‹ Le Salon de 1859 Maxime Du CampChapitre 12 sur 23 · ISA · texte numérisé non relu

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pête brûlante passe sur vous comme une nappe de feu, et le désert tout entier semble soulevé pour vous engloutir. Ces inslants-là sont terribles et d’un effet sinistre que M. Berchère a parfaitement saisi et rendu. Voilé par l’implacable trombe sablonneuse, le ciel ressemble à une ardente fournaise où la flamme se mêle aux fumées rouges. C’est l’incendie de l’atmosphère. Les chameaux épouvantés se sont abattus et enfoncent leurs naseaux dans le sable ; ils ferment les yeux, tournent la croupe au vent et restent immobiles, paralysés par l’effroi de cette convulsion qui passe en hurlant. On s’empresse autour d’un dromadaire resté debout; l’homme qui le monte est fouetté par l’ouragan ; ses vêtement déroulés s’agitent singulièrement autour de lui, et tels qu’ils sont, l’homme et la bête, è demi noyés dans les teintes violentes du simoun, ils ressemblent à je ne sais quel formidable animal apocalyptique. C’est un très-bon tableau.

L’exposition de M. Belly est importante; mais elle ne vaut pas, selon nous, le Dcsert de Nassoub que nous avons vu au Salon de 1857. Parmi les artistes actuels, M. Belly est certainement un de ceux

dont il faut tenir le plus de compte ; il est convaincu, cela est facile à voir; il croit à l’art et il s’en préoccupe presque exclusivement ; c’est un chercheur, il possède tous les secrets de son métier, il est coloriste dans une gamme violente, il comprend bien la nature et sait l’interpréter d’une façon souvent remarquable ; mais il n’aime guère la nature que dans ses aspects tourmentés et pour ainsi dire exceptionnels : c’est là le reproche que nous lui ferons. De l'Égypte, qu’il a visitée avec soin et qu’il connaît parfaitement, il n’a rapporté rien de général et il nous la montre toujours sous un aspect spécial et passager; dans l’Égypte, qui est un pays dont les deux nuances principales, le rose et le bleu, sont noyées dans une teinte gris-perle, il semble n’avoir vu que des tons farouches, emportés, qui donnent à sa peinture une sorte d’apparence exagérée. G’est l’Égypte des sept plaies qu’il nous montre, et non cette Égypte calme, limpide, reposante, qui , le plus souvent, dort sous le soleil comme l’enfant gâté de la lumière. De tous les tableaux peints aux bords du Nil, je n’en ai encore vu qu’un seul qui me rappelât absolument l’Égypte et qui pour moi fût vivant comme

l’impression même ; c’est une ébauche peinte sur place que j’ai vue dans l’atelier de M. lmer et qui représente les montagnes de Gournali et de Biban-el- Molouck. Lejeune peintre avait très-bien compris la nature blonde de ce pays étrange, et je regrette vivement qu’il n’ait [tas cru devoir faire une toile sérieuse de cette excellente étude. L’Égypte n’est pas toujours mouvante, ainsi que la représente M. Belly, et son caractère particulier serait plutôt le sommeil que l’agitation ; ces réserves faites et que nous devions adresser à M. Belly, car selon nous il se diminue volontairement lui- même en sortant ainsi de la généralité pour s’éprendre de l’accident , nous n’avons guère que des éloges à donner à ses tableaux. Il a cependant une tendance à l'empâtement dont il fera bien de se défier, car déjà elle l’emporte plus loin qu’il ne conviendrait. Dans la Plaine de Gizeh le soleil, et dans la Barque du Nil le mât de la cange, sont littéralement en relief : c’est trop, c’est inutile et cela ne sert en rien à l’effet. La touche peut être solide, ferme et assurée, sans recourir à ces moyens qui suffisent trop souvent à alourdir tout un tableau. Malgré le charme puissant de : le Nil ( soleil couchant ),

où nous voyons le fleuve encore trop tourmenté (il est un fait universellement admis, c’est que, dans les jours même où le vent souffle avec le plus de violence, il se calme toujours momentanément au lever et au coucher du soleil), baigner un village parsemé de palmiers et doré aux derniers rouges reflets de la lumière, pendant qu’une cange fuit en ouvrant ses voiles aiguës semblables h des ailes de goéland, nous préférons une Digue au bord du Nil. C’est par un jour de khamsin; le soleil, pâle et voilé, semble un bouclier d’argent dépoli entouré de rayons blancs; sa lumière blafarde frise sur le Nil remué de petites vagues, et sur une digue construite en limon noir où un troupeau soulève la poussière en marchant devant un vieux berger arabe, courbé comme les Eliezer de la Genèse; c’est d’une peinture franche et habile qui n’a pas bésité et qui semble être arrivée, du premier coup, à l'effet -cherché. La coloration des Barques du Nil nous paraît dans une gamme trop élevée; malgré son extrême harmonie, car tous les tons sont dans un savant équilibre, nous la croyons plus violente qu’il ne faut et conçue en réminiscence de quelques toiles de M. Eugène Delacroix. Le mouve-

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ment du dessin est bon et nous signalerons surtout celui des matelots grimpés sur l’antenne et occupés à carguer la voile qui déferle au vent. La Plaine de Gizeh est, des quatre tableaux deM. Bellv, celui que nous aimons le moins. On a bien abusé déjà de l’effet de silhouette, celte année du reste plus que jamais, nous pourrions le constater en nous occupant du paysage , et nous aurions voulu voir un artiste aussi sérieux que.M. Bellv s’éloigner de cette routine. Les gros sycomores se détachent en ombres noires sur le ton jaune du soleil couchant ; quelques troupeaux reviennent des pâturages; dans un canelet bleuissant, au-dessus duquel s’élèvent les bras d’un chadouf, quelques buffles paresseux se baignent; au loin on aperçoit les pyramides éblouissantes au milieu des clartés du ciel. La partie droite du tableau, surtout dans les troncs d’arbres, nous paraît trop lestement traitée et avec un sans façon qui nous étonne chez M. Bellv qui nous a accoutumé à un soin plus recherché. C’est ainsi que M. Ziem a commencé ; voyez où il en est aujourd’hui. Si nous avons appuyé un peu longuement peut-être, je ne dirai pas sur les défauts, mais sur les qualités encore douteuses de

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M. Belly, c’est que nous reconnaissons en cet artiste une force de bon aloi qui fait concevoir de trêshautes espérances et que nous serions désolés de voir ces espérances avorter. Sa marche a toujours été ascendante jusqu’à présent , mais qu’il ne se croie pas arrivé, qu’il n’imite pasM. Baudry, auquel un suc- ’cès a si bien fait tourner la tôle, qu’il ne se retrouve plus lui-même que difficilement. M. Belly nous semble emporté par une fougue qui se rend maîtresse de lui; c’est là un enviable défaut, du reste, car il annonce la vigueur; mais lorsque l’arliste sera calmé, lorsqu’il prendra la nature de plus haut qu’il ne l’a encore prise , lorsqu’il dédaignera l’exception toujours plus facile pour entrer courageusement dans cette pénible route du beau général où les maîtres ont marché, lorsqu’il aura enfin acquis la vertu des

génies mâles qui est la sérénité, nous croyons qu’il aura fait un grand pas vers celte splendeur du vrai dont parle Platon, et qui est le but suprême de l’art, Ce but, il est certain que M. Belly l’a entrevu, et nous sommes persuadés qu’il pourra l’atteindre, mais à la condition d’une recherche incessante, d’un inébranlable courage et d’un travail assidu sur lui-même

pour apaiser ces emportements de jeunesse qui parfois lui donnent de mauvais conseils.

Je me souviens que, visitant l’acropole d’Athènes par une aigre journée de décembre 1850, j’aperçus un jeune homme juché sur le temple de la Victoire aptère, qu’il était en train de mesurer pour en préparer la restauration ; ce jeune homme, c’était M. Thomas, premier grand- prix d’architecture. Depuis ce temps, M. Thomas a été attaché à l’expédition française en Mésopotamie, que dirigeait le regrettable M. Fresnel ; il a quitté le compas pour prendre la brosse qu’il manie avec habileté, et dans les sept tableaux qu’il expose aujourd’hui nous trouvons de recommandables qualités. Le plus important, par le sujet et par la facture, est intitulé : Ruines de la loutde Babel. Ecoutez la légende arabe : « Abraham, surnommé Khalil, le bien-aimé, avait refusé d’adorer Nemrod, qui s’était déclaré dieu. Nemrod, pour le punir, le lit jeter dans une fournaise ardente, et l’en voyant sortir sain et sauf, il voulut aller voir luimême ce dieu que prêchait Abraham, et qui faisait de semblables miracles. Il lit bâtir alors la tour de Babel, qui devait, d’étage en étage, le conduire jus-.

qu’au ciel, habité par le Dieu unique. Au bout île trois ans, il Ht l’ascension de la tour; le ciel était encore bien loin de lui ; irrité de son insuccès, il lit mettre à mort le chef des ouvriers, et pendant la nuit la tour s’écroula avec un bruit terrible. Cet échec ne le découragea pas ; par ses ordres, on se remit à l’œuvre; des milliers d’ouvriers travaillaient sans relâche, la tour s’élevait, s’élevait, et dépassait déjà

les nuages ; Nernrod joyeux se préparait à aller contempler, face à face, le Dieu annoncé, lorsque de nouveau, et tout à coup, la tour s’abattit sur terre. 11 voulut alors se faire porter au ciel dans un coffret qu’emportaient de gros oiseaux nommés kerkes. 11 erra longtemps dans les airs, et retomba si durement sur le sol, qu’il en ébranla les montagnes; malgré tant de déconvenues, il persista dans l’affirmation de sa propre divinité. Pour le punir, Dieu envoya un moucheron qui pénétra par les narines jusqu’au cerveau de l’orgueilleux, et qui grossissait tous les jours; il eut beau se débattre contre cette plaie vivante, il criait comme un petit enfant, et il était si tourmenté de ses souffrances, qu’il ne pouvait dormir que lorsqu’on lui battait la tête avec un maillet de fer; cela

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dura ainsi quatre cents ans, et Nemrod mourut. » Les ruines de la tour maudite existent encore ; c’est la prison deNabuchodonosor, disent les Juifs du pays; c’est mnoselibé (renversé sens dessus dessous), disent les Arabes, et c’est là que .vivent des satyres, moitié chèvre et moitié homme , qu’on chasse avec des chiens, jusqu’à les forcer, comme des cerfs; c’est un signe de la colère de Dieu, disent les chrétiens ; unde cesjours, quelque archéologue nous dira clairement ce que c’est; en attendant ce moment, M. Thomas nous montre la tour de Babel telle qu’elle est aujourd’hui. Au milieu de l’implacable plaine d’un blanc laiteux éclatant, sous un ciel cru et terrible, elle s’élève découronnée, fruste, éboulée plutôt qu’écroulée, et ressemble de loin (je demande pardon pour une sotte mais juste comparaison) à un immense fromage glacé qui commence à fondre. Au delà , l’horizon s’étend à perte de vue, et nous en faisons très-sincèrement compliment à M. Thomas, qui paraît posséder au plus haut degré la science des profondeurs, science difficile, que Marilhat avait connue en maître, et devant laquelle bien des hommes de ta-

lent ont échoué. Deux cavaliers en costumes éblouis-

sants donnent la vie à cette solitude lumineuse; j’ai dit que leurs costumes étaient éblouissantset c’est là un reproche, car cette clarté intense et aiguë de l’Orient noie les tons les plus vifs dans une sorte de teinte diffuse qui les apaise en les harmonisant. Parmi les autres tableaux de M. Thomas, que nous voudrions tous citer, nous indiquerons Beyrouth comme un des meilleurs ; c’est un coin parfaitement choisi des environs de cette ville qui est le paradis de l’Orient, et à laquelle ne cessent de penser ceux qui y ont vécu quelques jours : Quando te aspiciam?

De Babylone où nous étions tout à l’heure, traversons le Tigre et entrons en Perse avec M. Pasini ; l’Égypte est un pays rose, mais la Perse est un pays blanc; c’est le désert de sel. Le Départ pour la chasse dans les plaines d’Ispahan est une forte toile, solidement peinte, très-étrange d’aspect et faite pour être remarquée. Une plaine sans fin, blanche et comme crayeuse, s’allonge, plate et unie, sous le ciel mamelonnée de gros nuages gris qui y projettent de larges ombres irrégulières ; d’une gorge de montagnes rocailleuses des cavaliers débouchent, vêtus de sombres costumes persans, et qui vont chasser l’anti-

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