PEINTURE DE GENRE
Avant tout autre soin, saluons les morts ! Ils vont vite dans le monde des arts, et quand nous nous retournons en arrière, nous avons le droit d'être effrayé de toutes les croix noires qui bordent le chemin. J'ai passé à Rome la fin de 1844; il y avait alors naturellement à la villa Médicis vingt-cinq pensionnaires du gouvernement fronçais ; par suite des règlements que chacun connaît, le plus Agé de tous ne pouvait avoir plus de trente-cinq ans. Sur les vingt-cinq, tous alors pleins de vie, d'espérance et de
foi dans l'avenir, dix sept sont morts! et, seulement depuis la dernière exposition, que de deuils et que de départs inattendus! D'abord Ary Sclieffer, un artiste véritable, dontl'intluence sur les arts contemporains aura été d'une grande importance; quoiqu'il ait peut-être trop résumé toute la plastique dans la seule expression; puis Adolphe Gourlier, un esprit ingénieux et un grand cœur que jamais n'oublieront ceux qui l'ont connu ; puis Lafage, un jeune paysagiste auquel on pouvait reprocher de voir souvent la nature à travers un voile gris ; hélas! ce voile c'était le suaire que, dans l'ombre, la mort filait pour lui ; et, enfin, Léon Bénouville, tout jeune encore, et sur le front duquel les palmes académiques n'avaient pas eu le temps de se faner. En 1845, il avait obtenu le premier grand prix de Rome; son tableau de concours avait eu un très-mériié succès et faisait concevoir de longues espérances, qui viennent aujourd'hui s'engloutir dans sa tombe précoce. Le Christ au prétoire restera un des meilleurs, sinon le meilleur tableau de Bénouville; il contenait, mieux qu'en promesse, de très-sérieuses qualités de composition, de dessin et même de couleur. A son retour, il ex-
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posa, au Palais-Royal, en 1852, le Départ de Protésilas, qui était son dernier envoi. On put constater alors qu'un séjour de cinq ans au milieu des traditions de l'école de Rome n'avait fait, pour Bénouville, qu'alourdir sa touche et éteindre un peu ce feu de composition qu'on avait admiré dans le Christ au Prétoire. Son. François d'Assise, Salon de 1853, fut acquis pour le Luxembourg, et ce fut justice, car ce tableau était réellement bon, d'une savante coloration, d'un dessin exact, d'une composition difficile et surtout d'une lumière parfaitement distribuée. L'exposition universelle ne lui fut pas favorable; on put croire qu'il y avait en lui une défaillance momentanée; mais elle ne fut pas de longue durée, car, au Salon de 1857, nous eûmes à louer les Deux Pigeons, toile émouvante d'un sujet bien compris, bien rendu, quoique ie/'aïre eût toujours cettelourdeurqui paraissait essentielle à Bénouville. Aujourd'hui, sans avoir les honneurs posthumes de celte exposition, il y tient du moins une part honorable. Sainte Claire recevant le corps de saint François d'Assise est de ses trois tableaux celui que j'aime le moins; la froideur n'est pas du style, et j'aurais voulu plus d'animation,
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plus de vie en un mot, dans celte foule monastique qui vient s'incliner devant le cadavre saint. Jeanne d'Arc est un sujet qui déjà, bien souvent, a été traité en France et toujours infructueusement. En 1855, nous avons vu que M. Ingres y a échoué comme les autres, plus qu'eux peut-être. Obéissant aux traditions du prétendu style noble, préconisé dans l'école académique, Bénouville aurait pu faire une sorte de Jeanne idéale, quelque belle jeune fille rayonnante du feu intérieur, une Pythonisse patriotique enlevée par les voix, d'en haut, incarnant en elle le génie d'une nation et versant dans tous les cœurs l'enthousiasme (^ui déborde du sien. 11 eût pu, au contraire, prêtant l'oreille aux suggestions du réalisme moderne, vouloir représenter Jeanne comme elle fut réellement et nous montrer une forte fille de campagne, avec les brashâlés par le soleil, les mains durcies au travail et les pieds rendus calleux par les pierres du chemin. Il a reculé devant ces deux partis extrêmes en voulant sans doute se tenir dans une juste limite; il a fait une Jeanne d'Arc qui, déjà, n'est plus une paysanne et qui n'est pas encore inspirée. Elle est assise, en pleine campagne, sur un tertre; un
large jupon rouge borde ses jambes nues; ses bras blancs sortent d'un casaquin de couleur sombre ; par un geste naturel et fort bien rendu, elle est placée de façon à laisser voir son pied nu, trop propret, que retiennent ses mains réunies; elle écoule, l'œil bagard et la bouche entr'ouverte, les voix visibles qui lui parlent et lui offrent une épée; au fond, vers l'horizon, un incendie flambe à travers un village et près de là, paissent les moutons auprès desquels, par une idée ingénieuse et louable, le peintre a mis le cheval de bataille que Jeanne doit monter bientôt. En somme, c'est une bonne toile, mais ce n'est pas autre chose; elle était bien dans la donnée de Bénouville; lui demander plus, c'eût été lui demander ce que ses forces ne pouvaient donner. Sa mort est regrettable, car il fut un peintre consciencieux et honnête; mais il faut bien dire, qu'en le perdant, l'art n'a perdu qu'un des mille ouvriers dont l'effort ne peut jamais atteindre au but proposé. Le Portrait de J/'«e Bènouville et de ses deux enfants est une esquisse doublement interrompue, hélas! parla mort d'un des enfants et parla mort du père; dure destinée qui brise à la fois le cœur de la mère et le
cœur de l'épouse ! Disposé en réminiscence francliement accusée des charités italiennes, ce groupe se présente bien; il est gracieux, savamment dessiné, largement préparé au pinceau et louche d'une émotion sincère, lorsqu'on voit sur les lèvres et dans les yeux delà jeune femme ce sourire de bonheur qui, si vite, a dû se changer en sanglots ! •
La mort a-t elle donc aussi frappé M. Eugène Delacroix; j'entends cette mort anticipée qui paralyse la main, clôt les yeux et ôte à l'esprit la notion du juste et du vrai? Quelles sont ces peintures de revenant qu'on expose sous son nom? C'est une cruelle épreuve qne M. Delacroix fait subir aujourd'hui à ses admirateurs. Gomment pourraient-ils défendre ceiie Herminie vêtue en zouave et qui a quinze têtes de hauteur? S'ils retrouvent encore quelques-unes de ses qualités de coloration dans le Christ au tombeau et quelque furieuse réminiscence de mouvement dans Rehecca, que diront-ils de ce paysage impossible, savonneux, monochrome, intitulé : Les rives (lu fleuve Sebou? La couleur elle-même est partie; des tons gris et livides ont remplacé celte harmonie qu'on aimait à louer et en faveur de laquelle on
pardonnait avec indulgence tant de choquantes imperfections ! Ceci est un avertissement à M. Delacroix, que le temps du repos est venu pour lui. Voilà qu'aujourd'hui, il remet tout en question. A-l-il le droit de faire repentir ainsi les membres de l'Institut de de leurs votes complaisants? 11 est un moment dans la vie où la main défaillante n'obéit plus à la pensée; il faut alors avoir le courage de rentrer dans le silence; des hommes forts, bien plus forts que M. Delacroix ne l'a jamais été, ne serait-ce que Gros, ont péri misérablement pour n'avoir pas su se retirer de la lutte à l'instant propice. Au milieu de la bataille qui s'est livrée autour de lui, M. Delacroix, saluant les deux corps d'armée alternativement, a suivi avec ténacité la roule qu'il s'était proposée; il est enfin arrivé à son but; que cela lui suffise! Dans l'intérêt de sa réputation, qu'il ne sorte plus de sa retraite; il est mauvais de donner à rire quand on n'a plus les rieurs de son côté; le sentiment de la nature n'est certainement pas mort en lui ; mais il ne peut plus s'exprimer. Dans Ovide et les Scythes^ le paysage, vu de loin, offre encore de belles profondeurs et des aspects sévères; mais est-ce pour
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plaire au porte que les Scytlies traient devant lui la femelle du cheval de Troie? Satisfait de l'exposition universelle et des résultats qu'elle a eus pouV lui, M. Kugène Delacroix devrait retourner maintenant aux travaux littéraires qu'il aime et à la musique pour laquelle il était certainement né.
S'il est triste d'assister au spectacle d'une irrémissible décadence, combien n'est-on pas heureux, en revanclie, de voir de jeunes efforts s'accroître et s'avancer courageusement dans le progrès; c'est à M. Breton que nous devons cette bonne fortune, et nous l'en remercions. En 1855, il exposa des Glaneuses qui furent remarquées, et si la critique ne s'en occupa pas, c'est qu'elle était littéralement accablée sous la quantité des œuvres qu'on avait exhumées pour cette grande cérémonie funèbre de la peinture moderne ; en 1857, la Bénédiction des blés en Artois obtint un succès véritable, et si l'on put reprocher avec raison à l'artiste quelques tons criards, on n'en admira pas moins un talent réel qui faisait de grandes promesses. Ces promesses, voilà que M. Breton les tient aujourd'hui. Son exposition est supérieure aux précédentes, et l'un de ses tableaux, assez étrange-
iiionl intitulé : Planlalion d'un Calvaire, est, sans contredit, la meilleure toile de ce salon après les portraits de M. IL Flandrin. La composition qui offrait forcément beaucoup de personnages vus de dos et de profil, avait des difficultés que M. Breton a su habilement résoudre par une ordonnance très-savante et en même temps très-naturelle. Il fait froid et gris ; c'est par un de ces jours d'avril si communs en France, jours humides et voilés, où les arbres poussent invisiblement leur sève vers les hautes branches, oii quelques fleurs déjà sont écloses parmi les herbes reverdies, et où cependant le soleil ne peut percer encore le manteau de nuages qui enveloppe le ciel. On va planter un grand crucifix pour quelque cérémonie de Pâques, sans doute. C'est dans le petit cimetière enclos près de l'église qui, la porte ouverte à deux battants, laisse couler le flot des fidèles. La procession s'avance lentement, au chant (les lugubres litanies psalmodiées par des prêtres couverts d'ornements sacerdotaux. Devant eux, marchent des frères de la Passion, vêtus de la robe grise, pieds nus, la tête largement tonsurée, et supportant, sur leurs épaules, la lourde croix ou le cruciiié
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étend ses mains percées par les clous. Trois jeunes filles en blanc, les cheveux épars sur les épaules et symbolisant sans doute les Saintes Femmes, soutiennent, sur des coussins, les instruments de la Passion, la lance, la couronne, l'éponge et la croix. Des enfants de chœur jettent des fleurs devant leurs pas ; les notables du pays, en habit de gala (mon habit à manger le rôti, comme dit Gavarni), forment la lete du cortège et vont le front nu, tenant en main des cierges et courl)ant leur dos voûté vers la terre. Au loin , on aperçoit quelques ouvriers occupés autour d'un massif en maçonnerie qui doit figurer le Calvaire. Sur les flancs de la procession, quelques personnes passent à travers les tombes et regardent avec recueillement cette représentation païenne du grand drame chrétien. L'ordonnance générale et le dessin de ce tableau sont hors de tout reproche, et j'en dirai autant de la couleur, qui, tenue dans une gamme un peu sourde, voulue par le temps gris, par la nature même des costumes, est d'une harmonie très-satisfaisanle. Deux groupes surtout méritent des éloges ; celui des trois jeunes filles vêtues de blanc, dont chacune est charmante, d'une expression vraie
et d'un charme plein d'attraits; et un autre composé d'une jeune ouvrière, vue de profil, coiffée d'un mouchoir jaune, et tenant à la main un gamin qui court et une petite fille ; c'est pris sur le fait et idéahsé à force de vérilé. La touche du pinceau est large et saine, sans empâtements inutiles, et sans celte prétendue légèreté qui laisse voir les défauts de la toile, et n'est, le plus souvent, que de l'impuissance. Les belles cariatides rustiques que M. Breton nomme le Rappel des Glaneuses, soni nussi fort remarquables, quoique l'etfet général m'en plaise moins que celui du Calvaire; la Couturière est la même jeune femme coiffée de jaune que je signalais plus haut, mais assise cette fois, et travaillant humblement dans sa petite chambre. Ze Lundi esi une bonne scène decaba- *ret ; la touche en est un peu trop lâchée; le chien est creux et mal réussi ^ mais, à part ce défaut, les attitudes sont bonnes, et j'aime surtout celle de la femme qui vient chercher le vieil ivrogne qui a le désagrément d'être son mari. M Breton prend rang aujourd'hui à la tête de nos peintres de genre. Saura-t-il se maintenir à cette place que l'abdication de M. Knauss laissait libre? Nous le souhaitons de tout
noire cœur. Malgré certaines parentés honorables, il est lui, il a son originalité particulière ; il dessine, il compose et il peint bien ; nous n'avons absolument que des éloges à lui donner ; nous y joindrons cependant un conseil.Les Spartiates montraient des ilotes ivres à leurs enfants pour les dégoûter de l'ivresse ; que M. Breton regarde M. Courbet pour se dégoûter du réalisme auquel il touche de plus près qu'il ne croit ; qu'il reste dans le réel, cela vaut mieux. Encore un mot, avant d'en finir avec M. Breton. Nous ne le connaissons pas, on nous a dit qu'il était fort jeune et qu'il allait partir pour l'itahe. S'il va en Italie pour faire des études, il est perdu. Son talent déjà mûr, affermi, certain, n'a rien à gagner à la copie des anciens maîtres et à la contemplation d'une nature assurément fort belle, mais si pleine de périls qu'elle a nui à presque tous les paysagistes modernes qui ont voulu la reproduire. S'il va en Italie, qu'il n'emporte ni un crayon, ni un pinceau ; qu'il se promène, qu'il regarde, qu'il admire, mais qu'il ne travaille pas. Il y va pour lui de son originalité et de son talent.
Entre M. Breton et M. Curzon, il y a plus d'un rap-
port ; non pas certainement dans la iaçon de peindre qui est absolument dissemblable, mais dans les efforts de bon aloi que ces deux artistes font pour arriver au bien. Si quelque chose fait encore défaut à M. Guzon, ce n'est certainement pas l'intelligence ; il voit ])ien, choisit avec discernement, et sait grouper habilement ses personnages ; ce n'est pas l'idéal non plus, car, tout en prenant ses sujets dans la vie réelle, il sait leur donner un style et une tournure qui ne font qu'en accuser la vérité ; c'est la main qui est encore un peu faible peut-être, qui parfois semble prise d'hésitation et garde à sa peinture des apparences plates qui la font ressembler à des aquarelles à l'huile ( qu'on veuille bien me pardonner l'association impossible de ces deux mots). Parti du paysage historique dont il obtint le premier grand prix, M. Curzon s'est dégagé peu à peu, et très-courageusement, des mauvaises tradhions qui immobilissent encore aujourd'hui MM. Paul Flandrin, Aligny, Lecointe et autres ; à travers ses courses et ses voyages, l'humanité lui est apparue non plus comme un accessoire, mais comme le but principal qui devait tenter un esprit élevé ; cette aml)ition est trop gêné-
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reuse pour que nous en puissions blAiner M. Gurzon. Il est déjà récompensé de ses efforts ; son talent grandit chaque jour, et cette exposition nous prouve, à cette lieure, qu'il a fait un grand pas en avant. Les huit tableaux qu'il offre au public et qui tous indiquent de fort remarquables qualités, affirment de sérieux progrès. Près des murs de Foligno est un bien simple sujet, mais il a été traité avec une si grande force de sensibilité, qu'il arrête et relient le regard. Une ferme, une mare, deux, fenuues, un bouquet d'arl)res, et, sous un ciel assombri, à l'horizon, un aqueduc et quelques montagnes. Sans des tons rosAlres qui ne me plaisent guère sur les murs de la maison et dans l'eau, je ne vois rien qu'on puisse reprocher à ce peut tableau qui est doux, reposé, lumineux, plein d'une rèvrrie crépusculaire, et vraiment fait pour plaire à ceux qui aiment la nature calme, prise dans un aspect général dont nous avons tous senti plus ou moins la puissance. Lajeune Mère, Il laquelle on a fait, avec justice, les lionneurs du salon carré, est une tentative heureuse vers la grande peinture, et si elle n'a pas toutes les perfections désirables, elle a, du moins, un stvle extrêmement
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heureux. Cette cliasle figure, blonde et gracieuse, est assise près d'un berceau où repose un enfant endormi, assez beau et assez fort pour rendre toutes les mères légitimement orgueilleuses. Sur ses genoux, écartés par le mouvement des pieds croisés en A', elle a posé son rouet^ et elle travaille tout en surveillant le sommeil du baby; le plaisir n'y perdra rien cependant, car sur la muraille, près d'un lierre grimpé, voilà un tambourin et des castagnettes. Estelle trop grande pour sa tête, sa tête est-elle trop petite pour sa taille? c'est ce que M. Curzon doit savoir; je me contente de lui signaler ce défaut qui est très-palpable. La jeune mère, du reste, est cliarmanle,d'un blond très-vif, avec de beaux bras blancs et une si profonde tranquillité répandue sur tout son joli visage, qu'elle fait plaisir à voir. Psyché me plaît moins, quoique ce soit une très honorable toile. L'artiste a cherclié à rendre la naïveté et, sans trop s'en apercevoir, peut-être, il n'est i^rrivé qu'à représenter l'étonnement; Psyché ouvre des yeux trop ronds, mais en revanche elle marche en avant par un mouvement très-bien réussi, et avec des pieds merveilleux que Gendrillon eût enviés; les tons vapo-
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roux abondent un peu trop aussi ; je sais que le sujet les commandait presque, mais ils offraient un péril que M. Gurzon n'a pas su éviter aussi complètement qu'on aurait pu le désirer. Psyché, du reste, porte fort gentiment sa petite boîte bleue sans trop se. soucier du gros Cerbère qui hurle après elle. De toutes les fables que l'antiquité nous a léguées, je n'en connais pas de plus profondément belle que celle de Psyché ; la légende de l'âme est éternelle, et elle a beau sortir du Tartare, elle entend toujours les aboiements de Cerbère.
Si nous avons cru devoir reprocher à M.Curzon sa peinture un peu plate, nous sommes forcés de reproclier à M. Hébert d'amollir la sienne plus qu'il ne convient et d'arriver à l'afféterie en s'obslinant à ne chercher que la grâce et le sentiment. M. Hébert est un artiste trop sérieux pour qu'on lui cache la vérité, et il connaît trop notre admiration pour prendre nos observations en mauvaise part. Nous étions en droit d'attendre de lui plus et mieux ; il reste volontairement dans le pittoresque, où il s'enferme au lieu de tenter d'arriver à la grande peinture de style dont il a fait l'apprentissage néces-
saire et où le pousse son talent, qui s'y rajeunirait et surtout s'y fortifierait. Ce qui manque à sa peinture ce n'est ni la science, ni l'étude, ni l'intelligence; c'est la santé; elle a les pâles couleurs; or la chlorose se guérit, il ne s'agit que de vouloir se traiter. Les tons flous, vaporeux et comme indécis que M. Hébert affectionne plus que de raison, pouvaient convenir à la Malaria, toile magistrale dont le sujet triste comportait volontiers ces teintes voilées que j'appellerai la rêverie de la couleur; mais pour représenter trois gaillardes vigoureuses qui descendant un escalier, il fallait un pinceau solide et un ferme coloris que je clierche en vain. L'agrandissement systématique des yeux, donne à ces belles figures une apparence maladive et presque malsaine que démentent leur force extérieure et leur vigoureuse prestance. Cette coloration, que j'oserai appeler lymphatique, et dont l'artiste abuse, l'a entraîné hors de la nature et de la vérité ; les ombres qu'il répand sur le visage de ses personnages sont vertes et leurs pieds sont lilas. Si, comme je le crois, mû par un esprit rêveur et mélancolique, M. Hébert a cherché à donner à ses figures une grâce
touchante qui émeut, il a dépassé le but cette année, il n'est arrivé qu'aux apparences morbides; toutes ses femmes ont l'air de mourir de consomption ; dans Mosa Néra à la fontaine, ce malaise de la brosse et du cravon est très-visible ; c'est la Chute des feuilles en Italie, et si je ne voyais parmi ces femmes poitrinaires, une vieille assise à l'extrémité gauche, tenanlses genoux dans ses mains croisées, et qui est une très-belle figure, réussie à souhait, je douterais que M. Hébert pût sortir de la voie pernicieuse où il s'est engagé et où le maintiennent les conseils de quelques amis maladroits. Mais M. Hébert est jeune encore, il sait son métier mieux que personne, il est artiste et très-doué, il n'y a donc pas lieu de désespérer et il saura réaliser toutes les espérances que l'école française avait eu le droit de concevoir. Un moment nous avons cru que, renonçant aux tableaux de genre auxquels il donne la dimension de tableaux d'histoire, M. Hébert allait aborder franchement, comme son talent le lui commandait, la ?;rande peinture; son Baiseï' de Judas, du salon de 1853, et actuellement au musée du Luxembourg, était une tentative hardie, très-neuve el qui, par le
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succès qu'elle obtint, prouvait à l'auteur que la voie était bonne à suivre. 11 y avait, en effet, dans cette toile un grand style, de la composition, une coloralion habile, tros-appropriée à la scène et de plus une réelle émotion; par là, M. Hébert nous prouvait qu'il était apte aux grandes choses, puisqu'il savait les comprendre. Mais hélas ! dans l'œuvre du jeune peintre ce fut comme une exception, une sorte de coup de tête vers la peinture sérieuse et bien vite il revint vers ce genre ambigu qui lui avait valu son premier succès. Sous les titres de : Fille d'Àlvito, Crescenza à la prison (1855), les Fiénarolles de San- Amjelo (i857)^ les Cervarolles, Rosa Nera (1859), il refait toujours la Malaria; c'est assez, c'est trop. Gliose étrange! dans l'Italie qu'il habite et fréquente, M. Hébert n'a jamais été frappé que par l'exception et rien de général ne l'a séduit; dans le pays de la santé il ne voit que la maladie, dans le pays du soleil il n'aime que le brouillard. Cette disposition est douloureuse à constater dans un artiste vraiment remarquable; elle l'entraîne si loin aujourd'hui que ses modèles pourraient s'en plaindre. Madame la marquise rfeX.,dontle portrait, du reste, est fort louable,
a un air souffrant qui contraste singulièrement avec la fermeté de ses lignes. Malgré leur beauté imposante, les Cermrolles ne nous émeuvent pas; elles mentent, elles ne sont pas si malades qu'elles en ont l'air ; elles ont beau ouvrir la bouche comme si l'air manquait à leur poitrine, nous sentons à les voir qu'elles respirent largement et à pleins poumons. La transparence et, pour ainsi dire, la translucidité de leurs chairs ne nous touchent pas non plus, car, en Itahe, le mal donne au visage des aspects bronzés à reflets jaunes et non pas ces teintes diaphanes qui conviendraient peut-être à des Irlandaises aspirant les brouillards et vivant sous la pluie. Je ferai à M. Hébert un autre reproche encore: la jeune fille vue de face qui est le personnage principal de sa composition est assurément fort belle, campée avec soin, dessinée avec amour et bien comprise au point de vue du mouvement, malgré l'extrême mollesse d'exécution des vêtements qui la couvrent; elle renverse la tête en arrière pour mieux supporter, en descendant, le lourd vase de cuivre qu'elle soutient; le visage est donc en raccourci. Pourquoi le front ne fuit- il pas et se présente-il comme si le visage
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était dans la normale altitude du repos? Si, semblables aux Filles d'Alvito, les Cervarolles s'étaient détachées sur le fond bleu du ciel, nous croyons que tout le tableau y eût gagné ; l'air manque autour de ces femmes, et le fond de briques, exécuté avec une mollesse si malheureuse qu'il ressemble à du coton cardé, semble les étouffer de tout son poids. Nos critiques sont sévères , mais elles ne sont que justes; elles doivent prouver à M. Hébert en quelle sincère estime nous le tenons. Plus ambitieux à son égard peut-être que lui-même, nous avions rêvé pour lui des gloires durables et un grande carrière. 11 nous semblait, et déjà nous l'avons dit ailleurs, qu'entre les froideurs de M. Ingres et les excès de M. Eugène Delacroix, il y avait une école très-sérieuse à fonder, école où le style n'eût pas exclu le mouvement et où la ligne se fût alliée à la couleur, et que cette école, que nous appelons de tous nos vœux, pouvait avoir M. Hébert pour chef. Faut- il donc renoncer à cet es^ poir?Que manque-t-il donc à M. Hébert pour tenter cette aventure? Rien assurément. 11 est artiste et peintre, il conçoit et sait exécuter; il aime les belles choses et tout ce qu'il fait, quoi qu'en puisse dire la
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critique la plus revêche, se meut toujours dans le domaine de l'art, ce qui est un fait presque unique aujourd'hui. Pourquoi ne secoue-t-il.pas les vieilles langueurs qui l'affaiblissent, pourquoi reste -t-il dans son petit sentier personuel au lieu de mettre entin le pied sur la grande route de l'art? Ne se souvicnt-il plus qu'un de ses premiers envois de Rome a été la copie d'une des sibylles de la chapelle Sixiine? Pendant qu'il étudiait son œuvre, le vieux maître par excellence ne lui a-t-il rien murmuré h l'oreille? ne lui a-t-ilpas dit qu'il fallait chercher lagrandeur et la force et que tout sacrifier à la sensibilité était un jeu dangereux qui ne pourrait plaire qu'à une mode momentanée? Des enseignements de Michel- Ange, M. Hébert n'a-t-il donc rien gardé dans sa mémoire? A-t-il donc été aussi atteint par cet affadissement qui main tenant fait chaque jour parmi nous des progrès terribles? Car, il faut bien le dire, ce qui manque surtout aux peintres de notre époque c'est la santé, c'est le tempérament. La libre est lâche et molle, on se traîne on ne marciie plus; en voilà assez cependant de ces œuvres poitrinaires, de ces peintures à l'agonie, de cet appauvrissement général du sang arlisti-
que; assez d'ombres, de brouillards, d'humidité, de moisissure; au nom du ciel donnez-nous du soleil, de la force et. de la vie, au lieu de ces élégances de maison de santé et de ces grâces d'iiôpital !
Nous ne redoutons rien cependant pour M. Hébert, et nous sommes convaincus qu'aux prochaines expositions il prouvera à la critique qu'elle a eu raison d'avoir foi en lui, et qu'il s'est promptement relevé d'une courte défaillance. Puisque nous parlons de défaillance, disons quelques mots de M. Paul Baudry, car la sienne est grave cette année. M. Baudry n'a guère à se plaindre de la critique ; elle a surmené l'opinion pour lui faire un succès ; on a même été jusqu'à dire, je crois, qu'il avait emprunté son pinceau au Titien : s'il le lui avait emprunté, il le lui a certainement rendu. C'est traiter le public avec une irrévérence coupable, et donner de son respect de l'art une étrange opinion, que d'envoyer au salon une esquisse informe comme celle qui est exposée sous le titre de Guillemette. Ces sortes de choses sont bonnes à garder à l'atelier. Souvenir trop directe de l'Infante de Velasquez, cette ébauche, traitée sans façon, ne vise qu'à l'effet, et no peut soutenir l'examen
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pendant deux minutes : c'est peint à coups de pouce. Le ton gris de la toile môme forme le tissu de la robe, relevé çà et là par quelques touclies grises, bleues et noires, appliquées avec beaucoup de chic, il est vrai, mais avec un laisser-aller qui frise de i)rès l'excessive négligence. La tête est fine néanmoins, bien éveillée, quoique salie par des frottis d'une couleur de cendre, qui paraît aujourd'hui être la nuance de prédilection de M. Baudry. Cet artiste possède des dons naturels qui sont rares, et qui auraient dû l'engager à travailler sérieusement pour les augmenter. 11 a l'entente naturelle de la couleur, et, dans son coloris, une sorte de distinction qu'il est bon de constater et d'applaudir; mais quelque mauvaise fée sans doute est intervenue au jour de sa naissance ; elle lui a donné pour le dessin une main inhabile ; elle lui a ôté le pouvoir de reconnaître et de rendre l'expression, et enfin, maléfice grave, elle Ta privé absolument d'imagination, c'est à- dire d'invention, ce qui est un point capital dans les arts. En effet, quelle est la manière de procéder de M. Paul Baudry? elle est très -simple, et si dénuée de malice, qu'elle se dénonce d'elle-même au premier
coup d'œil. Il prend un modèle, le premier venu, il le déshabille, l'asseoit au bord d'un puits, et c'est la Fortune ; il le met debout, vu de face, dans un bois, c'est Léda; il le place de dos, c'est Vénus; il le couche et l'enveloppe en partie d'une draperie bleue, et c'est la Madeleine. Non, ce n'est ni la Madeleine, ni Vénus, ni Léda, ni la Fortune ; c'est un modèle, et pas autre chose. Dans ces quatre types si différents, il ne voit qu'une femme, et dans cette femme, il ne voit qu'une chair. Est-ce assez ? Non pas! Aussi, qu'arrive-t-il? Séduite par des qualités de fraîcheur et de distinction, la mode adopte tout à coup, du jour au lendemain, le jeune artiste: il suffit à peine aux portraits qu'on lui commande; il est chargé d'exécuter des décorations qui en amèneront d'autres, ceci soit dit sans calembour, on le préconise, on le pousse, on crie ses louanges, on parle d'avance de ses travaux, et quand ces m<^mes travaux, si célél)rés prématurément, sont livrés au public, on s'aperçoit qu'on s'est trompé, on reconnaît que les espérances avortent ; toute cette fumée, tout ce bruit disparaissent au grand jour, et les amis désillusionnés récitent, comme un mea culpa, la fable des Bâtons flottants. M. Baudrv
n'est pas coupable de tout ceci ; on l'a grisé ; l'opinion l'a surfait, et elle est injuste en retournant aujourd'hui contre lui les éloges qu'elle lui a jadis prodigués un peu trop à l'aventure. M. Baudry n'est point un grand homme, et M. Baudry n'est point perdu ; M. Baudry est un artiste très-bien doué de la nature, qui, avec du travail et une constante étude, arrivera certainement à produire de bons tableaux, mais qui, jusqu'à présent, à i)art deux portraits qui sont remarquables, n'a encore fait que des promesses. Seulement, et je le constate avec peine, les promesses du salon de 1857 étaient plus sérieuses que celles d'aujourd'hui. La Toilette de Wwms est une jolie toile, gracieuse, bien peinte même, d'un ton liarmonieux distingué; les personnages, dessinés un peu de fantaisie, ont d'agréables carnations nacrées; le paysage est bon, un peu trop uniforme de composition peutêtre dans la partie gauche, mais aéré et frais. M. Baudry excelle à manier le bleu ; il le place adroitement par touches légères qui font bon effet, mais il ne faudrait pas abuser de ce moyen, qui deviendrait vite une ficelle. Qu'est-ce que fait donc l'Amour avec ce miroir où il ne peut se voir ni refléter le visage ou
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la poitrine de sa mère? Nous craignons de comprendre quelle a été l'intenlion du peintre. M. Baudry fera bien de ne pas jouer avec ce genre de plaisanterie ; ces coquetteries à la Grébillon fils n'ont rien de commun avec l'art. La pénitence n'a point maigri la Madeleine; seulement, de l'habitude qu'elle a sans doute ])rise, par humilité, de se couvrir de cendre, elle a gardé une teinte cendrée et malpropre qui m'élonne chez celle grassouillette personne qui a les ongles si bien soignés et le regard si limpide. Elle est assise, s'appuyant d'une main sur la terre, demi-coudhée sous une grotte qui laisse probablement pénétrer la lumière de tous côlés, car le personnage est éclairé égalemcnl à droite, à gauche et de face ; près d'elle, quelques chardons ont fleuri (louches de bleu), et sont comme un ton de rappel avec les leintes bleues de la draperie qui, couvrant le bas du corps, laisse voir à nu la poitrine et les bras. Au fond , on aperçoit un paysage assez insignifiant. C'est une jolie étude de femme blonde, au point de vue de la coloration générale; mais ce n'est assurément pas, comme le prétend le livrel, la Madeleine repentante. Un portrait de femme que nous ne désignerons
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pas autrement, et qui, du reste, n'est pas inscrit au catalogue, offre d'aimables qualités malgré l'extrême prétention de la pose du bras droit et malgré le mauvais goût des accessoires. Mais en regardant ce portrait avec soin, on serait tenté de croire queM. Baudry n'a point débar])ouillé son modèle. Cherchant une noie mère pour son harmonie générale, il l'a trouvée, celte fois encore, dans la nuance cendrée des cheveux blonds qui, du reste, sont traités à ravir, et il a étendu cette nuance sur tout le visage, sur les épaules, sur les bras, sur la robe. Si au lieu de rendre son pinceau au Titien, M. Baudry l'eût gardé encore celte année seulement, il aurait compris que les maîtres coloristes n'ont jamais procédé ainsi, et que cette façon de fondre tous les tons particuliers dans une seule teinte générale pour obtenir un ensemble agréable aux yeux, est une invention toute moderne inaugurée par M. Delacroix, qui fait des femmes bleues [Entrée des Croisés à Constantinople) et des chevaux roses ( Triomphe de Trajan). C'est aussi ce procédé qu'emploient les tisserands de cachemire pour leurs châles ; mais ce qui convient aux étoffes n'est pas admissible pour les tableaux. M. Baudry fera donc
bien de revenir à une manière plus tlifficile peut-être, mais à coup sûr plus loyale et plus artistique. L'exposition de M. Paul Baudry annonce-t-elle donc un si grand affaiblissement? Non pas, car voici, sous le no 167, un portrait tout à fait magistral. C'est là de la peinture réellement bonne et puissante, et ce portrait est si beau que nous le préférons même à celui de M. Beulé (Salon de 1857). La toucbe très-large cl très-serrée en même temps fait jaillir la vie sur ce visage accentué d'un nez en bec d'aigle et alourdi par un menton engorgé vers la lèvre inférieure comme celui de quelques rois d'Espagne. L'œil, d'un bleu nocturne, regarde réellement, et les lèvres semblent prêtes à s'ouvrir pour une voix retentissante; le costume, notre laid costume moderne, est traité de main de maître, sans atténuation aucune, franchement, comme doit faire tout artiste sur de sa force. Cette toile est très-belle, glorieuse à compter dans son œuvre et elle ranimerait toute nos espérances hésitantes si je ne décrouvrais, sous une signature écrite en poudre d'or, le nom de Rome et la date 1855. C'est à cela, c'est à cette bonne façon de peindre, c'est à cette conscience, à ce lent travail, à cette étude approfon-
die, à celte surprise de la vie tixée sur la toile, à cette solidité de pâle, à ce franc coloris, à ce dessin minutieusement étudié, c'est à cette honnêteté qu'il faut revenir, et laisser de côlé, pour toujours, les Guillemettes, les Ions cendrés, les frottis inlenlionellernent sales et les amours plus curieux qu'il ne convient. M. PaulBaudry peut, il n'a qu'à vouloir. Qu'il imite les compagnons d'Ulysse; qu'il coule hardiment de la cire dans ses oreilles, car le chant des sirènes a causé bien des morts. Si nous étions à la place de M. Baudry, sachant ce qu'il sait déjà, et doué comme il l'est, nous quitterions Paris, nous irions vivre pendant un an ou deux à ia campagne, non pas en Italie, en France; nous demanderions à la nature de nous donner ces grands enseignements qu'elle réserve à ceux qui l'aiment et nous reviendrions fortifié par cette communion avec les choses éternellement vraies et belles. Nous croyons qu'il n'est que temps, car sa peinture se ressent déjà de la corruption des grandes villes. Il est [)robable, sinon certain, que M. Baudry ne suivra pas ce conseil qui cependant pourrait lui rendre une santé déjà fort affaiblie; alors, comme nous sommes incorrigible, nous en hasarderons un
second ; nous disions à M. Breton de regarder M. Courbet, nous dirons l\ M. Baudry de regarder M. Winteilialler, car bientôt, comme lui, s'il n'y veille très-courageusement, il ne sera plus qu'un faiseur de portraits.
Cette défaillance n'est, du reste, pas la seule que constate l'exposition actuelle, et il est vraiment triste d'assister à cette décomposition des talents soutenus jusqu'à présent et aimés par le public. M. Charles Comte, dont bien souvent déjà l'éloge s'est rencontré sous notre plume, expose sous le titre . Alain Chartier et Marguerite d'Ecosse^ un tableau qui est franchement mauvais et où je cherche en vain les qualités de finesse et d'élégance que nous avions autrefois été si heureux de signaler. La roule de l'art est fatale; on descend dès qu'on ne monte plus et il n'est pas permis de s'y arrêter. Pour reconquérir tout l'espace laissé par lui entre cette œuvre et celles qui l'ont précédée, M. Charles Comte doit faire un vigoureux effort ; les récompenses méritées ([u'il a obtenues à la lin du salon de 1857, lui font-elles donc croire que tout est dit pour lui, qu'il est arrivé et qu'on fermera les yeux sur cette décadence inat-
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tendue? .l'espère que non, car alors le mal serait sans remède, et nous vo3^ons dans le cardinal Richelieu les preuves (|ue M. Charles Comte peut se relever de la faiblesse qui l'a tout à coup paralysé quand il peignait Alain Chartier. Le tableau de M. Glaize n'est pas une défaillance, c'est un suicide avec préméditation, et nous n'en parlerions pas si nous ne voulions planter une croix funèbre sur la tombe d'un artiste qui, pendant quelques jours, a eu du talent. Reqiiiescat in pace! Et que penser de M. Diaz? Si je retrouve encore dans ses tableaux quelques qualités lumineuses, trop directement empruntées aujourd'hui h la manière de Prud'hon, quelle lourdeur de touche en revanche, quelle hésitation de dessin, quel affaiblissement général ne nous faudra-t-il pas constater? S'il n'est tout à fait mort, M. Diaz est du moins bien malade. Nous en dirons autant de M. Hamon, auquel les avertissements n'ont certainement pas manqué; V Amour en visite est une sorte d'élégie à la Diafoirus qui prêle aux jeux de mots les plus ridicules, qui est lourde, cotonneuse et tout h fait indigne du peintre élégant, quoique souvent précieux, dont on aimait les œuvres. L'école des Pompéistes h laquelle
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appartenait M. llamon est du reste à la débandade et son vrai chef aujourd'hui, si tant est qu'elle en ait un, nous paraît être M.Schulzenberger, qui a un trèsvif et très-réel talent. Je n'aime cependant passa Vem«à-; toutes les Ténus qu'on nous montre avec ou sans conque, assise ou debout, seule ou entourée d'am^ours, sortant des flots ou se promenant à Paphos, ne sont jamais qu'une femme plus ou moins jolie; or Vénus était plus qu'une femme, elle était la Beauté même et il nous paraît qu'il faut être très-sûr de son imagination et de son génie pour oser aborder un semblable sujet. 11 y a dans le talent de M. Schutzenberger beaucoup d'esprit et en même temps une sorte de sensibiUté rêveuse, ce qui lui donne un cachet particulier et pour ainsi dire spécial; son dessin est serré, sa brosse est très fine et ne néglige aucun détail tout en respectant l'ensemble^ ce qui est le contraire de M. Gérôme qui maintenant sacrifie toujours l'ensemble aux détails. Des cinq tableaux exposés par M. Schutzenberger celui que nous préférons est intitulé : Les premiers astronomes; une belle nuit nacrée, un peu trop claire peut-être, enveloppe la nature de ses voiles constellés; les troupeaux
dorment et les moutons amoncelés ressemblent de loin à des sillons blanchissants; devant un feu dont la fumée monte dans l'air introublé, les chiens de garde sont accroupis,ne sommeillant que d'une oreille, prêts à s'élancer au premier bruit; leur maître est là, le berger chaldéen, vêtu d'un savon de bouc, les jambes
nues, la tête serrée du coufieh, debout, appuyé sur
• son haut bâton et levant la tête vers les astres resplendissants; derrière lui s'ouvre la tente de pasteurs qui suit les longs troupeaux à travers les pâturages et abrite le maître qui veille sur eux. La figure chercheuse, l'expression absorbée du berger sont parfaitement rendues, el quoique M. Schutzen berger ait évidemment triché en donnant à sa nuit une coloration trop claire, nous ne pouvons que louer ce tableau qui est excellent. Une mauvaise rencontre est une très-spirituelle composition et une bonne peinture qui ne fait que gagner à être examinée de près. Sous le chemin herbu de la forêt, tout pénétré par les rayonnements verts que le jour arrache aux arbres, une forte, belle et honnête fille de bûcheron, blonde, appétissante et grasse, est accostée par un drôle de mine peu rassurante qui, le fusil en bandoulière, la pipe à la bouche, la
lèvre sensuelle, le nez proéminent, à l'œil solliciteur, hasarde, plus qu'il ne faudrait, son bras autour de la taille rebondie de la jeune fille; heureusement cette dernière porte une solide serpette à la main, car, sans cela, je ne vSerais pas rassuré. C'est bon, dans une donnée très-sage et bien exécutée. C'est aussi aux Pompéistes que nous rattacherons M. Auberl, qui, sous le titre de lîcvcrie expose une très-johe étude de jeune femme blonde vêtue à l'antique et assise, songeuse, au bord de la mer. C'est simple et fin, d'un aspect agréable et d'une harmonie qui serait tout à fait plaisante, si le bleu du collier en lapislazuli ne détonnait un peu, par sa violence, sur la coloration générale; Montaigne aurait dit : Je ne compte pas mes couleurs, je les pèse; en effet, c'est dans l'équilibre exact de leurs vibrations que se trouve le secret du coloris. M. Toulmouche a fait de notables progrès depuis quelques années et sa peinture proprette, consciencieuse et fort minutieusement étudiée, semble acquérir maintenant un peu de cette force qui lui manque encore. La Prière, la Leçon, le Château de Cartes sont trois aimables tableaux d'intérieur,' sans grande prétention, et qui touchent par
leur simplicité même. M. Bouguereau semble chercher Savoie; aujourd'hui il aborde la peinture de genre, imitant en cela tous les premiers grands prix de peinture d'histoire; est-il bien nécessaire de passer cinq ans h Rome dans la familiarité des maîtres du style et du grandiose pour produire ces œuvres, gracieuses peut-être, mais où manque à coup sûr la force que l'on est en droit de leur demander? C'est résoudre la question que delà poser. Si l'on envoyait les lauréats en Hollande étudier les peintres de genre , peut-être deviendraient-ils des peintres d'histoire. Quoi qu'il en soit de ces considérations si connues et si évidentes qu'elles en sont réduites à l'état de lieu commun, il faut féliciter M. Bouguereau d'avoir abandonné les Inondations officielles et d'attaquer aujourd'hui un sujet réellement humain, la douleur. Le Jour des morts représente deux femmes vêtues de noir, se tenant embrassées, en larmes au ])ied d'une croix tumulaire qu'elles entourent d'une couronne d'immortelles. C'est très-doux et trèstriste; le sujet, il est vrai, était facile à traiter, mais M. Bouguereau l'a mené avec un soin louable et il s'est tiré avec habileté des difficultés de coloration
que l'assemblage des noirs pouvait lui offrir; nous recommanderons aussi les tableaux de M. (Gustave Boulanger qui fait preuve de talent et de bon vouloir dans Lesbie, Lucrèce et dans les Pâtres arabes, quoique nous ne soyons pas complètement satisfait des tons trop transparents de cette dernière toile.
J'ai beau hésiter et faire l'appel de tous les soldats |)ourreculerle moment pénible de m'occuper de leur ancien général, il faut bien cependant que j'en arrive h parler de M. Gérôme. Que dire de lui, sinon qu'il force de s'occuper des détails il ne voit plus les ensembles et qu'il est devenu un peintre d'accesst)ires. Un peintre? Est-ce bien de la peinture, cette coucbe diaphane et crue qu'il applique sur ses toiles? J'en doute, et je ne trouve plus aujourd'hui les qualités artistiques du Combat des coqs , de Pœstum, du Siècle d'Auguste, qui valurent h M. Gérôme une juste renommée. Ses tableaux ressemblent maintenant à des planches faites à la litliocliromie et destinées à illustrer un livre d'archéologie élémentaire. A force de chercher la petite bête, M. Gérôme ne trouve plus qu'elle. Ce procédé, de séduction facile sur le public, est- il fait pour contenter un artiste sérieux?
Je ne le crois pas; car, volontairement, le peintre ravale ses compositions au rang de vignettes coloriées. Cet amour du détail pour le détail même apparaît de tout son mauvais éclat dans le Roi Candaule (ô Stratonice !). Sa femme, dont Gygès a grand tort de devenir amoureux, car elle est fort mal faite, se déshahille littéralement dans un magasin de curiosités ; cassolettes, flabella, coffrets, boucliers, vases, escabeaux, tabourets, fauteuils, lampadaires, tout le bric-à-brac antique est là minutieusement représenté. Les divinités abondent aussi, comme bien vous pensez, non pas au point de vue de l'histoire, mais au point de vue d'une fantaisie panthéistique assez baroque, car, à côté d'une Minerve grecque, voici une Isis égyptienne et, qui plus est, un Ganésa hindou; il eût peut-être été raisonnable de donner à ce dernier dieu sa couleur biératique, qui est le violet. Ce défaut, qu'on pourrait jusqu'à un certain point excuser dans un sujet de boudoir comme le Roi Candaule, devient absolument condamnable dans une toile à prétention semblable à XAve César. Quoi ! dans ce fait immense des combats de gladiateurs, qui nous apparaît comme la quintessence historique du
vieux monde romain, M. Gérôme ne voit qu'un prétexte à casques, à cuirasses, à velarium, à knémides, à filets de retiaires et à statuettes; j'en douterais, si je ne le voyais pas. Ah ! ce n'est pas ainsi que les poi'tes ont compris ces luttes étranges dont le seul souvenir nous étonne encore. Ut pictura poesis! La poésie, dans ce cas, laisse la i)einture très-loin derrière elle. Le Gladiateur de Mavenne, deFrédérlc Ilalm (M. Muncli Bellinghausen), est un chef-d'œuvre de mouvement et d'entrain, si je le compare au cirque de M. Gérôme :
0 Gomment dis-tu? Un jeu dégradant? quand Rome entière se met en fêle, quand Gésar, le sénat et les chevaliers romains se rendent en corlége solennel au cirque où débordent déjà les flols tumultueux du peuple ; quand ensuite, sur un signe de Gésar, les barrières s'abaissent devant les combattants, et qu'il se fait un silence, un silence comme si jamais la parole n'eût existé; quand enfin le signal retentit, que les coups tombent, que celui ci s'avance, que celui-là, esquivant le coup, lance d'un jet prompt son filet sur le casque de son adversaire ; que celui-ci se dégage, est enlacé de nouveau, frappe,
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est frappé, saigne, cliancelle, présente même en tombant la poitrine à l'ennemi, reçoit le dernier coup et meurt ; quand ensuite, comme une trombe, comme un tremblement de terre, éclate ce tonnerre des applaudissements et descend sur la tête enivrée du vainqueur ; que roses et lauriers pleuvent autour de lui, que César lui sourit et que des milliers de voix acclament son nom à travers les airs... c'est là un jeu, un jeu dégradant? c'est la victoire, c'est la gloire, c'est la vie ' ! »
Et dans Melœnis, le magnifique poëme de M. Louis Bouilhet, quelle fougue, quelle verve, et quelle science en même temps, dans le combat, en présence de Commode !
Il tendit son cou nu sous l'acier du poignard ; Puis, tourné vers la foule, et d'une voix puissante : « Frappe, enfant, cria-t-il, et salut h. César ! » Le sang jaillit à flots par la gorge béante Et Mirax se souvint de tomber avec art !
C'est à ces belles sources que M. Oérôme aurait dû aller rafraîchir son inspiration qui s'épuise, et non
* Le Gladiateur dp Raventie, acte UI.
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dans des ouvrages d'archéologie qui l'ont mal conseillé. Si, comme je n'en doute pas, il a lu le De Gladiatoribus de Juste Lipse S il a pu voir combien il était resté au-dessous de son sujet. Il n'y a ni foule, ni mouvement, ni emportement; sous les yeux du peuple romain, en présence de l'empereur, ces hommes ne crient pas leur dernier salut, ils le murmurent; ils lèvent leurs armes timidement et ne les agitent pas dans l'enthousiasme d'un combat qui est pour eux la gloire suprême. 11 y a cjuelque recherche, je le sais, je la vois bien, dans le Mercure et le Pluton qui entraînent les morts avec le croc fatal, vers \QspoUarium;ûd.X[?> le vaincu enveloppé, comme d'un épervier, par le filet du rétiaire; dans le podium orné de colonnes où siège l'immonde Vitellius, cette grenouille à tête de porc qui se gonfla jusqu'à l'empire ; dans le laniste qui précède et présente les combattants ; dans les casques qui sont une assez fidèle reproduction des casques conservés au musée Bourbon deNaples; dans les kménides en bronze doré, quoi-
' J, Lipsi, Saturnaliiim sermomim lil^ri duo qui De Gladiatoribus. Lugduui Batavoi'uui, 1590. (Avec des planches très-curieuses.)
que M. Gérôme en mette une à chaque jambe de ses Samnites qui n'en portaient qu'à la jambe gauche , mais puisque c'était une toile archéologique en deliors de l'art que le peintre voulait faire, pourquoi, au lieu de ce petit groupe oii je ne vois que des Samnites et des rétiaires, n'a-t-il pas fait détiler devant l'empereur les différentes cohortes de gladiateurs : les secutors, avec le casque, l'épée, le bouclier et la massue de plomb ^ les Thraces, portant le poignard, la rondache et la dague; les minnillons, avec le casque surmonté d'un poisson, le bouclier et la faux; les andahates, qui combattaient à cheval et les yeux bandés ; le (^mao/teres, agitant une épée de chaque main ; les laquearii, armés d'une corde à nœud coulant ; les csmlarii, qui se battaient du haut d'un char? Tel qu'il esl, son tableau reste froid, peint h la détrempe, sacrifié entièrement, comme je ne puis me lasser de le redire, à des minuties de détail et déparé ça et là par des fautes de dessin choquantes, ne serait-ce que celle qui allonge démesurément et hors de toute proportion explicable le bras droit de Yitellius.
César, sans être une bonne toile, est du moins un
tableau meilleur; là, il y a un effet cherché et qui a été presque trouvé. Je sais qu'on peut reproclier à cette composition d'être plutôt un fragjnent de tableau qu'un tableau même; mais cette objection no me paraît que spécieuse, et cette fois les textes donnent tout à fait raison à M. Gérôme. Suétone raconte en effet que César mort resta seul pendant quelques instants et abandonné sur la place même du meurtre : Exanimis, di/fuijientibus ciinctis, aliquandiù jacuil, donec lecticœ impositum, dependente hrachio, très scrvuli domum rctnierunt. C'est ce moment i)récis que M. Gérôme a choisi. Devant la statue de Pompée dont le piédestal est souillé de sang, sur le pavé rouge encore, enveloppé de sa toge dont il s'est voilé pour mourir avec décence^ celui qu'on appelait déjà le divin Jules est tombé sous les couteaux ([ui ])unissaicnt son crime. Près de lui, voilà le slvlet à écrire dont il [)erça la main de Cassius, et voilà le mémoire d'Arlémidor qui dévoilait toute la conjuration et qu'il n'eut même pas le temps de parcourir. Son siège, presque un trône, est renversé; les bancs du sénat sont vides, et l'on devine que l'impassible statue de Rome regarde cette solitude. Tout le haut du corps est
dans l'ombre, un rayon aigu de lumière éclaire la parlie inférieure; la draperie, distribuée avec une extrême liabileté, cache le corps et une partie du visage, ne laissant à découvert que les yeux fermés sous les sourcils contractés, et le front ceint de cette couronne si aimée quien cachait la calvitie; le bras droit tailladé par les coups d'épée est étendu rouge et presque tuméfié. Cette toile, chose singulière pour une œuvre plastique dont l'appréciation tombe directement sous le sens de la vue, produit une impression de silence; l'épouvante en passant par là a emporté tous les bruits, et sans ces piédestaux et ce siège renversé, je croirais voir un grand caveau funèbre. 11 y a de l'émotion devant ce tableau, et s'il n'est pas peint avec la solidité que nous désirerions, nous devons du moins dire qu'il est très-supérieur aux deux autres, qui complètent celte année l'exposition de M. Gérôme. Un mot avant de finir; devant le César on a prononcé le nom de Marat; c'est trop, et cette comparaison maladroite a dû faire sourire M. Gérôme luimême. Entre le César mort et le Marat mort, il n'y a aucun point de ressemblance. A côté de David, qui malgré ses défauts, fut un maître absolu en l'art de
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] teindre, M. Gérônio ne sérail qu'un fort mince écolier, j'espère qu'il le reconnaîl lui-même; et à c(Mé du Marat qui est une toile farouche, merveilleusement peinte, vivante, si l'on peut le dire, par l'effroi qu'elle cause, inspirée par une conviction profonde et par un regret violent, et qui restera comme l'un des chefs-d'œuvre sinon comme l'ieuvre capitale de la peinture française, le César, n'est qu'un tableau honnête où il faut louer l'effort et la bonne volonté. C'est aussi l'effort, la volonté suivie et la reclierclie du mieux que nous louerons chez M'^^ Henriette Browne, quoique nous trouvions, cependant, que son exposition de 1859 ne vaut pas /es Puritaines de 1857. Les Sœurs de charité, important tableau d'une émotion facile que comportait le sujet lui-même, a, il est vrai, de très- sérieuses qualités de composition, de sentiment et de faire; mais la critique est forcée de reconnaître que la peinture en est un peu creuse et comme éclairée par derrière; le même défaut se retrouve aussi dans la Pharmacie [intérieur). Néanmoins le sentiment de ces toiles est toujours aimable et celui de la Toilette est plaisant par-dessus tout ; que M'ne Browne dont le talent est sympathique
à tout le monde, qui est aimée du public, mais qui a encore un long chemin difficile à parcourir avant d'être un maître, ne prête qu'une très-défiante oreille aux éloges de se? amis; ses tableaux, quoique remarqual)les, laissent beaucoup à désirer encore, et son meilleur envoi au Salon de cette année est certainement le portrait de 31. de G. (n« 437.) Il y a là une vérité d'allure, une franchise et une force de brosse qui font de belles promesses pour l'avenir.
M. Chaplin, un de nos meilleurs portraitistes, assurément, n'expose aucun portrait celte année; son Astronomie et sa Poésie, qui sont des toiles décoratives, ont toutes les quaUtés de fraîcheur, de coloris et d'élégance qui distinguent cet artiste ; ses fonds sont toujours un peu -trop tricottés, cependant les fonds unis sont supérieurs, car ils ne dérangent pas l'altenlion des yeux ; il aurait pu aussi comprendre et interpréter l'Astronomie e[ la Poésie d'une façon plus moderne; mais qu'importe? M. Giiaplin a sans doute voulu faire deux jolies femmes et il a réussi.
Si nous n'avions à parler que du talent de iM. Penguilly-l'llaridon, nous ne serions pas embarrassé; mais dans quelle catégorie le placer? c'est là
que notre embarras commence. Est-il peintre d'histoire? mais voilà la Plaine de Karnac; est-il peintre de genre? mais voilà /a Danse Macabre; est-il peintre de paysage? mais voilà le Coup de l'étrier. A coup sûr, c'est un artiste, et, s'il touche à tous les sujets, c'est qu'il peut les aborder tous. Parmi les huit tableaux qu'il expose, et qui, tous, mériteraient un examen détaillé, nous ne nous arrêterons qu'à deux qui, })lus que les autres, ont retenu notre attention. Toucher à la Danse Macabre après lesœuvres restées populaires des artistes du xv^ et du xvie siècle, n'était pas une petite tentative; M. Penguilly-l'Haridon n'a pas hésité, et l'événement prouve qu'il a bien fait. Le sujet principal est entouré, et pour ainsi dire encadré par huit petites compositions dont quatre, celles des angles, ne contiennent que des accessoires relatifs à l'idée mère. La Mort, un vieux squelette joyeux et ricanant, mène en dansant les quatre âges de la vie; au son de l'éternelle et monotone musique de l'existence qui toujours convie au trépas, ils dansent tous les quatre, doucement et sans grands efforts, la sarabande terrible; le groupe vient de face, tiré à gauche par l'inflexible maître de
ballet, soulevant la jambe qui va bientôt s'arrêter à jamais; la jeune et blonde jeune tille a beau s'appuyer, avec une foi profonde, sur la poitrine de son bien-aimé, le petit enfant a beau gambader aussi comme un amour allégorique, le branle est donné et la tombe est ouverte. Les compartiments sont peints en grisaille, d'un ton roux qui a une belle chaleur et une grande vivacité de coloris, quoiqu'il soit monochrome. On chante à table, on fait i)onne chère; à demain les affaires sérieuses ! les écliansons versent à pleines coupes, et les convives mangent à plein ventre ; mais la Mort sournoise sort ténébreusement d'une trappe et jette au cou d'un des banqueteurs le nœud fatal qui l'entraîne vers l'obscurité froide. Ailleurs on revient de la vendange, sans doute, et l'on cabriole follement en répétant quelque gros refrain ; mais la Mort passe le pied à l'un des chanteurs ivres, il tombe et ne se relèvera plus. Ailleurs encore voici la Mort qui renverse, pour l'enlever, un homme solide et saisi dans la force de l'âge et dans l'épanouissement de la vigueur ; la lutte a été longue, mais l'implacable ennemi en est sorti victorieux. Ailleurs, enfin, et c'est ce compartiment que
nous préférons, un grand et long fantôme voilé, tout vêtu d'un suaire qui enveloppe sa tête comme un casque sinistre et flotte en plis sombres derrière lui, emporte d'un vol rapide et muet un petit enfant vagissant ; dans ce seul épisode il y a tout un tableau, émouvant, bien rendu et d'une impression profonde. Cette toile de M. Penguilly-l'Haridon est très-remarquable ; elle est largement, solidement peinte, sans qu'aucun détail soit négligé et sans ces sacrifices inutiles que les peintres invoquent quand la main leur défaille. Pour ses personnages l'artiste a adopté les costumes du moyen âge qui étaient du reste presque indiqués parle sujet ; on connaît trop le soin exquis que M. Penguilly-l'IIaridon met dans la recliercbe de la vérité liistorique pour que nous ayons à louer leur savante et minutieuse exactitude; son Combat des Trente [iSùl) a prouvé ce qu'il sait en pareilles matières. Les petites Mouettes, rivage de Belle- Isle en mer; Port Donan [Morbihan) sont un des plus curieux et de plus plaisants tableaux qu'on puisse voir. Sous un ciel bleu, marqué çà et là de quelques petites nuées grisâtres, une anse sablonneuse et fraîche s'arrondit devant une mer glauque d'une
inconcevablo V6';rilé de couleur ; de cliaque côté la falaise pierreuse s'étend, et au milieu s'élève un grand rocher gris au pied duquel verdoie une petite tlaque d'eau. C'est dans ce désert, dans ce retiro que nul pas humain ne trouble, où nul pêcheur n'apparaît, devant lequel nulle barque ne passe à l'horizon, que les mouettes se sont rassemblées par centaines, par milliers, par milHons. Elles couvrent la grève, s'entassent sur les rochers, volent au-dessus des falaises, innombrables avec leurs ailes aiguës et blanches comme des fleurs de jasmin. C'est d'un aspect étrange, très-reposé, en même temps plein de vie ; c'est une excellente toile très-sage dan^ sa facture et d'une très-profonde originalité. Du reste il y a peu de choses en France qui soient aussi belles que les rochers de Belle-lsle en mer et je m'étonne que les peintres n'aillent pas y étudier plus souvent la nature dans une de ses plus grandes manifestations; je ne vois guère que la pointe du Razqui puisse les égaler.
Cette petite toile est une des meilleures du salon, car elle est simple et dit bien ce qu'elle veut dire ; les peintres croient trop souvent qu'il suftit d'afficher
(Je grandes prétentions pour affirnaer leur force ; le plus souvent ils se trompent, et M. Antigna peut en fiiire la triste expérience celte année. Parmi les quatre tableaux qu'il expose aujourd'hui, un seul est recommandable par le soin qu'il révèle et les qualités qui le distinguent; c'est le Sommeil de midi, toute petite composition qui représente uneenfant endormie au milieu d'un cliamp, dans son costume campagnard, franchement prise par le sommeil et sous une lumière parfaitement distribuée ; cela semble fait d'après nature ou tout au moins d'après le souvenir d'une impression réelle et cela est bien supérieur aux grandes machines que M. Antigna aurait dû garder dans son atelier. M. Glesinger, le sculpteur Cle singer, aurait dû y conserver aussi l'étude monumentale qu'il intitule ^ve tentée par le serpent. È\e dort, et un gros serpent boa s'est glissé vers son oreille et y murmure des choses fort singulières sans doute, car notre première mère se tortille comme une anguille dans un torchon. C'est très-prétentieux et ça vise à une force que ça n'atteint guère. Il y a certainement du modelé et une entente assez habile de la lumière ; mais c'est d'une lourdeur désespérante
et d'une facture inexcusable. M. Glesingerme paraît avoir des idées singulières sur la botanique du paradis terrestre, car il parsème de roses doubles le gazon ou sa figure est étendue ; me permettra-t-il aussi de lui demander pourquoi le ventre d'Eve est creusé d'un nombril? Il me paraît que Gain, comme fils aîné d'Eve et d'Adam, est le premier qui ait porté ce signe de la gestation. Je ne dis rien de Castel Fusana et d' Isola Farnese, qui sont deux bas-reliefs frustres qu'on a mis en couleur, et j'engagerai M. Clesinger à étudier Michel-Ange, mais à ne pas chercher à l'imiter en voulant manier à la fois l'ébauchoir et le pinceau; Midiel-Ange était un génie, et M. Glesinger n'a qu'un talent de sculpteur qui passera de mode. A cette grande figure (ÏÈve je préfère beaucoup la Locuste de M. MazeroUes; elle hidique des qualités de force et des études sérieuses qui conviendraient bien aux larges peintures murales et décoratives. Nous avons toujours parlé avec éloges de M. Devillj; mais, aujourd'hui, son Combat de Sidi-Brahim [seul iablediU de batailles dont nous nous occuperons), nous prouve qu'il court vers un péril dont il est bon de le prévenir. Pourquoi, au lieu de chercher à affirmer son ori-
ginalité en développant ses talents qui déjà ont été appréciés, M. Devilly quitte-t-il tout à coup la voie qu'il suivait pour se jeter sans réserve dans l'imitation de M. Eugène Delacroix? Un artiste qui était certainement mieux doué à son début que M. Devilly, M. Théodore Cliasseriau, a succombé irrémissiblement à cette maladie dangereuse. Le tableau de Sidi-Brahim a un grand mouvement, une bonne ordonnance et une vivacité d'allure qu'il faut louer ; mais il serait meilleur s'il n'était un pastiche absolu et intentionnel de la manière de M. Delacroix. Que M. Devilly prenne garde, c'est pour lui une affaire de salut I On gagne toujours à rester soi et à ne pas s'affubler de la défroque d'autrui. Nous en dirons . autant, mais avec une très-sérieuse sévérité , à M. Lies; malgré la ressemblance des noms et les efforts d'imitation, jamais on ne confondra ses mauvais tableaux avec les chefs-d'œuvre de M. Leys qui malheureusement n'a rien expédié à notre exposition; le succès qu'il a obtenu en 1855 aurait dû cependant l'y engager. M. Meissonnier n'a pas exposé non plus; l'empereur de Lilliput est resté sous la tente; tant pis, car ses petites toiles sont généralement une
bonne fortune pour les yeux ; en revanche, si le chef d'armée est absent, les capitaines ne font pas défaut ; voici M, Plassan dont la couleur plaisante et dont la touche extrêmement fine et forte accusent les constants efforts; la Famille est un des plus jolis groupes qu'on puisse voir, bien distribué et de plaisante attitude; la jeune mère qui, au lit encore, donne le sein à un bel enfant en présence du père ravi, est très-réussie; la Prière du matin est d'un dessin qui m'a longtemps arrêté par sa justesse et ses belles proportions; c'est tout un poëme que ce petit tableau et il vaut mieux à lui seul qu'un tas de vastes toiles prétentieuses dont nous évitons avec grand . soin de parler. Une jeune fille vient de se lever et devant son lit elle s'est agenouillée, appuyant son front sur ses mains et priant avec une absorption qui détend ses membres et affaisse le corps entier dans un sentiment d'adoration tout-puissant. C'est vrai comme la nature et en même temps d'un charme profondément cliaste et senti. >J. Plassan est moins heureux dans le paysage ; qu'il se rappelle le proverbe : 11 ne faut pas chasser deux lièvres à la fois ! La Promenade dans la neige, par M. Tissot, m'a remis les tableaux de
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Leysenmémoire. Cette jolie et gracieuse composition, 'd'une grande simplicité de détails, ressemble à une feuille de vélin arrachée à un roman du moyen âge ; c'est le même sentiment intime et la même finesse d'exécution. X'Or/evre jzf//' de M. Gliavet a de fortes qualités de coloris et une vérité d'attitude qui méritent les plus sérieux éloges ; M. Fichel se range aussi sous la bannière des inflniment petits; c'est une bonne recrue et ses Amateurs dans un atelier de peintre prouvent, entre autres, qu'il a su trouver, chose difficile et rare, la voie qui lui convenait. Le Frère capucin dans son intérieur est des tableaux de M. Yan Muyden celui que nous aimonsle mieux; il se distingue par une bonne entente de la lumière et une précision de gestes remarquable; mais néanmoins il ne nous fait pas oublier le Réfectoire de moines à Albano que nous avions admiré en 1855. Les toiles de M. Herbsthoffer sont agréables à regarder; sâ Partie carrée au Pré-aux-Clercs mérite qu'on s'y arrête, quoique le dessin y soit parfois hésitant. Un pâtre des Alpes changeant d'estivage est un tableau original représentant une scène prise sur le fait. Ce qu'un pâtre des Alpes peut porter sur sa tête et sur son dos
est tout à fait effrayant à voir ; le dessin est juste, précis, et la lumière est très-vivement distribuée; nous" en complimentons M. Albert de Meuron. Des Alpes au Jura il n'y a que la main et M. Blanc-Fontaine nous montre aujourd'hui un Déserteur emmené par les gendarmes à travers les montagnes natales pendant que, sur le premier plan, le père et la mère et même le chien pleurent en regardant partir celui qu'ils ne reverront peut-être jamais sur cette terre. La disposition est bonne et la scène émouvante. Parmi les peintres provinciaux, M. Blanc-Fontaine est un de ceux qui méritent le plus d'être encouragés, car on sent que si sa peinture est encore un peu plate et froide, ses intentions sont excellentes et ses efforts toujours élevés; le paysage est, du reste, bien compris et fait très -habilement sa partie dans la composition générale.
M. Louis Boulanger fut un des vaillants de l'école romantique; on suivait son panache blanc de loin à travers la fumée du combat et il obtint à cette glorieuse époque des victoires qui l'ont rendu célèbre ; le vieux capitaine n'a rien perdu de son ardeur et s'il n'expose plus les grandes toiles qui jadis
lui ont valu sa réputation, il nous prouve aujourd'hui du moins par les neuf tableaux qui portent son nom, qu'il n'a perdu aucune de ses qualités de dessin, de couleur et d'esprit ; Ilomeo et Juliette^ Othello, Macbeth (un splendide paysage!) Don Quichotte, le Marchand de Venise, montrent une liabileté et une [)oésie devenues rares aujourd'liui. M. Louis Boulanger a cru à l'art et l'art l'a récompensé en entretenant dans son cœur la flamme du foyer sacré. M. Baron est aussi un fervent qui suit imperturbablement sa voie à la recherche des belles fantaisies luniineuses qu'il aime et qu'il comprend mieux que personne; sou Cabaret vénitien est une chaude cascade de couleurs et de clartés où les belles filles de la Giudecca et les maîtres peintres, en splendides costumes, se mêlent dans une harmonie pleine de grâce et de vie ; le soleil rayonne sur tout cela, la ville magique apparaît au loin, les gais propos et les chants d'amour entr'ouvent toutes les lèvres. On est toujours heureux dans les pays où nous conduit M. Baron; que ses patineurs glissent sur la glace bleuâtre, que l'eau des canaux brille sous la lumière, la scène se passe toujours dans quelque coin des îles Fortunées, la vraie, la seule patrie de M. Baron, qui
est certainement un des plus charmants et des plus ingénieux artistes de l'école moderne. Les fantaisies de M. Marchai sont moins gaies et touchent parfois au lugubre; elles n'en sont pas moins excellentes dans leur esprit et l'œuvre d'un homme de talent. Sa peinture est peut-être encore un peu trop sombre et affectionne trop les tons noirs, défaut facile à éviter et qu'il suffira, sans doute, d'avoir indiqué à l'artiste. Malgré l'émotion profonde qui émane du Dernier Baiser et la large composition de Peine. perdue le tableau que nous préférons est le Frileux. Ce qu'on appelle vulgairement un fils de famille, c'est-à-dire un enfant désagréable qui sera plus lard un gandin ridicule, tout emmitoufflé de caclie-nez, de bonnet, de gants fourrés, de bons vêlements de velours et de laine, marche à travers la neige, la face à moitié disparue sous un châle et serrant l'une contre l'autre ses mains chaudement enveloppées; il est arrêté par un fagot près duquel un jeune gars en sabots, en pantalon trop large rattaché d'une lisière par-dessus sa grosse chemise en toile écrue, s'est assis philosophiquement, tête nue, ne sentant sans doute qu'une agréable sensation de fraîcheur; il fait non-
chalamrnent des boules de neige et en offre une au jeune frileux, qui paraît fort épouvanté à la seule idée de la toucher. C'est très- spirituel, très-vif et parfaitement rendu; c'est une bonne et sérieuse toile de plus à marquer à l'avoir de M. Marchai. Il ne suflit pas de cherclier l'esprit pour le trouver. M. Lambron, un nouveau venu, je crois, eh donne la preuve cette année. Son F/ànewr est une facétie aiguë, jaune, rouge et noire qui joue du bilboquet devant un jeu de quilles et à côté d'un violon accroché à la muraille. C'est puéril, Irès-sec de facture et dans des dimensions exagérées que rien ne justifie. Les cinq tableaux de M. Heilbuth ont toujours les qualités de facile et harmonieuse coloration que déjà nous avons signalée, mais il serait peut-être temps que M. Heilbuth apprît le dessin qui, cette année, lui fait complètement défaut. La Prédication par un franciscain à la messe de la chapelle Sixtine est un fort bon tableau de M. Clère, d'une lumière discrète savamment répandue; mais à quoi bon refaire, pour rester au-dessous, un des chefs-d'œuvre de M. Ingres?
Le Stradivarius de M. Hammam est bien campé, assis au milieu de ses cliers violons, en tenant un à
la main, déjà fatigue par l'ùge et absorI)6 dans l'idée qui l'emporte; il rêve profondément; son œil plein de réflexion plonge dans l'infini, des voix lointaines lui parlent et lui révèlent sans doute les secrets qui doivent faire de lui un artiste hors ligne. C'est senti et mené à bonne fin et je préfère, sans hésiter, cette toile à André Vésale que je trouve un peu théâtral de composition et plus froid de couleur. Le petit tableau de M. Léon Kaplincki est plein de cette incurable et profonde mélancolie que connaissent seuls ceux qui pensent à la patrie absente et portent dans leur âme blessée les âpres douleurs de l'exil. On entend en ce moment même des cris d'indépendance du côté de l'ItaUe ; nos vœux vont plus loin et nous saluons dans l'avenir les libres terres de Pologne et de Hongrie !
Qui ne se souvient de la tristesse d'Olympio? Hélas ! encore là aussi l'exil!
L'arbre ou fut notre chiffre est mort ou renversé!
Le Tempi passati de M. Amberg m'a remis involontairement ce vers en mémoire. Une femme, jeune
encore et qu'on devine l)elle quoiqu'on ne la voie pour ainsi dire que de dos, est revenue seule et triste dans le bois où jadis, au bras d'un amoureux emporté aujourd'hui parla mort, elle a fait ces lentes et douces promenades attendries par des serments de s'adorer toujours. Sur un arbre elle retrouve son chiffre entre-croisé à celui de l'absent, et immoljilisée tout à coup par ce souvenir vivant d'une cliose éteinte, elle reste songeuse et comme engloutie dans son passé regretté. Le jour mystérieux tamisé à travers les arbres l'enveloppe d'une douce lumière qui harmonise les tons noirs du vêtement et donne un grand charme à cette petite composition à laquelle je ne reprocherai qu'un peu de lourdeur dans le dessin. Le Droit de chasse et le Départ des émigrants avaient, en 1855, valu une place importante parmi les artistes modernes à M. Karl Hubner; \e Jeune marin rentrant dans sa famille qu'il expose aujourd'hui ne me paraît pas à la hauteur des deux toiles que je viens de nommer; la touche semble s'être délayée et appauvrie; la lumière n'est plus aussi ambiante; il y a affaiblissement, en un mot, et malgré l'esprit de types différents je trouve entre eux
une telle similitude que le même modèle paraît avoir servi pour tous.
De la vie du moyen Age où il avait heureusement trouvé le sujet qui commença à le faire connaître au salon de 1857, M. Henneberg passe à la vie moderne et s'y maintient avec succès. Toutes les qualités de mouvement qui rendaient son Féroce chasseur recommandable se retrouvent aujourd'hui dans le Lièvre forcé, épisode un peu trop tourmenté peut-être d'une simple chasse où le diable n'est pour rien. Les Associés représentent deux, gredins dépenaillés, déguenillés, hâves, sinistres et patibulaires qui, dans le fourré d'un bois, se partagent fraternellement une recette prélevée sur la poche des passants par des moyens que la saine morale n'approuverait peut-être pas absolument; l'expression joyeuse et en même temps inquiète de ces deux drôles a été parfaitement étudiée. Parmi les nouveaux venus, nous regardons M. Henneberg comme un de ceux à qui l'avenir fait de belles promesses que le travail pourra réaliser. M. Leighton, malgré une certaine fougue de composition qui encombre plus qu'elle ne remplit, fait preuve de talent dans sa Juliette. Mais, avec les Ions crus et
bleus qui l'enlaidissent, ce tableau ressemble h une porcelaine peinte qui a reçue au four un coup de feu de trop. Il y a cependant une sensibilité qu'il faut louer dans la douleur des vieillards et dans l'anéantissement du comte Paris.
En 1855, parlant de M. Knauss, après une longue et minutieuse appréciation de ses qualités nous disions : « M. Knauss fera bien de veiller assidûment sur lui ; sa force est grande, qu'il ne la laisse pas débiliter, et sous prétexte de devenir plus large, qu'il craigne de tomber dans des mollesses dangereuses. Est-ce que M. Knauss babite la France? C'est un mauvais pays pour les artistes; ils y apprennent vite à remplacer le talent par le chic et l'intelligence par la facilité. » Ce que nous disions à cette époque, nous pouvons le répéter aujourd'liui, et le Lendemain d'une fête de village reste encore le meilleur tableau de M. Knauss. Il y a beaucoup d'esprit cependant dans la Cinquantaine, il y en a même trop peutêtre; cbaque visage, cbaque accessoire ayant une valeur égale, l'attention se distrait forcément et la composition perd cette unité d'action qu'il faut généralement rechercher. La touche a oublié sa force
en sortant de sa franchise ; maintenant elle papillote outre mesure, elle fait tache, et cherche à surprendre par de petites manœuvres qui ressemblent bien à des ficelles. Les tons bleus ou plutôt teinte neutre abondent trop et refroidissent le coloris ; ces critiques faites, disons vite qu'il y a de l'air autour des personnages, que chacun d'eux est animé d'une vie spéciale et qui lui est propre, que chacun d'eux, en un mot, est un type,Qi ce n'est pas une si petite qualité; depuis les deux vieillards qui célèbrent la cinquantaine et qui, avec une dignité gaie et de bon aloi, dansent le solo exigé par l'usage, jusqu'aux curieux, aux enfants accourus, aux amis qui fument gravement devant ce spectacle, à la jeune mère qui allaite son nourrisson en souriant, jusqu'au petit chien qui secoue les oreilles, tout vit et respire dans cette toile où je voudrais seulement voir plus de solidité et plus de sûreté dans la facture; telle qu'elle est néanmoins c'est une des meilleures de l'exposition. Mais M. Knauss pouvait plus, aussi nous lui demandons plus; qu'il ne s'en prenne qu'à lui si nous nous montrons difficile.
Nous ne dirons qu'un mot des Portraits qui n'of-
frent jamais au public qu'un-intérêt secondaire et oii généralement l'art n'a rien avoir; quelques peintres cependant font bande à part au milieu des portraitistes et tàclient de donner un cacliet élevé à ces productions généralement moins artistiques que commerciales. M. Rodakowski est un peintre convaincu qui cherche la force et nous a prouvé, en 18.32, par son magnifique portrait du général Dembinski qu'il savait la rencontrer. Des trois portraits qu'il expose aujourd'hui celui que nous préférons est celui de jyime M. (no 2,603). Les étoffes el les chairs sont traitées avec un grand soin et par une brosse sûre d'ellemême qui reste ferme et solide tout en fuyant les empâtements inutiles; c'est très-cliand de couleur, tirant un peu sur les maîtres flamands et d'une belle tournure comme hgnes et comme attitude. Les deux autres (n^s 2,604 et 2,602) quoique faisant ressortir toutes les sérieuses qualités qu'on doit louer en M. Rodakowski, nous paraissent conçus dans une .préoccupation de tons nacrés qui leur ôte de la fermeté.
Le portrait de M. A. de L. (n» 2,430), par M. Philippe, est bien posé, avec un grand abandon et un
parfait naturel; la peinture en est bonne, le dessin régulier; la vie anime bien ce visage un peu aigu et d'une douceur contestable; les accessoires sont traités avec soin et toute cette toile affirme chez M. Philippe une conscience sévère et un effort important vers la bonne peinture. Nous en dirons autant de M. Hoffer, son portrait d'enfant (n» 1,5*27) ne mérite que des éloges. Nous voudrions parler de M. Ricard, lui conseiller, au nom du salut de son talent, d'abandonner ce système de préparation en blanc sur laquelle il repeint ensuite, ce qui donne à ses portraits des apparences à la fois lourdes et creuses; mais à quoi bon? il n'j a pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Ah ! où est le temps où M. Ricard exposait le portrait de M^e A. S. et celui de M. P. ?
LES PÂYSANISTES
C'est de ce nom que nous appellerons les peintres qui, tout en faisant du paysage, donnent à l'homme l'importance principale dans leurs compositions; leur nombre augmente tous les jours, ils ont leur chapelle séparée dansla nef de la grande église artistique, et ils m'ont paru mériter une classification spéciale entre le genre et le paysage proprement dit, car ils participent des deux sans appartenir directement à l'un ou à l'autre. Ce groupe particulier exécute dans la peinture un mouvement analogue à celui que créa et pro-
pagea l'admirable talent de George Sand, quand il descendit consciencieusement dans la vie rustique et produisit des chefs-d'œuvre comme la Mare au diable et la Petite Fadette. L'impulsion donnée a été suivie, mais dans l'art elle n'a pas encore offert d'équivalent aux œuvres de la littérature qui, en cela comme en beaucoup de choses, est restée supérieure. De grands efforts cependant ont été accomplis et un pas important a été fait vers la vérité. Au lieu de ces bergers d'opéra comique, de ces Jeannot à la Marmontel, de ces Estelles, de ces Némorins, de ces laboureurs de pacotille et de ces paysannes enrubannées qui disent tout bas tout bas une chanson bretonne que l'on chante en rêvant, nous voyons aujourd'hui des hommes réels, au visage hûlé, aux mains calleuses, aux pieds nus, à la forte poitrine, aux vêtements usés par le travail, et des femmes qui, en toute sincérité, font la moisson, battent le linge près de la mare et poussent vers la chaude étable les grands bœufs mélancoliques. Ces tentatives vers le naturalisme méTiieni d'être encouragées; il est bon que l'on nous montre l'incessante communion du paysan et de la terre, communion si intime et si pro-
fonde que bien souvent les deux êtres n'en font plus qu'un.
« La terre, c'est sa maîtresse », dit Michelet, en parlant du paysan.
Ce serait une curieuse histoire à peindre et faite pour tenter un grand artisle, que celle de ces liommes résistants et taciturnes qui sont la force musculaire de la France qu'ils ont toujours sauvée quand l'esprit asservi laissait la patrie ouverte aux défaites. Taillables, corvéables à merci et à mort, moins heureux que leurs bestiaux, tenus à la glèbe ou poussés dans les batailles, il leur fallut attendre jusqu'à la révolution française pour obtenir droit de cité dans la vie commune. Vous rappelez- vous les terribles paroles de La Bruyère :
« L'on voit certains animaux farouches, des mâles « et des femelles, répandus par la campagne, noirs, « livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre c( qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opinià- « trelé invincible; ils ont comme une voix articulée, a et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent « une face humaine, et en effet ils sont des hommes* « Ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent
« de pain noir, d'eau et de racines; ils épargnent aux « autres hommes la peine de semer, de labourer et a de récolter pour vivre, et méritent ainsi de ne pas « manquer de ce pain qu'ils ont semé ! »
Tout cela a changé, lentement et péniblement, il est vrai, mais enfm le temps où de semblables paroles pouvaient sincèrement s'écrire n'existe plus. De grands biens restent encore à conquérir, ils seront conquis. La vérité a cela de bon qu'on peut parfois peut-être cacher sa lumière, mais qu'on ne l'éteint jamais; et les paysanistes actuels aident^ sans trop s'en douter peut-être, le travail de la civilisation en montrant les paysans tels qu'ils sont, et non pas tels que les gens prétendus délicats voudraient les voir.
En tête du groupe qui semble s'être donné la tâche de reproduire sur la toile les scènes variées de la vie campagnarde, nous placerons M. François Millet. Mieux et plus qu'un autre il a connu les souffrances du pnysan, car il les a partagées. Ancien garçon de labour, il a quitté la charrue, poussé par une invincible vocation, et il s'est courageusement adonné aux difficiles études de l'art. Sa main semble avoir gardé, dans le maniement du pinceau, quelque
chose de la lourdeur et de la fatigue de ses occupations premières; pour lui, la peinture paraît être, non pas un art, mais un moyen de traduire ses impressions et de les faire partager. Par ses toiles, empreintes toutes d'une mélancolie profonde et remuante, il paraît nous dire : Voyez et compatissez! Je sais, et il sailsans doute lui-même, toutes les justes critiques qu'on peut adresser à ses tableaux; on peut • dire en effet que leur touche est d'une excessive pesanteur, que la ligne est parfois comme tremblottée et indécise^ que leur coloris est d'une tristesse lerne, que les types ont entre eux une ressemblance souvent trop accusée; mais néanmoins, malgré les défauts que je suis le premier à signaler, il faut reconnaître qu'il y a toujours, dans chaque composition, une recherche très-haute d'un style émouvant et sérieux, et il faut dire surtout que chacune de ces toiles fait penser longtemps et rêver. La Bruyère, que je citais tout à l'heure, a dit à propos des ouvrages de l'esprit : « Quand une lecture vous élève l'esprit et qu'elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juge de l'ouvrage; il est bon, et fait de main d'ouvrier. » J'en
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dirai volontiers autant des tableaux, et j'avoue que je n'ai jamais pu contempler sans émotion ceux de M. Millet. Ils sont, pour ainsi dire, plus vrais que la réalité, car ils résument en une seule et immense mi sère toutes les misères dont le spectacle nous a souvent douloureusement frappés; il concrète toutes ces existences pitoyables en une seule existence qu'il nous révèle d'un coup, en nous la montrant aux prises avec un fait journalier et habituel. En effet, jamais M. Millet ne cherche l'imprévu et l'extraordinaire ; ses paysans accomplissent simplement leur besogne accoutumée, et par cela seul ils sont navrants à voir. Leur bouclie n'a jamais souri^ cela est vrai, mais jamais non plus elle n'a blasphémé, jamais elle n'a jeté des cris de révolte ; tous ses personnages sont résignés, résignés comme le bœuf, qui va du même pas au labourage, à l'étable ou à l'abattoir, et c'est pour cela sans doute qu'ils sont si touchants.
Un des plus remarquables tableaux du Salon de 1857, fut certainement les Glaneuses de M. Millet; son exposition n'est pas, cette année, à la môme hauleur, et tout à l'heure, nous dirons pourquoi. La Femme faisant paître sa vache accuse plus que jamais.
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je dois l'avouer, cette pesanteur de main qui paraît être l'imperfection dominante de M. Millet; la toile, vue de près, ressemble à un ouvrage en laine mal cardée ; le dessin a lui-même l)eaucoup d'erreurs, notamment dans les jambes et les pieds de la vaclic, qui sont exécutés un peu trop au hasard du crayon; mais, néanmoins, on s'arrête devant ce tableau, et si on l'examine avec soin, il ne tarde pas à vous dominer. En effet., le livret a raison, ce n'est pas une vache que cette femme fait paître, c'est sa vache, sa vache unique et sans laquelle le pain manquerait bien vile a la maison, car son lait en est toute la richesse. C'est réellement son capital, sa fortune entière, son revenu d'aujourd'hui et des jours futurs, qu'elle mène ainsi sur le pâtis communal, et c'est ce qui lui donne cet aspect réfléclii et qui, même au premier abord, semble trop solennel. Il y a communauté de misères et de pensées peut-être, entre cette lugubre paysanne vêtue d'un gros camail en laine, ridée par le hAledes matinées d'hiver et cette vache rousse, qui écarte les jambes, pour se pencher davantage vers la terre avare et tondre plus facilement l'herbe rare qui suffit imparfaitement à lui fournir une maigre pi-
tance. Ils s'aiment tous les deux, soyez-en certains, ils se comprennent et se parlent dans les jours pénibles, comme de vieux amis accoutumés à partager ensemble la bonne et la mauvaise fortune. Là, encore, M. Millet a donc su faire sortir d'un fait simple, et en apparence indifférent, un sentiment très -fort et très-poignant.
M. Millet avait envoyé à l'exposition un second tableau, qui a été refusé par le jury ; ce tableau, nous l'avons vu chez un de nos amis qui est chargé de le graver, et nous en rendrons compte. Tl est intitulé ; la Mort et le Bûcheron, et jamais peut-être la fable n'a été rendue avec une aussi terrible puissance. Nos réserves restent les mêmes pour la facture générale, mais nous avons cependant sul)i une émotion trop vive pour qu'elle ne soit pas sincère. Le paysage est terne et gris, assombri par un temps douteux plein d'une froide humidité. Un chemin enfoncé, une mauvaise charrière qu'on pressent plutôt qu'on ne la voit et que les pluies ont dû défoncer, circule entre un monticule au-dessus duquel on aperçoit le toit d'une chaumière délabrée et un tertre élevé qui supporte un bois dont les premiers arbres apparaissent
à hauteur du tronc. Au pied du tertre, au rebord du cliemin trop pénible, le bûcheron est tombé, car sa charge est lourde, son pied est appesanti par l'âge, et dans ses flancs vides il entend crier la faim. La lassitude, la vieillesse et la misère l'ont jeté là sans force et sans courage. De gros sabots d'où sort une paille presque naoisie ont tracé sur son pied un bourrelet calleux ei luisant; son chapeau mou, défoncé, ayant perdu sa forme sous la pluie et sa couleur sous le soleil, se colle sur sa tête étroite et couvre de ses flasques bords son visage noirci, ridé, fané et comme recroquevillé. Un grand et profond affaissement a abattu et aplati son corps; ses genoux repliés, ses pieds rentrés en dedans, ses mains raidies dont les doigts écartés ont perdu toute flexibilité, indiquent assez que pour ce vieillard toute la vie n'a été qu'un labeur sans relâche où la faim, sans pitié, le poussait à coups d'aiguillon. C'en est trop aujourd'liui ;le découragement a glissé jusque dans la moelle de ses os; son cœur s'est gonflé de douleur. Kh quoi! souffrir encore! et, d'une voix étouffée par la fatigu(\ il a appelé la Mort. L'horrible camarde a Toreille Une, elle est accourue, et elle cherche à entraîner ce misé-
rable en passant, car, semblable au juif de la légende, elle ne peut s'arrêter ; elle ne sait h qui entendre; elle ne marche pas, elle court, car on l'invoque (le tous côtés. Cette figure de la Mort est d'une splendeur sinistre qui fait froid au profond du cœur. Dédaignant avec raison le squelette traditionnel qui agite classiquement partout son ostéologie sonore, M. Millet a collé sur les ossements de son fantôme une peau verte, parcheminée, chagrhiée, rugueuse, sèche, qui est vingt fois plus terrible que les os euxmêmes ; la Mort est vue de dos, vêtue dlin suaire blanc qui, dégageant les bras et les jambes, serre la tête, dessine les contours éthiques des hanches, fait saillirlesrugositésdela colonne vertébrale etcreusedes trous pleins d'ombres du côté des clavicules. Sa main est effroyable; jamais cisailles, tenaille, ceps, pince et brodequin de torture n'ont dû avoir une étreinte pareille à celle de cette griffe formidable qui jamais ne doit lâclier prise. De la gauche, elle porte le sablier ailé et soutient sur l'épaule sa faux, une vraie faux de moissonneur, usée au manche et à la lame ; de la droite, elle a saisi à la gorge rim[)rudent qui l'appelait et elle clierche à l'entraîner tout en marchant
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d'un pas rapide qui donne à son mouvement une sorte d'élégance farouche. Le malheureux s'est jeté sur son fagot qu'il a saisi par un geste convulsif; il tourne vers la Mort un visage blêmi par l'épouvante, et il se lamente, le pauvre affaibli, en demandant à vivre encore. C'est très-beau, car cette allégorie est vraie comme la misère elle-même.
Pourquoi le jury a-t-il refusé celte toile ? elle n'était pas plus mauvaise, elle l'était même moins que celle qu'il a reçue ; le dessin n'en est pas plus incorrect, la touche n'en est pas plus pesante; il y a là un petit mystère que je ne m'explique pas bien. Mais si, comme je le crois, le jury a pensé qu'il n'était pas bon de montrer de pareils spectacles à notre société corrompue qui traîne ses robes derrière elle , se balonne de crinolines ridicules , se frotte de blanc et de rouge, se débarbouille avec du cold-cream, se graisse de pommades de toutes couleurs, s'enfarine de poudre de riz et pue tous les onguents de pharmacie moderne, il a bien fait de refuser ce tableau, et je l'approuve.
Au Salon de 1857, M. Luminais avait eu une défaillance qui nous avait paru grave et que nous avions
signalée; ce n'était sans doute qu'une faiblesse momentanée comme les artistes les meilleurs peuvent en subir, car aujourd'lmi il revient avec des tableaux solides et dignes de ceux(]ui commencèrent sa réputation. Si M. Millet cherche avant tout le sentiment, M. Luminais me semble ne se préoccuper guère que de la sensation ; en cela il obéit aux tendances de la peinture moderne qui veut surtout captiver les regards et qui dédaigne absolument de remuer les esprits. L'avenir dira où est la vérité, et si, en agissant ainsi, on ne confond pas deux choses très-différentes : l'art et le métier. Le grand maître es critiques artistiques, notre très-cher ami M. Théophile Gautier, a écrit (14 juin 1857) : « L'on n'a jamais mieux peint en France qu'aujourd'hui ; on peut même dire que le procédé atteint un point de perfection inquiétant, car la main devient tellement habile, qu'elle semble pouvoir se passer de la tête. » Si les artistes avaient lu avec soin les lignes qui précèdent et avaient su en tirer les hauts enseignements qu'elles contiennent, nous n'aurions pas tant de toiles bien peintes, agréables à voir, qui arrêtent un instant les regards, mais qui ne laiss.ent aucun souvenir durable dans la
mémoire. M. Millet sait mal son métier, j'en conviens, sa brosse est inculte et son dessin grossier; mais quand on a vu un de ses tableaux, on ne l'oublie jamais, et il me semble avoir encore devant les yeux le Paysan greffant un arbre, que j'ai regardé en 1855, à l'Exposition universelle.
Je voudrais pouvoir en dire autant des tableaux de M. Luminais, car le talent de cet artiste m'est extrêmement sympathique, mais je ne le puis malheureusement pas; sa brosse est ferme, grasse et colorée ; il dessine avec sûreté, il a un arrangement habile' et très-souvent heureux; c'est beaucoup assurément, et plusieurs n'en ont pas autant dans leur bagage, mais pourtant ce n'est pas assez. Dans ces corps qui vont et qui \iennent, dans ces hommes qui se battent, dans ces enfants qui s'étonnent, dans cet assassin qui appelle, je voudrais voir une Ame et je la cherche en vain. L'arbre a son ame, à i)lus forte raison l'homme et la femme, et le véritable artiste est celai qui me la montre et me fait entrer en communion avec elle. La scène de cabaret est, au point de vue du mouvement, une excellente toile; c'est une vraie bagarre de paysans ivres, il y a de la
furie et des coups de brocs rudement portés ; les femmes y tombent et les tables s'y cassent avec une vérité parfaite. On y crie, on y jure, on y braille à tue-tête, et les visages se tuméfient sous les poings fermés ; la couleur est bonne, la brosse n'a pas hésité et la lumière est d'une distribution bien entendue. Dans le Cri du Choiian, je vois sur le sommet d'un rocher un breton debout, serrant de son pied nu crispé les aspérités de la pierre, et réunissant ses mains autour de sa bouche qui lance je ne sais quel appel de crime et de mort. L'Épave me montre des enfants de matelots, ignorants et curieux, qui, sur le rivage, ouvrent un grand coffre apporté par la dernière tempête; ils s'étonnent et s'effrayent môme de trouver toute une défroque de comédienne, un éventail, des costumes bariolés, un masque noir dont une ])elle petite fille blonde s'épouvante; la mer verte déferle bien sur la grève, et le ciel sombre semble retentir encore des lointains roulements de l'orage ; le groupe est charmant et bien composé; dans ces trois tableaux je vois donc un vrai talent, une grande science de main, une recherclie louable vers l'union de la ligne et de la couleur; mais ce que je n'y
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vois pas, ce que j'y voudrais voir, disons-le, c'est la poésie, et sans elle, hélas ! rien n'a cliance de rester. Cette poésie qui donne aux œuvres un caractère particulier, qui est comme le cachet spécial de l'artiste, je la rencontre souvent dans les tahleaux de M. Hédouin; quoique je trouve son Semeur inîéviem à ses Glaneuses de 1857, je n'y constate pas moins, avec plaisir, une sorte de force intime, qui semhle être une émanation directe de la nature. Le reproche le plus sérieux qu'on pourrait, avec raison, adresser à M. Hédouin, c'est qu'il tourne toujours un peu dans le même cercle, et que si l'étude, toujours renouvelée, des plaines de la Beauce lui a donné la science des profondeurs de l'horizon, elle lui ôte cet imprévu qu'on aime souvent à rencontrer, et qui est une précieuse ressource artistique. Aujourd'hui, comme les années précédentes, c'est dans les pays plats que M. Hédouin a été cliercher son sujet. C'est au mois de novembre, par une de ces belles matinées fraîches et un peu aiguës où le soleil dissipe les brumes de la nuit; une aigre lumière frise sur les sillons relevés; les teintes roses du matin^ mêlées aux teintes grises du brouillard, forment une
harmonie de couleur perle qui est à la fois d'un charme vif et d'une vérité bien surprise; au lointain, de nombreuses herses, attelées de forts clievaux, rabattent régulièrement les mottes de terre en marchant les unes derrière les autres ; au premier plan, dans l'ombre, et se détachant sur les fonds clairs du tableau, un paysan vigoureux, à tête carrée, à larges épaules, jette à toute volée les grains blanchis par la chaux. Son mouvement très-juste a cette sorte de grâce violente que souvent nous avons tous pu remarquer chez les paysans» et qui est le propre des gens incultes lorsqu'ils accomplissent une action dans laquelle ils sont à l'aise et qui est une de leurs fonctions habituelles. Le fait a été bien observé par M. Hédouin, et rendu avec un soin habile qui mérite d'être loué.
M. liarpignies tourne au gris et il serait très-fâcheux qu'il se laissât aller à cette tendance, car il avait une harmonie douce et forte en même temps, qui souvent déjà avait valu des éloges à ses tableaux ; on dirait que M. Corot lui a jeté un peu de sa poudre grise dans les yeux, car je trouve aujourd'hui que son coloris a faibU; il a baissé d'un
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ton, comme l'on dirait en langage musical. Néanmoins le Retour est une Irès-jolie composition, spirituelle comme tout ce que fait M. Ilarpignies, un peu lâchée de touche par ci par là, trop uniformémen grise, comme nous le disions plus haut, mais où riiomme se mêle à la nature dans une douce et juste proportion ; ils se font valoir l'un l'autre, et se complètent sagement. La scène est fort simple. Près d'un village précédé par de grands arbres ombreux, un régiment revient de la guerre sans doute, car voici un tambour-major qui porte le bras en écharpe ; on se reconnaît, on s'embrasse, les pays se jettent au cou de leurs payses, et des gamins courant joyeusement devant les troupiers, marchant au pas, gambadant, se sont chargés des havre-sacs, selon leur fantaisie, et animent de leurs gestes le premier plan du tableau. M. Harpignies excelle à faire les enfants, il les connaît bien, et celte fois encore il les a réussis à souhait ; cependant qu'il nettoie le verre de ses lunettes, car elles n'ont plus cette limpidité qui avait jusqu'à présent si bien éclairé pour lui les harmonies de la nature.
M. Laugée se range parmi les paysanistcs, et nous
croyons qu'il fait bien ; nous nous rappelons de lui cependant, au salon de 1852, un Siéye de Saint- Quentin qui avait de fort remarquables qualités et où un Espagnol tombé avait donné motif à un tour de force de dessin très-habile. Son talent ferme et précis nous semble néanmoins plus apte à surprendre la nature sur le fait et à la traduire dans l'expression vive qu'elle cause. En effet Christophe Colomb au couvent de Sainte- Marie de Rebida, malgré des expressions cherchées et quelquefois trouvées, n'approclie pas des autres tableaux exposés par M. Laugée. Les petits Maraudeurs suvioui ont un mérite de facture, de vérité et d'harmonie qui prouvent qu'en exploitant cette veine, M. Laugée a peut-être trouvé sa véritable voie. Deux garçons de la campagne ont été dans les champs voler des pommes de terre, et sont revenus, essoufflés et craignant d'être surpris, les faire cuire dans un four improvisé par eux derrière un mur en pisé. L'un d'eux, assis, les jambes étendues, le front contracté, l'œil remuant et renfoncé sous d'épais sourcils, regarde vers l'horizon avec inquiétude et prouve par sa mine patibulaire et dure qu'il ]JOurra bien aUer par la suite étudier en cour
d'assises le respect dû à la propriété d'autrui. Le dessin est d'une extrême justesse, et la couleur, harmonieuse dans son ensemble, serait irréprochable si elle n'était peut-être encore un peu froide.
Aimez-vous les tons roses? M. Salmon les affectionne et en abuse un peu dans les jolies toiles qu'il nous montre ; si la ligne laisse encore beaucoup à désirer dans la Récolte des pommes de terre^ nous ne pouvons que la louer dans la Gardeuse de dindons, agréable composition qui est d'une vérité étudiée avec soin. M. Brion ne nous a pas encore fait oublier son Train de bois de 1855, qui reste, jusqu'à nouvel ordre, son meilleur tal^leau, malgré les bonnes qualités que je suis heureux de reconnaître dans la toile intitulée : Porte d'église pendant la messe (Bretagne). M. Morin s'est efforcé d'arriver à être vrai dans les 7V'ftmeî(ses; les intentions sont excellentes, l'étude est évidemment juste , mais la touche est maigre , les personnages sont trop cernés, et l'on voit que la main manque encore de toute l'habileté qu'elle pourra acquérir. Dans l'exposition de M. Sain, qui a envoyé sept toiles, celles que nous préférons sont VHerbagère et le Ruisseau; le mouvement en est généralement
exact et la coloration douce, mais le dessin me paraît encore l)ien hésitant. Je ne ferai pas ce reproche à M. Yeyrassai qui^ dans les Chevanx de lialaye [le Matin), nous prouve qu'il sait au hesoin manier le crayon aussi bien que la brosse. M. Amédée Guérard n'a pas perdu son temps depuis 1857, et ses progrès sont très-visibles. Son coloris, qui était un peu mou, est devenu plus ferme et il approche d'une originalité personnelle qu'il n'avait i)as encore conquise. Vive la fermière est une scène de Bretagne élégamment rendue. Les blés sont battus; on a ramassé en tas le grain jailli de l'épi battu par les fléaux, deux vigoureux gaillards ont placé la jeune fermière sur leurs épaules et lui font faire le tour de l'aire, pendant qu'on chante à pleine voix, qu'on lui offre des fleurs et qu'un des hommes va devant elle en portant sur une pelle quelques poigaées de beau blé de couleur blonde. Il y a de l'air, du mouvement, de la couleur, et nous ne demanderions rien de plus si le dessin des têtes n'était douteux et comme aplati. Les frères Siamois de la peinture, MM. Adolplie et Armand Leleux , ont une exposition importante à plusieurs titres, et quoique le premier de ces artistes
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peigne toujours par touches trop visibles, ce qui parfois amollit beaucoup sa peinture, nous ne pouvons qu'approuver les belles qualités de lunriière et d'élégance que nous rencontrons dans la plupart de ses tableaux. Un Marché de bestiaux (Basse-Bretagne) est une charmante composition décorative d'un effet attrayant et doux qui retient longtemps, mais je lui préfère cependant les Bâcherons à l'heure du repas, qui est d'une limpidité harmonieuse de coloris et d'une tournure svelte rarement réunies. Sous un bois vert et frais, les bûclierons, jeunes et solides gaillards, se sont réunis près de la hutte de paille où reposent leurs outils, à côté d'un feu dont la fumée bleuâtre se marie très-bien aux teintes vertes des arbres, et là, dans un des courts instants de repos laissés à leur rude besogne, ils mangent, disposés par groupes ingénieux, dans leur bon costume de travail et avec ces nonchalances d'attitude que prend la vigueur lorsqu'elle se détend. Il n'y a qu'un familier de la nature qui ait pu mener ainsi à bien, avec cette simplicité et ce savoir-fainv, une scène intime à la fois pleine de grandeur et d'al)andon. C'est en Suisse que M. Armand Leleuxa é[é cher-
cher ses inspirations. La Suisse est bonne conseillère, car elle ne répète que des paroles de liberté. De ses six tableaux, le Passeur est celui que nous préférons. On sent qu'on est là dans les hautes atmosphères, auprès d'un de ces lacs évasés au sommet des montagnes; le jour est blanc plutôt que pur; de beaux arbres verdoyants détachent sur le ciel leur silhouette imposante , et le batelier conduit son bac chargé de paysans avec une aisance de mouvement que l'artiste a parfaitement saisie. Les autres compositions qui toutes sont des Intérieurs^ sont traitées avec une habileté consciencieuse et une sorte de force discrète qui indiquent chez M. Armand Leleux des qualités éminentes de peintre et d'observateur.