Le Salon de 1859 Maxime Du Camp
L’ouverture du salon de 1859 a été précédée par un concert de malédictions à l’adresse du jury. A entendre les plaignants qui colportaient leurs doléances de tous côtés, ses sévérités avaient été excessives, injustes même et exercées, disait-on, avec une sorte de parti pris d’exclusion forcée contre certaines tendances artistiques. Le fait est-il vrai ? nous l’ignorons ; n’ayant écouté qu’une seule des parties, nous ne pou-
vons prononcer notre jugement en toute impartialité de conscience; mais ce que nous pouvons dire, c’est que, dès notre entrée dans les salles du Palais de l’Industrie, nous avons été douloureusement frappé par la quantité inconcevable de toiles médiocres qu’elles renferment. Parmi les 3,0i5 tableau* exposés, il n’y en a certainement pas trois qui ont les qualités requises pour laisser d’eux un souvenir durable. Si au lieu de se montrer difticiles les jurés avaient été indulgents, qu’aurions-nous donc vu? Et puis d’où viennent ces plaintes, pourquoi gémir si haut, de quel droit des artistes accusent-ils le jury chargé de prononcer sur leurs œuvres; et dans tout ceci, ne sont-ils pas les premiers et seuls coupables? Le droit absolu du jury n’est-il pas reconnu et consenti par eux, puisqu’ils envoient leurs tableaux à l’exposition et qu’ils ne se gênent guère pour peser de leur influence personnelle sur chacun des membres de ce tribunal redouté? Qu’ils acceptent donc les jugements avec résignation, puisqu’ils les consacrent en s’y soumettant.
11 y a eu une époque encore très-voisine de nous et dont chacun aujourd’hui garde le souvenir, où les
artistes ont été appelés à exprimer librement leurs vœux et à expliquer leurs besoins; on se rappelle encore les stériles et envieuses discussions qui eurent lieu, et l’on fut étonné de voir que de mesquines rivalités d’intérêt paralysaient un mouvement qui devait être fécond. Beaucoup de bruit pour rien! L’institution du jury ne fut même pas ébranlée, seulement on la modifia dans un sens libéral, et les artistes furent jugés par leurs pairs qu’ils avaient
élus au scrutin. Peu à peu l’administration intervint;
les listes furent dressées de compte à demi par elle et par les exposants ; en 1855,1e ministère désigna le jury ; en 1857, on revint simplement au vieux jury du temps passé, et l’Académie des Beaux-Arts resta seule chargée de prononcer sur les ouvrages envoyés aux expositions. Si ce jury, que pour ma part je ^'accepterais jamais, ne convient pas aux artistes, s’il ne leur donne pas toutes les garanties nécessaires d’impartialité qu’ils ambitionnent, ils n’ont qu’à ne pas le subir et à ne pas consacrer son droit. Le moyen d’arriver à ce résultat est bien simple, il ne faut plus rien envoyer aux expositions bisannuelles patronées et dirigées par le gouvernement. Ce sera
alors plus qu’une protestation, ce sera une libération complète.
Qui empêche les artistes de se réunir, de s’associer entre eux, de choisir, parmi ceux qu’ils croient les plus dignes, un comité directeur qui, tous les ans, prendra les dispositions nécessaires pour organiser une sérieuse exhibition d’objets d’art; il ne manque pas h Paris d’entrepreneurs qui construiront ou loueront un local ad hoc ; les artistes seront alors débarrassés du gouvernement, le gouvernement sera débarrassé des artistes et tout le monde y gagnera. 11 n’y aura plus ni jury, ni plaintes, ni vanités blessées, ni sollicitations auprès des membres de l’administration, ni injustice à redouter, ni faveur à quémander; je ne sais ce que l’art y gagnera, mais je sais, du moins, que les artistes y gagneront de la dignité et que le gouvernement y gagnera du repos.
J’ignore pourquoi l’administration ne prend pas l’initiative de cette grande mesure, pourquoi elle ne supprime pas son jury et pourquoi elle ne livre pas purement et simplement le Palais de l’Industrie aux artistes. Est-ce que par hasard elle a la prétention d’exercer une influence quelconque sur l’art contem-
porain? Autant vaudrait donner un mot d’ordre aux constructeurs de la tour de Babel. Il n’y a plus d’école, il n’y a plus d’armée, chacun va à l’aventure, en partisan, où le pousse sa fantaisie ou son intérêt. Pourquoi ne pas laisser le public qui, en définitive, est le seul juge compétent en pareille matière, dire librement son opinion et repousser par le ridicule vers des métiers honnêtes ceux qui se fourvoient opiniâtrément dans les sentiers de l’art? Je comprends qu’à l’époque où les salles du Louvre servaient aux expositions annuelles, les dimensions du local exigeaient impérieusement une épuration sans laquelle l’emplacement eût été insuffisant; mais aujourd’hui qu’on a les nefs immenses du Palais de l’Industrie à sa disposition, je crois qu’il serait bon de donner imperturbablement asile à toutes les œuvres envoyées. \ Ce serait un bon divertissement pour le public et une leçon profitable pour ces pauvres êtres affolés qui prennent leurs rêves pour des réalités et qui croient qu’ils ont du talent parce qu'ils s’imaginent en avoir. N’est-ce pas un sculpteur célèbre qui a dit : a Les artistes sont des somnambules qu’il ne faut pas réveiller? » L’exposition de 1848, de joyeuse mé-
moire, a été pour bien des cerveaux malades un traitement sévère qu’il serait utile de renouveler tous les ans; la France y gagnerait peut-être de bons ouvriers, en rejetant vers les métiers honorables des hommes illusionnés qui persistent à rester dans l’art parce qu’ils accusent de leur déconvenue la sévérité du jury.
Être libre! c’est la première condition pour être dans le vrai et dans l’honnêteté. Le jour oii les artistes auront compris cette vérité élémentaire, ils se seront soustraits aux influences inutiles sinon dangereuses, ils feront leurs expositions eux-mêmes et s’adresseront directement au public sans subir préalablement ces épurations qu’ils redoutent. Est-on près de ce moment que, nous du moins, nous appelons de tous nos vœux? Je ne le pense pas, car, il faut bien le dire, quelque pénible que soit cet aveu, dans les expositions, les artistes voient moins une question d’art qu’une question d’argent. Si l’art était le but réel que poursuivent les artistes, il y a longtemps qu’ils se seraient mis d’accord ; l’art est un être de raison qui permet l’union la plus cordiale entre ceux qui s’occupent de lui ; mais le vrai, le
seul but tenté, c’est le commerce; alors la concurrence s’en mêle et la mauvaise foi aussi de temps en temps ; alors la rivalité s’émeut parmi les intérêts en jeu, la division s’augmente en se multipliant tous les jours davantage, l’on ne peut arriver à la libre possession de soi-même, et l’on est contraint à subir ce qu’on n’a pas été assez fort pour éviter.
Le résultat de tout ceci est bien simple ; l’art s’étiole de jour en jour, son niveau s’abaisse, sa mission s’oublie; mais le commerce va bien, les toiles se vendent fort cher et les artistes sont associés d’agent de change. Je ne blâme en rien cet ordre de choses, mais Userait peut-être bon, puisque les artistes n’ont maintenant d’autre but que de s’enrichir, qu’ils descendissent un peu du piédestal où ils se sont juchés et qu’ils avouassent qu’ils ne sont en réalité que des marchands de toiles peintes. De cette façon il n’y aurait plus de malentendu et le public serait à l’aise vis-à-vis d’eux comme eux-mêmes seraient à l’aise vis-à-vis du public. Sont-ils seuls coupables dans tout ceci ? Non pas ; les amateurs les ont aidés et et n’ont pas peu contribué, par certains engouements aveugles, à les pousser vers cette déchéance morale
qui rejaillit si tristement aujourd’hui sur leurs œuvres. J’ai dit les amateurs, j’aurais dû dire les spéculateurs. A la suite de la vente des tableaux ayant appartenu au duc d’Orléans (janvier 1853), beaucoup de braves gens enrichis, n’entendant rien à pareille matière, se sont aperçu que l’achat des œuvres d’art était un excellent placement de fonds et qu’on risquait parfois de gagner cinq cents pour cent. 11 y avait là de quoi tenter les plus raisonnables et convaincre les plus incrédules. Ces paisibles bourgeois, fourvoyés dans des goûts nouveaux qu’ils ne savaient pas régler et pour lesquels ils recevaient toutes les influences étrangères, se sont mis à acheter à tort et à travers, sans discernement comme sans besoin, croyant ingénument que le prix vénal d’un tableau fixe sa valeur artistique, et alors nous avons vu des ouvrages médiocres qui valent honnêtement douze cents francs se vendre quinze et vingt mille francs. C’est de la spéculation et pas autre chose: la denrée est en hausse; quand elle reprendra son cours normal, il y aura des désastres. Il est assez naturel que les artistes aient suivi celle progression ascendante ; ils jalousent les prix du voisin et s’ingénient
à imiter ses œuvres, puisque ce sont celles qui sont le plus demandées sur la place. Alors les préoccupations d’art qui, seules, devraient les tenir en éveil, ont fatalement disparu, et à leur place nous avons vu surgir et s’accroître une Apreté au gain qui n’a plus d’égale. N’est-ce pas au temps de ma jeunesse qu’on parlait du désintéressement des artistes? C’était hier cependant et aujourd’hui déjà les expositions n’ont plus rien à voir avec l’art; les salles du Palais de l’Industrie sont les salles d’un bazar où l’on accroche des marchandises que les chalands viennent apprécier et qu’ils payent selon leur caprice, selon la mode, selon les besoins de leur mobilier. Un peintre, un des meilleurs, un esprit sain et vif, me disait dernièrement : «Nous redoutons la critique, parce qu’un jugement sévère peut nous empêcher de vendre un tableau ! » Cela est exactement vrai. Nous, critiques, nous sommes considérés par les peintres comme des sortes de commis voyageurs littéraires ayant mission de faire Y article à leur profit dans les revues, les journaux et les livres. Cela nous importe peu, si l’art a répudié son devoir trop lourd et trop glorieux à porter, la critique ne fera pas défaut au
sien qui est de dire ce qu’elle pense à tous et quand même. Un jour viendra cependant, et qui n’est pas éloigné, si les choses ne prennent bientôt une autre tournure, où la critique d’art sera faite par des experts; elle n’aura d’autre but que de fixer le prix des
tableaux ; elle dira : « La Rêverie au bord de l’eau,
par M*** [mèd. 3° cl. (jenre ); haut. 85 cent., larg. 1 m. 10 cent., cadre doré, châssis à clefs; prix d’estimation, fr. 825; escompte 3 p. 100. — N. B. On prend le papier sur Paris et sur Marseille. » lit ce sera tout. Alors on jouera sur les tableaux comme on joue surles suifs et surles cotons; on achètera des paysages à quatre d’écart dont deux et on fera des reports sur les tableaux d’histoire.
Hélas! les artistes devraient cependant savoir qu’il importe três-peu de vendre cher, mais qu’il est indispensable de faire ftien. Cette manie de gagner de l’argent et de peindre uniquement pour vendre est devenue telle qu’on peut affirmer sans craindre de se tromper que toutes les œuvres qui se sont bien vendues à la suite d’une exposition seront imitées et presque copiées à l’exhibition prochaine. C’est ce qui arrive cette année-ci et nous ne comprenons pas trop
pourquoi on a fermé le salon de 1857, puisque celui qui ouvre aujourd’hui lui ressemble tellement qu’on pourrait les confondre.
Quoi de nouveau? Rien, sauf un important effort accompli dans le paysage, par M. Français, qui du moins est un artiste de vieille roche. A part cela, nulle différence; des Bretons, des Bretonnes, des sœurs de Charité, des soldats, des coups de fusil, de la peinture officielle à dégoûter de la peinture, la mort de César au lieu de la mort de Pierrot, les Cervaroles au lieu des femmes d’Alvito, Vénus au lieu de Léda.des bords du Nil, des soleils levants, des soleils couchants, des Bédouins, de jeunes mères, des nymphes, des Locustes, des Pompées, des saint Louis, des maréchaux, des chiens courants, des vaches, des marines, des femmes décolletées, des pins d’Italie et
des choux. Ces vieux sujets usés reparaissent pour la
vingtième fois, rajeunis par un vernis tout neuf et réencadrés pour la circonstance.
11 ne faudrait cependant pas prendre au pied de la lettre ce que je viens de dire de trop absolu; il y a, dans l’entassement de toutes ces médiocrités, de généreuses tentatives; nous serons heureux de les ci-
ter en parlant de MM. Hippolyte Flandrin, Breton, Penguilly L’haridon, Belly, Fromenlin, Bida, qui, celte année s’élève très-haut, Curzon, Troyon et autres que nous retrouverons au fur et à mesure de notre compte-rendu. Cependant quelque éloges que nous ayons à donner aux artistes qui tiennent ferme leur bannière à travers la démoralisation générale, il faut reconnaître et dire que ce salon de 1839 est loin d’approcher des anciennes expositions dont nous avons conservé le souvenir. Quelque sérieux que soient certains hommes, ils ne sont pas près encore d’atteindre à la hauteur où s’étaient élevés leurs devanciers. Je ne vois aujourd’hui aucun artiste que l’on puisse sincèrement comparer à MM. Ingres, Scheffer, Decamps, Vernet, lloqueplan, Isabey, Dévéria, Delacroix qui appartinrent tous, plus ou moins, au grand mouvement de 1830. Je ne parle même pas de Gros, le seul des artistes modernes qui, à mon sens, mérite vraiment le titre de maître. Mais ceux que j’ai nommés restent encore les plus forts parmi ceux qui depuis vingt ans offrent leurs œuvres au jugement du public. On les imite, on les copie même quelquefois, mais on n’a pas encore réussi à les at-
teindre ; ceux d’entre eux qui vivent encore semblent même ne plus pouvoir s’égaler, et, à celte exposition, nous avons le douloureux spectacle de deux hommes remarquables à plusieurs titres qui, par l’exhibition d’œuvres incomplètes et plus que faibles, nous prouvent que pour eux l’heure du repos a déjà sonné.
D’où provient cette décadence universelle de l’art qui est d’une telle et si frappante évidence que les artistes eux-mêmes sont forcés de la reconnaître? Pourquoi cette atonie et que manque-t-il donc? Sont-ce les encouragements ? Non pas, car, quoique je vive fort éloigné des sphères officielles, je n’entends parler que de commandes et de travaux ordonnés. Est-ce la faveur du public? Non encore, car nous disions tout à l’hepre que jamais le goût pour les œuvres d’art n’avait été plus prononcé. Qu’est-ce donc? Quel est cet élément essentiel qui fait défaut aujourd’hui? Le dirai-je? Et pourquoi non, puisque ma conviction l’exige ; il manque aux arts ce qui manque à la nation, le mouvement, c’est-à-dire la vie!
L’art le plus souvent n’est que le reflet intelligent de l’esprit public ; or, quand l’esprit public dort, il