‹ Le Salon de 1859Chapitre 7 sur 13 · SCULPTURE · texte numérisé non relu

SCULPTURE

Si nous avons constaté avec douleur un abaissement généra] dans le niveau de la peinture au Salon de 1859, que dirons-nous, bêlas! delà sculpture qui, d'affaiblissement en affaiblissement, en arrive à une décadence si manifeste qu'on pourrait, jusqu'à un certain point, douter de son existence même. La critique se trouve dans un grand embarras en présence d'une pauvreté semblable ; c'est une défaite radicale, et pour bien faire, il n'y aurait peut-être qu'à ramasser les morts ; nous essayerons cependant avec

indulgence de trouver encore cà et là ({uelques signes de vie; mais nous avouons d'avance noire découragement; oi^iil n'y a rien le roi perd ses droits, et à de très-rares exceptions, il n'y a rien, sauf quelques bustes dont nous parlerons. Les sculpteurs n'ont pas à se plaindre du gouvernement cependant; jamais on n'a utilisé la sculpture comme aujourd'hui et il suffit de traverser la place du Carrousel pour apprécier la consommation de statues qu'on fait de noire tem[)s. Malheureusement la quantité remplace la quahté et nous nous demandons avec une inquiétude que partagent tous ceux qui tiennent à cceur les œuvres libérales, si l'art des Jean Goujon, des Germain Pilon, des Houdon, des Coustou n'est pas absolument mort en France ?

Les derniers adeptes de cet art (|ui est peut-être le ])lus élevé de tous, si la dirhculté constitue la primauté, David, Uude et Pradier, également remarquables tous trois en des conditions et par des qualités différentes, ont- ils donc si bien emporté et car hé leuv secret dans la toml)e que nul ne puisse aller Ty dérober? Il n'y a plus de statues ; il n'y a ])lus ([ue des statuettes; elles ont beau avoir dix

pieds de haut, ce n'en sont pas moins des statuettes; et suivant l'exemple donné parla peinture historique, voilà la slaluaire qui devient de la sculpture de genre; des groupes prétentieux et de dimensions exagérées tels que la Malaria, gagneraient intiuiment à être réduits aux proportions que ce sujet commande. Les artistes semblent s'imaginer qu'on fait de la grande peinture ou de la grande sculpture en faisant de grands tableaux ou de grandes statues; c'est insensé! un bout d'agraffe ciselée par Benvenuto Gellini est, au point de vue de l'art, })lus imi)ortant que toute l'exposition actuelle de sculpture, el un carré de papier crayonné par Michel-Ange, Léonard de Vinci ou Rembrandt vaut mieux que toute l'exposition de peinture.

Sous prétexte qu'il faut laisser les morts dormir en paix, notre premier sentiment, qui peut-être était le l)on, avait été de ne point parler de sculpture ; mais un remords nous a pris, et nous allons essayer de promener le lecteur à travers cette triste nécropole.

La Fileuse de M. Mathurin Moreau est, parmi les statues, celle qui nous a [)aru la [)lus remarquable ; ilyade la grâce, un joli arrangement, un mou-

vemont très-ctiulié et un agencement de lignes qui indique l'étude et la rechercbe du style ; la tête est peut-être un peu alourdie du côté des joues; mais l'œil est beau et toute la figure a un cacliet de chasteté digne d'être loué à une époque oii la statuaire semble n'avoir d'autre but que d'exhiber un tas de clioses qu'on ne demande pas à voir. Sans avoir la force de la Pénélope de M. Cavelier, la Fileiise de M. Matlmrin Moreau est une saine composition, simple de détail, agréable d'ensemble et qui fait d'assez sérieuses promesses.

On a un peu parlé de M. Millet, en 1857, à propos d'une Ariadne abandonnée qui offrait quelques qualités d'attitude ; son Mercure d'aujourd'hui ne lui fera pas grand honneur; ses gros pieds plats doiveiit l'immobiliser sur terre ; il n'a aucune des qualités physiques que devait posséder ce dieu rapide et toujours par voies, par nuées et par chemins ; ce Mercure a cependant ce bon résultat qu'il fait penser à celui de Jean de Bologne, par cela même qu'il ne lui ressemble pas.

L'exposition de M. Carrier de Belleuse est importante et indique un talent chercheur ou, pour mieux

dire, une aptitude qui trouvera sa voie. Sa Mort du général Desaix est un groupe dont l'agencement était difficile ; le n:iouvement en est bon et la composition heureuse. Dans les bras d'un hussard qui le suivait, le jeune général républicain, une des plus pures gloires de la France, est tombé, déjà affaissé dans la mort, et semble prononcer les paroles que la tradition lui a prêtées. Si l'on en croit Marmont, et il est croyable dans ses mémoires toutes les fois que sa vanité personnelle n'est pas trop en jeu, Desaix fut foudroyé ; « Desaix ne prononça point les belles paroles qu'on a mises dans sa bouche : il reçut une balle au cœur et tomba roide mort sans proférer un mot. La douleur fut grande dans l'armée. On lui a attribué des pressentiments sur sa fin prochaine. 11 avait dit quelques jours auparavant : « Je crains que les boulets d'Europe ne me reconnaissent plus \ » Je ne blâme nullement M. Carrier de Belleuse d'avoir donné à son liéros une attitude plus conforme à la légende qu'à la réalité, car la tradition est souvent plus vraie que

1. Mémoires du maréchal duc de Raguse, t. II, p. 137. Piiris, PeiTOtin, 1857.

l'histoire, surtout pour les arts qui restent toujours lihres d'interpréter un fait selon les besoins de la plastique. Ce groupe est donc digne d'éloge, c'est un de ceux qui attirent le plus justement les regards au Salon de 1859, et il faut louer son auteur d'avoir su tirer un aussi bon parti du costume moderne. Jupiter et Hébé, petit groupe en bronze par le même artiste, offre aussi de bonnes qualités d'agencement et de gracieuse disposition ; l'influence des modèles de la renaissance s'y fait peut-être trop sentir; mais c'est un joli sujet, agréablement traité et dans des proportions modestes qui le font doublement valoir. La Vestale, buste en terre cuite, représente une figure voilée qui laisse deviner les traits derrière le voile qui le couvre. C'est habilement fait ; mais ceci est moins de l'art que de la difticulté vaincue; cette difficulté a été abordée aussi cette année par M. Malhurin Moreau, dans l'Avenir^ buste, et par M. Maillet dans sa statue à'Agnppine portant les cendres de Germanicus ; est-ce que la facile surprise causée, en 1857, par la Belle Nuit de M. Bonnassé a excité l'émulation de ces messieurs, qui devraient, il me semble, avoir des ambitions plus hautes?

La Chute des feuilles de M. Scliroder est un sujet élégiaque qui convient peu, selon moi, à la sculpture; M. Scliroder l'a compris aussi sans doute, à son insu, car sa figure ressemble à une femme qui s'enveloppe d'une draperie et non à une poitrinaire, car je cherche en vain, sur ce visage rêveur, les traces du mal sans remède. Oij est l'œil flottant dans l'orbite? où sont les pommettes saillantes ? où sont les mains desséchées? où sont surtout les ongles bombés, ce signe infaillible qui trahit la maladie incurable? Le titre : la Chute des feuilles^ m'a fait penser à la poésie de Millevoye ; M. Schroder n'y a peut-être nullement songé, et peut-être n'a-t-il voulu représenter qu'une femme engourdie par l'automne, et regardant tristement les arbres se dépouiller au vent. Dans tous les cas, le sujet comportait une statuette propre à mettre sur une étagère, et non pas une statue de grandeur de nature comme celle de l'Ayrippina major qui est au Gapitole.

Nous ne dirons rien d'une F/ergfe dorée sur tranche par M. Oudiné, ni d'une Vénus rustique , épaisse, lourde, sans force, et pompeusement baptisée en grec par M. Clère,ni d'un David quiressemble à un gamin

furieux jetant des pierres avec une fronde, par M. Ramus, ni d'un Jeune pécheur de M. Durst, qui rappelle trop l'Enfant à la tortue de Rude, sans le faire oublier, ni d'un autre Jeune pêcheur de M. Carpeaux, joli sujet propre à faire une pendule, et nous demanderonsàM. Gumery où il a vu des moissonneurs tout nus? IVI. Guillaume, en 1855, avait déjà exposé un Faucheur aussi peu vêtu. M. Gumery habille le sien d'une feuille de vigne en peau de chèvre. Mais de quelle stérilité sont donc frappés les artistes^ pour que, dans le court espace de quatre ans^ deux sculpteurs, tous deux élèves de Rome, retombent dans un sujet tellement ridicule, qu'il ne peut être admis que par une convention presque impossible. Un homme tout nu, avec un ctiapeau, ne représente pas plus un moissonneur, qu'une femme toute nue, avec des souliers, ne représenterait une cuisinière. Je sais que le nu est, jusqu'à un certain point, la loi fondamentale de la sculpture, mais encore faut-il que cette loi puisse s'appliquer sans choquer outrageusement le bon sens; ou bien, il faut admettre que la coiffure constitue le costume et l'instrument la profession;' soit, j'y consens : un homme tout nu, avec un cha-

peau à trois cornes sur sa lête et une épée à la main, c'est un général ! Un homme tout nu, coiffé d'un bonnet de coton et armé d'un fouet, c'est un routier! Un homme tout nu, portant un bonnet carré au front et un Gode à la main, c'est un avocat ! Une femme toute nue, la tête enveloppée d'une coiffe à grandes ailes et roulant un chapelet entre les doigts, c'est une sœur de charité ! et ainsi de suite pour toutes les professions, jusqu'au suisse d'église qui n'aura pour vêtement que son tricorne et sa canne. Et parce que l'antiquité a souvent donné la nudité à ses dieux, on s'imagine, avec une simplicité excessive, qu'on imite les anciens en faisant nu un faucheur qui repasse sa faux. Je suis fâché que ces observations tombent sur M. Gumery, qui a du talent, et qui le prouve même dans cette figure hétérocUte, par l'étude qu'elle constate, par la précision du geste et par la profonde attention qu'il a donnée à l'attitude. Mais, pour Dieu, qu'on ôte le chapeau, la faux, la peau de nique, la pierre à repasser ; qu'on mette un caleçon à ce personnage, et, puisqu'il faut absolument qu'il soit nu, qu'on l'intitule : iin Faucheur à l'école de natalion, alors nous serons d'accord.

Le nu mêlé aux draperies est sagement employé, du moins par M. Allasseur, dans son 3Ioïse sauvé des eaux, La tête de la femme qui se penche pour recueillir le berceau flottant, sans être d'un arcbaisme outré emprunté aux statues égyptiennes, est d'une très-élégante et très-fme réminiscence du type consacré ; ça a été pris dans une excellente mesure et qui seule mériterait d'être louée. Tout le groupe est disposé avec soin, de manière à faire valoir les détails importants, et garde cependant dans son ensemble une unité de lignes et d'action qui accuse des soins et une préoccupation artistique sérieuse.

M. Clesinger, le peintre Glesinger, a envoyé plusieurs bustes et plusieurs statues. Le meilleur buste, à notre avis, est celui d'une Transteverine ; la meilleure statue est celle de la Zingara. Je suis assez embarrassé pour parler de M. Clesinger, peintre et sculpteur, sculpteur et peintre. Je sais qu'il a eu de grands succès, et je sais aussi que je n'ai jamais pu m'y associer. Je trouve sa peinture prétentieusement nulle, etje n'ai jamais aimé sa sculpture, que je trouve efféminée, pleine d'afféterie et presque malsaine. Toutes ses statues me paraissent être en neige qui a

déjà reçu un coup de soleil : elles sont fondantes. J'y reconnais cependant une certaine puissance molle et lourde qui peut séduire au premier regard, mais qui, au second, ne peut cacher sa faiblesse maladive. Cette sculpture obèse et d'une sensualité blafarde, n'est point faite pour plaire; elle n'est ni forte ni gracieuse, et cependant elle affiche de grosses prétentions à la grâce et à la force. Ce n'est ni antique ni morderne; je n'y vois jamais une idée quelconque, la forme en est indécise, et plus je regarde, moins je comprends le bruit qui s'est fait autrefois autour des œuvres de cet artiste dont je n'ai jamais su apprécier que certains bustes assez magistralement traités. Son Taureau romain d'aujourd'hui a évidemment de recommandables qualités d'adresse et d'habitude ; mais où est l'art, en tout ceci? je le cherche et ne le peux trouver.

L'ambition est louable, lorsqu'elle pousse l'artiste vers un but qu'il peut atteindre avec de l'énergie et du travail; mais lorsqu'elle lui montre un but que ses forces n'atteindront jamais, elle est dangereuse. Cette réflexion nous est suggérée par le groupe de M. Marcellin, représentant le Corps de Zénobie, reine

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d'Arménie, retiré de VAraxe. Le talent de M. Marcellin ne nous semble pas destiné à mener à bien ces grandes maclnnes qui, pour être complètement belles, demandent presque du génie ; il pourrait réussir mieux dans des sujets plus simples et plus intéressants, il est fâcheux qu'il perde son habileté, qui est notoire, à ces pompeuses inutilités. 11 faut être bien orgueilleux ou bien st^ir de soi pour oser se passer de sujet; c'est donner à croire qu'on imagine avoir cette puissance de créer à nouveau, don rare et qui n'a pas été le partage de dix hommes peut-être depuis que la terre roule sous le soleil ; pour les artistes qui n'ont qu'un talent d'une importance inférieure à celle des génies auxquels je viens de faire allusion, je crois que le clioix du sujet mérite d'être étudié avec soin; or, à notre époque,- qui peut s'intéresser à Zénobie, à l'Arménie et même à l'Araxe?

M. Maindron fut un des favoris de l'école romantique, et je me souviens encore du succès qui jadis accueillit sa Velléda, Il me paraît douteux cependant que M. Maindron ait jamais été un grand sculpteur, mais il est certain qu'il fut un artiste; dès

son début. Un souffle avait passé sur lui et l'a doué d'une force qui, pour être irrégulière, n'en est pas moins considérable. Il a cette faculté extrêmement rare chez les sculpteurs modernes, et qui fit presque toujours défaut à Pradier lui-même, de savoir donner une expression très-intelligemment vivante à ses statues. Il sait les animer; leurs yeux regardent et pensent; leurs lèvres frémissent, et des réflexions souvent puissantes contractent leur face. Ceci n'est pas un petit mérite et compense certaines faiblesses de main, certaines hésitation d'ébauchoirs qui, çà et là, déparent ses meilleures œuvres et qu'aujourd'hui, je remarque dans la façon dont il a traité le ventre et la poitrine de sa Geneviève de Brabant. En revanche, le groupe est bien disposé, de façon à s'embrasser facilement d'un coup d'œil et à se présenter dans un ensemble bien conçu. Le visage de Geneviève m'a paru très-remarquable et d'une beauté sérieuse et inquiète qui est hors de tout reproche. C'est, en somme, un bon groupe qui fait honneur à M. Maindron. Sa Vellèda a laissé un vif souvenir, sans doute, car j'en retrouve quelques traces dans la Gaule de M. Baujaull, statue assez soignée, mais à laquelle

une tète trop petite, quoique expressive, donne une disproportion frappante. La Vierge gauloise marchant au sacrifice, par M. Lo Bourg, a de loualjles qualités d'élégance, de mouvement, de chasteté et de finesse ; mais elle mériterait, en partie, quelques-uns des reproches que nous adressions au Moissonneur de M. Gumery. Une couronne dans les cheveux et une celta dans la main droite, me paraissent un costume trop léger pour une prêtresse de la vieille Bretagne, qui est un pays humide. Passons, car la statue est recommandable, mais nous aimions mieux le Joueur de biniou que nous avons vu en 1857.

La Bacchante de M. Bangillon est svelte et gracieuse; celle de M. Chambard saute comme un cabri, dans une pose oi^i l'équilibre a été heureusement trouvé par l'artiste; mais je connais cette Bacchante, je l'ai vue en bas-relief sur bien des vases antiques. A ces deux statues, je préfère cependant l'Automne, statuette par M. Portiieaux; une jeune femme vêtue! d'un beau costume de paysanne italienne àamples draperies, V'Ortant un panier de raisin et couronnée de pampres, soutient un enfant qu'elle embrasse; c'est fort joli et traité par un ciseau déjà habile; les bras

sont peut-êlre un peu courts; les bras longs donnent beaucoup de grâce ; Pradier le savait bien, il le savait même trop quelquefois.

La chaste Suzanne, de M. Huguenin, fuit avec un rapide mouvement d'effroi l)ien étudié et rendu avec soin; j'aime peu la tête, qui est un peu lourde et qui n'a guère qu'une expression de mauvaise humeur; mais les lignes de toute la figure sont agréables et bien disposées; l'Innocence cachant l'Amoar dans son sein, par M. Gaudron, est d'un joli arrangement, les draperies flottent naturellement et indiquent une main attentive et exercée ; Toujours et jamais, par M. Emile Hébert, est un groupe trèsétrange dont je comprends imparfaitement le titre. D'une tombe entr'ouverte sort l'affreux et fantastique fantôme de la mort qui, dans ses bras secs et de ses doigts crochus, a saisi une belle jeune tille qui, sur l'épaule liideuse, retombe plice comme une fleur brisée. C'est moins peut-être de la sculpture que de l'ornementation ; mais c'est d'une rêverie assez terrible et d'une exécution suffisante ; c'est à encourager, et nous pensons que cette tentative fait des promesses dont il faut tenir compte. la Tendresse maternelle , de

M. Gruyère, est un groupe satisfaisant; c'est vrai d'attitude, le geste de la mère a été bien compris et bien rendu ; il est évident que M. Gruyère sait parfaitement son métier ; mais cela ne suffit pas, car dans toutes ses œuvres, depuis son Mucius Scœvola, qui date déjà de loin, jusqu'à son exposition d'aujourd'hui^ le souffle a toujours manqué.

Il y a quelques statues de grands hommes ; hélas! le musée de Versailles en est plein, les terrasses du Louvre en regorgent; mais ce ne sont guère des œuvres d'art. Le Tronchet de M. Ferrât annonce une main exercée et une certaine recherche de style, et sa statue est aussi bonne que peut l'être de la sculpture ofticielle. Le Charpentier de Saardam, par M. Lebœuf, est une bonne et honorable étude d'après Pierre le Grand ; le personnage est bien campé et le faire général est sérieux. 11 y a évidemment de belles aspirations en M. Lebœuf, et c'est aujourd'hui un des rares sculpteurs sur lesque-ls l'avenir puisse compter. La sculpture religieuse n'abonde pas ; le ciel en soit loué ! Le saint Sébastien, de M. Becquet a été conçu à un point de vue un peu tourmenté; maislarecherclie du mouvement est toujours digne d'éloges; pendu

encore à l'arbre où il a élé percé de flèches, le corps du saint est affaissé dans la mort, les bras de ci, les jambes de là, mais dans une altitude vraie; au moins, dans cette statue, il y a un effort, un effort réel qu'il faut louer sans réserve ; le Jésus enfant de M. Aublet est très-gracieux de mouvements et de draperies, quoiqu'un peu plat encore; le saint Thibaut de M. Debay est une fort jolie statuette, étudiée avec soin et traitée avec conscience.

Les animaliers sérieux sont rares ; M. Mène groupe toujours bien malgré son modelé un peu sec; M. Gain exagère son aridité ; ses bas-reliefs ont l'air d'avoir été faits par un sculpteur en médailles; M. Fremiet ne vise plus qu'à l'esprit ou à l'extraordinaire, deux bonnes choses, mais avec lesquelles l'art n'a le plus souvent rien à voir.

Depuis longtemps déjà nous regrettons que M. Cavelier, l'éminent artiste auquel on doit la Pénélope, n'expose pas quelque œuvre importante. 11 nous semble qu'il est un de ceux qui devraient donner l'exemple ; il a du talent, de l'invention, une célébrité justement acquise, et nous voudrions toujours le voir combattre au premier rang ; il n'est pas éton-

nant que les soldats s'endorment, «juand les capitaines sont absents. Les bustes qu'il a envoyés cette année, je parle de celui d'Ary Sclieffer et de celui de M. Henriquel Dupont, sont l'ouvrage le plus artistique de l'exposition de sculpture. J'aime surtout celui d'Ary Scbeffer, dont le visage offrait des diftlcullés que M. Gavelier a vaincues tout en restant dans la stricte vérité de la ressemblance; il est ferme de ligne, modelé par une main magistrale et très-vivant d'aspect ; celui de M. Henriquel Dupont est certainement fort beau aussi, mais je le trouve un peu amoli vers la région du front et des yeux.

M. Desprez a exposé une sorte de buste monumental d'un personnage débraillé pris à mi-corps, à gros ventre, à large poitrine, à face rieuse et de costume fort abandonné. C'est bon, d'un ciseau savant et d'une extrême habileté de main. Ce buste doit être d'une ressemblance parfaite : il vit, il rit, il souffle bruyamment et quoiqu'il soit fort laid, il a l'air bonhomme. C'est celuideM.Bullier, qui,m'a-t-on dit, est fort connu du côté du Luxembourg ; nous n'aurions donc que des éloges a donner à ce portrait si la facture des cheveux n'était d'une sécheresse excessive*

Parmi les médaillons nous citerons seulement celui d'Adolphe Gourlier par M. Girard; c'est bien cette physionomie à la fois douce et sérieuse, ce front intelligent, cette bouche qui a dit tant de bonnes choses, et ces yeux bienveillants, spirituels et fins, que la mort, hélas! a fermés pour jamais.

Avant de terminer ce compte-rendu que nous avons écrit avec tristesse, car notre foi dans l'art français se trouve singulièrement compromise et diminuée en présence d'une exposition aussi radicalement nulle, nous donnerons un conseil aux artistes : qu'ils ne s'occupent pas exclusivement de leur main, ainsi qu'ils font; qu'ils pensent un peu a leur cerveau; la main fait l'ouvrier, le cerveau constitue l'artiste. Entre bien peindre un tableau et bien coudre un habit, il n'y a pas grande différence; l'important est de concevoir, d'avoir un idéal supérieur à celui de la foule et de parvenir à dégager un fait plastique sous son triple aspect de vérité, de beauté et d'expression. Pour arriver à ce résultat il faut avoir à son service une intelligence qui pense, compare et choisit; or.

on développe son intelligence par le travail et la réflexion. Plus un homme sait, plus il peut ; et c'est, en grande partie, leur ignorance qui paralyse les artistes actuels. Quand leur cerveau élevé par l'étude, agrandi par la méditation, secondé par la semence spirituelle des poètes, des philosophes et des historiens, aura conçu une œuvre et voudra l'exécuter, la main ne leur fera pas défaut, elle obéira, car elle n'est qu'une servante.

Qu'ils ne cherchent pas non plus les gains excessifs ; qu'ils aiment un peu plus la gloire et moins l'argent ; qu'ils rêvent d'art et non pas de billets de banque. Cette maladie, qui, des bas- fonds de la bourgeoisie s'est étendue jusqu'à eux, les étiole et les affaiblit avant l'âge ; c'est à elle que j'attribue cette peinture valétudinaire qui semble faite par des moribonds; les débutants, ceux qui autrefois avaient toutes les audaces et toutes les belles folies de l'inexpérience, ressemblent aujourd'hui à des vieillards impuissants ; leurs oeuvres font pitié et annoncent une carie du cœur et des os ; les vrais artistes n'ont jamais été ainsi, ils ont aimé l'art par dessus tout, ils ont travaillé de toute leur âme et de toutes leurs

forces, pour satisfaire leur conscience et non pour empiler des écus; aussi que voyons-nous, à ce Salon de 1859? l'artiste le plus jeune, le plus vert, le plus hardi, le plus vaillant, le plus maître, en un mol, c'est M. HippolyteFlandrin,né en 1809.

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