‹ Le Salon de 1855 (volume 3)Chapitre 4 sur 9 · ANIMAUX. — PAYSAGE. — MARINE · texte numérisé non relu

ANIMAUX. — PAYSAGE. — MARINE

Ou les animaux parlent. — Mademoiselle Rosa Bonheur, MM. Troyon, Jadin, Brascassat et la nature. — Rêverie champêtre. — M. Verboeckoven et la propreté. — Le Boudoir et l'étable. — Une source où se désaltèrent les paysagistes. — Voix intérieures. — L'indifférent devant la nature. — Grands seigneurs au petit-lever de leur dieu.— On interprète, mais on n'invente plus. — M. Troyon berger. — Une goutte de rosée et un brin d'herbe. — Engourdissement.— Un lever de soleil. — Quatre bœufs marchent deux à deux. — Beaucoup avec peu.— Que c'est beau 1 — Pastorales de Trianon. — Paul Potter et Albert Guyp. — Peu de critique pour beaucoup de louanges. — La Vallée de la Touque. — Il veut détrôner Oudry 1... Qui sait? — Le praticien et le poëte. — Mademoiselle Rosa Bonheur au Salon. — Encore quatre bœufs deux à deux. — Lutte héroïque. — Il y a deux vainqueurs. — Tintement de l'angélus. — Sous la coudraie. — La Fenaison en Auvergne. — Un ciel lapis-lazzuli. — Nicolas Poussin à propos de ciels. — Soyez vigoureuse, mais non pas dure. — Jalousie. — M. Brascassat et son anatomie. — Lutte de taureaux. — Encore un vainqueur. — M. Jadin et ses meutes. Taio! taio! quelle curée ! — Ce n'est ni du Decamps, ni du Snyders, ni du Desportes, ni de l'Oudry, c'est du Jadin ! Les deux charbonnières de M. Palizzi. — Amoureuses velléités. — C'est très bien, mais ce n'est pas cela. — M. Philippe Rousseau à table. — Société choisie. — Les rats et l'Académie à propos de panse.— M. de Rotschild et sa salle à manger.- Je la préfère à la mienne.

— Les artistes de chez Guignol. — Quinze jours à Gérard Dow pour modeler un poil de barbe.— M. Couturier et ses poules. — Autant d'œufs que de tableaux. — MM. Monginot, Salmon, etc., etc., sont de grands peintres si le génie consiste dans la pratique. — Les paysagistes. — Rendez-vous où personne n'a manqué. — Veni, vidi, vincî. — MM. Théod.SRousseau et Eug. Delacroix.—Le soleil pâlit.— Forêt de Fontainebleau illustrée. — Où l'auteur se laisse entraîner. — Rêvons avec M. Corot. — Songe d'un soir d'été. — Une brise légère. — L'auteur, en compagnie de Théocrite et de Virgile, prend un bain avec des nymphes. — Le grand poëte que M. Corot. — Les arts d'imitation n'ont pas pour hwiV imitation. — Métamorphose de M. Français.

— MM. Lambinet et Daubigny sont de francs réalistes. — Un rhume de cerveau. — Du grand style de M. Cabat. — M. Desjobert rappelle à l'auteur sa Normandie. — Les paysagistes à théorie. — MM. Flandrin, Gourlier, etc., oublient que le soleil existe. — Usez-en, mais n'en abusez pas. — MM. Fiers,

Huet, Ciceri, Achard, etc., etc., et leurs genres. — Les desservants do M. Corot. — La nature entière soupire!!! — M. Legrip et son moulin.— Restauration de l'école impériale? — M. Gudin et ses lieutenants. — MM. Isabey et la Manche. — Traversée de M. Mozin entre la bonne ville du Havre-de-Grâce et Ronfleur. —M. Morel-Fatio ne prend jamais le large. M. E. Berthélemy est un bon capitaine, mais il attend un commandement—M. Durand-Brager, Barye, etc., font le grand cabotage. —M. E. Le Poitevin et les ours. — L'auteur décrit très poétiquement trente tableaux en dix lignes. — M. Th. Gudin et l'immensité !

Cette année, les animaux ont trouvé leur La Fontaine : Voilà des taureaux de pure race, grands comme nature, et qui mugissent. Est-ce bien surprenant? Non, puisque mademoiselle Rosa Bonheur, MM. G. Troyon, Jadin, Brascassat, etc., prennent la nature pour guide. — Que nous sommes loin des Bidault, des Bertin, etc., des paysagistes romantiques de l'école impériale! Ces grands peintres composaient un paysage sans sortir de chez eux; — car M. Watelet est le premier qui ait osé envisager la nature en face, — et avec un tombeau et un fragment de colonne au premier plan; un peu d'architecture, un beau bouquet d'arbres bien panachés et une figure grecque ou romaine au second; des montagnes bleues ou roses et un beau ciel bien serein, le tour était joué. — C'était joliment peint, mais affreusement laid. — Aujourd'hui, nous ne travaillons plus comme cela, messieurs, et si vous avez encore quelques séides, vos champions leur portent de rudes coups. Et cependant, MM. Bidault, etc., étaient persuadés qu'ils copiaient la nature... Hélas! que ne se contentaient-ils de la copier sans vouloir l'embellir !

La nature pour maître, dites-vous?... Oui, si, comme mademoiselle Rosa Bonheur, MM. Troyon, Jadin, etc., vous savez l'interpréter. Cette étude de la nature exige

autant de sentiment que de pratique, et avant d'en rendre l'imitation matérielle, il faut écouter son doux et mystérieux langage. Que si, devant un de leurs tableaux, mes yeux parcourent les prairies ou se reposent dans de frais bocages ; s'ils s'égarent dans le branchage des saules ou s'ils se perdent dans les horizons lointains ; si dans ces animaux je vois les naseaux se gonfler et s'élargir, l'œil s'humecter; que si, à la plissure de leurs lèvres, au mouvement des oreilles et à leur respiration lourde et vibrante je les vois s'animer, je dis : voilà la nature ! Elle a revêtu une image qui m'est sensible, ses grâces me touchent, sa voix me parle, je l'aime !

Laissons donc de côté le naturaUsme, qui n'est que le suicide de l'essence poétique par l'imitation matérielle. Ne cherchons point à toucher du doigt des petits animaux bien proprets et luisants, comme les peint si bien M. Verboeckoven; ne cherchons pomt, dis-je, aies prendre dans notre main sans la saUr ; ne nous amusons point à peigner leurs poils luisants, à adnûrer leurs jolis yeux de verre et leur frais museau; qu'ils rentrent dans leur boudoir, puisqu'ils ne sont pas dignes de l'étable. On peut étudier tout cela et le rendre à la perfection ; mais le sentiment poétique ne s'acquiert qu'à la contemplation de la nature, seule source où se désaltèrent nos paysagistes.

La nature a des voix intérieures qui parlent au poëte : plus elle est vague, plus ils la révèrent ; plus elle leur prodigue ses splendeurs, plus ils la chérissent; plus ils sont seuls avec elle, plus le mystère règne, mieux elle lem^ parle. La nature est un grand livre où chacun peut lii^e, mais où bien peu savent profiter de lem- lecture. Combien d'artistes la dédaignent ! combien, peu préoc-

cupés de l'utilité de ses conseils, et n'ayant pour horizon que des bâtiments symétriques et des rues bien alignées, se contentent de l'inventer! combien d'artistes, dis-je, portant en eux la désillusion, le besoin et l'oubli, restent indifférents à la poésie des ombres, des rochers et des eaux! Cependant la nature est toujours belle quand l'âme est empreinte de ses beautés, et les scènes champêtres, les sites agrestes, les eaux murmurantes et les forêts mystérieuses et solitaires parlent toujours au poëte!

En effet, pour l'indifférent, la nature est toujours la même; elle peut quelquefois, dans ses effets imprévus, leur apparaître grande et belle : le torrent qui écume les étonne, la crête des monts les surprend, l'immensité des mers les frappe; mais ceux qui l'observent et l' étudient en comprendront seuls le sens mystérieux et poétique. Pour eux seuls ses trésors cachés, ses plus secrètes beautés; elle leur prodiguera ses plus grandes faveurs; elle leur fera entrevoir la richesse infinie de son coloris aux mille facettes; elle les initiera à ses effets intimes; elle leur dévoilera ses formes puissantes et majestueuses; elle leur prodiguera, comme à un amant passionné, ses plus profonds secrets ! Alors vous surprendrez la disposition de ses lignes ondoyantes et mouvementées, l'éclat de ses plus riches couleurs, le mouvement fantasque des ombres et de la lumière, et si vous vous appelez C. Troyon, Rosa Bonheur ou Brascassat , vous créerez un chefd'œuvre.

Nos paysagistes, depuis quelques années, affectionnent singulièrement la nature ; ils habitent les champs et la consultent à chaque heure du jour. Ils aiment à assister, comme les grands seigneurs, au lever et au coucher

de leur Dieu. Ils sentent que sans lumière rien n'existera, et ils ont fait du soleil leur grand prêtre ; ils s'agenouillent quand il disparait dans les nuages empourprés, et le grand astre, comme la terre qu'il éclaire, n'a plus de secrets pour eux.

L'artiste de nos jours ne se contente plus d'inventer la nature, mais il l'interprète. Comme M. Troyon, il se promène autour des troupeaux; il parcourt les prairies et moissonne les récoltes avec mademoiselle Rosa Bonheur; il s'enfonce dans les landes désertes et dans les fourrés impénétrables avec MM. Diaz et Anastasi; il se couche à l'ombre des saules et. sur le bord des rivières avec M. Lambinet; il rêve les sites poétiques et crée des idylles comme M. Corot; — et s'il s'appelle, le grand artiste, Jadin ou Brascassat, il lui emprunte ses formes les plus énergiques ou anime de sa fougue puissante ses robustes taureaux ou ses chiens trapus. Il devine, le clairvoyant rêveur, la goutte de rosée qui perle sur l'herbe ; il surprend les vapeurs du soir engourdir les lointains et lui dérober peu à peu la cime des monts. — Aux premiers rayons madnals, il devance le retour du soleil et surprend la nature encore endormie. Il n'aperçoit encore de Tastre brillant que son disque obscurci, les limites de son orbe à demi effacés, et ses rayons encore confondus, étouffés, perdus dans l'épais brouillard rougeâtre qu'il va dissiper. — Déjà les nuages s'effacent, la terre s'éclaire, la rosée disparait, et bientôt le sommet des collines, le haut des clochers, la cime des forêts, les faites des chaumières, les bourgs et les villages, les animaux dans les herbages, les chiens dans les forêts, tout s'anime, tout va parler; la nature, brillante et resplendissante, se réveille parée

de ses plus beaux atours. Le soir, quand la lumière s'affaiblit, que les nuages se meuvent, se séparent, s'assemblent et vont endormir de leurs vapeurs condensées le grand dispensateur de la lumière, notre artiste, toujours prêt à surprendre les secrets de son amante, voit l'orage monter, entend les troupeaux bêler, les taureaux mugir et les bergers regagner à la hâte leur chaumière. Alors la foudre éclate, l'éclair fend la nue, les nuages se déchirent, la cîme des arbres frissonne, lèvent s'élève et le torrent ravage les campagnes qui ce matin s'éveillaient resplendissantes de fraîcheur.

Celui qui n'a pas habité les champs, qui n'y a pas vu le matin ce ciel grisâtre qui n'a point encore de ton; celui, dis-je, qui n'a pas senti cette tristesse de l'atmosphère qui annonce encore de la pluie pour le restant du jour, sera moins impressionné devant les Bœufs allant au labour, de M. C. Troyon. Il faut se rappeler cet aspect blême et mélancolique empreint sur les champs après une nuit pluvieuse, pour comprendre toute la poésie de ce tableau. — Quatre bœufs m.archent deux à deux et regagnent leur charrue. Une grande plaine et une route au milieu que suivent les bœufs, voilà toute la composition. — Vous savez qu'on fait beaucoup avec peu. C'est ce qui est arrivé. Malgré sa simplicité, nous croyons la nature si franchement comprise, qu'un paysan s'écrierait : Que c'est beau! — Car le culte de M. Troyon est sincère.

Comme Albert Cuyp et Paul Potter, il enveloppe ses troupeaux d'une lumière blonde qui en diH^ore les contours extérieurs sans leur rien ôter de leur vigoureux coloris. Sont-elles grandes et fortes ces puissantes bêtes! ces taureaux à l'échiné noueuse, au museau mugissant,

qui regagnent paisiblement la charrue et qui vont sans murmurer s'accoupler sous le joug! Quels membres trapus et quelle marche solennelle! En vérité non... ces bœufs ne sont pas faits pour les bergeries pastorales de Trianon... On ne distingue point le grain de leurs naseaux, il est impossible de compter le poil lustré de leur robe. Ah! vraiment oui, ce sont de vraies bêtes, des animaux comme Dieu les a créés et comme M. Troyon sait les peindre. Paul Potter seul eût pu lui disputer la palme! La solidité des premiers plans et la dégradation lumineuse de la perspective aérienne si difficile à rendre sur une surface plane ; la virilité de la touche et la force et la vérité du coloris sont tous les signes d'un admirateur fervent de la nature et font de M. C. Troyon un peintre hors ligne .

Des huit autres tableaux du même artiste, empreints tous des mêmes qualités, nous préférons la Vallée de la Touque. Dans un immense herbage resserré entre deux collines, comme il en existe entre Lisieux etVimoutiers, nagent dans les hautes herbes des troupeaux de bœufs et des chevaux de labour. Quel beau tableau ! que l'heureuse propriétaire, madame la comtesse Lehon, doit en être fière! C'est étourdissant de beauté, et la nature n'a jamais été mieux comprise. Nous aimons tous les tableaux de M. Troyon, mais nous vouons à celui-ci une affection particulière, et nous le préférons aux Bœufs de labour. Que critiquer dans cette magnifique et grandiose interprétation de la nature? On pourrait encore, en y mettant beaucoup de bonne volonté, critiquer les Bœufs de labour : le ciel pourrait ne pas être assez meublé et manquer de lumière et d'effet pour un terrain aussi bril-

lanté de reflets ; il ne fait peut-être pas assez la voûte et manque de profondeur. Tout cela est bien peu, et si nous ajoutons que les bœufs paraissent petits et qu'ils sont perdus dans la toile, nous aurons à grand'peine trouvé quelques défauts à ces perles fines, et nous pourrions répéter, sans être taxé d'enthousiasme exagéré, que M. Troyon est le plus grand peintre d'animaux que la France ait peut-être jamais eu.

Dans la vallée de la Touque, ces défauts n'existent plus, et les taureaux, quoiqu'ils soient de petite taille, n'en sont pas moins de pure race et grands comme nature; leurs formes, fièrement accentuées, sont énergiquement peintes et la couleur des plus soutenues. La Vue prise en Normandie est encore un des plus beaux tableaux du maître. Les vaches sont bien jetées, le fini plus précieux sans perdre de sa force, et le coup de soleil heureusement accroché. C'est évidemment le tableau le plus fait de M. Troyon, et il ne nous y habitue point assez. Les chiens courants et d'arrêt nous montrent son talent sous un nouvel aspect. Ceux qui sont au repos possèdent d'excellentes qualités et nous ont paru les meilleurs. M. Troyon ne se contente plus d'être notre Paul Potter, il veut détrôner Oudry : Qui sait ! Pourcjuoi M. Troyon, qui est un grand praticien, bien adroit et très énergique, ne se corrige-t-il pas d'mi défaut qui contrebalance souvent ses grandes qualités, c'est-à-dire d'un faire lourd et systématique? Pourquoi tant d'uniformité dans soQ exécution? Puisqu'il sait animer ses bêtes d'un souffle divin; puiscpi'il leur distribue si abondamment la vie et la couleur; qu'il étudie plus sévèrement leur charpente intérieure et qu'il ne se contente pas de formes

trop souvent indécises. Outre cela, sa pâte est luiiiorme et son faire dégénère en parti pris. En posant trop crûment et après coup un ton verdâtre dont il est trop friand, M. Trovon donne du brillant à ses tableaux au détriment de leur harmonie. — Monsieur Troyon, que la science du praticien ne nuise point à la pensée du poëte^ et vous régnerez sans partage.

Mademoiselle Rosa Bonheur, au salon de 1855. dispute la palme à M. Troyon, et, ce qui est surprenant, c'est que mademoiselle Rosa Bonheur a justement peint un tableau qui semble avoir été fait exprès pour pouvoir être comparé aux Bœufs de labour, et qui nous permettra d'apprécier le mérite des deux artistes. Que ces rencontres ne sont-elles plus fréquentes de maîtres à maîtres ! 11 ne s'agirait pas de faire un tableau pastiche pour entrer en lice, mais bien d'interpréter la nature chacun dans son sentiment. C'est ce qu'a fait mademoiselle Rosa Bonheur, mais avec une originalité si distincte de celle de M. Troyon, qu'il y a vraiment lutte entre eux. Le sujet choisi par les deux éminents artistes est presque le même : dans l'un les bœufs vont au labour ; dans l'autre, les quatre mêmes bœufs, attelés à une charretée de foin, s'apprêtent à en revenir. Il semblerait vraiment que les deux peintres se soient entendus entre eux pour ce vaillant tournoi. Quel progrès pour l'art que ces luttes! En Italie, les musiciens composaient sur le même poème, et le poème ne comptait pour rien dans le succès. En Grèce, les poètes dramatiques brodaient sur le même canevas, et le plus ou moins d'assassinats, de meurtres, de coups de poignards, de viols et d'adultères n'était pour rien dans leur triomphe ! Si cette lutte existait entre les

peintres, avec quelle chaleur n'irions-nous pas au Salon! Quelles controverses s'élèveraient entre nous, et, chacun s'appliquant à soutenir sa préférence, quels progrès pour l'art î quelles lumières n'acquerrions-nous pas ! Ce ne serait point une lutte de prisonnier à prisonnier, comme à l'école des Beaux- Arts, mais un combat d'homme à homme, de maître à maître !

La Fenaison en Auvergne, voici le sujet choisi par M^^^ Rosa Bonheur. La nature est animée, malgré les vapeurs qui s'exhalent de la terre et que le soleil n'a point encore dissipées. Quatre beaux bœufs d'Auvergne, à la race courte et trapue, sont attelés à une charrette et s'apprêtent à l'ébranler quand la dernière gerbe va être chargée. Des Faneux, dont un est sur la charrette et les autres autour, se pressent d'en finir, car le ciel est si lourd, Tair si épais, les hirondelles volent si bas, que l'orage grondera avant la fin du jour; et puis Nones vont sonner, et chacun, au premier tintement de T Angélus, va se hâter de gagner la ferme ; au fond se déroule un paysage noble et majestueux, l'œil parcourt une immense campagne dorée par les feux ardents d'un soleil tropical. Belle composition parfaitement rendue. La récolte sera belle, et la joie va renaître au foyer.

Voici, messieurs les peintres, les scènes qu'il faut savoir animer quand on se mêle de faire du paysage. C'est ainsi qu'un sujet champêtre devient autant et plus intéressant qu'un fait liistorique. On y voit le charme de la nature, on y respire les plus doux parfums; on devine que ces bons paysans, que nous plaignons tant dans leurs rudes travaux, s'ils ont leurs peines, ont aussi, en dehors de leurs occupations champé-

très, leurs plaisirs, leurs passions; et que le soir, dans la coudraie, ils devisent souvent de leurs amours. Si, au sublime du technique, l'artiste flamand réunissait le sublime idéal, ou lui élèverait des autels.

La Fenaison est un beau, très beau tableau, vigoureusement peint, et d'un grand caractère ; il est peutêtre d'un style plus poétique que celui de M. Troyon. Les bœufs sont énergiques, vigoureux et parfaitement campés , et le dessin est plus serré que dans les Bœufs au labour, et la forme plus cherchée. Néanmoins, malgré ces qualités, ils n'en ont point la liberté d'allure, et sont beaucoup moins lumineux que ceux de M. Troyon. Si les terrains sont baignés de lumière, le ciel manque complètement d'air. Il est lourd et sans expression; c'est du lapis lazzuli à couper au couteau, et il n'y a pas un oiseau qui n'y périsse étouffé. Ce ciel ne fuit point, ne se meut point, et il pèse comme une calotte de plomb sur ces pauvres bêtes. Est-ce le manque de soleil ou la vapeur du matin qui n'est point encore dissipée, qui le rendent si monotone? Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que W^^ Rosa Bonheur ni M. G. Troyon n'ont ni l'un ni l'autre compris leurs ciels. Savent-ils que Nicolas Poussin consacra quatre années de sa ^de à cette étude, et que ses lettres T attestent!... mais aussi cjuels ciels il a peints î c'est sec , c'est dur si vous le voulez; mais quel style, c[uelle forme, quel profondeur infinie ! . . .

Les personnages, ou figures, ne sont point assez faites (ne pas confondre avec léchées) pour les animaux. — L'artiste se complairait à rendre à la perfection le mulïle d'un taureau, et négligerait la tête d'un homme?... Ce

n'est ni logique ni rationnel ; Ne laites ni l'un ni l'autre, ou terminez-les tous deux. Nous engageons sincèrement M"^ Rosa Bonheur à remédier promptement aux observations que nous venons de lui faire, car elle doit savoir l'importance que peut avoir le ciel et combien il fait valoir une composition ; qu'elle y songe , car c'est peut-être son seul défaut. Soyez vigoureuse, j'y consens, mais ne soyez point dure. Dans la Fenaison, la qualité existe, mais le défaut est trop sensible. M^^^ Rosa Bonheur , quand on éveille la jalousie, il faut savoir désarmer la critique par ses grandes qualités , et c'est ce que A^ous avez fait.

M. Brascassat, quoique moins libre dans son faire, n'en est pas moins un de nos premiers peintres d* animaux. Sans avoir le laisser-aller et le brio de M. Troyon, son faire est plus consciencieux, et son anatomie plus savante. En général, il charpente mieux les animaux que ses concurrents, et ils sont dessinés et peints avec plus de précision. M. Brascassat, comme on s'est plu à le répéter, n'a point le précieux de l'école belge, et si ses paysages ne sont point merveilleux, on ne peut en dire autant de ses animaux.

La lutte des taureaux est la répétition d'un tableau exposé par M. Brascassat en 1846 ; l'exécution, quoique minutieuse, est franche et vigoureuse. La couleur en est harmonieuse et le dessin des plus cherchés ; cependant, nous lui préférons le Repos d'animaux, belle page qui peut lutter avec les plus forts. Le groupe de la génisse et des deux moutons est parfait de couleur et de dessin; la lumière est des mieux comprises et c'est certainement un des plus beaux tableaux du Salon.

Un peintre dont la réputation est universelle, M. Jadin, trône au Salon avec huit tableaux et une meute des plus nombreuses — Tout cela grouille et sent le chenil en diable. — Ils ont tous un parfum de curée et un avant-goùt de charnier. — Ce sont de bons limiers, acharnés sur la piste une fois qu'ils l'ont. Ils sentent la grosse bête, et s'apprêtent à forcer le sanglier. Taio! Taio! quelle curée ! Monsieur Jadin, vous êtes un grand chasseur, car à vos meutes, on devine l'homme. Vos limiers ne sont point en carton, comme j'en connais, mais ce sont de beaux chiens trapus aux muscles d'acier, à la gueule bien meublée, des enfants de pure et bonne race. Dans la Retraite prise, vous vous êtes surpassé. Ce n'est point du Decamps, ni du Snyders, ni du Desportes, ni de l'Oudi^y — c'est du Jadin!

Nous ne pouvons en dire autant de M. Palizzi, car nous ne trouvons dans ses trois tableaux que des réminiscences plus ou moins bien interprétées. — Pourquoi M. Palizzi, qui est un artiste consciencieux et amoureux de son art, ne cherche-t-il point, lui aussi, à n'être que Palizzi? Ses deux meilleurs tableaux nous paraissent être les Charbonnières. — Forêt de Fontainebleau. Dans l'un, deux ânes, à l'air simple et naïf, devisent ensemble et réfléchissent, au miheu d'une clairière, à leur bonheur présent ou à venir. — Leur charge les occupe, car ils regardent d'un air pensif leur carriole. Ils sont inondés de lumière. — Qu'un chardon leur ferait grand bien! car à leur ah' pensif, il leur manque quelque chose. Peut-être ne sont-ce que d'amoureuses velléités cj^ui occupent leurs pensées!... C'est ce qu"on voudra; mais ce qui nous parait bien compris et ce dont nous sommes

convaincu, c'est que l'effet général est luxuriant, parfaitement rendu, et grandement peint. Mais ces qualités tiennent à la partie pratique de l'art, et l'artiste s'est un peu trop vite contenté. — C'est très bien, mais ce n'est pas encore cela.

M. Philippe Rousseau est un peintre beaucoup plus sérieux, et qui se contente difficilement. Voilàle Rat de ville et le Rat des champs. Ils sont dignes de vivre et de converser ensemble, et M. Rousseau l'a si bien compris qu'il leur a servi un splendide repas. Je parie que ces rats-là, à voir leur panse bien garnie, estiment autant la bonne chère que n'importe quel académicien. On voit que M. Philippe Rousseau est le premier peintre de M. de Rotschild, et qu'il sait comment une table se sert; il prodigue, même aux rats qu'il invite , guipure, bohème, fruits exquis, et ses convives le sentent si bien qu'ils sont là comme chez eux. Pourquoi le fond et la partie gauche du tableau sont-ils aussi lourds?... Pourquoi la guipure a-t-elle l'air, non d'une nappe à jour, mais usée ! . . . Pourquoi?... C'est que la perfection n'est point de ce monde, et que M. Rousseau est un simple mortel. Les panneaux de la salle à manger de M. de Rotschild rappellent le faire et la couleur d'Isabey, et c'est un tort. La composition n'est pas heureuse, les horizons manquent de solidité et le ciel de vigueur. Nous pouvons en dire autant de la cigogne; mais, avec les Artistes de Guignol, nous retrouvons le maître. — Si son exécution est moins fine et moins pointillée que celle des Gérard Dow et autres, qui mettaient quinze jours à modeler un poil de barbe, son faire est plus large, plus abondant, et infiniment plus magistral.

M. Philippe Rousseau est le Meissonnier de la nature morte.

Après M. Rousseau , nous trouvons M. Couturier et ses poules; il fait un tableau aussi facilement qu'elles pondent un œuf. — Est-ce à dire que l'un vaille l'autre? Oui, si M. Couturier se reposait l'hiver. Malheureusement pour lui et pour nous, il est de toutes les saisons. Nous engageons cet artiste, qui est un peintre de talent, à moins prodiguer ses œuvres et à suivre le conseil que nous donnons à M. Luminais. Ses trois tableaux sont trop habilement peints, et le Héron blanc de son avalanche de gibier détruit complètement l'effet. Si M. Couturier est un praticien consommé, que n'est-il un peu poëte , tout le monde y gagnerait et il n'y perdrait rien.

M. Monginot peint aussi bien que M. Couturier, et lui rendrait même des points. Sa peinture est d'une pâte trop réguhère, ses frottis systématic|ues, et son faire n'est pas assez, ou plutôt est trop habilement exécuté. Dans sa grande nature morte, le daim jeté à droite des légumes est d'une facture trop molle et manque d'énergie. Si le génie consiste dans la pratique, MM. Monginot et son confrère sont de bien grands peintres ! M. Salmon, dans la Gardeuse de Dindons , adore le gris fumée ; M. Coignard affectionne le jaune pour ses pâturages, et M. Esbrat ne rêve que M. Troyon. — Ils peuvent fort bien avoir tous trois raison, mais j "en doute . Mademoiselle Léonie Lescuyer vouchait bien lutter avec sa rivale ; malgré ses Chevaux au vert, nous attendrons le Salon prochain. — M. Melin a exposé quatre tableaux de chiens. — Si Jadin n'existait pas, M. Mélin serait meilleur, car il n'exagérerait pas les défauts de M. Jadin. — M. H. Loubon a

une nature à lui et il la choie. 11 peint poussière; cela n'est pas trop laid ; mais, à force d'en voir, on finira par s'en fatiguer. — Et M. Busson a envoyé les Environs de Montoire, que l'on croirait peints par M. Troyon. Le groupe de ses Vaches à l'abreuvoir est bien composé, l'effet en est lumineux, et les arbres, ainsi que les fonds, sont d'une grande légèreté. Voici un nouveau nom pour le prochain Salon.

Les paysagistes sont au grand complet. L'école française, rangée en bataille, étonne le monde par sa splendeur. Pas un n'a manqué au rendez- vous, car tous sont assez forts pour lutter. Avec des chefs comme MM. Th. Rousseau, Corot, Français, Gabat, Desjobert, etc., la victoire ne pouvait être indécise, et ils n'ont eu qu'a se présenter pour vaincre.

M. Théod. Rousseau, le peintre le plus flamboyant de ce temps-ci, l'Eiig. Delacroix de son genre, a prodigué ses chefs-d'œuvre. — Treize paysages plus lumineux que le soleil, rien que cela! Quand on est millionnaire, c'est de la parcimonie, et les treize paysages de M. Th. Rousseau sont à peine la vingtième partie de ce qu'il a produit.

Gomme les maîtres, M. T. Rousseau fait, avec le même motif, autant de paysages difTérents qu'il se présente d'effets : ce ne sont toujours que forêts, landes, lisières de bois et plaines, coteaux, marais et fougères; mais quelles forêts! quelles landes! quels eftets! c'est un rhythme fantasque et toujours mélodieux; ce sont des campagnes baignées de lumière, des lointains embrasés de pourpre, des hautes futaies noyées d'air; c'est une poésie

ardente et inépuisable! Voilà la forêt de Fontainebleau ce petit chemin qui longe la lisière des Monts- Gérard m'y conduit bien, — c'est bien cela : — sauvage, âpre et désert. Le ciel, avec sa forme capricieuse, me fait rêver, et cette pauvre vieille qui se perd dans le sentier mïntéresse : harassée de fatigue, elle regagne sa hutte où de pauvres petits, les petits de ces petits l'attendent affamés; — et ces beaux grands arbres en ont pitié et la protègent de leur ombre. Gomme c'est calme ! c'est du silence et de la rêverie ; c'est la grande voix de la nature qui parle et qui communique au poëte sa mélancoHe ! . . . . Et ce marais dans les landes. — Arrèk)ns-nous-y donc ; — suivons ces troupeaux de vaches et abandonnons la forêt pour les plaines ; — reposonsnous à l'ombre de ce bouquet d'arbres, et assistons de tous nos yeux et de toute notre âme à ce splendide spectacle ! les troupeaux rentrent, — les routes sont désertes, et bientôt d'épais brouillards envelopperont la terre. — Qu'il sera doux, vers le soir, de goûter la fraîcheur de la nuit. — L'astre qui embrase ces lointains va bientôt disparaître dans son lit empourpré, et la nature reprendra son aspect sombre et solennel.

M. T. Rousseau ne voit dans la nature qu'efTets imprévus, impressions fugitives, sensations mystérieuses. Son âme ardente et sensible est en proie à toutes ses agitations, et frissonne à ses moindres mouvements. La nature est pour lui une amante adorée qui lui prodigue les plus secrètes pensées de son âme. L'approche des hommes ne l'a point corrompu : — où les uns sont sobres, il est ivre, — où le peintre raisonne, lui, enthousiaste, sent! Vous dii-e maintenant, lecteur, si M. T.

Rousseau fait des ciels aussi beaux que tel maître^.... peint des arbres comme tel autre, .... enfume les eaux de brouillards aussi bien que celui-ci,.... je ne sais; mais ce que je puis vous affirmer, c'est que M. T. Rousseau est le premier paysagiste du monde entier.

Si la peinture, comme nous le disions, a pour but de communiquer au spectateur l'impression que l'artiste ressent devant la nature ; si les mouvements de l'âme doivent correspondre aux sensations du peintre, M. Corot peut lutter avec Théod. Rousseau.

Dans les tableaux de M. Corot, la nature est une belle jeune fille dont un voile recouvre les fraîches et tendres couleurs, les beautés pudibondes; mais elle reste belle, mystérieuse, remplie de grâce et de volupté. Avec M. Corot, nous rêvons solitaire et pensif à notre premier amour ; il nous berce de doux songes sur les bords solitaires de lacs enchantés, et quand vers le soir de la vie nous nous prenons à pleurer, il nous fait revoir de nouveaux horizons. Quel poète que ce grand paysagiste î ce ne sont que nymphes et amours qui peuplent ses vergers;— ce ne sont c[ue naïades et willis que bercent ses eaux! — L'aquilon du nord ne trouble jamais ses bocages enchantés, et le soleil les pénètre à peine de son haleine embaumée. C'est le silence et la rêverie ; ce ne sont que des souvenirs, mais bien délicieux.

Avec M. Corot, le Printemps est éternel et les horizons immenses; on sent l'air de la mer rafraîchir de sa blanche écume les charmants amours qui dansent sous ces beaux grands arbres. La brise est légère et la mer amoureuse, car pas une vague ne contracte ses lèvres ; à peine le sillage de la mouette vient-il en troubler la

sérénité. Tout se baigne dans une tiède vapeur, et les rayons radieux l'inondent de lumière. Dans son effet du matin, vous respirez un parfum d'Idylle : c'est Virgile ou Théocrite; vous êtes rafraîchi de l'air pur qui anime le paysage. Les nymphes qui se baignent charment votre âme et vos sens; — cette rivière, ces arbres, ce ciel, qui se noient dans la lumière; cette brise que vous respirez, c'est bien l'air matinal des campagnes. — Vous écoutez avec ravissement les bruits harmonieux qui voltigent sans cesse, vous êtes fasciné à la vue de ces nymphes, votre cœur renaît, et vous retrouvez, aux accords mélodieux de la nature entière, le doux souvenir de vos jours heureux. Le grand poëte que M. Corot !

M. Corot comprend si bien que sa puissance ne réside point dans la fidéhté d'une imitation servile, qu'avec un dessin pénible, une maladresse inouie de faire, une couleur mal appliquée et une persévérance opiniâtre, négligeant enfin et comme à plaisir, — car il peint quand il veut mieux que pas un, — les moyens servîtes d'une imitation matérielle, il parvient par des voies qui lui sont propres à inonder notre âme de poésie. Gomment se fait-il alors que la peinture de M. Corot soit si peu appréciée du public?.... que ses beautés soient insensibles au plus grand nombre?.... c'est que M. Corot est plus poëte que tous, et que les arts d'imitation n'ont pas pour but V imitation.

M. Français est comme M. Corot, préoccupé de poésie champêtre : il cherche cependant à se métamorphoser, et se rapproche cette année des réalistes. — La Fin de l'hiver, placé dans le second Salon français, annonce le printemps et les arbres vont revêtir lem^s habits de fête.

— 68 — ^ M. Français, avec une route et un cavalier, un ciel et une rivière, a fait un ravissant paysage. Dans un Sentier dans les blés, la forme des arbres n'est point assez accentuée, le ciel est lourd et les terrains sont jaunes. Nous trouvons une trop grande réminiscence étrangère dans le Paysan rabattant sa faulx : c'est entre la poésie et la réalité, mais ce n'est ni l'un ni l'autre. Quand on se nomme M. Français, pourquoi troquer son nom?

MM. Lambinet et Daubigny sont de francs réalistes : il leur faut le printemps et les vastes prairies, des terrains humectés de rosée et les grandes herbes des marécages ; leur peinture est fraîche et humide, et il n'est pas toujours sain de s'endormir à l'ombre de leurs vergers; ils n'aiment que les joncs qui miroitent sur l'eau, les saules et les peupliers ; leur palette brille des mille tons de Fémeraude, et ils les prodiguent à profusion. Le Matin de M. Lambinet est relui que nous préférons des cinq tableaux qu'il a exposés : un beau ciel bien lumineux, de beaux grands arbres bien aérés et un ravin raboteux, tout cela bien et grassement peint, d'un ton humide, nous a rappelé notre chère Normandie.

M. Daubigny n'a pas été aussi heureux, pour la place s'entend, — et ses quatre ou cinq tableaux sont perdus dans la foule ; — cependant quand on a vu ses Bords du Ru, on veut les revoir et flâner le long de la rivière. En passant devant la Mare au bord de la mer, on sent un vent frais qui commence à souffler, et le bruit de la vague se fait entendre, — on a le bord des lèvres salé. Cette mare paraît si petite au bord de ce large océan, ces vaches sont si calmes, on devine si bien la falaise, qu'on se prend à rêver.

Le peintre des chaumières normandes, celui qui nous avait initié à leurs beautés, M. Gabat, a renié son passé : c'est maintenant un peintre de grand style, et ses tableaux sont des œuvres de maître. Dans le Soir au lever de la lune, l'aspect est grandiose et majestueux : l'astre des nuits sort splendidement du sein des eaux. Dans le Crépuscule, les arbres ont un grand caractère ; tout est admirablement peint, les terrains d'une solidité surprenante, et les ciels d'une finesse inouie. Malgré toutes ces qualités, la nature de M. Cabat est inanimée : le soleil ne pénètre point ces masses d'arbres, ne vivifie point ce faire lourd et endormi. Pourquoi M. Cabat n'est-il point resté le peintre rustique que nous aimions?....

M. Desjobert est un nom que nous ne connaissions pas encore. Ce sont bien nos campagnes du pays de Caux et nos pommiers et nos routeux. — On aime à vivre dans vos paysages, monsieur Desjobert : quel bon laid chaud nous attend dans cette ferme ! que ce pommier en fleurs est réjouissant! et ces porcs qui s'épanouissent dans la

fange, et ces canards qui barbottent Gomme il y a de

l'air, du soleil et de la vie dans ce coin ignoré de l'univers ! Et cet herbage que la mer baigne, comme elle est belle et limpide et que l'air que l'on respire est pur ! Et ces prairies, comme l'herbe y verdoie, et que ces arbres sont légers et le ciel lumineux ! . . . . Vraiment ces deux paysages de M. Desjobert pourraient bien être du meilleur temps de M. Cabat.

Les paysagistes à théorie ont dans ^IM. Paul Flandrin, Gourlier, l'Huillier, etc. lem'S derniers représentants : ils sacrifient la nature au technique et n'obtiennent, avec beaucoup d'intelligence et de talent, qu'un faux résultat;

— 70 'leur mise en scène est parfaite, leur style aussi bien, mais pour de la poésie, je n'en vois pas; peut-être en trouvent-ils ?

Maintenant, chaque paysagiste a son pays, ill' a inventé et il le garde : — M. Fiers habite toujours la Normandie et peint le paysage :1e Printemps, l'Été, l'Automne et l'Hiver, comme l'indique le livret. Que M. Fiers se défie de la Normandie, elle lui jouera le même tour que l'Italie à M. Lapito ! En a-t-on parlé de M. Lapito!.. plus qu'on n'en parlera. Usez de votre belle province, monsieur Fiers, mais n'en abusez pas. — M. E. Ciceri peint comme un décorateur et en a l'esprit; c'est beaucoup, mais pas assez. M. Huet, dont nous avons été si friand, est toujours M. Huet; il a sept paysages plus lumineux l'un que l'autre. — M. Achard se métamorphose : en sortant du Dauphiné, il a peint une délicieuse matinée. On se réchauffe toujours au soleil couchant de M. Anastasi, et sa vallée du Vallace, où de gros moines se prélassaient jadis, est d'un effet étourdissant : c'est lumineux comme un Claude Lorrain.

M. Charles Leroux est l'antagoniste de M. Corot ; il cherche les effets sauvages et les sites agrestes, et son exécution est vigoureuse, chaude et solidement empâtée. Il a sept toiles qui rivalisent de beauté. Des bestiaux se perdent dans les saules et animent les bords de la loire ; un ciel bleu et quelques nuages blancs bien lumineux éclairent les marécages d'une teinte d'une fraîcheur incroyable. Avec un peu plus de légèreté dans son faire, ce qui lui est si facile d'acquérir, la place de M. Leroux serait au premier rang. — M. Brissot de Warville rivalise avec les premiers. — M. Le Gentile s'est emparé de

la Bretagne comme M. Fiers de la Normandie. — MM. Ville vieille, Lapierre, Lavieille^ Ghintreuil, Harpignies, etc., etc., se sont voués à l'élégie; leur grand-prêtre est Corot et leur culte exclusif. — M. Lapierre est élégant, a du style et de la couleur, et nous aimons nous reposer avec lui sous les chênes : — qu'on y est bien et qu'on s'y sent \ivre. — C'est une des plus belles choses du salon. M. Lavieille affectionne Barbison; il le comprend bien, et nous lui conseillons d'y rester. Les Bords de la Seine de M. Ville vieille nous rappellent un beau soir d'été; c'est une élégie comme celles de Corot, un peu plus accentuée, mais non moins poétique : les arbres soupirent, la nature tremblote vaguement, la forme est indécise et capricieuse ; tout cela n'est peut-être pas la nature, mais c'est quelque chose de plus. — M. de Lafage est un peintre printanier qui aime à voir pousser les feuilles, et M. de Varennes adore les voir tomber. — La poésie est partout; il n'y a qu'à choisir. — M. T. Frère aime l'orient, et M. J. Noël la Bretagne. M. Legrip, dont nous avions admiré une Vue de Bouen au dernier Salon, et qui ne fait pas grand bruit, a peint le Moulin de Rueil avec un grand talent. M. Harpignies a fait l'École buissonnière , et nous ne nous en plaignons pas; et M. Nazon a peint l'Été de la Saint-Martin. M. Breton s'inspire, comme M. Leleux, des scènes champêtres, et il y réussit parfaitement. M. de Tournemine habite toujours le Finistère, et continue à nous initier à ses beautés sauvages; et M. Justin Ouvrié espère une restauration en faveur de MM. Bidault, Berlin, etc., et de l'école impériale ; à notre avis, il attendra longtemps.

- Les succès maritimes de M. Théod. Gudin datent de 1834 : la place était libre, il s'en empara et le succès a protégé son audace. — M. Gudin, depuis cette époque, est demeuré ce qu'il était : notre premier peintre de marine, malgré une couleur exagérée, fausse et cuivrée. — N'excelle-t-il point à mouvementer les eaux, à faire mugir les vents et à créer les tempêtes?,... quel est celui qui comprenne la mer et remue la vague comme lui?. . . est-ce M. Isabey? il n'est jamais sorti de la Manche, et puis, malgré ses brillantes qualités, c'est un peintre de genre. Est-ce M. Mozin?... il navigue entre le Havre et Trouville, et met rarement le cap au large, — crainte de la tempête sans doute. — M. Morel-Fatio?... c'est un peintre officiel bien sage et bien correct, et qui n'abandonne jamais les rades. M. Durand-Brager?... il a des qualités, mais il n'a point passé la ligne, et louvoie toujours en vue de la côte. M. E. Berthélemy?... il est absent du Salon, et nous ne savons pourquoi ; peut-être avec une commande nous prouverait-il qu'il peut faire. Je ne vois donc que M. Gudin qui puisse être comparé à Gudin ; à moins que ce ne soit M. Barrye... il remue assez bien ses eaux, mais l'horizon est toujours borné. Ou M. Garneray ?... il n'a jamais fait que la Pêche sur le banc de Terre-Neuve, et on en revient. M. Ziem?... c'est un Vénitien qui ne sort pas de l'Adriatique, et quoiqu'il saupoudre ses marines de poudre d'or et qu'il les rende étincelantes, ce n'est pas encore l'immensité de Gudin. M. Joungkind?.. c'est unhomme de talent que j'estime; il s'est voué aux clairs de lune et aux vues de Paris, et il y réussit si bien que je l'engage à continuer. Qui donc est de force à lutter avec le colosse, et qui ramas-

sera le gant?... est-ce encore M. E. Le Poitevin?... peutêtre, s'il eût continué le peintre des ours des mers polaires; mais, depuis ce temps, l'artiste a bien changé, et le procédé a tué la pensée. — Je n'en vois donc pas un, quoi qu'en dise la critique, et malgré toutes les mesquineries qu'on s'est plu à reprocher au grand peintre, il n'y en a pas un, dis-je, qui ose accepter le défi!

Nous étions embarrassé à la pensée de vous décrire les vingt-cinq ou trente tableaux de M. Gudin, et cependant quels beaux effets ! Que de poésie sur cet océan

sans Umites ! Que ces eaux sont légères et ces ciels lumineux ! Et ces rochers, ces ruines fantasques qui contemplent les mers depuis tant de siècles ! Ces grèves solitaires où l'on aime à exhaler ses tourments et qui nous gardent le secret !.... Ces mers profondes, vertes et désertes, dont les tempêtes calment à peine les passions!.... Ces plages lointaines où de frêles esquifs vont se briser!.... tout cela est donc sans poésie?.... Le vaisseau battu par la tempête, le cri des matelots, la foudre qui éclate, le tonnerre qui gronde, la nue qui se déchire, les cadavres se promenant sur les flots écumants et haletants !.... ces masses escarpées, hérissées, inégales et sauvages, ne vous parlent donc point à l'âme!.... Alors, passez devant l'œuvre de M. Gudin, elle ne vous dira rien. — Pour comprendre son langage, à ce grand maître, il vous faut la poésie de la mer, et vous ne l'avez point. A moi ! il ne me faut que ce que Gudin seul peut me donner: Des eaux agitées, des vagues tremblantes et l'immensité des mers !

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