptueuses, des brunes à la peau jaune et ambrée, et même des verte sémeraude comme les affectionne tant M. Lehmann? Il n'avait pas besoin d'en faire tant, une seule suffisait. Ce défaut écarté , le ton général du tableau est heureux et les nuances verdâtres sont ici utiles , puisque la scène se passe sur un rocher au milieu de l'Océan. Le dessin est ferme et accentué sans sécheresse ; les corps se modèlent avec précision , les têtes ont de la rêverie et expriment bien la langueur, et la forme pyramidale du sujet est bien en rapport avec les groupes. Il est impossible de traduire mieux le poëte grec que ne Ta fait M. Henry Lelimann.
M. Amaury-Duval n'a au Salon que trois portraits. Nous ne savons si la Tragédie est aussi un portrait, mais il nous a semblé reconnaître M^^^ Rachel. M. Amaury- Duval est un peintre-sculpteur, et n'est pas sculpteur qui veut. Qui ne se rappelle le superbe portrait qu'il avait exposé en 1846?... Décidément, M. Amaury-Duval n'est pas en progrès. Le profil, dans ce magnifique portrait, s'enlevait ingénieusement sur un lambris gris; la tète paraissait immobilisée : la peinture s'était faite marbre. Il y avait dans cette tète un air noble, impérieux, qui imposait à la foule. La ligne du cou était d'un galbe rare, et le front semblait créé pour ne jamais se courber. Nous ne retrouvons plus les mêmes quahtés dans les trois portraits exposés cette année.
Je le répète, dans la tragédie, M. Amaury-Duval a-t-il voulu peindre les traits de M^^^ Rachel ou s'est-il contenté d'une représentation de la Tragédie ? Le doute est excusable quant à la ressemblance, car les traits rappellent assez ceux de l'illustre tragédienne , et il Test autant pour le style. Je suis sur que la Muse tragique n'a ni cette monotonie, ni ce regard indifférent, et que, dans l'hypothèse des deux cas, M. Amaury-Duval s'est fourvoyé. Je ne vois nullement l'accord qui doit exister entre l'expression du geste et de la pensée, ou plutôt l'action n'est ni dans l'une ni dans l'autre. Le spectateur reste froid devant le tableau. J'eusse désiré éprouver devant la Muse tragique ce que la Médée de M. Eugène Delacroix me fait ressentir, toutes les passions du drame : la crainte et l'effroi, le doute et l'espérance, la vie et la mort ! J'eusse voulu voir la Tragédie animée du souffle de la vie , ou sculptée poétiquement dans la toile. Mais non ; il n'y a là qu'une froide personnification de la Tragédie de nos jours, et non l'emblème idéaHsé de l'art de Sophocle et d'Eschyle.
M. Signol est encore un représentant de l'école de M. Ingres. Nous connaissions déjà ses deux tableaux de la Femme adultère pour en avoir admiré un au Musée du Luxembourg. Us sont placés dans le fond d'une travée, et certainement ils méritaient une meilleure place. Que voulez-vous? il paraît que chacun doit avoir son tour, car le grand Salon me paraît en grande partie peuplé d' œuvres à peu près nulles et bien inférieures à celles de M. Signol ; ils sont comme perdus dans T endroit où nous les avons découverts, et nous ne supposions pas qu'une place plus ou moins officielle donnât tant d'importance à
un tableau. Il fait donc bien beau dans ce grand Salon, pour que les rayons, plus chauds et plus lumineux qu'ailleurs, grandissent le talent du peintre qui vient s'y épanouir! M. Signol malgré cette défaveur brave l'oubli, et ne perd pas, éloigné du sanctuaire, de ses belles qualités. La Madeleine aux pieds du Christ s'abîme dans sa douleur et semble implorer le Rédempteur du monde. La résignation, le repentir, le désespoir et la foi font de cette figure im type qu'il est impossible d'oublier : ce tableau dénote dans M. SignoM'auteur des belles fresques qui ornent les principales égUses de Paris.
Mais, j'y pense, si je ne me presse je ne pourrai jamais rendre compte des mille et mille tableaux , statues et œuvres d'art qui encombrent les salles de l'Exposition universelle, puisque je n'ai encore pu parler que de trois ou quatre peintres. Assez donc des ingristes, et allons promptement nous réchauffer à la lumière radieuse des coloristes. Avant de terminer, disons que parmi toutes ces doctrines s'il en est une que l'on puisse nommer matérialiste c'est bien, permettez-nous ce paradoxe, l'école des ingristes, puisqu'elle veut l'amour exclusif de la forme , la déification de la matière , le Panthéisme !