‹ Le Salon de 1855 (volume 2)Chapitre 7 sur 13 · EUGÈNE DELACROIX · texte numérisé non relu

EUGÈNE DELACROIX

Un paradoxe pour tous et une vérité pour quelques-uns. - M. Eugène Delacroix, aux enfers. — Dieu et l'imperfection. — Les peintres parfaits. — L'Académie aux genoux de M. Eugène Delacroix. — Grand tournoi où il y aura deux vainqueurs. — MM. Paul Delaroche et Ary Scheffer dans les Champs- Elysées. — On crée un chef-d'œuvre avec un bout de manche à balai. — La ligne et la couleur deviennent inutiles. — Michel-Ange et un tas de boue. — La matière n'engendre que matière. — Une seule fois dans sa vie M. Eugène Delacroix n'a pas osé être lui. — Une page de l'histoire romaine. — Dante et Shakespeare. — Venise ressuscitée. — Le Christ et l'Évangile. — Un morceau de toile et l'immortalité. — Création du monde.

— Oculos habent et non videhunt. — Une chasse au lion. — Où l'auteur retrouve Rubens. — Les vivants détrônent les morts. — Un lupanar. — Ce qu'il reste of the poor Yorick. — Conversion des athées. — Apothéose d'Eugène Delacroix. — Le chant du coq. — Saint Pierre renie son maître. MM. Chasseriau, Riesner, etc. — Où le spectateur se trouve heureux comme un pacha. — Salle de bain où tout le monde s'essuie. — Un mauvais voisin. — M. Riesner dans les bras de Léda. — Paroxysme du désir.

— Un tableau qui s'ennuie où il est. — Si M. Riesner s'en trouve bien, le public n'y trouve pas son compte.

Chose singulière ! M. Eugène Delacroix serait donc plus grand dessinateur que M. Ingres, puisque la forme chez l'un matérialise la nature, pendant que chez le coloriste elle ne sert ni de moyen, ni de but. Le beau de Fart, comme nous le répétons, n'étant ni dans la reproduction du beau de la nature, ni dans le sentiment matériel de la forme, M. E. Delacroix est, envers et contre tous, le

seul grand peintre-poëte du xtx^ siècle. Ceci va paraître paradoxal et nous fera traiter d'extravagant par les critiques qui n'ont su jusqu'à ce jour disséquer l'individualité du fougueux fantaisiste : cela n'en est pas moins vrai.

M. Eugène Delacroix, à son début, anime, avec le pinceau fougueux d'un illuminé, le poème de Dante! Virgile et le Dante passent aux enfers. Le Styx est rapide et bouillant, le cratère au loin fait irruption et embrase l'horizon; et des énergumènes, se tordant autour du seul esquif qui les rapproche de l'humanité, s'y accrochent avec leurs mâchoires écumantes et semblent reprocher au sombre poëte florentin d'avoir éternisé leur douleur. Quand je contemple cette terrible apparition, cette traduction insensée et sauvage qui rend si bien la pensée du créateur, je ne cherche ni hgne, ni couleur; je ne demande plus le procédé, je me plonge avec des délices ineffables dans la poésie qui émane de cette divine page ! Ai-je le temps, dans mon extase, de m'apercevoir des défauts s'ils existent, puisque Dieu lui-même n'a, dans la nature, rien voulu créer de ce que nous autres humains appelons la perfection.

Ah! vous demandez à M. E. Delacroix du parfait! Vous voulez qu'il vous exhibe de la peinture propre et compassée, qu'il mesure le nez et les angles de ses figures ?... Allez, allez, bonnes gens, vous prosterner devant la peinture officielle de tous les gouvernements. Que MM. Abel de Pujol, Drolmg, Ad. Yvon, Muller, et tous les peintres parfaits soient vos idoles, car ils n'ont pas de défauts ceux-là; mais, en grâce, laissez le poëte devant M. E. Delacroix, car, je vous le dis, vous ne le comprenez pas.

Quelle persévérance ! Trente années de persécution, et n'être point encore compris ! Quelle volonté il lui a fallu, à ce puissant artiste, pour lutter contre le public, la presse et l'Académie toute entière ! Être de l'Académie ! . . . lui, le seul immortel de notre époque. . . mais je doute qu'il veuille lui faire cet honneur! Non, messieurs des quarante, chez M. E. Delacroix, l'œuvre c'est l'homme, et s'il ambitionne une chose, qu'il n'obtiendra peut-être jamais, c'est l'affranchissement de la pensée humaine par le rhythme poétic|ue.

Le peintre immortel dont nous allons décrire l'œuvre, car aujourd'hui ce n'est point une lutte d'homme à homme, de peintre à peintre, mais bien un duel entre la forme et la pensée, un combat entre M. Ingres et M. E. Delacroix, l'homme de génie va, dis-je, sortir victorieux et rayonnant de gloire de ce tournoi artistique. Son œuvre, comme celle de son antagoniste, est au grand complet, et c'est tous deux à la tête de quarante tableaux qu'ils vont se proclamer les premiers peintres du monde entier. M. E. Delacroix ne porte pas ses coups dans l'ombre, à l'exemple de MM. Paul Delaroche et Ary Scheffer; c'est au grand soleil, éclairé par les rayons radieux et lumineux de ses toiles, qu'il vient demander l'inmiortalité !

Que de pages subhmes parmi les tableaux du Franco- Vénitien ! toutes m'entraînent, me passionnent, m'hallucinent! — A droite, c'est Médée, craintive et terrible! Les tuera-t-elle ses chers petits... le sang de son sang, la chair de sa chair!... Le poignard tremble, l'œil s'égare... Ah! grâce, grâce pour cette mère, pour ce cœur égaré! Et M. E. Delacroix, sans pitié, me laisse, m'abandonne au doute... Ah! que de poésie! Oui, critiques.

oui, peintres compassés et académiques, le maître fùt-il enfermé, emprisonné, nous impressionnerait autant, nous rendrait cette scène aussi palpitante sur un pan de muraille délabrée et à l'aide d'un bout de bois noirci à la flamme d'une lampe solitaire. Que devient alors le procédé, la ligne de M. Ingres et la couleur des plus magiques coloristes. En vérité, ce ne sont que les très humbles serviteurs du sens poétique !

Il est incontestable, d'après les déductions que nous pouvons faire de ce que nous venons d'écrire, que la réa- Ksation poétique du beau ou de la sensation intime ne dépend ni de l'exécution plus ou moins soignée, de la forme plus ou moins arrêtée, ni des ingrédients, ni du temps, puisque nous pouvons le faire resplendir aussi bien sur une muraille décrépie que sur une toile bien préparée : que si ^lichel-Ange n'a pas de marbre, il pétrira de la boue; que si M. E. Delacroix n'a pas de toile, il rendra sa pensée sur la matière la plus étrangère au procédé. Nous citerons, à l'appui de notre assertion sur l'impression plus ou moins forte que nous cause dans un tableau la perfection du dessin et de la couleur, le beau tableau du maître : La prise de Gonstantinople par les croisés.

Ce tableau, exposé en 1841 , est sans contredit le plus parfait sous le rapport de l'union du dessin et de la couleur que le maître ait jamais produit. Et cependant, ce coloris aussi harmonieux et limpide que Véronèse, nous émeut moins que le ton blafard de la Médée ; le groupe d'assiégés se prosternant sous les pieds du cheval de Beaudouin, malgré une supériorité de dessin, n'a pas l'élan fougueux auquel M. E. Delacroix nous a habii'iés,

et la magnanimité du comte n'inspire pas assez d'élan aux captifs. Tout cela, dans un autre peintre, serait parfait ; mais on sent, en étudiant ce beau tableau, que le grand maître a fait des concessions à sa pensée, a comprimé sa verve audacieuse pour être plus correct, pour satisfaire la foule. Dans la création de cette œuvre, M. Delacroix, une fois dans sa vie, n'a pas osé être lui!

Que son Marc-Aurèle mourant est supérieur ! Que de grandeur et de silence dans cette dernière action de la vie d'un sage. L'empereur, à demi couché, recommande aux philosophes et aux stoïciens rassemblés autour de lui la jeunesse de son fils. Quel langage muet et mystérieux ! Comme il intéresse mon cœur ce monarque qui veut, avant de mourir, inoculer la vertu dans l'âme de celui qui doit gouverner après lui ! — Tu peux mourir, Marc-Aurèle ! ceux qui t'entourent, si j'en juge par la simplicité de leurs attitudes, la grandeur d'âme qui se peint dans tout leur être, les angoisses qui semblent les dominer, tu peux mourir, dis-je, ces philosophes devinent les destinées de Rome et veilleront sur ton fils.

M. E. Delacroix s'est épris d'amour, dès son début, pour les poètes dont la fougue et l'audace subjuguent les générations. Après Dante, Shakespeare; après Gœthe, Byron ! Walter Scott, le fécond romancier, lui fournit le sujet d'un de ses plus beaux tableaux, l'Évèque de Liège. L'histoire des Francs : les batailles de Nancy, de Poictiers, la prise de Gonstantinople. La vieille Rome : Justinien composant ses lois, la justice de Trajan, Marc-Aurèle mourant. Il s'inspire de Venise, le grand coloriste, pour ses pages les plus brûlantes et les plus dramatiques : Marino Faliero, les deux Foscari, etc. Enfin, il traduit

l'Évangile avec le vague mystérieux de sa peinture et anime les scènes palpitantes de la passion du Christ! A peine son âme a-t-elle reçu une impression qu'aussitôt il Ta fait revivre sur la toile; enfin tout, jusqu'à l'Afrique aux sables brûlants, tout a concouru à immortaliser son nom, à éterniser sa mémoire !

,11 donne, ce grand magicien, de l'odeur aux fleurs, de la saveur aux fruits, de la foi aux peuples ! Il anime de son souffle divin l' épidémie hérissée du supplicié; il fait palpiter la plaie entrouverte de notre di^dn maître ! A sa volonté, le lion rugit, le tigre écume sur les sables brûlants du désert, le cheval hennit, le bourreau sue le sang, l'orgie dévore la raison, la douleur éclate, la terre tremble, la nue se déchire, les nuages se poursuivent, la nature s'anime, la vierge expire de douleur, et vous me demandez, vous tous qui êtes aveugles, si M. E. Delacroix est un grand peintre!... Je ne sais que vous répondre!.-. Pénétrez dans le sanctuaire, suppliez le dieu de vous initier à ses mystères, et croyez ! . . . Croire ! voilà le secret du poëte.

La Chasse au lion appartient à l'État. C'est le dernier tableau du maître et celui qui va nous donner la plus haute idée de la perfection et de l'originalité de son talent. La Chasse au lion, sauvage et âpre interprétation de la nature, est une perle enchâssée dans l'écrin déjà si riche de M. E. Delacroix. Il est vrai qu'en décrivant cette œuvre nous vous priverons des aperçus que nous pourrions faire de bien des tableaux qui font les délices de la bourgeoisie éclairée ; mais, en faveur d'un nom aussi éclatant, pardonnez-nous.

La lutte est engagée. Un lion, de toute sa force athlé-

tique et titanesque, étreint sous sa large et mortelle griffe un cheval terrassé et deux hommes. A gauche, la lionne j car chez M. E, Delacroix il y a toujours unité dans l'effet qu'il veut produire, la hôte fauve, dis-je, se précipite au secours de son protecteur. Elle se cramponne, fine et cambrée comme une amante en rage, sur la croupe ruisselante d'un cheval dont le cavalier s'apprête à la terrasser. La mêlée est terrible, les lambeaux de chair vont joncher la terre abreuvée de sang, et la mort va terminer le carnage ! La victoire va-t-elle rester au roi du désert?... Le lion et sa compagne v- ont-ils se repaître des flots de sang répandu, ou la crinière du terrible combattant servira-t-elle de trophée au vainqueur? Mais j'aperçois dans les lointains d'un paysage aussi sauvage que le drame, des cavaliers... Plus de doute, la victoire sera le prix de l'audace, l'homme va se relever vainqueur ! Voilà à peu près la description du tableau de M. E. Delacroix... Mais puis-je rendre l'effroi que j'éprouve à sa vue ! Puis-je vous dépeindre la fougue insensée qui l'a inspiré ! Le carnage effrayant, la couleur fauve et magique, le dessin fantasque, capricieux et mouvementé qui animent cette scène, cette griffe frémissante, râpreté du site, l'énergie de ce lion surpris à la vie sauvage, la rage des combattants, l'effort surhumain de 1:l vie contre la mort; tout cela, dis-je, peut-il se décrin; aussi bien que le peintre-poëte l'a rendu ! . . .

Dans M. E. Delacroix, et c'est sa qualité première, lî mouvement est toujours bien saisi, l'action complète. (I lui faut, comme dans sa barque de naufragés, le me ment suprême, la lutte entre l'espoir et la crainte, le doute entre la vie et la mort! Dans sa Médée, peintuie

qui lutte au musée de Lille avec Rubens, il rend, avec un rare bonheur la beauté ardente, agitée, échevelée ; ou, avec le génie qui l'anime, il sait rendre, ce grand maître, la tranquille insouciance de l'odalisque et la volupté asiatique du lupanar, comme dans ses Femmes d'Alger.

En général, les personnages de M. Eugène Delacroix ne sont jamais déplacés : Hamlet, en contemplant le crâne que lui présente le fossoyeur, songe bien à son cher Yorick; Marc-Aurèle présage bien, à l'attitude morne et réfléchie de ceux qui l'entourent, les destinées futures de l'empne ; il convertit à la contemplation fie ses scènes religieuses; et les douleurs du Christ et les larmes de la Vierge font des croyants. Le frisson nous gagne à la vue de ses bètes fauves; ses deux Foscari nous attendrissent, et si nous laissons le maître sous l'impression que nous aura produite sa Madeleine, cette femme à laquelle le Christ a tout pardonné, et qui est perdue de désespoir, nous répéterons de toute la force de notre conviction : Que si M. Ingres trouve la beauté dans la forme ^ M. Eugène Delacroix lui est bien supérieur, puisqu'il la domine en la rendant insaisissable !

Depuis trente ans que M. Eugène Delacroix est sur la brèche, après avoir peint tous les sujets qui l'ont inspiré, il est étonnant qu'il ait pu encore créer les belles décorations de la chambre des Députés, du Sénat, et peindre le subhme plafond de la galerie d'Apollon. Son œuvre est innombrable et peut rivaliser avec celle des plus grands maîtres. Nous pouvons donc dire hardiment que si MIVL Chasseriau, Riesner, etc., peuvent être classés parmi ses imitateurs, ils ne peuvent lui être comparés.

M. T. Chasseriau, élève de M. Ingres, a renié son maître , sans toutefois abandonner entièrement ses croyances. C'est un métis de l'art : il cherche et la forme et la couleur, sans posséder ni l'une ni l'autre. Placé à gauche d'une des travées de l'école française, nous retrouvons son Tépidarium exposé en 1853. C'est un tableau sérieux. La composition en est bien ordonnée , et certaines parties sont d'un dessin magistral ; la femme qui avance les bras et celle qui montre son dos au spectateur font preuve des bonnes études de l'artiste et nous prouvent, s'il n'avait placé sur le devant de son tableau deux femmes d'un aspect si désagréable, que M. T. Chasseriau sait dessiner quand il le veut. La couleur de l'ensemble est harmonieuse et les types ont de l'originahté.

Nous ne pouvons en dire autant de la Défense des Gaules. L'aspect général de cette grande page est ingrat, et la couleur nous a paru des plus fausses. Le groupe de guerriers à demi-nus qui s'avancent au premier plan sur des cadavres, nous affecte singulièrement la vue. — Et puis, les femmes du second plan visent à l'académique, pendant que l'ensemble du tableau s'en éloigne avec horreur; de plus n'aurait-on pas joué un mauvais tour à M. T. Chasseriau en plaçant son tableau en regard du maître qu'il pastiche?... Monsieur Chasseriau, sachez-le : pour tenir un rang dans les arts, il faut être soi et ne pas chercher ailleurs les quahtés qu'on ne possédera jamais.

Pour en finir avec l'école du maître, nous devons encore nous occuper de M. Riesner. C'est un peintre peu productif, si nous le jugeons sur l'ensemble de son exposition. Elle se compose d'une Léda, d'une Vénus, d'une

Bacchante et d'une petite Égyptienne que nous avions admirée il y a cinq ou six ans chez M. Cave.

La Léda, que nous connaissions par la lithographie, nous fait regretter que M. Riesner ne produise pas davantage. La mythologie me parait du goût du peintre, et sa Léda^ si elle n'était un peu trop dans le sujet, ou peutêtre à cause de cela, nous ferait désirer le retour des faux dieux. Elle est nonchalamment couchée et développe des formes si suaves , des chairs si chaudes et si lummeuses qu'elles éclairent la toile de leurs reflets : une vapeur moite et humide dont le corps parait parfumé fait pressentir les eaux où son amant, sans doute, vient de ranimer ses forces en y plongeant son plumage argenté, car il parait au paroxysme du désir. Mais que dis-je, et quel style; arrêtons-nous... L'antique Lutèce n'est point Athènes, et, avec l'amour de Léda et de son divin amant je pourrais, sans m'en douter, effaroucher bien des oreilles. Qu'il me suffise de l'admirer et de dire à M. Riesner : Si quelquefois vous rappelez le maître, dans cette œuvre vous l'égalez.

Le moins heureux des tableaux du peintre se trouve avoir une place d'honneur dans le salon carré. Est-ce pour le sujet ou à cause de la peinture qu'on lui a fait cet honneur?... Son entourage, quant à cette dernière, nous défend d'insister. Enfin, si c'est pour le sujet, qui pourrait être gracieux, on s'est trompé : Un enfant et une bacchante, voilà tout. S'il est des plus simples, la composition n'en vaut guère mieux et les formes en sont bien chétives ; le bras de la femme n'a pas d'action et s^emmanche mal, la couleur est lourde et opacte et l'ensemble est des plus désagréables. En voyant le peu de

valeur artistique des œuwes qui l'entourent, dans ce sanctus sanctorum, on est forcé d'avouer que le tableau n est pas déplacé. Quant au tableau que nous avons précédemment mentionné il nous prouve, par ses qualités supérieures, que si les œuvres du peintre se prélassent en première ligne, le talent de M. Riesner a suivi une route entièrement opposée et qu'en l'année 1855 il n est point en progrès.

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