‹ Le Salon de 1859 Maxime Du CampChapitre 13 sur 23 · T. F SALON DE · texte numérisé non relu

T. F SALON DE

lope dans ces vastes steppes dénudées. 11 y a là un profond sentiment île la nature orientale, nature pleine d’attraits, mais implacable, et qu’il faut rendre telle qu’elle est sans jamais se permettre de l’arranger selon sa fantaisie.

Cette nature, M.de Tournemine l’a bien comprise, et depuis plusieurs années il nous prouve avec quel soin il l’avait étudiée, et quelle impression profonde elle a laissée en lui. 11 emprunte généralement ses souvenirs à l’Asie mineure, pays bumide et par conséquent plus doux que ces contrées dont nous parlions plus haut et que visite incessamment le soleil.» Dans tous les tableaux deM. deTournemine, jereconnais une rêverie intime qui me pénètre et me va jusqu’à l’âme. Ne cherchant pas la violence pour laquelle son aimable talent n'était pas fait, il se contente, avec sagesse et sagacité, de dégager celte poésie qui, en Orient, déborde de toutes choses; il va la chercher dans de petits coins isolés qu’il a su découvrir, et ilia communique au spectateur sur des toiles fines, reposées et d’une agréable exécution. Il y a un certain attendrissement dans la façon dont il interprète la nature ; on a envie de vivre dans le pays qu’il nous

montre, et je trouve dans sa peinture quelque chose de nostalgique qui semble indiquer un regret profond de ne plus marcher à travers ces pays désirés. Celui de ses tableaux que nous préférons est le Souvenir de Tyr. La mer transparente et d’une fine couleur verte baigne de ses eaux paisibles les murailles d’une ville frangée de minarets et de dômes où s’élance quelque verdure de cyprès et de palmiers. 11 y a partout du silence sous ce ciel bleu dont l’azur introublé fait valoir les tons blancs et roses des maisons et des remparts; un ou deux grands caïques s’approchent du rivage et, là-bas, sur la mer immobile, une barque étend ses voiles comme un beau cygne blanc prêt à prendre son vol. M. de Tournemine est un luminariste très-distingué; la fayon dont il distribue la clarté est toujours judicieuse et franche; il fait fuir les lointains dans de profondes perspectives aériennes, il peint avec soin et sans négliger les détails qui tous concourent à l’effet général, et il connaît tous les secrets de la lumière : son tableau des Oiseaux pêcheurs en Asie est là pour le prouver.

Si un peintre mérite d’être rangé parmi les voyageurs, c’est incontestablement M. Valerio, qui a par-

couru le monde, ou peu s’en faut, rapportant de ses longues et minutieuses excursions des dessins que l’eau-forte et la lithographie ont rendus populaires. Maintenant, et depuis le Salon de 1857 déjà,M. Valerio demande à la peinture un moyen plus sérieux de traduire ses impressions; nous ne doutons pas, par ce que nous voyons aujourd’hui, du succès qui doit l’accueillir. Les Pêcheurs delà Theiss, dans l’intérieur des steppes (Hongrie), est un tableau d’une facture un peu trop transparente encore, mais déjà ferme, et d’une belle coloration; l’effet rosé de l’atmosphère, au soleil couchant, sur ce paysage humide et plat, est trèsheureusement rendu ; c’est d’une mélancolie saisissante qui cependant n’ôte rien à la haute tournure des personnages. Les Tsiganes vainques des frontières de la Transylvanie ont la grâce sévère et grave de ces races errantes, poussées en avant par cet impérieux besoin de l’inconnu qui dévore plus d’un de nous, et qui portent en elles la douloureuse nostalgie d’une patrie introuvable. Cette toile est d’un grand charme; le musicien est bien campé, et la jeune fille qui est placée derrière lui arrête longtemps le regard par sa beauté sombre et comme désespérée.

Le faire de M. Dauzats est devenu très-aride, et nous cherchons en vain aujourd’hui ces harmonieuses colorations que nous admirions autrefois; si nous en retrouvons quelques traces dans la Vue générale de Tolède , nous ne pouvons, à notre vif regret, en apercevoir aucune dans la Cour de la maison de Coussi fa, au Caire, qui est d’une sécheresse désespérante.

M. Oswald Achenbach, qu’il ne faut pas confondre avec André Achenbach, le grand paysagiste allemand, nous affirme, par le Mole de Naples, qu’il portera dignement son nom illustre. Quoique d’une peinture à laquelle on pourrait justement reprocher d’être un peu trop plate, ce tableau est d’un sentiment à la fois sérieux et doux qui mérite d’être loué. La lumière y est très-bien employée, la couleur en est plaisante, le dessin régulier, quoique déparé ça et là par des mollesses qu’on ne voudrait pas rencontrer, et nous sommes persuadés que l’importante école de Dusseldorf aura une bonne et glorieuse recrue en la personne de M. Oswald Achenbach.

Qui ne se souvient des tableaux de M. de Forbin? ' qui ne se rappelle ces empâtements superposés à d’autres empâtements, et dont les amoncellements

successifs donnaient à ses toiles l’aspect d’une carte géographique en relief? Celte peinture au mortier gAché-serré.a bien fait rire autrefois, et, sous le gouvernement de Juillet, les oeuvres de M. de Forbin partageaient avec celles de M. Biard l’honneur d’exciter l’hilarité générale. Aujourd'hui ces folies sont surpassées par M. Ziem, dont les tableaux ressemblent de prés à une palette mal nettoyée. De loin, A quelques vingt pas, ça fait encore un certain effet éblouissant; mais à mesure que l’on approche, tout disparaît dans un chaos de touches hasardeuses, dans un tohu-bohu de vessies crevées à l’aventure qui sont de la dernière impertinence. Il y a longtemps, cependant, qu’on a prévenu M. Ziem ; il y a longtemps que pour la première fois on lui a crié : Casse-cou ! Le mal est sans remède aujourd’hui ; il n’est cependant pas possible d’avoir perdu de gaieté de cœur un plus agréable, un plus sympathique talent; toutes les qualités qui distinguaient M. Ziem, et elles étaient nombreuses, n’auraient eu qu’à gagner en restant dans une voie plus sage ; mais on se hâte de produire, on a un orgueil excessif qui vous » fait croire que vos pochades valent mieux que les

tableaux d’autrui ; on est exempté du jury par les récompenses précédentes, on ne travaille plus, on se moque du public qui vous le rend avec usure; d’un maître qu’on était, on redevient moins qu’un écolier, on se suicide, et on meurt sans Inspirer seulement un regret, et tout cela faute d’une chose fort simple qui s’appelle: la conscience.

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