ANIMAUX. - NATURE MORTE
En l'absence de M"'1 Rosa Bonheur, qui n'a point exposé, et de M. Jadin,qui s'est naturellement placé parmi les peintres d'histoire, Vatiimalier le plus remarquable que nous avons à signaler à l'attention du public est M. Albert Brendel, un Allemand. Il n'a fait que des moutons, mais quels moutons ! C'est de l'art vivant. L'animal a été étudié et pour ainsi dire approfondi avec un soin sans exemple dans ses attitudes, sa structure, je dirai même dans ses mœurs. Un Troupeau fuyunt ravage et une Uei'fjerie à Ba/rbison sont deux chefs-d'œuvre de mouvement, de couleur et de dessin. Dans ce dernier tableau, l'air épais qui circule péni-
blement dans les chaudes bergeries, les rayons de lumière jaillis à travers les fenêtres sans vitres, l'apaisement paresseux de toutes les bêtes couchées, tout, jusqu'au geste d'une poule qui saute du haut d'un râtelier, est rendu avec une sûreté de main qu'on ne peut avoir qu'après de longs et consciencieux travaux.
M. Palizzi varie nos plaisirs et ses sujets. Une année, il ne nous a guère montré que des ânes, une autre, que des chèvres ; aujourd'hui, comme M. Brendel, il n'expose à peu près que des moutons. Ils sont, pour la plupart, de grandeur naturelle, peints en pleine lumière, sous de beaux ciels éclatants de clarté; je voudrais que M. Palizzi, qui a un talent tout à fait remarquable, s'appliquât un peu plus à mieux peindre le bonhomme ; la gaucherie et la mauvaise facture de ses personnages humains nuisent quelquefois à ses tableaux ; dans le Combat de béliers sépurés par un petit garçon, le petit garçon est si lourd, si invraisemblable, si gauche, qu'il gâte le plaisir que cause l'exécution magistrale des animaux.
Les Défricheurs, attelage de bœufs, de M. Du-
buisson, sont bien les vaillantes et patientes bêtes qui savent « creuser profond et tracer droit , » et qui tirent le lourd chariot chargé de hêtres abattus; le dessin est bon, mais meilleur que la couleur, que je trouve un peu terne. Les cinq tableaux de M. Joseph Stevcns se recommandent par les qualités que nous connaissons déjà, mais ils ne font pas oublier le Métier de chien de 1852, qui reste décidément la meilleure toile de cet artiste.
J'avoue que j'aime beaucoup M. Loubon ; je sais qu'on peut lui reprocher, et je lui reproche moi-même ses tons violàtres et blafards; mais il a un entrain, xme furia méridionale qui fait plaisir à voir, et qui constitue à ses compositions une très-réelle originalité. Sa Razzia a le diable au corps. Sur un terrain incliné, les veaux, les taureaux, les vaches, les chèvres, les brebis, les chiens se précipitent, se heurtant, escaladant du mufle à la queue, et fuyant, de leur galop saccadé, devant leurs bergers montés sur des dromadaires lancés au grand trot. Toute celte avalanche, dessinée en raccourci, est d'un effet très-ex traord inaire. Le
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troupeau, ainsi chassé, est enveloppé d'une fine poussière blanche levée sur les terrains calcaires par le pied agile des bêtes effrayées. C'est grisâtre, mais d'une rapidité qui fait pardonner cette faiblesse de la couleur.
Et ïlQStm (ri (dis i usa nia m in pirfara non omittam, dit Pline, en parlant de ce portrait haut de cent vingt pieds que Néron fit faire de lui, et qui fut détruit dans l'incendie des jardins de Maïus. Qu'est-ce que le naturaliste aurait donc pensé de la toile de M. Verlat, envoyée sans doute en cadeau maladroit à un noble Houyhnhnm, par la reine de Brobdingnac? Ce tableau, Chevaux français, gros percherons, est ridicule : quatre mètres soixante-quinze centimètres de haut sur huit mètres de large. Deux chevaux, une charrette et un homme plus grands que nature, c'est puéril et petit à force de vouloir paraître grand. De tels efforts n'indiquent que de la faiblesse ; cette vaste peinture est plate, en façon d'aquarelle, d'un dessin douteux et ne prouve rien, sinon que M. Verlat a beaucoup de temps à perdre. A cette toile démesurée, bonne à servir d'enseigne, et qu'on
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fera sagement de regarder par le petit bout de la lorgnette, je préfère hautement le Renard cl les raisins, fine composition, jolie, spirituelle et bien pelote.
Des cinq toiles exposées par M. Jules de Bonnemaison, et qui toutes ont d'agréables qualités, celle que je préfère est Y intérieur ûtéearie, !<>r/ mit de chenil; la nature y est étudiée et interprétée avec* soin. La bêle y a bien cette physionomie particulière qui constitue le portrait; or, un bon portrait n'est point aisé à faire, et M. de Bonnemaison s'est tiré avec talent de cette difficulté.
Les chasses de M. de Balleroy, Hallali tic cerf. Hallali de Imp, Hallali de sanglier, dénotent une extrême facilité de brosse et une connaissance pratique des sujets traités. J'aurais voulu plus de fougue, plus de bruit, pour ainsi dire; néanmoins il y a de l'avenir, à la condition de travail ; ce n'est encore que de la très-honorable peinture d'amateur, mais dans laquelle je sens paraître déjà la main sérieuse d'un artiste; M. de Balleroy n'a qu'à vouloir, car aujourd'hui il nous prouve qu'il peut.
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La Troupe de sangliers traversant un marais, de M. Krockow, est un élrange tableau d'une vérité qui frappera tous ceux qui ont vu une harde de sangliers sortir d'un étang, le matin, quand la brume n'est point encore levée. La facture est sèche et demanderait un peu plus de solidité.
Nous ne ferons pas compliment à M. Philippe Rousseau de son Lièvre chassé par des bassets ; ce lièvre à carapace n'est pas heureux, non plus que ce terrain saupoudré de plaire au lieu de neige ; en revanche, ses Pigeons prouvent qu'il n'a pas perdu les belles aptitudes qui ont établi et assuré sa réputation.
La famille de Lapins que M. Lambert a réunie autour du baquet où verdoie le dîner est amusante à regarder, très-joliment peinte et dessinée avec un goût rare. La Mère de famille (poule et poussins), de M. Deville, est d'une observation vraie et bien exprimée. M. Monginot a bien du talent; est-ce qu'il ne se lassera pas de peindre des natures mortes? Il nous semble appelé à plus haute destinée; ses Noces de Gamache sont d'une éblouissante couleur et
d'une belle fermeté de pâte; les Jeunes Chats, la Leçon de lecture, indiquent un coloriste consommé. Est-ce que toutes ces sérieuses qualités seront toujours stérilisées par le choix des sujets et ne s'emploieront pas à autre chose qu'à peindre des citrouilles, des tasses de lait, du fromage et des draperies?