VOYAGE A L'ÉTRANGER
(Première benrsloiL)
Suprématie de la France. L'école belge.-» L'inspiration et le métier.— 11 Ver^ boecko^en et sa loape. — Bf . Van ScbandeU et Scalken. — Les B^ipes de Paris, ceux de Bruxelles et les Belges d'Anvers. — tf . Hamman et Rob. Fleury.— MIL Stevens, Willems, etc.— Un mot sur les Anglais.— La Suisse et ses grands hommes. — Ils n'osent regarder les Alpes. — La pensée tr^ humble servante du procédé. — Raphaël, une femme et un enfant. — Pru« d'hon et Gorrége«— Michel-Ange et Puget — Tu paries très bien, mais tu ne* - dis rien. — Adrien Villaert. — Une croix de Léopold. — Légère critique. — Naufrage de Christophe Colomb.— Géricault et M. Hanmian.— M. Willems et son intériettr. — Qiardin m^é & tout cela.— Rubens et la chair. •» Beau*' coup de travail pour un petit résultat. — Le prix d'un Rubens. — Le Mei^ sonnier de la Belgique ne vaut pas celui de la France. — M. Madou a trop de talent — Une scène mélodramatique non pathétique. --* M. Alp. Stevens et le Vagabondage. — Un Tableau comme le comprend M. J. de la Roche* noh^.— Lé publie jugera.— Souvenir de la patrie.— EsIh» un noir ou un blanc? — Un peintre de talent et un Métier de chien. — Où l'on parie de la vertu. — BL Joseph Stevens et M. Verboeckoven. — Judas et MM. Portaels et Thomas. — Célébrité de M. H. Leys. — Le Faust de Goethe. —La Trentaine de M. H. Leys.— )IM. Van Moer, Van Hove et une pénurie d'argent Feu Coulon.— MM. de Braecklaer et Ostade. — M. Mathysén dans la cour des Miracles. — MBf. Dillens et Aubin. — La Sortie d'école de M. de Block. — MM. Eeckhout, de Keyser, Dickmans, etc.— BL de Kniff dans une Gravîère. — Les paysagistes belges. — Un guet-apens. — Les peintres de marine. Un nom impossible à prononcer.— Encore une loupe s'il vous i^t— Départ
Si l'art, d^ns sa beauté idéale, doit s'ai&aachir de la représentation servile des objets naturels et qu'ils ne soient qu'un simple moyen pour arriver au but, les peintres étrai^ers ne\peuvent lutter avec la Franee. Si, au contraire , il dmt avoir pour résultai la odpie esâcte
çt minutieuse des formes ; l'imitation et non l'interpré-* tation des œuvres des grands maîtres , la négation du sentiment ix^tvne , ils onttous, et surtout les Belges, droit aux premières places. Le grand défaut de l'École belge, car les artistes anglais ont beaucoup plus de liberté de conception y c'est un manque d'originalité et d'invention ; nous ne voyons rien de spontané y de vivant dans leurs oeuvres, et le pastiche se fait partout deviner. La Belgûpie n'est donc plus un peuple et les Flandi^e^ ne se souviennent plus de Rubensî
L'inspiration est morte et le métier remplace l'art. La contrefaçon n'était donc point un vain mot ! Aussi ses premiers artistes ne peuvent obtenir en France le succès éphémère que leur font les amateurs belges. Combien, depuis vingtr-cinq ai;is , a-t-on répété de fois à M. Ver^ boeckoven, sans pouvoir le corriger , qu'il peignait à la loupe et qu'il reniait la natm*e pour le .trompe4'œil ; que les effets de lumière de M. Van Schandell étaient des réminiscences de Scalken; que M. H. Leys rappelait tous les anciens peintres dont le genre méticuleux fait les délices des galeries dont les possesseurs adorent le léché; que si nous jetons un coup-d'œil sur l'école Franco-Belge , — on nomme ainsi les peintres qui habitent la France sans cesser d'affectionner la Belgique , — car nous avons l'école Belge de Paris , ceux de Bruxelles et les Belges d'Anvers ; de même que nous avons cer- ^; tains pdmiros qui se disent d'une ville par(3e qu'ils l'ont habitée , quand cette bonne ville a quelques travaux à donner et qu'ils sont bien aises d'en profiter. L'école franco-belge a donc les mêmes t^dances que ses com<* patriotes : M. Hanmian , peintre de beaucoup de talent ,
affectioniie MM. Rdbert Flewy, Baron^'etc.: M. Alfred Stevens hésite entre MM. Decamps, Robert FlBory^ et se rapproche cette année de M. Cotœbet; M. J. Stevens^ dont les animaux sont d'un faire si puissant, est fou de Jadin et tourmenté de Decamps ; et Coulon, que les sois idennent de perdre , a voulu être régence à tout prix. Reste donc M. Willems, qui hésite entre les anciens et les modernes.
Dans les peintres anglais , qui leur sont supérieurs sous le rapport de l'originalité, nous trouvons bien encore le pastiche, mais moins sensible et avec plus de liberté dans le faire : MM. Grant et Gordon, daxis leurs beauxportraits , s'inspirent bien de Reynolds , de Lawrence et dé Jackson, mais quelle belle interprétation et comme le ton est pur et la main libre. Wilkie et Hogarth occupent bienim peu MM. Leslie et Frith, cependant : rOnde Tobie et la Yeuve Wadmiann sont grassement peints et bi^a spirituels, Catherine et Petrucohio ont beaucoup de verve.
La Prusse n'a point d'école ; ses représentants ne peuvent entrer en lice, à l'exception cependant de M. Magnus qui a exposé un magnifique portrait de leaaj lind. M. Resboom, avec son délicieux tableau des Moines de Saint*Fraaçois, MM. de Venter, Waldorp, etc., nous rappellent la pabie de Rembraodt ; MM. Muydémi et Diday sont les pâles représentants de la patrie âe Jean-Jacques, et les noms que nous rencontrerons dans les diverses nations sont pour la plupart élèves de l'éceito fipançaase, et n'ont conséquemment aucune natioaa]ji(é. Continuons dofic notre excursion et découlons à vos yeux ce long panorama*
En général, les peintres étrangers me paraissent adop^ ter en principe le système pernicieux contre lequel nos maîtres luttent énergiquement. Il|estévidentque l'art ne doit point saisir les formes dans leurs propriétés absolues et réelles, mais bien relatives aux objets représentés ; que la ligne ne doit point se contenter d'être ronde ou rectangulaire , mais de communiquer par son ondu^lation ou son vague l'impression de l'objet représenté , que l'ensemble soit mouvementé selon le sujet. Ce sont ces qualités, incompréhensibles au plus grand nombre , qui agissent sur les spectateurs et font de M. Eugène Delacroix le premier peintre de notre époque. Le contraire existe dans toutes les écoles étrangères, et la pensée chez eux, à quelques exceptions près, est la très-humble servante du procédé. Aussi voyons-nous dés étoffes bien rendues, des accessoires infiniment soignés , enfin tout ce qui constitue l'industrie poussé au dernier degré, et l'art étouffer sous cette avalanche d'oripeaux. Ceci nous remet en souvenir cet artiste grec qui, ne pouvant faire une Vénus belle, se contenta de la faire riche ; que nous fait le sujet choisi par le peintre , quoique des maladroits aient reproché aux peintres de genre de ne s'inspira que
de scènes triviales? Qae faut-il à Raphaël pour être
divin?... une femme et un enfant. Rubens se serait donc privé de faire des Vierges parce que Raphaël les avait faites divines. Prud'hon ne serait donc pas un grand peintre parce que nous avons l' Antiope du Corrége , et Michel-Ange nous empêcherait d'admirer Pujet ! Erreur ! Tous sont grands parce que tous ont interprété la nature dans un sentiment personnel et intime. Le plus grand défaut des maîtres étrangers, dont nous pouvons appré^
oier les œuvres^ est cette supériorité du faire qui absorbe toute autre pensée ; la conception n'est que secondaire , l'expression poétique nulle ; aussi , restons-nous froids devant leurs tableaux. Toute composition , quel qu'en soit le sujet, doit avoir un sens intime , sens profond que l'artiste communique au spectateur et qui l'émeut à sa vue. Si la représentation matériatisée n'impressionnait pas plus que la poésie , la peinture perdrait évidemment de son importance et n'aurait aucun but social. Ainsi , le peintre dont le procédé a plus d'importance que le sujet, peut être comparé à un beau parleur dont les phrases n'ont aucun sens : Tu parles très bien, mais tu ne dis rien. Que voulez-vous ; pour moi, pastiche , système, adresse de faire, banalité de pensée sont synonymes , et l'artiste qui n'est que savant ou habile est pour moi inutile. C'est comme une femme très-belle qui est très-bornée ; il vient toujours un moment où sa beauté devient à charge. Puisque nos hâtes ont affronté la lutte nous les en félicitons, et nous les prions de nous pardonner une sévérité artistique que notre devoir nous impose : L'hospitalité est sincère et la critique sera loyale «
MM. Hamman, H. Lyes et Willems me paraissent tenir le premier rang parmi les peintres de genre belges. MM. Portels et Thomas remplacent M. Gallait comme peintre d'histoire et MM. J. Stevens, Verboëc* koven et Yerlat sont leurs meilleurs peintres d'animaux. Dans la marine, MM. Clays et Lehon tiennent un rang distingué.
M* Hamman nous transporte à Venise, et nous fait assister à la première messe en musique qui ait été
eiécutée ; Adrien YiUaert tient Torgtie et conduit V<3ft^ chestre qui doit s'inspirer de ses mélodies. A droite, c'est un groupe de moines virtuoses dans les attitudes les plus variées ; à gauche, de charmantes jeunes femmes paraissent ravies et ne s'aperçoivent point de leur entou^ rage monacal, et le doge dans le fond d'une salle du grand palais ducal , entouré de nobles patriciens , préside la fête. Cette grande variété de personnages et de figures charmantes, la tournure austère et inspirée des moines, leurs types si vrais qu'on croirait les avoir rencontrés dans quelque doltre, font du tableau de M. Hamman l'œuvre capitale de l'exposition belge. Aussi la messe d'Adrien Yillaert a-t-elle valu à son auteiu" la croix de Léopold.
La composition de ce tableau n'est-elle pas ravissante et l'attitude variée des moines de la plus grande originalité? Ce prieur en robe grise jouant de la basse ne paralt-il pas inspiré, et celui qui l'accompagne, et cet autre qui vocalise, et ceux du fond, tous, dis-je, ne chantent-ils pas en maîtres et sous le feu de l'inspiration? L'expression des tètes est variée et leur caractère bien compris, les draperies sont larges et sévères et la disposition générale savante et mouvementée. — Pourquoi Adrien Yillaert paraitr-il confondu dans les masses, et n'a-t-il pgint cette importance magistrale qu'on lui désirerait ; et puis le doge .et ses nobles ne s'enlèvent pas assez franchement sur le fond de cuir de Cordoue, leurs draperies manquent d'épaisseur et n'ont point de soUdité. Si nous disons qu'au miUeu du tableau un moine noir fait trou et que le ton général nous a paru trop ja«ne, nous aurons fait une juste critique, ce qui ne nous em-
{Miélie^apas ffàHer eùcore admirer le tablean de M. RanH iààXLy et de le trouver un dés meilleurs du Salon belge.
Dans son Christophe Colomb, le peintre nous a para moins bien inspiré. Cette dunette n'est point heureuse, et les hommes qui se prosternent au cri de : Terre! terre! sont trop symétriques ; ce ne sont point de rudes matelots dont le doute s'est emparé ; ils sont vêtus comme des fils de bonne maison qui font une prcHuenade en mer. Ce del et cette mer n'ont point de magie et ne disent rien. Ce n'est pas ainsi qu'a dû se passer ce grand drame, et ils n'ont point prié ainsi ! Il n'y a pas d'onction dans leur pose , et ils ne remercient pas du fond de leur cœur ce Dieu qui prolonge leur vie. Oh! le grand poëte que Géricault! Personne n'est à genoux et tous les cœurs battent. Chez M. Hamman^ l'enthousiasme n'est que dans la pose. C'est une scène parfaitement arrangée, mais où le peintrô s'est trop souvenu de son voyage à Venise. Excusons-ïe^ puisque sur deux tableaux nous en avons un presque parfait.
M. Willems, dans un Intérieur de boutique en 1660) s'oecupe peu de l'impression, il travaille pour les yeux et rien de plus. Une jeune femme choisit des étoffes dans une boutique, et parait demander l'avis de son anûe qui est assise devant elle ; un cavalier s'appuie sur le comp* toir et un jeune commis présente une chaise à la bdle acheteuse. Le mardiand déplie ses étoffes, et parait faire grand cas de sa cliente. J'oubliais un commis qui remet les marchandises en place et un fond de boutique avee accessoires. Cela eût suffi à Chardin pour créer un chei^ d'cBuvre. La mise en scène est parfaite, et toutes les pas* siens, le désir et la coquetterie de la jeune femme,
risdîfférence de l'amie, la cupidité du maroUand, l'obséquiosité du commis, l'insouciance du cavalier, en voilà plus qu'il n'en fallait pour parler aux masses et impressionner la foule, si telle avait été la volonté du peintre. Malheureusement M. Willems s'en est fort peu occupé, et a préféré donner beaucoup d'importance aux accessoires qu'il a peints en maître, et à certaines minaudenés y comme de faire relever à la jeune femme sa robe sans motif, qui n'ont d'autre but que de plaire à l'a!* mateur méticuleux. Pourquoi alors esquiver la diffi* culte quand l'œuvre doit se racheter par le faire?... Par exemple, pourquoi peindre cette main gantée de jaune, qui est loin d'être élégante?, pourquoi, dis-je, n'avoir point peint la main, puisque le pemtre pouvait, conune Rubens, l'enlever chair sur chair. Était-ce trop difficile, je ne le croi^ pas.. • . Quel est donc le motif de ce parti pris pour un praticien coixsommé; décidément, j'eusse évité le gant. Puisque la pensée de M. Willems s'est spécialement attachée aux détails, ils devraient être psuv fcdta, et nous ne trouvons pa^ qu'id y ait excellé. Ce peintre étant accepté et ses œuvi^ menaçant de surpasser les }dus célèbres en vaiem^< puisque ce tableau, nous a4K>ndit, aétépayé 12,000 francs, ce dont nous sommes heureux pour l'auteur, nous aurons donc nos coudées franches et nous pourrons l'étudier à l'aise.
Commençons par dire que l'Intérieur de boutique nous parait ordinaire de faire et de conception. La lumière n'est point franche, et nous lui préférons de beaucoup la •Vente de tableaux exposé en 1853. Nous avons trouvé le dessin faible et les ^xtrénutés peu savantes. Pa^ exemple, }es mains du marchand ne se comprennent ni ne s'em-*
manchent, on ne sent pas les bras dans tes manches de son pourpoint, et tout cela n'a que l'app^ui^ence de la forme. Les mains de l'enfant ne sont pas mieux dessinées et n'ont aucun mouvement. Que voulez-vous, puis* que c'est par le faire que vous voulez briller, c'est donc au procédé que nous tenons. Est-<)e que vous pensez que nous nous amuserions à ces méticularités avec un honmie dont la pensée est une et qui conununique sa verve au spectateur?... Non, mais du moment oii vous y attachez de l'importance, il faut vous suivre sur le terrain. Aussi, nous empressons-nous de dire que la tète de l'acheteuse est adorable de ton^ aussi bien que du modelé le plus fin; malheureusement, la narine ne s'enlève pas assez du nez et manque d'ampleur; la tète n'est ni dans l'ombre ni éclairée, cependant au coup de soleil qui parait sur le cou, elle devrait être dans la demi-teinte ; doute t. . . Puis, la partie gauche de la boutique est d'un ton rougeâtre qui n'est ni motivé ni balancé par le côté opposé, ce qui contrarie singulièrement la vue. Nous dirons aussi à M. Willems que nous trouvons l'ensemble prétentieux et cherché; que l'écran noir faattrou et qu'on le retrouve dans la Femme à la toilette avec le même défaut ; que le chapeau de l'homme est également trop noir, et que l'écharpe est d'un bleu cru et peu élégant. Voilà ce que nous sonunes. obligé d'avouer, puisque le faire est tout et l'inspiration poétique nulle. Enfin, nous ferons observer au peintre que la deuxième phalange du pouce de la main du cavalier est mal emmanchée, et qu'en général ses mains donnent beaucoup à désirer; que les robes rose et noire sont d'ime belle facture et d'un beau ton, mais qu'elles sont trop apprêtées; enfin qu'il
n'y B, point dans Tensemble assez de laisser^er et d'inspiîatioii, et que si nous vouKons continuer à disséquer une œuvre qui n'est que matérielle, puisque Texpression est nulle, nous pourrions dire hautement qu'elle est non«seulement inférieure à celles de H. Meissonnier, mais encore que la valeur que les amateurs lui donnent nous étonne étrangement. La Coquetterie, du même auteur, est un charmant tableau que nous préférons de beaucoup à celui-ci, et nous laisserons de bon cœur à son heureux propriétaire THeure du thiel. Un duel me paraissait une affaire sérieuse; sans doute que ce jeune seigneiu" en a l'habitude, quoique à sa manière gau* ohe de tenir son épée , à sa physionomie calme et à la manière dont il regarde le cartel accroché au mur, il ne paraisse guère, dis-je, qu'il va se couper la gorge. D'où je conclus que M. Willems étant un pëiùtre détalent, puisqu'il a celui de faire payer un de ses tableaux le prix d'un Rubens, ma manière de juger les œuvres d'art est très-contestable , et, puisque la majorité fait loi , je m'y soumets de bon cœur.
M. Madou est le Meissonnier de la Belgique. A l'inverse de notre petit peintre , il lui faut d'immenses compositions, des fêtes de village, des repas, des danses, enfin du tapage. Y réussit-il?... Nous vous répondrons que ses tableaux se vendent fort cher en Belgique. Le Trouble^ Fête est une vaste composition à la manière de Téniers. Un jeune muscadin vient avec effronterie au milieu d'une fête caresser le menton d'une jeune fille. Stupéfaction des invités, boutades du prétendu, insoudanoe des plus délurés, voilà la mise en scène. Malgré ^tte nombreuse réunioii, tout cela manque de verve; c'est parfoitemmt
et Ms-adrditèment peint, mais le faire éftt monotOflè'dl rat>peUerait assez celui de MM. H. Bellenger ou Le^ldl' tevin; la couleur est morne et la touche manque de laissée aller ; ce qui ne veut pas dire que M. Madou soit «dut talent, car nous lui en trouvons beaucoup trop, mak oA n'est pas celui-là que nous aimons.
Pourquoi M. Alf. Stevens, qui est comme M. Willems BU peintre de talent, se laisse-t-il entraîner au système?. . . Pourquoi cette couleur uniformément noire et monotone , cette tendance au massif et ce ragoût pâteux?. . . tl a de si beUes qualités, que nous déplorons ces écarts. M. Âlf. Stevens a envoyé six tableaux qui se ressemblent un peu tous. Ce qu'on appelle le Vagabondage, nous a paru le plus important ; nous nous y arrêterons. La scène se passe le long des murs d'enceinte, près d'une barrière quel^ G(mque. Une pauvre mère en haillons, riche cependant de l'amour de ses deux pauvres petits enfants, et quelle ri« ohesse ! est traînée au poste. Ainsi le veut la loi I Deux furâllers la précèdent, l'un d'eux poiirrait être son frère, mais la loi est impitoyable, et un caporal ferme le lugubre Gortége. Une jeune femme, couverte de soie et cha>marrée de velows, à la vue de tant de mis^e et att^drie des larmes de cette sœur en Jésus-Christ, se précipite vws die et lui offre sa bourse, mais son cœur noble et géné^ peux a compté sans la loi, et la consigne doit être exécutée. Un des soldats lui ordonne de se retirer, et la pauvre mère et la noble femme vont pleurer. Mais j'oubliais l'ouvrier, celui qui a toujours un sou pour le pauvre et la moitié de sa mansarde pour l'ami; j'allais oublier le denier de la veuve, l'aumône sacrée du pauvre, hélas ! lui aussi ne pourra faire oublier à la malheureuse
lemme ses angoissa, car au geste du soldat, sa main, qui retirait Fobole, reste figée dans son pantalon de toUe. La neige tombe et le îtoià est vif, car deux pauvres petits oiseaux gisent à terre !.. .Oh 1 que la pierre sera mortelle pour ces pauvres enfants 1 — Voilà, certes, du paUiétique et une noble pensée. Qu'en a fait M. Â. Stevens?... Une scène de mélodrame. Gela doit se passer ainsi à FÂmbigu- Gomique, où l'on pleure toujours, par paren&èse, et la réalité est trop vive. M. Stevens, s'il avait tenu à un sujet aussi palpitant, en eût tiré un meilleur parti en le comprenant ainsi : la rue est déserte et sombre; une femme au regard hâve regagne son grabat; à sa mamelle amaigrie pend son nourrisson et sa main décharnée et crispée par le froid ne peut secourir son grand fils, le pauvre petit n'a que la^ois ans , qui se crampoime à ses haillons ; car, comme les oiseaux morts, il ne veut pas rester sur le sol neigeux et glacé. Cependant, il en ra^ masse un pour le réchauffer, et la mère, pour qui c'est on mauvais pronostic, se prend à pleurer en pensant que le lait tarira et que son bien-aimé va mourir ! Quand la belle dame, une de ces âmes que le bon Dieu crée pour le remplacer et donner du pain aux pauvres, à la vue de tant de misses, se précipite vers ces malheureux et leur offre l'or qui doit les sauver!... C'est ainsi que j'eusse compris ce tableau, et quoique M. Stevens l'ait peint avec énergie et d'un ton approprié au sujet, il n'y a point répandu assez de poésie. Tout se voit, rien ne se devine, c'est de la réalité. Pourquoi, comme nous le reprochions à M. Willems, la jeune dame relève-t-elle si prétentieusement sa robe?... c'est donc un parti pris, et bien inu-« tilement, car le pied et le bas du jupon ne sont pas heu-*
reux. Tout, dans ce tableau^ nous le répétons, est trop accusé et uniformément peint ; on voit que c'est un sys^ tkne, et le meilleur des systèmes est toujours mauvais à suivre. Le Souvenir de la Patiie est le plus complu des tableaux exposés par M. Stevens. Le dessin est accentué sans trivialité, la couleur énergique , et cette fois il y a delapoésie. Seulement, nous demandons à l'artiste si son ^errier est un noir ou im blanc
Puisque nous en sommes aux.Stevens, et ils luttent tous de talent, disons que M. Joseph pant les animaux en maître, et que sans MM« Jadin et Decamps, dont il s'inspire peut>-être trop, nous ne lui connaissons pas de rivaux. Son Épisode du marché aux chiens est d'une vigueur et d'une énergie que pas un peintre ne possède : c'est campé comme Decamps et mouvementé comme Snyders; malheureusement les qualités arrivées à ce point sont dangereuses, et M. Joseph Stevens pourrait bien,, s'il n'y prend garde, les voir se changer en défauts. Il en est des qualités comme de la vertu : un peu, pas trop n'en faut. S'il pouvait donner un peu de ce qu'il a de trop à M. E. Yerboeckoven, comme nous nous ferions berger et que nous aimerions ses moutons I
M. Portails, en l'absence de M. Gallait, tient le premier rang dans la peinture historique. Le Suicide de Judas est énergiquement peint et bien compris; son dessin est large et accentué et sa couleur franche et lumineuse : c'est un homme qui cherche et non un pastiche . Pourquoi, puisqu'il a si bien réussi son Judas, ses fonda sontrils si plats et les tons si faux?... avec quelques retouches, le Judas serait pariait. Sa Caravane en Syrie manque également de coi^enr, mais est bien ordonnancée : il y a de
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'tStoi dans les tétes^ ai si le toa général était mosas jai^e^ c^ serait un délicieux tableau. Il parait que les Belges, cette aauiée, affectioiment le fourbe qui a vendu son loaltre, car M. Thomas a aussi peint son ludas : l'effet est compris ; c'est d'un bon ton et bien dessiné.
Parmi les peintres belges, le nom de M. H* Leys est un des plus célèbres ; néanmoins, les trois tableaux qu'il a exposés ne nous parai^ent point à la hauteur de sa colossale réputation. Une femme et un enfant, au nouvel an, sortent d'une boutique où ces bons flamands vien^ nent de donner aumarmal, pour sa bonne année^ un gros coq en pâte ; dans le coin, à gauche du tableau, xm bour« geois fait l'aumône à un pauvre ; tout cela est sans air, la devanture de la maison ne s'éloigne pas, et l'ensemble du tcm est monotone. Dans la Promenade hors murs, l'intention est plus marquée, quoiqu'on ne reconnaisse pas le fameux docteur de Goethe ; il y a cependant de belles qualités et l'Allemagne se fait sentir; le Boms geois et sa femme trouvent fort drôle la témérité de Marguerite, et leur sourire narquois dit assez que le beau eavaher et l'adoraUe fille pourraient prendre des sen« tiers plus déserts ; les deux enfants sont d'un grand style et facilement campés ; mais ce pauvre Méphistophélès fait piteuse mine sur son banc et n'a point cet esprit diaholique dont l'a empreint notre grand poète Eug. Delacroiï : les fonds sont lourds et le faire peiné ; c'est toujours pré*^ tentieux, mais M. Leys est à la recherche de l'expression et de la fcome, et ses tableaux, malgré leurs défauts, nous charment. La Trentaine de Bert@d de Uaze est le meit* leur tableau du peintre et a une jolie tournure : la scène, comme l'indique le livret, se passe dan^ l'église Notre^
Dtswi^; les^groupe^ sont savamment dîspodis, le easae^ tère des tôtos expressif, et Voidomidace de l'ensemble magistrale; si ce n'est cette malencontoeiise dcaqpefie verte qui sépare le coeur de la nef, et dont le ton est si lourd, le tableau de M« H. Leys serait un des plus sérieux du Salon. M. Van Moer a peint un Intérieur d'atelier aà il y a beaucoup d'effet, et M. Van Hove Hubert une Sy« n^i^Qgue que Rembrandt eût pu signer dans un pressant b^oin d'argent. Feu Coulon, que les arts viennent de p^dre, a quatre tableaux parmi lesquels nous avons remarqué le Premier Cheveu blanc. M. de Braedkelaer cherche toujours Ostade, et M. Delfosse, dans un Regret pendant le plai^, se souvient trop de MM. Willems, Roqueplan etc. M. Mathysen a emprunté son sujet à un épisode de la Cour des Miracles, et l'a Menint^rété : le Coquillard est crânement campé ; mais est-ce une pou*** pée ou une enfant qui panse la plaie du MaHngreux?... Le Bal à Goes, de M. Dillens, nous ferait presque cpoôm qu'il a fait ses études à Londres ; c'est coquet, joliment peint et cela ne manque pas de tournure. M. Aubin, esi ixous envoyant son Rubens chez Teniers, redevient Fran-> çais, car je ne sais pourquoi on l'a classé parmi les Belges. La Sortie d'école, de M. de Block, est peinte avee beaucoup de verve, et MM. Eeckhout, de Keyser et Dickmans ont peint des portraits très admirés de leurs compatriotes.
La Gravière abandonnée est un charmant paysage et le seul de l'école belge qui puisse lutter avec notre école ; c'est immense et sauvage, puissant et vigoureux de ton, énergique de faire, et la petite chèvre perdue au miUeu de ce désert lui doime un parfum d'âpre poésie.
M. de Kniff est un excellent paysagiste qui sait faire parler la nature, et que nous serons heureux de retrouver au prochain Salon. M. Fourmois peint aussi dans un bon sentiment et la Mare est un charmant tahleau. M. Lamorinière, sous ce simple tiire — Paysage, — en a peint un excdlent. M. de Winter a parfaitement interprété deux effets bien différents, un coucher de soleil et un clair de lune. Le Guelnà-pens, de M. Patemostre, est bien enlevé. Tous ces paysagistes ont compris que les Van de Yelde, les Van Goyen, Huysmans avaient fait leur temps, et qu'il fallait chercher autre chose; c'est ce qu'ils font^ et nous ne doutons pas de leurs succès.
Terminons en mentionnant les belles marines de MM. Glays et Lehon; Espoir et Déception, de M. Verlat qui peint si spirituellement et si grassemeM les animaux ; le Convoi de chevaux, de M. T'schaggeny ; la Bohémienne, de M. Linnig, et les chefs-d'œuvre de M. E. Yer^ boeckoven que tout le monde connaît, que quelques-uns adorent, — ceux qui possèdent des loupes et qui ne regardât pas la nature, — et qu'il est inutile , après tout ce qu'on en a dit de bien, de louanger, et nous abandonnerons la Belgique pour l'Angleterre 9 dont la peinture nous parait moins spleenique que le climat.