‹ Le Salon de 1857Chapitre 14 sur 26 · LE SALON DE I8S1 II · texte numérisé non relu

LE SALON DE I8S1 II

Les Intérieurs de forêt de M. Bodmer, quoique très-embus, sont agréables au regard eî d'une très-sérieuse exécution. J'en dirai autant de l'Effet d'automne^ de M. Louis Ménard, et des Landes amenvirom deMmt-de-Marsan, du chemin dans les Landes et des deux autres paysages de M. Papeleu , dont la brosse grasse cl l'entente de la lumière savent donner à ses tableaux quelque chose de plantureux.

Si nous voulions citer tous les paysagistes qui ont exposé des œuvres recommandahles , il faudrait les citer tous; bien peu out déserté la bataille. Voici M. Corot, qui, surtout dans une Xijniphe joaanf arec l'Amour, prouve qu'il n'a rien oublié de ses charmantes et suaves facultés; M. Achard, un amoureux de la nature, avec une très-bonne Vue frise à Anvers; M. Cabat, le maître et le premier apôtre du paysage moderne, qui a deux excellents et lumineux tableaux : ['lie de Çroissy et les Bords de la Seine; voici M. Aivasovski avec des paysages russes étranges et dignes d'attention ; M. Chardin qui, dans son Étude de chênes, s'inspire, en la réchauffant, de la manière de M. Dttpré;

M. Paul Courtier, demi la Journée (f automne et le Soleil couchant à Seineport attestent Taftresse et le (aient; voici II. Borget qui nous montre le Bengale dans un tableau un peu empâté et où le travail de l'os de sèche apparaît trop; la môme observation revient de droite M. Grésy, dont le Site à Camaret a cependant une remarquable entente de la clarté; voici M. Saint-Marcel qui, dans ÏArenturier et la Gorge aux loups, me semble, malgré une originalité hors de doute, avoir des réminiscences trop directes de M. Bodmer; voici M. Busson, dont, malgré quelques lourdeurs, le Gué aux environs de Montoire est d'une franche et forte peinture; voici M. Doré, dont chacun a admiré le Juif errant et les Illustrations de Babelahy qui expose un Torrent d'une couleur et d'une facture très-personnelles; voici M. Cocquerel, qui a pris dans la Foret de la Guereke un beau paysage humide et éclairé savamment par les lueurs du soleil couchant, et M. Castan, dont la Vue de Regny (Sàvove) est un effet matinal vivement mené à bien.

Quelques paysagistes, en donnant une impor-

LE SALON DE 1 8 îi 7 117

tance qui n'a rien de secondaire aux figures mêlées à leurs paysages, appartiennent presque à la peinture de genre; tels sont MM. Edmond Hédouin, Breton et Harpignies.

M. Hédouin se développe chaque année davantage ; il augmente sa personnalité et ne peut que grandir en suivant imperturbablement sa route, sans se retourner en arrière vers M. Adolphe Leleux, dont la réminiscence le poursuit encore quelquefois et qu'il a eu, pendant longtemps, une si persistante propension à trop imiter. Aujourd'hui, ses Glaneuses sur frises par forage sont bien à lui, et c'esj pour cette raison, sans doute, qu'elles sont, jusqu'à nouvel ordre, son meilleur tableau. C'est très-simple et sans poncif; point de foudre en zigzag, point de mère abritant son enfant dans son sein « protecteur, » point de vieillard chauve levant vers le ciel « ses mains éplorées, » point de mise en scène ridicule et surannée. Des femmes attaquées par un orage subit au milieu des champs se sauvent en emportant, sur leurs tètes et leurs épaules, les javelles de blé qu'elles ont recueillies. Entre les nuages sombres et chargés d'élec-

tricité, un aigre rayon de soleil s'est glissé et brille sur les terrains moissonnés qu'il éclaire d'un reflet aigu. Seuls, les premiers plans paraissent encore lâchés plus qu'il ne convient ; mais l'exécution de toute la composition est, quant au reste, a l'abri de reproche. Toutes paysannes vraies qu'elles sont, débraillées el rapides, les faneuses ont de grandes tournures; elles sont d'un dessin très -consciencieux et d'une bonne couleur bien saine, évidemment inspirée par la nature. Les fonds, où s'aperçoivent les basses maisons d'une ferme, sont d'une perspective très-habile, qu'on jugerait certainement mieux encore si cette toile était appuyée sur la cimaise, c'est-à-dire à sa vraie place. Les quatre autres tableaux de M. Hédouin, la (liasse, la Pèche, Y Agriculture et YUorlicuhure, font reconnaître qu'un homme de talent peut, en ne tenant compte que de la vérité, faire des œuvres estimables sur ces sujets usés, sans avoir recours aux allégories, aux mythologies et autres inutilités dont il serait vraiment temps de se débarrasser une bonne lois pour toutes.

La Bénééietion de* blés, dé M. Adolphe Breton, représente une procession qui circule dans un sentier tracé à travers les épis élevés et jaunissants. Tous les notables du village, vêtus de leurs lourds habits du dimanche, sont de la partie; les jeunes lilles en blanc portent la statue de la Vierge ; le cure suit, en costume d'office; les bonnes .femmes s'agenouillent sur le passage de ces choses saintes, et le garde champêtre, tricorne en tête et sabre au poing, fait ranger les indiscrets. Au loin s'étend un village dont on voit les premières maisons et la verdure. Le soleil frise sur les personnages et les cerne d'une lumière criarde qui n'est point de bon effet; en 1855, M. Breton avait exposé un paysage où le même défaut se remarquai! ; il faut \ veiller; beaucoup de tons violets trop rapprochés concourent, avec cette clarté âpre, a donner à l'ensemble de la composition un aspect dur et comme éclairé en dessous. Je crois (pie M. Breton fera bien de remédier aux imperfections que je lui signale; son talent n'est point douteux, il peut facilement l'accroître en ne se laissant pas entraîner au danger de re-

chercher l'effet par de petits moyens semblables, qui, en somme, ne trompent personne. Il a du sentiment, de l'ordonnance, mais il y a dans ce tableau quelque chose de commun que je n'y voudrais pas rencontrer.

Je me rappelle avoir vu à l'Exposition universelle une bonne Ecole baissonnière de M. Harpignies; les malheureux critiques étaient, en cette circonstance, tellement accablés de besogne, et ils avaient si fort à faire pour se débrouiller à travers les avalanches de toiles qui, de tous les pays, étaient venues s'abattre sur eux, que je n'ai point eu le loisir de signaler ce tableau, dont le souvenir m'est resté très-présent. Je suis heureux de pouvoir prendre ma revanche. Harmoniste très-habile dans une gamme de tons assombris, M. Harpignies a une belle entente de la nature et une jolie mise en scène, fort spirituelle souvent et jamais outrée. Les Chprcheurs (Fécrevisses sont de jeunes gamins qui, debout et jambes nues dans un frais ruisseau, en remuent les pierres pour faire bonne chasse ; de grandes cépées d'arbres jettent autour d'eux des om-

bres douces et laissent apercevoir, entre leurs branches, un ciel profond el plein d'air. Une bande de petits maraudeurs fuyant à toutes jamhes devant l'apparition néfaste d'un garde champêtre forme le sujet de Sauve qui peut. Il faut que le crayon soit manié par des doigts bien exercés pour arriver à une exactitude de mouvement pareille. Le paysage est en pente : une sorte de colline mamelonnée d'arbres ; tout en haut a surgi le formidable représentant de l'autorité; les polissons décampent avec une rapidité incroyable, se retournant pour voir s'ils ne sont pas suivis de trop près, et, guidés par la peur « aux pieds légers ; » un de ces pauvres petits diables, un moutard de cinq ou six ans, saisi par son frère aine, à la courroie qui lui sert de ceinture, est entraîné bien plus vite que ses courtes jambes ne le permettent; tiré en avant, il fait un bond extravagant, se voilant le visage de ses bras et poussant des cris de terreur, car il pense in petto aux fessées paternelles, il redoute les calottes de ses camarades, on lui fait faire des enjambées qu'il eut jugées impossibles, et il sait que,

s'il est pris, ses oreilles n'auront pas beau jeu. Ce petit morceau seul suffirait à donner de l'intérêt au tableau, si sa facture élégante et sincère ne le recommandait sous tous les rapports.

Les CoteàwoHe Balagnier, par M. Courdouan, reposent les yeux et font penser à cette chère Méditerranée qu'on ne se lasse pas de regretter quand on l'a parcourue. Autour d'une anse qu'elle baigne de ses flots bleus, des bastides blanches s'abritent sous de grands pins qui allongent sur elles leur ombre fraîche et mystérieuse. M. Courdouan est toujours le peintre national du paysage et des marines du Midi ; sa Rade de Toulon et sa Vue de ttordighiera sont d'allure vigoureuse et d'une trèslarge exactitude ; mais pourquoi n'a-t-il pas envoyé quelques dessins au fusain? Aujourd'hui nul ne les fait comme lui.

M. Guillaume débute par un coup de mai- Ire; son Grain dtim \en dunes \m assure, sans contestation , un rang fort élevé parmi les paysagistes modernes. C'est un naturaliste dans toute la force du terme et de la famille des Everdingen et des Ruysdael. La marée

LE SALON DE 1 s ;i 7 123

monte, la pluie tombe à torrents et fouette derochers luisants de goémons; des pécheurs se hâtent sur une roule détrempée. Il fait un froid glacial. L'eau rebondit et creuse des trous dans la grève. Les fonds seuls sont éclairés d'une clarté gris de perle ; les premiers plans violents sont presque disparus dans l'obscurité. C'est une toile excellente, de même que Soîivenif du Morbihan. M. Guillaume nous paraît avoir beaucoup d'avenir, et nous espérons que, cette année, son succès sera ce qu'il mérite d'être , franc et complet. Je préfère absolument ses tableaux à ceux de M. Paul Flandrin ; ceci paraîtra sans doute une hérésie, mais je n\ peux rien ; c'est ma sincère opinion et je la dis. Le talent de M. Paul Flandrin est hors de cause; il sait toutes les ressources du dessin et manie la brosse avec une habileté reconnue ; mais, en vérité, à qui pense-t-il faire croire, à notre époque, que le paysage italien où il place Jésus ri la CananéerMe ressemble aux contrées de Tyr et de Sidon? M. Paul Flandrin n'a pas visité la terre sainte; pourquoi s'obstine-t-il à vouloir la peindre? Qu'il

LJM M SALON DE 185~

nous montre l'Italie, puisqu'il la connaît, mais quil laisse en repos la Palestine, qu'il ne soupçonne même pas. Ces substitutions d'un pays à un autre, ces paysages de convention devraient-ils être tolérés, et n'est-ce point une action peu louable que de créer arbitrairement, et, par simple fantaisie, des sites qui sont faux et qu'on donne pour véritables? Que penserait-on d'un littérateur qui , ayant à raconter un miracle de Jésus-Christ, dirait qu'il a eu lieu près de Rome, à la promenade du Poussin? On se moquerait de lui et l'on n'aurait pas tort. Si l'on exige, avec raison, de l'honnêteté dans les lettres, pourquoi ne pas en exiger aussi dans les arts plastiques? Assez de scènes intéressantes se sont passées en Italie pour que M. Flandrin puisse utiliser sincèrement ses souvenirs, sans vouloir faire des transpositions qui, aujourd'hui, ne peuvent plus tromper personne. Je sais ce qu'on peut me répondre : M. Flandrin continue la tradition du paysage tel que les anciens maîtres l'avaient conçu. Cette raison est superficielle, détourne les choses de leur véritable sens et me sem-

ble demander quelques mots d'explication. A l'époque où les maîtres ont fondé ce qu'on est convenu d'appeler le paysage historique, les voyages étaient entourés de tant de difficultés qu'ils étaient presque impossibles; il fallait déjà une volonté robuste et des efforts sans nombre pour parcourir et visiter l'Italie. L'Orient était réellement inabordable pour un artiste; à ce moment, chacun pouvait dire encore comme, dans ht Mandrogala , la donna dit à fra Timoleo : Credetr mi, die tjtutço passi questo anno ltalia?\\ eût fallu des semaines et peut-être des mois pour traverser des mers infestées de pirates, et eût-on réussi à mettre le pied enterre d'infidèles, on courait risque d'y être pris, vendu, volé, rendu esclave, maltraité de toute façon, et finalement empalé. Nul ne s'exposa à de tels dangers pour donner plus de vérité au pat/sage, qui n'était, en réalité, qu'un accessoire pour les maîtres d'alors. Ces maîtres, qu'on invoque toujours cl qu'on s'obstine à suivre jusque dans leurs erreurs, n'ont donc pas pu faire autrement que d'inventer des paysages de convention pour \

placer les scènes sacrées qu'on leur demandait ; et, à l'aide de l'Italie, qu'ils avaient en général sous les yeux, ils ont peint toutes les régions de la terre. Leur effort a été trèslouable, très-grand et très-beau. Mais ces difficultés de voyage qui les immobilisaient en Italie, il y a longtemps qu'elles sont vaincues. La Palestine est à notre porte, pourquoi ne pas y aller? En dix jours on va de Marseille à Jaffa, et en deux jours de Jaffa à Jérusalem. Ce n'est ni long ni difficile, et du moins on pourrait reproduire, pour faire mouvoir les personnages des Évangiles, des paysages réellement historiques et représentant une nature dix fois plus belle, plus pittoresque et plus lumineuse que celle de l'Italie. Aujourd'hui l'Orient est ouvert, on peut le parcourirsans crainte et sans péril, et je n'en veux pour preuve que les tableaux fort importants que des artistes consciencieux et convaincus viennent de nous en rapporter.

M. Eugène Fromentin, qui est un écrivain de pur sang, et qui, sous le titre Sun Eté dans le Sahara,» publié au dés voyages les plus curieux

et les plus remarquablement descriptifs qu'on puisse lire, expose des toiles qui prouvent chez lui des forces d'artiste égales à ses talents de littérateur. Évidemment amoureux de lumière et de couleur, M. Fromentin excelle à rendre l'une et l'autre et à les marier dans une harmonie extraordinairement plaisante. Sa iine facture est très-sure d'elle-même; il connaît aussi bien que personne la valeur des tons et sait les associer et les mêler dans des symphonies charmantes; en outre la qualité de sa coloration est très-rare et d'une exquise distinction ; sa peinture nerveu e et profondément sentie fuit les empâtements inutiles ; elle court légèrement sur la toile comme des couches d'air et communique une vive et durable impression. C'est bien là l'Orient, l'Orient saharien avec ses nuances blondes comme du miel et ses immensités d'horizon que nul œil n'a pu sonder. La Halte de marchands dewnt ffl-Âjh&uat est la perle de cet écrin composé de sept tableaux , qui tous mériteraient une mention spéciale. Une caravane de marchands a mis bas ses bagages près d'un groupe de palmiers échevelés; les

chameaux ruminent à l'ombre; la ville s'aperçoit avec «es murs blancs et ses maisons grisâtres ; au-dessus d'elle, et dans le lointain, s'élève le haut pic d'une montagne bleuissante coupée de belles ombres violettes. Je crains que, dans la Tribv rwmadeen wyagè, M. Eugène Fromentin n'ait donné une trop vive valeur relative aux étoffes et aux nuances des Atatiche. Sous ce soleil implacable du Sahara, soleil qui noie tous les objets dans des teintes presque uniformes et dévore les contrastes violents, les tons prennent, en général , une harmonie plus sourde et ne se détachent pas d'une façon aussi particulière et aussi aiguë Un glacig ferait vite disparaître cet imperceptible défaut, qui, du reste, n'ôte rien à la composition de son charme, ni au paysage de sa vérité. Puisque j'en suis aux critiques, j'en ferai encore une à M. Fromentin. Il me semble que cette transparence de tons qu'il poursuit comme un idéal pourrait, si elle était exagérée, l'emmener hors des limites. Dans les Arabes chassant au faucon , cette transparence est poussée aussi loin que possible; mais, je pose la question à

M. Fromentin lui-même, n'a-t elle pas un peu trop amolli les conlours, trop brillante certaines parties du tableau, en un mot, ne l'a-t-elle pas rendu un peu creux? Et cependant quelle vérité , quelle connaissance des atmosphères africaines et quelle exactitude dans les mouvements, surtout dans celui du personnage rappelant le faucon qui a déjà lié sa proie ! La Dijfn a une tournure biblique qui retient longtemps. Le Chasseur de bécasses est un tour de force de coloris ; mais l'influence de M. Decamps n'étaitelle pas en M. Fromentin lorsqu'il a peint cette petite toile? Quoi qu'il en soit de ces reproches qui ne sont qu'un acquis de conscience , les tableaux de M. Fromentin obtiennent un succès très-mérilé et le consacrent un artiste absolu. C'est à l'Asie Mineure que M. de Tournemine, dont les progrès sont incessants, a emprunté la plupart des paysages qu'il nous montre cette année. Il aime ce pays en amoureux, et a conservé vivants dans son souvenir ces aspects si pleins d'originalité, ces ciels adoucis, ces horizons lointains , ces Zeibecks aux costumes étranges et celte débordante poésie. Aussi il

IMO LE SALON DL I s:;:

peint comme un poète et ses tableaux s'en ressentent. Entre Marilhat et M. Décampa, il y avait une route qu'un homme de talent pouvait parcourir avec honneur : c'est sur cette route que marche M. de Tournemine, et il y va à grands pas , entraînant avec lui le spectateur ravi, et déroulant à ses yeux ces larges contrées du soleil auxquelles ceux qui les ont vues ne peuvent jamais songer sans une sorte de tristesse nostalgique. Toutes les toiles qu'il expose se distinguent par des qualités remarquables ; mais Sourriiif <l\isic Mineure estcellequi nous séduit le plus. Un fleuve, le Méandre sans doute ou le Mélèze, sur les bords duquel on trouva jadis un enfant qui fut Homère, un fleuve traverse le paysage, appuyé d'un côté à un frais rivage et de l'autre baignant les maisons d'une ville où s'élèvent quelques minarets. Un pont jeté d'une rive à l'autre nous fait voir ses arches ogivales et irrégulières; un c arque passe sur les eaux limpides; le ciel est immense, d'une incalculable profondeur et tacheté par le vol blanc des cigognes. Tout est fait d'une main intelligente et sérieuse dans ce tableau,

LK SALON M-: i.S.iT 131

qui suffirait seul a distinguer M. de Tournemine.

J'ai prononcé tout à l'heure le nom de Marilliat ; voici un artiste qui est certainement dans la voie où le grand paysagiste a fait son premier pas, et, quoique une énorme distancées sépare encore, l'avenir s'annonce bien. M. Imer a encore des mollesses d'exécution , sa brosse hésite, et la touche manque de cette franchise qui fait la force ; mais il voit bien, il est impressionné par la nature et cherche évidemment un idéal supérieur à celui qu'il a trouvé ; j'aime ceux dont le but est lointain. VEtang de Soumabre {Provence) est un frais paysage éclairé d'une jolie lumière, mais que déparent quelques tons qui ressemblent trop à ceux du pastel. Le Bois de dourm (haute Egypte), vue prise sans doute à El-Hamameh, est d'une inexprimable vérité. Les doums, arbre difficile à rendre et taillé comme à l'emporte-pièce, se détachent en noir sur un ciel jaune mat qu'illuminent les rapides lueurs du soleil couchant. Parmi les tableaux de M. Imer, Vile <lr Philœ me plaît comme un souvenir personnel ; ma tente a été

longtemps dressée à l'endroit même où l'artiste s'est placé pour faire son étude. Voilà bien l'île sacrée, avec ses bouquets de palmiers, ses buissons de cassis, avec son hypcthre consacré par Nerva et avec son grand temple d'Isis que reconstruisirent les Ptolémées. Çà et là s'éparpillent les ruines en briques crues de la ville détruite; le Nil, calme et toujours reposé dans cette anse profonde, pousse ses eaux transparentes qui baignent les rochers de la Nubie. Le ciel est bleu et tamise sur tout le paysage une clarté douce et unftorme. L'impression est vive, ce qui prouve que le tableau est bon.

Nous avons dit quelque part qu'à midi , dans le désert, « la lumière est tellement intense cl tellement égale, que tout parait noir. » Par le Désert de Nméoub, M. Bell y nous montre aujourd'hui que nous avions bien vu. En effet, à cette heure terrible de la journée, où l'ombre est absolument perpendiculaire, où les terrains dégagent des gaz carboniques épais et miroitants, il n'y a plus de clarté ; tout est noyé dans des tons semblables , uniformes et presque tristes. La teinte générale est d'un \ iolet sombre

tirant sur le pourpre, avec quelque chose de sanglant vers le lointain. Le sang, attiré aux yeux par la fatigue et l'excessive lumière, concourt certainement à donner au paysage cette étrange coloration que M. Bell y a saisie et rendue avec un grand bonheur. La marche ascendante de cet artiste ne s'est point ralentie ; chaque exposition, depuis quelques années, a consacré pour lui un progrès ; aujourd'hui il prend sa place comme un maître. Son Désert de Nassoub accuse une science peu ordinaire, car il a fallu, pour accomplir cette œuvre, triompher de difficultés inconcevables; ce sont là les crêtes décharnées, les horizons infinis, le ciel violent, les terrains sablonneux de ces immensités où sont peut-être les plus beaux paysages du monde, carie désert, c'est la nature abstraite. Cette toile attire, on y revient malgré soi, elle est comme un appel à de nouveaux voyages et elle parle en beau langage des pays qu'on a jadis traversés ; aussi, malgré la vraie beauté des autres, la préférons-nous à Ylrymdation en Egypte et au Village de Ghiseli.

M. Berchère aussi nous a rapporte un moi-

f 34 LE SALON DE 1857

ceau du désert de Sinaï ; son Campement de Oualcd-Sairf à Sarboiif-rt-Kariem est une scène prise sur nature et transportée sur toile à l'aide» d'un pinceau supérieur. Les tentes sont piquées au pied d'une basse montagne rayée de bleu par Féloignement ; des dromadaires montés par des Arabes vêtus de larges âbaouat marchent gravement sur les sables brûlants ; quelques carcasses de chameaux blanchies par le soleil s'allongent avec leurs os recourbés ; la lumière éclate et brille, sertissant les pierres d'un reflet d'ombre et jetant ses nappes éblouissantes sur toute la composition. C'est très-vrai et trèspuissant. L'Orient récompense ceux qui l'aiment en leur donnant une lumière et une coloration dont lui seul garde le secret. C'est une belle conquête à faire ; nos peintres devraient bien la tenter et recommencer la croisade,

Page 1