‹ Le Salon de 1859 Maxime Du CampChapitre 2 sur 23 · I.E SALON DE iSb'J · texte numérisé non relu

I.E SALON DE iSb'J

est assez naturel que l’art soit endormi. Autrefois, quand les hommes remarquables dont j’ai parlé plus haut brisèrent tout à coup les barrières étroites où les enfermait la tradition de l’école de David, ils eurent, pour récompense de leurs essais et pour excitation à en tenter de nouveaux, l’intérêt même que leurs efforts inspiraient. Il y avait lutte, et nous croyons ingénument que la gymnastique est aussi indispensable au cerveau qu’aux membres. De grandes questions politiques, philosophiques et littéraires s’agitaient au sein de la nation ; on se passionnait, on discutait, chaque drapeau avait ses ennemis et ses défenseurs; monarchiques et libéraux étaient aux prises; romantiques et classiques se heurtaient dans le champ clos des lettres, et le public accoutumé par les luttes parlementaires à dégager son opinion de ses propres impressions, savait donner son avis raisonné sur toute chose au lieu d’accepter sans conteste celui qu’on lui impose. Des hauteurs de la politique, la liberté éclairait tout autour d’elle et sa lumière vivifiante pénétrait la littérature et les arts. Le droit que chacun avait d’exprimer ouvertement son opinion amenait des polémiques sérieuses dont les parties in-

téressées pouvaient faire leur profit; la discussion amenait l’entliousiasme et l’enthousiasme enfantait de belles œuvres. La liberté est une, pour la politique comme pour les arts; quand elle fait défaut à la première, les seconds périssent peu à peu, car la source des inspirations est tarie. Benjamin Constant a eu raison de dire : « L’indépendance de la pensée est aussi nécessaire, même à la littérature légère, aux sciences et aux arls, que l’air à la vie physique. L’on pourrait aussi bien faire travailler des hommes sous une pompe pneumatique, en disant qu’on n’exige pas d’eux qu’ils respirent, mais qu’ils remuent les bras et les jambes, que maintenir l’activité de l’esprit sur un sujet donné, en l’empêchant de s’exercer sur les objets importants qui lui rendent son énergie, parce qu’ils lui rappellent sa dignité. » C’est à la liberté que nous devons la grande éclosion du romantisme; mais aujourd’hui l'homme ne pouvant plus atteindre le ciel vers lequel tendent naturellement ses vœux, puisqu’on le contraint à replier ses ailes, a baissé les yeux vers la terre, il se contemple luimême, et, se trouvant laid, il invente le Réalisme qui est la poésie fatale de notre époque.

Ce n’est pas le moment et ce n’est pas ici le lieu de traiter cette grande question: de l’influence de la liberté politique sur les Beaux-Arts, mais nous pouvons dire cependant qu’elle leur est indispensable. La preuve même s’en trouve dans les dernières expositions auxquelles nous avons assisté. Toutes les œuvres remarquables que nous avons eu et que nous aurons cette année à y applaudir sont dues à des hommes qui ont déjà brillé ou qui, du moins, ont fait leur éducation artistique en des temps où la libre discussion des affaires publiques entretenait en France un attrait pour les belles choses et un intérêt fécondant que vainement nous cherchons aujourd’hui. Nous n’aurons à signaler que deux ou trois exceptions au plus à celte règle absolue et, sans l’indiquer plus longuement, nous pouvons dire que nous les reconnaissons pour des anomalies qui n’ont pas chance de se prolonger.

La vraie force de l’école française, s’il existe encore une école française, est dans le paysage qui, depuis plusieurs années, a une tendance manifeste à se substituer à ce qu’on appelait autrefois la grande peinture. Cela est compréhensible et n’a guère besoin

d’explication. Quand l’homme ne peut plus toucher que d’une façon très-restreinte aux nobles questions de la philosophie, de la religion, de la politique, qui sont le but offert aux efforts de l’esprit humain, il se réfugie vers la nature et va lui demander d’apaiser, par son spectacle adoucissant et ses forces profondes, les aspirations avortées qu’il a été contraint de refouler en lui. 11 échappe à l’humanité où il ne trouve plus sa place, il déserte le combat parce qu’il est désarmé, et il vient dans les champs et dans les forêts chercher le calme qu’il ne sent plus en lui. Il fait plus, sa patrie même ne peut lui suffire; il passe les mers, il franchit les montagnes et s’en va vers des pays singuliers se mêler à des scènes nouvelles qui distrairont son âme ; il va contempler des aspects étranges qui frapperont son esprit étonné et resteront dans sa mémoire comme un souvenir bon à se raconter pour les jours futurs; il porte ainsi sa mélancolie parmi les peuples qu’il ne connaît pas; il dort sous des deux lointains où n’arrive pas le bruit de la terre natale ; il remonte et descend les fleuves pacifiques au bord desquels marchent les flamants au bec renversé; pour fuir le présent, il se rejette violem-

ment vers le passé; il parcourt les villes détruites, reconstruit par la pensée les palais enfouis sous le sable, et de ses courses, de ses campements dans le désert, de ses haltes sous les étoiles que les nuages ne voilent jamais, de ses longues causeries avec les tribus voyageuses, il rapporte des impressions persistantes, qu’il lAclie de nous communiquer, qui nous émeuvent et nous font rêver à des pays roses pleins de repos et de soleil. Aussi les peintres orientaux sont en plus grand nombre que jamais et par eux la Mésopotamie, l’Egypte et l’Algérie semblent nous convier aux libertés de la nature.

Page 1