LES VOYAGEURS
Ils sont nombreux, cette année, et presque tous, subissant rinvincible attrait de l'Orient, ils ont été demander aux pays du soleil des sensations que nos froides et brumeuses contrées ne leur offrent plus. A la tête de ces jeunes croisés partis pour la Terre- Sainte de l'art en tenant haut leur banni^^e, nous placerons naturellement M. Eugène Fromentin, qui, par son double et beau talent de littérateur et de peintre, occupe aujourd'hui une place exceptionnelle. Tout le monde a lu et admiré ses livres lumineux et
vivants; un Eté dans le Sahara, une Année dans le Sahel, sont incontestablement les plus remarquables récits de voyage qui aient été publiés depuis longtemps. 11 faut, du reste, rendre cette justice au public, si avide de nouveau, et pourtant généralement si lent à s'émouvoir pour les clioses nouvelles, qu'il a accueilli ces deux volumes avec la déférence qu'ils méritaient; leur auteur est sorti des sphères inconnues, il marche maintenant au grand jour de la célébrité, et tout me fait présager qu'il trouvera dans son succès même un point d'appui pour s'élever encore. Nature éminemment fine et presque féminine, chercheuse, inquiète, un peu trop spirituelle parfois, M. Fromentin a le don rare de raisonner ses impressions, de les dégager dans une vive lumière et de les faire partager, ses livres sont là pour nous le prouver; mais il a aussi celui de garder fidèlement en sa mémoire les sensations dont il a été saisi, de les traduire sur la toile et de les communiquer au public. Les fées n'ont pas été avares pour lui au jour de sa naissance, et elles lui ont donné deux enviables outils qu'il manie aussi bien l'un que l'autre : la plume et le pinceau. Lequel des deux l'emporte sur l'autre, c'est
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ce que nous ne saurions décider aujourd'lmi; ils vont côte à côte, s'aidant mutuellement et se faisant valoir, n'empiétant jamais sur leurs fonctions respectives, l'une racontant, l'autre représentant, et dans une égalité fraternelle qui prouve chez M. Fromentin un rare équilibre des facultés. Cependant je prévois le' jour où, des succès probables avant augmenté la réputation de M. Fromentin et ayant fait sortir autour de lui ces jalousies malsaines qui n'ont d'autres joies que de baver sur toutes les gloires, les gens de lettres diront de lui : C'est un peintre; et les artistes : C'est un littérateur. Qu'il en prenne son parti d'avance, les deux camps auront raison à la fois, car il est trèsréellement artiste et écrivain.
L'Audience d'un khalifat est le plus important des tableaux qu'il a envoyés à l'exposition ; jamais erîcore il n'avait donné à la figure humaine le développement hardi qu'elle prend dans cette composition où se reflètent les vraies impressions du voyage. Distribués avec art, sous une belle lumière ambiante, les groupes ont cette nonchalance d'attitude et cette tournure puissante qui, au premier abord, semblent se contredire, et qui sont cependant le caractère
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distinclif de la race arabe, race à la fois hautaine et rêveuse, dont l'abandon garde toujours quelque chose de magistral et d'imposant. Cette double apparence, difficile à faire comprendre et à reproduire de manière à la rendre sensible, M. Eugène Fromentin l'a directement abordée, et s'il s'est Yiclorieusement tiré de cette difficulté, c'est que, dédaignant les ficelles et tous les moyens déloyaux dont on fait généralement usage, il a reproduit sincèrement et consciencieusement la scène telle qu'il l'avait vue et gardée dans son souvenir. L'harmonie de ce tableau, dont quelques teintes bleues peuvent prouver l'extrême vigueur, est très-habilement comprise; c'est une symphonie lumineuse où chaque ton joue sa partie sans s'élever jamais au-dessus du diapason. Un ciel fouaillé de quelques nuées blanches verse une clarté douce, qui baigne de ses ondes transparentes les murailles grises et crénelées de la maison de commandement. Sous une sorte de vestibule soutenu par deux gros piUers, le khalifat est assis, vêtu du large burnous blanc, la tête couverte du haïk et ceinte de l'akkal ; les gens du pays, arrivés à cheval et suivis d'escortes en pittoresques costumes, sont venus lui rendre hommage et
J)aisent sa lête avec ce mouvement de déférence et d'humilité qui cependant n'oie rien à la grandeur native de l'Arabe. Près de lui sont ses fils, ses principaux cavaliers, ses esclaves, vêtus de housses bariolées, son fou, costumé de rouge, et quelques pauvres en guenilles, accroupis humblement plus bas que le maître. Un homme tout enveloppé d'un burnous gris qui laisse apercevoir les blancheurs éclatantes du premier vêtement, monte l'escalier par un mouvement simple et digne qui le fait ressembler à un grand prêtre assyrien. La tournure de ce personnage est extrêmement remarquable et suffirait seule à donner à cette toile une importance exceptionnelle. Pour faire face et pendant à ce groupe paisible qui représente -'Orient au repos, M. Fromentin a fort judicieusement établi un groupe remuant, éclatant et mobile de cavaliers armés, portant des fanions, drapés de rouge et qu'on dirait prêts à partir pour une de ces fantasias si chères aux hommes du Maghreb. C'est là une bonne toile, colorée, dessinée avec soin, et qui a su dégager de la réalité une sorte de grandiose vrai ([ui saisit et frappe comgae le spectacle de la scène même. Une Rue à El-Aghouat Qsi, pour ainsi dire, l'illustra-
lioQ d'une des pages les plus belles d\m Été dans le Sahara ; nous la citerons tout entière, ])Our le plus grand plaisir de nos lecteurs, et parce qu'elle commente le tableau mieux que nous ne pourrions le faire : « La rue Bab-el-Gliarbi est un de mes boulevards, dit M. Fromentin ' ; en attendant que la chaleur me force à abandonner la ville pour les jardins, il est rare qu'on ne m'y voie pas à quelque moment que ce soit de la journée. Vers une heure, l'ombre commence à se dessiner faiblement sur le pavé: assis, on n'en a uas encore sur les pieds; debout, le soleil vous effleure encore la tête ; il faut se coller contre la muraille et se faire étroit. La réverbération du sol et des murs est épouvantable; les chiens poussent de petits cris quand il leur arrive de passer sur ce ])avé métallique; toutes les boutiques exposées au soleil sont fermées ; l'extrémité de la rue, vers le couchant, ondoie dans des flammes blanches; on sent vibrer dans l'air de faibles bruits qu'on prendrait pour la respiration de la terre haletante. Peu à peu, cependant, tu vois sortir des porches entre-bàillés de grandes
1 UtiÉté dans le Sahara, p. 160 et seq. Paris, Michel I.évy, 1857.
ligures pâles, mornes, vêtues de blanc, avec l'air plutôt exténué que ptnsif; elles arrivent les yeux clignotants, la tête basse et se faisant, de l'ombre de leur voile, un abri pour tout le corps, sous ce soleil perpendiculaire. L'une après l'autre, elles se rangent au mur, assises ou couchées quand elles en trouvent la place. Ce sont les maris, les frères, les jeunes gens qui viennent achever leur journée. Ils l'ont commencée du côté gauclie du pavé, ils la continuent du côté droit : c'est la seule différence qu'il y ait dans leurs habitudes, entre le matin et le soir. A deux heures,
tous les liabitants d'El-Aghouat sont dans la rue
Cette ombre des pays de lumière, tu la connais : elle est inexprimable; c'est quelque chose d'obscur et de transparent, de limpide et de coloré; on dirait une eau profonde. Elle paraît noire, et, quand l'ail y plonge, on est tout surpris d'y voir clair. Supprimez le soleil, et cette ombre elle-même deviendra du jour. Les figures y flottent dans je ne sais quelle blonde atmosphère qui (ait évanouir les contours. Regardezles maintenant qu'elles y sont assises : les vêtements blanchâtres se confondent presque avec les murailles; les pieds nus marquent à peine sur le terrain, et sauf
le visage, qui lait tache en brun au milieu de ce vague ensemble, c'est à croire à des statues pétries de boue et, comme les maisons, cuites au soleil. Par moments seulement, un pli qui se déplace, un geste rappelant la vie, un filet de fumée qui s'échappe des lèvres d'un fumeur de tekrouri et l'enveloppe de nébulosités mouvantes, révèlent une assemblée de gens qui se reposent. »
Le Souvenir d'Algérie et la Lisière d'oasis pendant le sirocco sont deux toiles d'un bel aspect et d'un incontestable talent ; nous n'aurions donc que de grands éloges à donner à M. Eugène Fromentin, s'il n'avait pas exposé ses Bateleurs nègres dans les tribus. La vérité ne manque pas à ce tableau cependant, ni la tournure qui est pleine de style, ni la couleur qui est éclatante et juste, ni l'ordonnance qui est bien disposée, ni le dessin qui est exact, ni l'inspiration qui est vive; que lui manque-t-il donc? il lui manque simplement d'être terminé; c'est une esquisse largement ébauchée, toute brillante de promesses et traitée par une main fort liabile; mais ce n'est qu'une esquisse, et j'ai lieu d'être surpris que M. Fromentin ait laissé prématurément sortir cette ébauche de son
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atelier. C'est d'un mauvais exemple. Si des hommes aussi forts que M. Fromentin s'abandonnent à des négligences pareilles, comment pourrons-nous, sans être injustes, adresser des reproches mérités à ces pauvres peintres ignorants dont le laisser-aller n'est bien souvent que de l'impuissance. Il nous est pénible de parler avec sévérité à un artiste pour lequel nous avons plus que delà sympathie ; mais, contrairement à ce que prétend le proverbe, nous croyons que la vérité est toujours bonne à dire.
M. Bellel nous conduit aussi en Algérie, dans le Sahara ; son tableau de Negla d'Ouargla à la recherche d'un campement Qi des lointains traités avec une grande science, et qui nous prouvent que M. Bellel a de bonnes aptitudes de paysagiste ; si, sortant des traditions étroites et trop académiques dans lesquelles il se complaît, il voulait inter prêter la nature sans parti pris d'avance, nous ne doutons pas qu'il n'arrive à des résultats supérieurs à tous ceux qu'il a déjà obtenus. Cette année cependant, la toile dont nous nous occupons accuse un progrès important vers la vérité; ce qui manque à M. Bellel, ce n'est pas de savoir son métier, il le sait aussi bien que personne;
il lui manque cette naïveté qui seule fait les impressions durables, car elle les reçoit telles qu'elles sont, vraies et dégagées de toute préoccupation d'école. Negla d'Ouanjla est un pas sérieux fait dans cette voie, que M. Bellel fera bien de suivre dorénavant ; les succès qu'il y rencontrera sont faits pour tenter un esprit grave par les encouragements même qu'ils lui donneront.
D'Algérie nous passons en Egypte avec M. Berchère, qui, malgré une certaine lourdeur de main dont il n'a pas encore sans doute su se débarrasser, nous montre qu'il a fait, depuis la dernière exposition, de très -notables progrès. Ses colosses de Memnon ont une haute tournure, et, quoique l'artiste ait un peu triché dans la ligne des montagnes qui ferment le paysage, nous ne pouvons qu'approuver la façon dont ce tableau tout entier a été traité. Le Nil s'est gonflé, gagnant peu à peu la plaine de Thèbes ; il a envahi les terres jusqu'au pied des montagnes où sont creusés les hypogées des classes sacerdotales et militaires-, à droite, là-bas, au fond, on aperçoit une vaste et glorieuse ruine qui reflète ses colonnades dans les eaux, c'est le Rhamesseum occidental que si long-
temps on a nommé le Tombeau d'Osymandias ; au delà, deux feux allumés sur la montagne montent en fumée vers le ciel comme la vapeur de deux holocaustes, fumée droite et rapide, car lèvent immobile ne ride même pas la surface des eaux. Les deux colosses immenses émergent au-dessus de l'inondation et se détaclient en noir, comme deux ombres chinoises gigantesques, sur les lueurs du soleil couclmnt qui empourprent le ciel rayé par un vol allongé d'oiseaux aquatiques. C'est d'un effet très-puissant et d'une vérité très-préférable à celle de ces mêmes Colosses représentés par M. Gérôme au salon de 1857.
On entendait gémir le simoun meurtrier.
C'est ce versquesemble commentera toile deM.Berchèro inlilulée le Simoun. Parfois, en traversant le désort, j'ai été assailli par les coups de vent furieux du simoun, ou plutôt du/i/iamsm, ainsi que disent les Arabes ; j'ai vu les dromadaires se précipiter sur le sable pendant que les tourbillons fauves nous enveloppaient d'une obscure nuée de cailloux et de poussière. La nature alors est en l)ouleversement ; la tem-
pête brûlante passe sur vous comme une nappe de feu, et le désert tout entier semble soulevé pour vous engloutir. Ces instants-là sont terribles et d'un effet sinistre que M. Berchère a parfaitement saisi et rendu. Voilé par l'implacable trombe sablonneuse, le ciel ressemble à une ardente fournaise où la flamme se môle aux fumées rouges. C'est l'incendie de l'atmosphère. Les chameaux épouvantés se sont abattus et enfoncent leurs naseaux dans le sable ; ils ferment les yeux, tournent la croupe au vent et restent immobiles, paralysés par l'effroi de cette convulsion qui passe en hurlant. On s'empresse autour d'un dromadaire resté del)Out; l'homme qui le monte est fouetté par l'ouragan ; ses vêtement déroulés s'agitent singulièrement autour de lui, et tels qu'ils sont, riiomme et la bèto, à demi noyés dans les teintes violentes du simoun, ils ressemblent à je ne sais quel formidable animal apocalyptique. C'est un très-bon tableau.
L'exposition de M. Belly est importante; mais elle ne vaut pas, selon nous, le Désert de JVassoub que nous avons vu au Salon de 1857. Parmi les artistes actuels, M. Belly est certainement un de ceux
dont il faut tenir le plus de compte ; il est convaincu, cela est facile à voir; il croit à l'art et il s'en préoccupe presque exclusivement ; c'est un chercheur, il possède tous les secrets de son métier, il est coloriste dans une gamme violente, il comprend bien la nature et sait l'interpréter d'une façon souvent remarquable ; mais il n'aime guère la nature que dans ses aspects tourmentés et pour ainsi dire exceptionnels : c'est là le reproclie que nous lui ferons. De l'Egypte, qu'il a visitée avec soin et qu'il connaît parfaitement, il n'a rapporté rien de général et il nous la montre toujours sous un aspect spécial et passager; dans l'Egypte, qui est un pays dont les deux nuances principales, le rose et le bleu, sont noyées dans une teinte gris-perle, il semble n'avoir vu que des tons farouches, emportés, qui donnent à sa peinture une sorte d'apparence exagérée. C'est l'Egypte des sept plaies qu'il nous montre, et non cette Egypte calme, Hmpide, reposante, qui , le plus souvent, dort sous le soleil comme l'enfant gâté de la lumière. De tous les tableaux peints aux bords du Nil, je n'en ai encore vu qu'un seul qui me rappelât absolument l'Egypte et qui pour moi fût vivant comme
l'impression même ; c'est une ébauche peinte sur place que j'ai vue dans l'atelier de M. Imer et qui représente les montagnes de Gournali et de Biban-el- Molouck. Le jeune peintre avait très-bien compris la nature blonde de ce pays étrange, et je regrette vivement qu'il n'ait pas cru devoir faire une toile sérieuse de cette excellente étude. L'Egypte n'est pas toujours mouvante, ainsi que la représente M. Belly, et son caractère particulier serait plutôt le sommeil que l'agitation ; ces réserves faites et que nous devions adresser à M. Belly, car selon nous il se diminue volontairement lui-même en sortant ainsi de la généralité pour s'éprendre de l'accident , nous n'avons guère que des éloges à donner à ses tableaux. Il a cependant une tendance à l'empâtement dont il fera l)ien de se défier, car déjà elle l'emporte plus loin qu'il ne conviendrait. Dans la Plaine de Gizeh le soleil, et dans la Barque du Nil le mal de la cango, sont littéralement en relief : c'est trop, c'est inutile et cela ne sert en rien à rcffel. La touche peut être solide, ferme et assurée, sans recourir à ces moyens qui suffisent trop souvent à alourdir tout un tableau. Malgré le charme puissant de : le NU (soleil couchant),
OÙ nous voyons le fleuve encore trop tourmenté (il est un fait universellement admis, c'est que, dans les jours même où le vent souffle avec le plus de violence, il se calme toujours momentanément au lever et au coucher du soleil), i)aigner un village parsemé de palmiers et doré aux derniers rouges reflets de la lumière, pendant qu'une cange fuit en ouvrant ses voiles aiguës semblables h des ailes de goéland, nous préférons une Digue aii bord du Nil. C'est par un jour de khamsin; le soleil, pâle et voilé, semble un bouclier d'argent dépoli entouré de rayons blancs; sa lumière blafarde frise sur le Nil remué de petites vagues, et sur une digue construite en limon noir où un troupeau soulève la poussière en marchant devant un vieux berger arabe, courbé comme les Eliezer de la Genèse; c'est d'une peinture franciie et habile qui n'a pas hésité et qui semble être arrivée, du premier coup, à l'effet cherché. La coloration des Barques du Nil nous paraît dans une gamme trop élevée; malgré son extrême harmonie, car tous les tons sont dans un savant équilibre, nous la croyons plus violente qu'il ne faut et conçue en réminiscence de quelques toiles de M. Eugène Delacroix. Le mouve-
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ment du dessin est bon et nous signalerons surtout celui des matelots grimpes sur l'antenne et occupés à carguer la voile qui déferle au vent. La Plaine de Gizeh est, des quatre tableaux de M. Belly, celui que nous aimons le m.oins. On a bien abusé déjà deTeffet de silhouette, cette année du reste plus que jamais, nous pourrions le constater en nous occupant du paysage^ et nous aurions voulu voir un artiste aussi sérieux que M. Belly s'éloigner de cette routine. Les gros sycomores se détachent en ombres noires sur le ton jaune du soleil couchant ; quelques troupeaux reviennent des pâturages; dans un canelet bleuissant, au-dessus duquel s'élèvent les bras d'un chadouf, quelques buffles paresseux se baignent ; au loin on aperçoit les pyramides éblouissantes au milieu des clartés du ciel. La partie droite du tableau, surtout dans les troncs d'arljres, nous paraît trop lestement traitée et avec un sans façon qui nous étonne chez M. Belly qui nous a accoutumé à un soin plus reclierché. C'est ainsi que M. Ziem a commencé ; voyez où il en est aujourd'hui. Si nous avons appuyé un peu longuement peut-Atre, je ne dirai pas sur les défauts, mais sur les qualités encore douteuses de
M. Belly, c'est que nous reconnaissons en cet artiste une force de bon aloi qui fait concevoir de tresiiautes espérances et que nous serions désolés de voir ces espérances avorter. Sa marche a toujours été ascendante jusqu'à présent , mais qu'il ne se croie pas arrivé, qu'il n'imite pas M. Baudry, auquel un succès a si bien fait tourner la tête, qu'il ne se retrouve plus lui-même que difficilement. M. Belly nous semble emporté par une fougue qui se rend maîtresse de lui; c'est là un enviable défaut, du reste, car il annonce la vigueur; mais lorsque l'artiste sera calmé, lorsqu'il prendra la nature de plus haut qu'il ne l'a encore prise , lorsqu'il dédaignera l'exception toujours plus facile ])0ur entrer courageusement dans celte pénible route du beau général où les maîtres ont marché, lorsqu'il aura enfin acquis la vertu des génies mâles qui est la sérénité^ nous croyons qu'il aura fait un grand pas vers cette splendeur du vrai dont parle Platon, et qui est le but suprême de l'art* Ce but, il est certain que M. Belly l'a entrevu, et nous sommes persuadés qu'il pourra l'alleindre, mais à la condition d'une recherclie incessante, d'un inébranlable courage et d'un travail assidu sur lui-même
[)our apaiser ces emportements de jeunesse qui parfois lui donnent de mauvais conseils.
Je me souviens que, visitant l'acropole d'Athènes par une aigre journée de décembre 1850, j'aperçus un jeune homme juché sur le temple de la Victoire aptère, qu'il était en train de mesurer pour en préparer la restauration ; ce jeune homme, c'était M. Thomas, premier grand-prix d'architecture. Depuis ce temps, M. Thomas a été attaché à l'expédition française en Mésopotamie, que dirigeait le regrettable M. Fresnel ; il a quitté le compas pour prendre la brosse qu'il manie avec habileté, et dans les sept tableaux qu'il expose aujourd'hui nous trouvons de recommandables qualités. Le plus important, par le sujet et par la facture, est intitulé : Ruines de la tour de Babel. Écoulez la légende arabe : «Abraham, surnommé Khalil, le bieii-aimé, avait refusé d'adorer Nemrod, qui s'était déclaré dieu. Nemrod, pour le punir, le 'fil jeter dans une fournaise ardente, et l'en voyant sortir sain et sauf, il voulut aller voir luimême ce dieu que prêchait Abraham, et qui faisait de semblables miracles. 11 fit bâtir alors la tour de Babel, qui devait, d'étage en étage, le conduire jus-
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qu'au ciel, habile par le Dieu unique. Au bout de trois ans, il lit l'ascension de la tour; le ciel était encore bien loin de lui; irrité de son insuccès, il lit mettre à mort le chef des ouvriers, et pendant la nuit la (our s'écroula avec un bruit terrible. Cet échec ne le découragea pas; par ses ordres, on se remit à l'œuvre; des milliers d'ouvriers travaillaient sans relâche, la tour s'élevait, s'élevait, et dépassait déjà les nuages ; Nemrod joyeux se préparait à aller contempler, face à face, le Dieu annoncé, lorsque de nouveau, et tout à coup, la tour s'abattit sur terre. Il voulut alors se faire porter au ciel dans un coffret qu'em'portaient de gros oiseaux nommés kerkes. 11 erra longtemps dans les airs, et retomba si durement sur le sol, qu'il en ébranla les montagnes; malgré tant de déconvenues, il persista dans l'affirmation de sa propre divinité. Pour le punir, Dieu envoya un moucheron qui pénétra par les narines jusqu'au cerveau de l'orgueilleux, et qui grossissait tous les jours; il eut beau se débattre contre celte plaie vivante, il criait comme un petit enfant, et il était si tourmenté de ses souffrances, qu'il ne pouvait dormir que lorsqu'on lui battait la tête avec un maillet de fer; cela
dura ainsi quatre cents ans, et Nemrod mourut. » Les ruines de la tour maudite existent encore ; c'est la prison deNabuciiodonosor, disent les Juifs du pays; c'est mnoselibé (renversé sens dessus dessous), disent les Arabes, et c'est là que vivent des satyres, moitié clièvre et moitié homme, qu'on chasse avec des cliiens, jusqu'à les forcer, comme des cerfs; c'est un signe de la colère de Dieu, disent les chrétiens ; unde cesjours, quelque archéologue nous dira clairement ce que c'est; en attendant ce moment, M. Thomas nous montre la tour de Babel telle qu'elle est aujourd'hui. Au milieu de l'implacable plaine d'un blanc laiteux éclatant, sous un ciel cru et terrible, elle s'élève découronnée, fruste, éboulée plutôt qu'écroulée, el ressemble de loin (je demande pardon pour une sotte mais juste comparaison) à un immense fromage glacé qui commence à fondre. Au delà, l'horizon s'étend à perte de vue, et nous en faisons très-sincèrement comphment à M. Thomas, qui paraît posséder au plus haut degré la science des profondeurs, science difficile, que Marilhat avait connue en maître, et devant laquelle bien des hommes de talent ont échoué. Deux cavaliers en costumes éblouis-
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sants donnent la vie à cette solitude lumineuse; j'ai dit queleurs costumes étaientéblouissantsetc'estlàun reproche, car cette clarté intense et aiguë de l'Orient noie les tons les plus vifs dans une sorte de teinte diffuse qui les apaise en les harmonisant. Parmi les autres tableaux de M. Thomas, que nous voudrions tous citer, nous indiquerons Beyrouth comme un des meilleurs ; c'est un coin parfaitement choisi des environs de cette ville qui est le paradis de l'Orient, et h laquelle ne cessent de penser ceux qui y ont vécu quelques jours : Qiiando te aspiciam?
De Bahylone où nous étions tout à l'heure, traversons le Tigre et entrons en Perse avec M. Pasini; l'Egypte est un pays rose, mais la Perse est un pays blanc; c'est le désert de sel. Le Départ pour la chasse dans les plaines d'Ispahan est une forte toile, solidement peinte, très-étrange d'aspect et faite pour être remarquée. Une plaine sans fin, blanche et comme crayeuse, s'allonge, plate et unie, sous le ciel mamelonnée de gros nuages gris qui y projettent fie larges ombres irréâulières ; d'une gorge de montagnes rocailleuses des cavaliers débouclient, vêtus de sombres costumes persans, et qui vont chasser l'anti-
lope (lar>5 ces vastes steppes dénudées. Il y a là un profond sentiment de la nature orientale, nature pleine d'attraits, mais implacable, et qu'il faut rendre telle qu'elle est sans jamais se permettre de l'arranger selon sa fantaisie.
Cette nature, M. de Tournemine l'a bien comprise, et depuis plusieurs années il nous prouve avec quel soin il l'avait étudiée, et quelle impression profonde elle a laissée en lui. Il emprunte généralement ses souvenirs à l'Asie mineure, pays humide et par conséquent plus doux que ces contrées dont nous parlions plus haut et que visite incessamment le soleil. Dans tous les tableaux de M. de Tournemine, jereconnais une rêverie intime qui me pénètre et me va jusqu'à l'âme. Ne cherchant pas la violence pour laquelle son aimable talent n'était pas fait, il se contente, avec sagesse et sagacité, de dégager cette poésie qui, en Orient, déborde de toutes choses; il va la chercher dans de petits coins isolés qu'il a su découvrir, et illa communique au spectateur sur des toiles fines, reposées et d'une agréable exécution. Il y a un certain attendrissement dans la façon dont il interprète la nature ; on a envie de vivre dans le pays qu'il nous
montre, el je trouve dans sa peinture quelque chose de nostalgique qui semble indiquer un regret profond de ne plus marcher à travers ces pays désirés. Celui de ses tableaux que nous préférons est le Souvenir de Tijr. La mer transparente et d'une fine couleur verte baigne de ses eaux paisibles les murailles d'une ville frangée de minarets et de dômes où s'élance quelque verdure de cyprès et de palmiers. Il y a partout du silence sous ce ciel bleu dont l'azur introublé fait valoir les tons blancs et roses des maisons et des remparts; un ou deux grands caiques s'approchent du rivage et, là-bas, sur la mer immobile, une barque étend ses voiles comme un beau cygne blanc prêt à prendre son vol. M. de Tournemine est un luminariste très-distingué; la façon dont il distribue la clarté est toujours judicieuse et franche; il fait fuir les lointains dans de profondes perspectives aérienneS;, il peint avec soin et sans négUgerles détails qui tous concourent à l'effet général, et il connaît tous les secrets de la lumière: son tableau des Oiseaux pêcheurs en Asie est là pour le prouver.
Si un peintre mérite d'être rangé parmi les voyageurs, c'est incontestablement M. Valerio, qui a jiar-
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couru le monde, ou peu s'en faut , rapportant de ses longues et minutieuses excursions des dessins que l'eau-forte et la lithographie ont rendus populaires. Maintenant, et depuis le Salon de 1857 déjà, M. Valerio demande à la peinture un moyen plus sérieux de traduire ses impressions; nous ne doutons pas, par ce que nous vo^^ons aujourd'hui, du succès qui doit l'accueillir. Les Pêcheurs delà Theiss^ dans l'intérieur des steppes [Hongrie], est un tableau d'une facture un peu trop transparente encore, mais déjà ferme, et d'une belle coloration; l'effet rosé de l'atmosphère, au soleil couchant, sur ce paysage humide et plat, est trèsheureusement rendu ; c'est d'une mélancolie saisissante qui cependant n'ôte rien à la haute tournure des personnages. Les Tsiganes valaques des frontières de la Transylvanie ont la grâce sévère et grave de ces races errantes, poussées en avant par cet impérieux besoin de l'inconnu qui dévore plus d'un de nous, et qui portent en elles la douloureuse nostalgie d'une patrie introuvable. Cette toile est d'un grand charme; le musicien est bien campé, et la jeune fille qui est placée derrière lui arrête longtemps le regard par sa beauté sombre et comme désespérée.
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Le faire de M. Dauzals est devenu très-aride, et nous cherchons en vain aujourd'hui ces harmonieuses colorations que nous admirions autrefois; si nous en retrouvons quelques traces dans la Vue générale de Tolède, nous ne pouvons, à notre vif regret, en apercevoir aucune dans !a Cour de la maison de Cous- ,s//a, au Caire, qui est d'une sécheresse désespérante.
M. Oswald Achenbach, qu'il ne faut pas confondre avec André Achenbach, le grand paysagiste allemand, nous affirme, par le Mole de Naples,({M'\\ portera dignement son nom illustre. Quoique d'une peinture à laquelle on pourrait justement reprocher d'être un peu trop plate, ce tableau est d'un sentiment à la fois sérieux et doux qui mérite d'être loué. La lumière y est très-bien employée, la couleur en est plaisante, le dessin régulier, quoique déparé ça et là par des mollesses qu'on ne voudrait pas rencontrer, et nous sommes persuadés que l'importante école de Dusseldorf aura une bonne et glorieuse recrue en la personne de M. Oswald Achenbach.
Qui ne se souvient des tableaux de M. de Forbin? qui ne se rappelle ces empâtements superposés à d'autres empâtements, et dont les amoncellements
succevssifs donnaient à ses toiles l'aspect d'une carte géographique en relief? Celte peinture au mortier gAché-serré,a bien t'ait rire autrefois, et, sous le gouvernement de Juillet, les œuvres de M. de Forbin partageaient avec celles de M. Biard l'honneur d'exciter l'hilarité générale. Aujourd'hui ces folies sont surpassées par M. Ziem, dont les tableaux ressemblent de près à une palette mal nettoyée. De loin, à quelques vingt pas, ça fait encore un certain effet éblouissant; mais à mesure que l'on approche, tout disparaît dans un chaos de touches hasardeuses, dans un tohu-bohu de vessies crevées à l'aventure qui sont de la dernière impertinence. Il y a longtemps, cependant, qu'on a prévenu M. Ziem ; il y a longtemps que^ pour la première fois on lui a crié : Casse-cou ! Le mal est sans remède aujourd'hui ; il n'est cependant pas possible d'avoir perdu de gaieté de cœur un plus agréable, un plus sympathique talent; toutes les qualités qui distinguaient M. Ziem, et elles étaient nombreuses, n'auraient eu qu'à gagner en restant dans une voie plus sage ; mais on se hAte (le produire, on a un orgueil excessif qui vous fait croire que vos pochades valent mieux que les
tableaux d'autrui ; on est exempté du jury par les récompenses précédentes, on ne travaille plus, on se moque du public qui vous le rend avec usure; d'un maître qu'on était, on redevient moins qu'un écolier, on se suicide, et on meurt sans inspirer seulement un regret, et tout cela faute d'une chose fort simple qui s'appelle : la conscience.