‹ Le Salon de 1855 (volume 3)Chapitre 3 sur 9 · LES COLORISTES · texte numérisé non relu

LES COLORISTES

Diaz. — Rembrandt et la lumière. — Un peintre sans rivaux. — Élégie nocturne. — Le rêve et la vie. — Un bouquet de femmes. — La baguette d'une fée. — Rubens et Prud'hon. — Une trilogie. — Le soleil et M. Diaz.

— Tout ce qu'on voudra. — Un rêve de bonheur. — Une dernière larme

— Le poète s'est fait homme. — Pourquoi?... — Les filles d'Eve. — Les honneurs du paradis faits par M. Camille Roqueplan. — Le fruit de notre première mère. — La femme et l'ombre. — Une première leçon d'amour.

— Jean-Jacques et ses confessions. — 39,000 fr. ! — C'est à prendre ou à laisser. — Entraînement irrésistible. — M. Eugène Isabey. — Un bouquet de roses sur un plat d'argent. — Fantaisies féminines. — Quelles jolies pécheresses!... — Inconvénient d'avoir trop d'esprit. — Encore une fois, point de noirs. — Engouement du public. — M. Baron. — Trois personnes en un seul peintre. — Trois sens qui n'en ont point. — Amende honorable.— Incarnation de M. Dovedeux dans le musée Philipon. — Beaucoup d'imitateurs et point de rivaux. — M. Louis Duveau. — Il est sans péchés. — Toute route n'est pas bonne à suivre. — La baie des trépassés. L'ami de la vérité. — De la couleur intime. — Les grands poètes sont de grands coloristes. — MM. Luminais, Fortin et Guillemin. — M. E. de Beaumont. — M. G. Roqueplan s'aperçoit que son lion n'était qu'un chat. — M. Trayer et Jean-Jacques. — Délicieuse distraction. — On va abandonner les biberons. — Pardon pour M. Poussin, — Le peintre du peuple. — Jeanron et la mode. — M. Bonvin à la messe. — M. Boulard et sa cuisine.

— Une nature morte qui a enterré son peintre. — M"* Henriette Brown. — MM. Brest, Yan, Dargeut, Dubasty, Dumarest, Duverger, Gluck, etc. — Une Bretonne bien tournée. — MM. Herbstoffer, Hillemacher, Pluyetto, etc. Un peintre d'un délicieux genre. — Une peur de l'Académie.

M. Diaz est un des fanatiques de la lumière ! Comme Rembrandt, il ne comiait point de ténèbres. Il pénètre de ses rayons les nuits les plus obscures et la nature pour

lui est toujours illuminée. Ce sont les pâles reflets de la lune qui viennent éclairer sa rivale ou l'épanouissement lumineux d'un rayon de soleil qui agite voluptueusement les désirs de sa 7ujmphe tourmentée par V amour. Si Dieu nous a donné les prés fleuris, les campagnes splendides, les bois touff'us, il a aussi voulu que M. Diaz, son interprète fervent, nous initiât à leurs beautés et nous fit comprendre leur langage mystérieux. M. Diaz, avec sa Rivale, n'a point de rivaux.

L'heure est passée où les troupeaux abandonnent les vergers ; les lézards sont cachés dans les pierres séculaires, et le cri sinistre du hibou trouble seul le silence de la nuit. A peine entend-on le bruissement plaintif des feuilles et le murmure des eaux. La forêt ne retentit plus des sanglots de l'amante et la mort a terminé ses angoisses ! Amour, pourquoi es-tu si cruel et dédaignes-tu l'encens que l'on te prodigue? — L'insensée ! . . . Peut-être le doute?... car sa rivale, mystérieuse et timide, vient, suivie de l'amour elle aussi, jouir de sa victoire! Quel beau rêve, et quel poëte que M. Diaz! Il nous impressionne aussi facilement qu'il peint; et il n'y a pas dans le monde entier un pays oii l'éclat du soleil et où les pâles rayons de la lune soient plus lumineux ou mélancohques que dans les créations du célèbre peintre.

Diaz n'a besoin que d'un coin de forêt pour y faire fleurir un bouquet de femmes et y produire des effets imprévus. Il peuple d'odalisques l'intérieur d'un harem et dispose du soleil comme le sultan de ses femmes. D'où vient ce grand magicien?. . . dont le pinceau est plus fécond que la baguette d'une fée. . . , Quel est son maître?. . . A qui a-t-il emprunté ce charme ^ cette couleur, cette poésie

que pas un ne possède? . . . Il est créateur, il est lui-même !

M. Diaz procède des plus grands coloristes et ne ressemble à personne. Il a le brillant de Rubens et la fantaisie sentimentale de Prud'hon, la couleur argentine de Corrégê et la fougue des Espagnols ; il colore ses paysages des teintes empourprées de Claude Lorrain et emprunte à Salvator Rosa, pour les sites agrestes, l'âpre té de son pinceau. Enfin, pour animer sa peinture éblouissante, il dispose du soleil et de la lumière comme un favori sûr de son empire ou comme un amant auquel il faut obéir. La fécondité du grand peintre est aussi inépuisable que la poésie de la nature. Avec des arbres, du" soleil et des femmes, il nous peindra dans la même journée autant de tableaux qu'il aura eu d'impressions. C'est vraiment un peintre bien extraordinaire que M. Diaz !

Les paysages de M. Diaz, et malheureusement pour nous il n'en a pas au salon, rivalisent de beauté avec ceux des plus grands maîtres et font pâlir ses rivaux. C'est une plaine immense ou un coin de forêt, des landes où les chiens se perdent dans les fougères, ou de vertes prairies où les chevaux nagent dans les hautes herbes comme dans des plaines liquides, ou bien encore un dessous de bois et quelques Délaissées, ou un pacha et ses préférées; c'est tout cela, et même plus, car c'est la nature idéalisée !

Quel malheur de posséder un paysage de M; Diaz:, quand la vie matérielle vous enchame, et qu'on serait heureux de jouir de cette nature qu'il vous rend si belle; et cependant, puisque le bonheur n'est jamais complet et qu'il nous est défendu de jouir de l'ombre des grands arbres et de nous enivrer de Codeur des buissons odo-

rants , soyons heureux qu'il y ait un peintre qui puisse, en interprétant la nature plus Lelle qu'elle n'est, nous procurer le bonheur que nous cherchons et dont le magique pinceau nous transportera, à sa fantaisie, au baspréau, ou, en compagnie d'odalisques aux couleurs plus diaprées que le rubis, dans quelques palais ignoré de l'Asie-Mineure.

M. Diaz n'a c[ue six tableaux à l'exposition universelle des beaux-arts. C'est trop peu : la Rivale, la Nymphe tourmentée par T Amour, une Jeune femme recevant d'enfants, si beaux qu'elle en doit être la mère, les présents d'amour, une Nymphe endormie que des amours ne peuvent réveiller, et les Dernières larmes, qui nous en feraient verser, et de bien amères, s'il n'était signé : N. Diaz. Pourquoi ce malencontreux tableau?... Pourquoi le poëte s'est-il fait homme !

M. Camille Roqueplan fait, comme M. Diaz, de la peinture franche et lumineuse. 11 est impossible de voir un tableau d'un effet plus piquant, d'un faire plus brillant et d'une couleur plus soutenue que les Filles d'Eve. C'est un paradis terrestre que l'on voudrait habiter et dont ces trois charmantes jeunes femmes feraient parfaitement les honneurs. En effet, je vois, malgré l'entrain qu'elles mettent à cueillir le fruit qui a perdu leur mère, que leur esprit est ailleurs ainsi que leur cœur. Mais la femme est ainsi faite, que jamais l'action du moment ne l'occupe entièrement; elle est comme notre ombre : fuyezla, elle vous suit; aimez-la, elle vous déteste.

Dans un paysage au ciel mouvementé par de capricieux nuages, à l'ombre de beaux grands arbres et à l'entrée d'un verger, trois jeunes fdles, presque des femmes,

cueillent des fruits. L'une d'elles, celle qui tient la branche, est la plus insouciante et l'amour ne l'occupe pas encore; un peu en arrière, dans la demi-teinte, son amie se penche pour les recevoir; et assise sur le devant du bosquet et la plus rêveuse des trois, celle qui aime sans doute, répète sans y songer sa première leçon d'amour. Le démon la tourmente et son cœur voudrait parler, ne fût-ce qu'à l'écho ; elle voudrait confier son secret à ses folles amies ; mais elle les trouve si insouciantes et son secret lui est si doux, que, bon gré mal gré, elle partage leurs jeux. Ce ravissant tableau des Filles d'Eve rappelle, par le charme de son exécution et la vivacité du coloris, deux scènes des Confessions de Jean-Jacques que M. Roqueplan a traitées il y a plusieurs années et qui sont les perles des collections qui les possèdent. Son Alchimiste, exposé en 1833, a été vendu à la vente du duc d'Orléans 39,000 fr.! Quel prix peut-on assigner au dé- Hcieux tableau que M. Roqueplan expose cette année?... M. Febvre, qui s'y connaît, s'en est, dit-on, rendu acquéreur à un prix assez élevé . Quelque élevé qu'il soit, nous sommes persuadé qu'il n'aura pas de peine à le doubler; car les Filles d'Eve valent l'Alchimiste, et le talent de M. Roqueplan est de ceux qu'on ne marchande pas.

La couleur du tableau de M. Roqueplan est unie et variée, sa touche piquante et spirituelle. L'aii^ circule bien, et, à l'exception des nuages qui sont un peu cotonneux, le ciel et le paysage sont d'une beauté irréprochable. M. Roqueplan est un praticien consommé, qui sait interpréter la nature et mettre en scène mieux que pas un le sujet qu'il veut traiter; aussi nous extasions-nous sur la

fraîcheur et la naïveté des jeunes filles, sur l'ampleur des étofPes et la grâce de leur ajustement, et surtout sur la puissance du faire et la vigueur du ton qui font de M. Roqûeplan un des plus puissants coloristes de l'école moderne.

Les quatre tableaux de M. E. Isabey ont toute la coquetterie du maître. Déjà, aux précédentes expositions, nous en avions apprécié les qualités ; nous connaissions donc la cérémonie dans l'église deDelft.

Une foule de personnages du xvi^ siècle, pimpants et enrubannés; des élégantes la tête entourée de larges guipm'es blanches, — un vrai bouquet de roses sur un plat d'argent, — luttant de fraîcheur et d'épanouissement, assistent à une cérémonie ou à quelque grande fête dans l'église de Delft. La disposition architecturale est imposante, les groupes bien distribués. Entre toutes ces privilégiées de la fortune et de la beauté, on remarque surtout une adorable jeune femme sur les marches de l'escalier entourée d'une foule de jolies pécheresses qui minaudent le plus délicieusement du monde. Malgré ce charme de couleur, cette adresse de faire, ce très spirituel feu d'artifice, nous sommes obligé d'avouer que tout dans ce tableau a la même importance. Les chairs, les draperies, les étoffes, les dentelles, les armes, et jusqu'aux décorations de l'édifice, tout est peint et touché de la même manière; il en résulte, et c'est un défaut capital , un miroitement et un papillottage fort désagréables à la vue. Enfin, l'effet se trouve détruit par une profusion de petits détails inutiles beaucoup trop accu-

ses, et par une touche si pétulante et répandue avec tant de profusion qu'elle en devient monotone. Le défaut de M. E. Isabey est d'avoir trop d'esprit.

Le Combat du Texel a beaucoup changé, et les oppositions, de vigoureuses qu'elles étaient, deviennent noires et font trou. C'est le sort réservé aux tableaux de M. Eug. Isabey s'il continue dans la manière qui lui est si familière depuis que le public s'en est engoué. Espérons qu'il reviendra à son point de départ, et que ses tableaux pourront encore être signés : Eug. Isabey.

M. Baron, malgré une originahté inquiète , cherche la couleur de Diaz, la fantaisie d'Isabey et le faire de M. C. Roqueplan. Ses tableaux, où l'on trouve des qualités sérieuses , se ressemblent un peu tous , et ses sujets son4; indifféremment traités de la même manière; sa couleur est généralement rouge et uniforme , sa composition apprêtée et l'agencement de ses draperies est trop tourmenté. Les tons disparates qu'il affectionne ne se fondent pas assez dans rharmonie générale , et il en résulte pour la vue un malaise que les belles qualités du peintre ont de la peine à atténuer. Dans ses lithographies, qui sont des plus belles, ce défaut devient une quahté puisque la vigueur du ton n'est point détruite par sa qualité. L'Ouïe, le Toucher et le Bouquet, sont trois charmants tableaux où les qualités de M. Baron abondent sans être exempts de ses défauts.

L'auteur du Musée Philippon, M. Devedeux, est un peintre que le talent de M. Diaz tourmente; il lui manque malheureusement les harmonies délicates du maître et ses inspirations poétiques : M. Devedeux aura beau faire, ses paysages ne verdiront jamais; ses figures res-

feront incrustées dans la toile. Puisque c'est un artiste sérieux, pourquoi ne peint-il pas suivant son sentiment? Quand on séduit la foule en s'assimilant le

talent d'un autre et que le nom se change en métal , il n'y a plus d'excuse à persévérer dans une fausse route. Vous aurez beau faire, messieurs, M. Diaz aura des imitateurs mais jamais de rivaux.

M. Louis Duveau m'a paru, lui aussi, subir le fluide magnétique. Qu'il y prenne garde ; il est plus facile de suivre le courant que de le remonter ; et si nous n'étions un de ses vieux amis et que nous ne sachions ce qu'il vaut, nous serions effrayé de la route qu'il suit. Les Sept Péchés capitaux est le tableau le plus important de M. L. Duveau : cette composition nous a étonné du peintre de la Baie des Trépassés, des Émigrés; et nous étions loin de nous attendre à un pareil sujet de l'auteur du beau tableau de Marino Faliero. Pourquoi ce changement subit dans le talent de l'artiste.... Puisqu'il avait une prédilection pour les aspects sauvages de la nature , pourquoi renie-t-il ses croyances?.... Quel est le

mauvais esprit qui le fait si souvent douter de lui?

Monsieur Louis Duveau, je vous le répète, vous êtes un homme de talent; vous écouterez la vérité et l'accepterez d'autant mieux qu'elle vous viendra d'un ami.

Les Sept Péchés capitaux , peinture vive et variée , pèche par sa variété même. Il n'y point d'unité dans l'harmonie générale, de parti pris dans la conception poétique. Ce ne sont point les couleurs vertes, bleues, rouges, etc. , employées avec le plus de crudité qui constituent le coloris ; mais bien la couleur mystérieuse que le peintre a rêvée à la création de l'œuvre. Que si c'est

un naufrage, la couleur intime sera verte ; si c'est une bataille, elle sera chaude et empourprée , grise et enfumée; si c'est une orgie, où tous les vices seront réunis, elle ne sera point rose et pimpante , mais elle se colorera des teintes chaudes et cyniques qui éclairent l'Assasinat de l'évêque de Liège ; le dessin sera mouvementé, saccadé comme la haine ; énervé comme la luxure ; dissimulé connue l'envie : Enfin, tout dans l'œuvre devra concourir à l'impression générale. Voilà ce que vous auriez du faire, Monsieur Duveau, si le doute ne s'était emparé de vous. Oh! les grands coloristes que les grands poètes !

Le Berceau vide , quoiqu'une réminiscence des peintres bretons , doit être classé parmi les bonnes productions du Salon. Il y a dans ce tableau unité de pensée et de couleur, deux qualités sans lesquelles le peintre peut exister, mais non le poëte : Monsieur Duveau, vous les possédez, utilisez-les.

M. Luminais a trois tableaux : les Dénicheurs d'oiseaux de mer, le Grand carillon et la Leçon de plein-chant, qui se trouvent perdus dans une des travées du Salon. Son talent est de fraîche date, et, s'il ne se laisse entraîner par une vogue factice, M. Luminais deviendra un de nos peintres les plus séduisants. Qu'il évite, surtout, la fréquentation trop assidue d'un certain hôtel de la rue Drouot où l'artiste se métamorphose si promptement en spéculateur. Pauvreté empêche souvent les bons esprits de parvenir. Les préceptes que l'on émet sur l'art dans cette grande boutique ont fait bien des victimes, et, à quelques exceptions bien rares, nous ne voyons point briller au Salon ceux qui y ont quelque vogue.

Les figures de M. Luminais, malgré leur allure particulière et leur franche bretonnerie , ne sont point assez sérieusement peintes; je leur voudrais un dessin plus ferme et plus accusé, des chairs plus modelées, des draperies faites sur nature avec des plis dans le sentiment de leur forme ; de plus, je désirerais un faire aussi varié que les objets représentés. Quant à la lumière, M. Luminais est passé maître et il la répand à profusion : le Grand carillon a de la tournure, et, en terme d'atelier, est crânement enlevé.

M. Fortin, un de la bande , peint dans un bon sentiment mais il voit la nature trop sombre. Des cinq tableaux qu'il a exposés, les Vêpres, qui n'est point des meillem^s, a eu par cette raison les honneurs du Salon carré ; il est trop sec et trop vert ; le Bénédicité , qui le coudoie, est trop noir. En revanche, la Leçon de musique est un charmant tableau délicieusement peint et d'une franche naïveté. Si M. Fortin peignait toujours comme cela nous ne voyons que M. Guillemin qui pût lui être comparé. Puisque le nom du chef de l'école bretonne se trouve sur notre chemin, disons qu'il règne malgré ses rivaux, et que c'est toujours le premier de nos peintres réalistes.

M. Guillemin a exposé quatre tableaux. C'est un de nos meilleurs peintres de genre et celui qui sache le mieux allier le sentiment matériel de la forme au sens poétique. Sa peinture a une signification et il est rare qu'il n'atteigne le but qu'il s'est proposé. Dans son tableau de Pâques fleuries le sentiment religieux est bien compris et parle au cœur : une jeune paysanne bretonne orne de buis une statuette de la Vierge ; son

mari, assis sur un banc, se joint à sa pensée, et un enfant qui se joue entre eux complète la mise en scène. Bel exemple pour l'enfant, bonne pensée delà mère. On est pénétré à la vue des époux de leur foi sincère ; on devine, à leur bonheur, que cette branche en a remplacé une autre et qu'ils sont récompensés des prières qu'ils adressent à leur bonne Vierge, comme ils la nomment naïvement. En Bretagne et en Normandie, dans ces landes et le long de ces falaises où la civihsation n'a pas encore pénétré, le culte catholique s'associe toujours aux actions de la vie et nous conduit, sans y songer, à la mort. Les croyances, perdues dans nos villes policées , sont là-bas profondes et sincères, et ce que nous prenons pour de la superstition n'est chez eux que la manifestation de leur foi. La mère, en fleurissant la sainte Vierge, met sous sa protection tous les siens. Malgré l'attrait de cette composition le faire tourne au léché , et nous voyons avec peine M. Guillemin chercher M. Meissonnier.

M. E. de Beaumont aime MM. G. Roqueplan, Couture, Diaz, etc., et tous ceux dont les qualités le séduisent : il n'y a encore rien à dire ; mais qu'il les cherche tour à tour, et qu'il ne nous exhibe que de pâles réminiscences de leurs œuvres, c'est ce qui nous plaît moins. Nous nous sentons incapable de découvrir dans Un peu de beau temps, les qualités éminentes qui l'ont fait placer si avantageusement. Si M. Roqueplan passe devant ce tableau, il en rira, comme le jour où, dans une vente j,ublique rue des Jeûneurs, il aperçut un lion amoureux qu'il prit pour une copie du sien; mais, en y regardant de plus près, il vit que le bon n'était qu'un chat. En

dirons-nous autant des Écueils de la vie, placé qu'il est sous la Décadence?.... Comme l'un tue l'autre, M. Couture absorbera M. E. de Beaumont. — Puisque cet artiste fait de si charmants dessins, pourquoi ne fait-il point

de bonne peinture? C'est le secret des gens qui ne

flânent jamais le long du chemin, mais qui vont droit au but.

Nous retrouvons dans M. Hédouin un bon peintre, un coloriste qui a bien l'instinct de la nature. A l'exemple de M. A. Leleux, il s'inspire de la vie dans ce qu'elle a de plus saisissant. L'effet^ dans la Moisson à Chambaudouin, est aussi franc que la touche et la couleur de M. Hédouin rivalisent avec les plus lumineux.

Un des noms les plus récents parmi les peintres est celui de M* Trayer ; il ne date guère que de 1852. Il n'imite personne, quoiqu'il soit de l'école de M. Guillemin, et ses charmants tableaux sont toujours la reproduction simple et naïve des scènes les plus familières. Hier, c'étaient deux jeunes femmes qui changent la forme de leur robe, charmante occupation qu'elles renouvellent si souvent et à laquelle elles trouvent tant de charme. Aujourd'hui, c'est une mère qui donne le sein à son cher baby, délicieuse distraction qu'elle peut, cette fois, renouveler à satiété. Si ce tableau avait paru lors de l'apparition de V Emile de Jean-Jacques, que de mères il eût converties et quels beaux hommes nous aurions ! mais il était écrit qa'il viendrait un siècle après et que l'humanité s'en ressentirait. Que le beau tient à peu de chose! Et ce petit enfant qui ne me paraît pas être bien friand de bain de pieds malgré les caresses de sa mère et les exhortations de la suivante. Comme tout cela est bien

composé et grassement peint ; que la touche en est large et la couleur heureuse ! . . . Si vous continuez ainsi, monsieur Trayer, vous vous ferez adorer des mères et admirer des artistes. — Surtout ne dites à personne que vous vendez vos œuvres, car l'année prochaine bien des faux frères se présenteraient... Mais j'y songe, il est aussi difficile de vous dérober votre couleur et votre sentiment, que de prendre un rayon lumineux à Diaz ou de rendre la sombre sauvagerie d'Eug. Delacroix.

M. Poussin, dont nous revoyons le Pardon, peint trop sagement et n'a point assez de défauts. — Tout dans son tableau est bien, sinon irréprochable, est-ce à cause de cela qu'il ne nous dit rien?... S'il faut des qualités, pas trop n'en faut. Soyez mauvais, mais impressionnez-nous.

Que dire de M. Jeanron dont le talent jadis fut si populaire?... Que penser de l'auteur des beaux dessins de la Vie du Prolétaire et d'une foule d' œuvres remarquables oii la fougue et l'audace rivalisent avec les premiers maîtres? Rien, sinon que la mode est une coquette et que M. Jeanron ne lui a jamais fait deux doigts de cour ; aussi l'a-t-elle négligé. Ceci n'empêche pas M. Jeanron d'être un de nos plus énergiques peintres et qui serait au premier rang si l'art sérieux était compris. La plupart de ses tableaux ont déjà été exposés et le Berger Breton est le seul que nous ne connaissions pas. Le reproche que l'on pourrait faire à M. Jeanron est le peu de stabilité de ses goûts : des marines, des paysages, un portrait et des tableaux de genre sont beaucoup pour notre époque de spécialités. — On veut que le peintre, comme le bottier, fabrique ses toiles comme l'autre ses bottes sur le même modèle ou la même forme. — Mais M. Jeanron qui est

aussi poëte que pas un vous dira : Et l'inspiration?... Et Famateur de répondre : A d'autres !

Un des descendants de Chardin, M. Bonvin, a exposé cinq toiles : toutes sont empreintes de la bonne manière et de la franche naïveté de faire du célèbre ami de Diderot. La Basse Messe à laquelle on assiste est comprise avec un grand sentiment religieux; l'onction est profonde et la foi vive. C'est ainsi que l'on aime prier et non point dans nos temples dorés où le luxe des assistants et la richesse du saint lieu insultent à la misère de l'indigent. On est toujours tenté à la vue de ces dorures de déshabiller les employés pour couvrir ceux qui les paient. La Religieuse tricottant, du même artiste, est aussi empreinte d'un vrai sentiment. Pourquoi M. Bonvin, avec un talent si sérieux, ne cherche-t-il pas à se débarrasser de ces tons roux^ noirs et lourds qui dérangent l'harmonie de ses tableaux. Et puis, il tourne un peu au parti pris ; qu'il y songe.

M. Boulard, encore un nouvel élu, commence à prendre place parmi les bons. Ses quatre tableaux en sont la meilleure preuve. Que MM. Guillemin, Luminais, A. Leleux, etc., y réfléchissent, car si M. Boulard veut prendre patience et qu'il ne se contente pas de faire des à peu près ; qu'il continue à faire de sérieuses études et qu'il abandonne la pochade, nous ne sommes point embarrassé de son avenir. Qu'il évite de tomber dans la fabrique et qu'il ne fasse pas comme M. Villain qui, lui aussi, avait donné de belles espérances. Sa Nature-Morte cette année ne vaut pas ce que nous avions vu de lui. Nous n'en dirons pas autant de M^**^ Henriette Bro\\Tie dont le nom jusqu'à ce jour nous était inconnu. Elle est

élève de M. Chapelin mais ne le pastiche point; ses cinq tableaux sont autant de petites perles ; si elle égraine de la sorte tout le collier, quelle riche moisson pour le Salon prochain. Naïveté de l'enfance, finesse du ton, harmonie générale, M^e Browne réunit toutes ces quahtés au plus haut degré. Pour elle, vouloir c'est pouvoir. M. Brest, dont les Bords du Var sont perdus dans la travée des dessms, nous a paru un peintre sérieux. M. Yan Dargent a rendu avec un grand sentiment de couleur et de poésie les Derniers Rayons d'une chaude journée. M. Dubasty, qui a envoyé une dizaine de tableaux, fera bientôt parler de lui. Nous avons vu un Intérieur de Forêt de M. Dumarest et une charmante composition pleine de sentiment et de poésie, les Larmes du Foyer, peinte par M. Duverger. M^ie Eugénie Grun a une Jeune Bretonne bien tournée. M. Faivre la Réprimande, et M. Gluck la Promenade.

On croirait le Guet-à-pens de M. Herbstoffer peint par M. Penguilly. M. Hillemacher a six tableaux un peu uniformes, et M. Pluyette, la YieiUe et les Deux Servantes, que nous n'avons pu découvrir.

M. Courbet est cette année mis un peu à l'écart, ce qui ne l'empêche point d'être toujours M. Courbet et le seul peintre capable de signer son magnifique portrait. Nous reviendrons sur lui ainsi que sur xAI. 0. Tassaert. Nous prédisons à notre peintre réaliste un fauteuil d'académicien; si l'envie lui en prend jamais, il n'a qu'à continuer son délicieux genre et la peur le fera accepter. Si M. Eugène Delacroix avait été de l'Académie il y a trente ans, nous aurions aujourd'hui quarante chefsd'œuvre de moins.

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