‹ Le Salon de 1859Chapitre 6 sur 13 · DESSINS. — AQUARELLES. - PASTELS. — MINIATURES. ÉMAUX. - GRAVURES · texte numérisé non relu

DESSINS. — AQUARELLES. - PASTELS. — MINIATURES. ÉMAUX. - GRAVURES

Si nous n'avions tenu aucun compte du procédé matériel par lequel les œuvres d'art se manifestent, nous aurions, sans hésiter, placé les dessins de M. Alexandre Bida parmi les tableaux d'histoire ; par leur style, par leur composition très-savante, par toutes les très-hautes qualités qui y dominent, ils sortent en effet du genre auquel ils semblent appartenir et méritent un rang très-élcvé. Quoique forcément monocliromes, ils ont tous les accidents de lumière et de couleur qu'on est en droit d'exiger

(ruii tableau ; je les mels, sans hésiter, à côté de ce magnifique portrait de M. Hippolyte Flandrin dont j'ai parlé aux premières pages de ce travail. M. Bida est un artiste dans l'acception la plus large du mot, il voit, il raisonne, il exécute. Il voit bien, il raisonne juste et il dessine d'une façon magistrale; ces belles facultés lui donnent une place spéciale à notre triste époque, au milieu de ces nombreux artisans de la peinture qui voient mal, ne raisonnent jamais, et exécutent avec une prétendue largeur qui n'est, en somme, qu'une paresseuse impuissance mal déguisée. Je ne crains pas de dire que dans l'avenir les dessins de M. Bida auront la valeur des œuvres des meilleurs maîtres, car^ à toutes les qualités générales qui constituent l'œuvre d'art, ils joignent une originalité simple et puissante qui les fait reconnaître à première vue. Dévoiler l'Orient dans sa faiblesse, dans sa grandeur, dans ses aspirations, dans ses coutumes, dans sa vérité en un mot, paraît être le but que M. Bida s'est proposé. Ce but, il j marche avec courage, et chaque année nous voyons son talent s'accroître jusqu'à devenir aujourd'hui une gloire réelle pour le pays. Le don d'observation n'est pas une des moindres

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qualités de M. Bida, et il nous le prouve par la Prière. Des musulmans réunis dans une mosquée quelconque, tournés vers le Keblé, récitent les versets du Coran pendant que l'iman, prosterné sur le iMimbm\ donne le ton à la prière. Ils sont debout, pour la plupart, dans ces poses recueillies et comme aljsorbées de l'Arabe en oraison ; un jour fin et très-lumineux circule autour des fidèles et fait valoir le pur dessin des contours, l'exactitude des costumes et la précision des physionomies si variées dans ce pays où toutes les races méridionales se confondent dans une même croyance; les voilà bien tous avec leur type particuUer qui est comme le sceau de leur patrie spéciale. Voici le Turc, opaque, lourd, aux jambes torses, à l'œil éteint, à la joue pendante, homme de sabre et de débauche, n'ayant d'autre droit que celui de la conquête qui en a fait une brute ; voici l'homme du Hedjaz, l'Arabe pur sang, poète, rêveur, batailleur, toujours prêt à la guerre sainte, admirable spécimen de cette race qui est peut-être la plus élégante du monde ; voici le Nubien, pauvre être demi-nu, infatigable et honnête travailleur qui aime a terre natale d'une passion attendrie, et qui porte

sur son visage la tristesse des vaincus; voici le lamentable et résigné fellah, que les paclias bâtonnent, rançonnent et tuent ; voici le Syrien , marchand avant tout, fin, menteur, toujours pleurant misère, et cependant toujours riche; voici le Bédouin, venu du désert libyque sur son fauve dromadaire ; en passant il a salué les filles de la vieillesse et le père de l'épouvante, c'est-à-dire les pyramides et le sphinx; les voilà tous en un mot, et nous ne saurions trop féliciter M. Bida de l'exquise recherche et de la science profonde qu'il a mises dans la composition et l'exécution de ce dessin.

La Prédication maronite dans le Liban est une œuvre plus importante et non moins belle que la Prière; des musulmans, nous passons aux catholiques, frères ennemis dont la lutte ne va peut-être pas tarder à recommencer.

« Hiram donna donc à Salomon des bois de cèdre )) et de sapin autant qu'il en désirait. »

C'est, sur un tertre, au pied même des fameux cèdres dont il question au troisième livre des Rois, qu'un prêtre, vêtu de noir et coiffé du haut bonnet, explique la parole divine aux populations du Liban;

sortis de leurs beaux villages suspendus sous les arbres au flanc des montagnes comme des nids d'oiseaux, les hommes sont venus conduisant avec eux les femmes et les enfants; les clieiks sont là, sur leurs chevaux caparaçonnés; les femmes accroupies écoutent; quelques chèvres broutent l'herbe grasse; une jeune mère donne le sein à son nourrisson, et chacun prête l'oreille dans ces nonchalances d'altitudes, toujours un peu théâtrales, familières aux peuples orientaux. Les troncs immenses des cèdres, ces patriarches sacrés de la végétation, s'alignent dans le lointain comme une forêt antédiluvienne; un jour un peu sombre, tamisé à travers leur vaste feuillage, se répand doucement sur toute l'assemblée dont le prédicateur est le point culminant, a la fois le centre et le nœud. C'est d'un recueillement profond et d'une émotion très-attendrissante et très-vive.

Malgré les beautés de premier ordre qui distinguent les deux dessins dont nous venons de parler, nous leur préférons le Corps-de-garde d'Arnautes, qui nous semble plus complet encore et d'une portée très-haute. Dans une vaste salle, soutenue par des colonnes trapues à cliapiteaux épais, une troupe de

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ces bandits qui ont trop fait parler d'eux dernièrement, sous le nom de l)aclii-bouzoucks, est réunie, fumant la pipe, jouant aux échecs, buvant l'araki et le café. Dans un coin, quelques pauvres filles de fellah, conduites dans ce bouge avec leur père, vieux besacier résigné à tout, sont accroupies contre la muraille et s'effrayent aux regards que les Arnaules jettents ur elles; dans l'autre coin, des jeunes gens à longs cheveux, vêtus avec une recherche voyante, aux lèvres sensuelles, échappés de Gomorrlie, fardés comme des filles, faibles, lâches et prévaricateurs, versent le café à ces honteux soldais, qui parfois s'éloignent avec eux, comme nous le voyons, par l'escalier qu'on aperçoit au fond. Ce dessin est simplement un chef-d'œuvre de coloris, de ligne et de lumière, et je n'y trouve à reprendre qu'un Anatoliote en veste brodée, appuyé contre une des colonnes et vu de dos; je trouve cette figure trop académique pour être tout à fait vraie, non pas dans son type, qui est très-exact, mais dans sa pose que je trouve forcée et voulue. Pour ceux qui savent regarder et réfléchir, tout l'Orient est là avec le secret de son affail)lissement et de sa démoralisation. Au-dessus

des races natives et légiliiîjes propriétaires du sol de leur patrie, il y a le Turc, TArnaute, c'est-à-dire la débauclie, le vol, la YÏolence ; par lui et pour lui, la femme et l'enfant sont abjects; il ne demande pas, il prend, et quand on lui refuse, il tue. Qui l'en empêcherait? Il est le plus fort, il est le maître, il possède par le droit de la main droite, de la main qui porte le glaive ; il a conquis, et c'est par pur effet de son bon cœur que tous ces vaincus ne sont pas réduits en esclavage et vendus comme des bêles de somme ou des nègres du Soudan. M. Bida a parfaitement résumé, dans son dessin, la situation actuelle et intolérable de l'empire ottoman • la force l)rutale entre deux abjections, entre deux débauches. A quand la liquidation ?

En 1857, nous avons loué comme il convenait le Mur du temple de Salomon^ par M. Bida; une fort belle gravure en a été faite par M. Pollet, un maître du burin, et est exposée cette année. Elle est d'un très-puissant caractère et reproduit, en les faisant valoir encore, tous les détails de l'œuvre de M. Bida. M. Pollet expose aussi plusieurs acjuarelles qui indiquent dans leur auteur un homme nourri aux fortes

éludes ailistiijucs et [)our qui i)ull(3 dilTiculté ne peut plus exister; le n^ -2487 est particulièrement beau et traité avec une maestria hors ligne.

Je ne puis m'empêclier de rire un peu dans ma barbe lorsque je pense à l'Académie des beaux-arts et aux tristes réflexions qu'elle doit faire, aux lamentations qu'elle doit tirer de sa yieille poitrine, en voyant les écarts auxquels se livre M. Chifflart, un de ses lauréats. Quoi, ces poules ont couvé ce canard 1 quoi, il a eu le grand premier prix d'histoire, et il fait du paysage; quoi, il a passé cinq ans à Rome, étudiant les maîtres classiques, et le voilà qui monte avec Faust et Méphisto sur le Blocksberg , à travers les épouvantements du walpurgisnactstraum? cela est inconcevable et blesse tous les canons ! Que vont en dire les tilles de mémoire et Apollon, le dieu qui porte l'arc d'argent? de quels exorcismes ne va-t-on pas accabler ce possédé? Yade rétro, Satanasf Chifflart, vade rétro! c'est M. Picot qui tiendra le goupillon et M. Abel dePujol qui prononcera la formule. Hélas! il n'y a plus d'enfants. Gœthe est un grand misérable de conduire ainsi à mal les jeunes gens honnêtes et modérés; Passons! ce ne sont pas là nos

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affaires! Qii'il nous suHise d'avoir dit que ces dessins, Faust au sabbat j> Faust au combat^ sont d'un effet très-ciierclié, un peu mous de facture, et que dans le second nous avons remarqué un Mép]ii>tophélès d'un beau caractère.

Nous ajouterons cependant que M. Chiffiart est un des artistes vers l'avenir duquel nous regardons avec le plus de confiance ; contrairement à la plupart des prix de Rome qui perdent vite à la villa Médicis les qualités d'invention dont ils étaient doués, il a conserve une imagination exubérante qui l'entraîne un peu loin aujourd'hui, mais que l'âge et l'expérience régleront facilement de façon à en faire une force sérieuse sur laquelle le peintre pourra s'appuyer. Les photographies, d'après les desseins de M. Gliifriart, abondent chez les marcliands, et elles font reconnaître une merveilleuse aptitude de composition et d'arrangement ; s'il y a trop de fougue encore, ne nous en plaignons pas, c'est un de ces beaux défauts qui ne s'en vont que trop vite avec la jeunesse; dans ce temps de pénurie artistique où nous sommes condamnés à vivre, de pareils efforts, même lorsqu'ils sont trop violents, font plaisir à voir, car ils font es-

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pérer qu'on va enfin trouver un homme capable de décorer nos grands monuments publics, abandonnés jusqu'à présent à des peintres de boudoirs; nous remettons à une exposition prochaine notre jugement sur la façon de peindre de M. Gliifflarl ; il nous est difficile de l'apprécier définitivement aujourd'hui d'a[)rès le Passage des Moulons dans les environs de Tivoli, où nous remarquerons cependant une certaine sauvagerie qui peut-être sera bientôt une louable et solide vigueur.

Le Meneu de loups, par M. Maurice Sand, est un de ces jolis et ingénieux dessins au crayon noir sur papier bleu qui déjà eurent un légitime succès au salon de 1857. A travers les grands nuages sombres qui zèbrent le ciel, la lune nous apparaît au-dessus de quelques roches qui ressemblent bien à des men-hirs et à des dolmens. La campagne est nue ; à peine aperçoiton quelques bouquets d'arbres dansle lointain ; le sorcier est sorti de sa chaumière, jouant du l)iniou à toute poitrine, et voilà que de tous côtés les loups accourent, hurlant d'aise, brillant, dans leurs yeux, d'une lueur allumée au feu d'enfer, frétillant de la queue, dressant roreille et faisant cortège au terrible

Meneu. C'est d'un crayon fort iiabilo, d'un eiïet trèsvif et d'un fantastique simple parfaitement réussi.

Les aquarelles de M. llildebrandt sont plus nombreuses que bonnes, quoique faciles. Nous en avons aperçu quelques-unes qui sont lestement et liabilement traitées. L'Alfred de Musset, mis en peinture par M.Eugène Lanii , n'est pas lieureux; c'était bon à garder en album et non pas à montrer au public, qui a une tout autre et plus juste idée du diantre de Rolla. Le vrai maître de l'aquarelle est, cette année, M. Pils. iJÉcole à fcii^ à yincennes, est enlevée avec une sûreté de main, dessinée avec une justesse et lavée avec une habileté peu communes; mais pourquoi avoir gouache les guêtres, les buftleteries et même des croupes de chevaux? les blancs ménagés sont toujours bien plus doux et bien [)lus harmonieux.

Les portraits au crayon noir et de grandeur naturelle, par M. Amaury-Duval, sont très-beaux et d'une largeur que cet artiste n'avait pas encore atteinte ; nous signalerons surtout le n» 38 et le portrait d'Alphonse Karr, ce Dioclétien de la littérature. LaPrii-rv. par M'"^ Becq de Fouquières est un excellent paslel,

fait par une main habile, bien composé , solidement traité et d'un charme très-ré'^'l. Nous citerons aussi les miniatures de M™e Lehaut qui sont hardiment peintes, et celles de M^^« Morin qui sont remarquables, quoique un peu froides.

M. Marc Baud reste décidément le maître émailleur par excellence ; son Agar, d'après le Dominiquin, est un émail plat d'une rare importance; c'est chaud et vrai de couleur comme le tableau lui-même vu par le petit bout de la lorgnette ; mais quelle étrange idée ce Zampieri se faisait du désert! Je vivrais volontiers dans celui qu'il nous montre si j'aimais l'ombre et la fraîcheur des grands arbres! Le cadre même de cet émail est fort beau et fait en imitation de ces splendides émaux de Limoges, dont le secret semblait perdu; les ornements en sont composés avec un grand soin et s'agencent d'une belle manière avec les figures sveltes, élégantes et fines qui en sont le motif principal. La Vénus, d'après M. Gleyre, est aussi une pièce de premier ordre; je vois avec plaisir qu'elle appartient à la manufacture de Sèvres ; les établissements nationaux, soutenus par le budget, s'honorent et prouvent l'intelligence de leur direc-

lion en s'attachant et en retenant auprès d'eux des artistes aussi précieux que M. Marc Baud.

En lithographie, nous signalerons la Garde de nuit, d'après Rembrandt, un merveilleux chef-d'œuvre admirablement traduit par le puissant crayon de M. Mouilleron, et deux dessins du Samson de M. Decamps, Samson tournant la meule et la Mort de Samson, qu'on ne saurait trop applaudir M. Leroux d'avoir si parfaitement transportés sur pierre.

La Dispute du saint sacrement d'après Raphaël est incontestablement la plus belle-gravure de l'exposition ; elle est de M. Joseph Keller, un Allemand que nous connaissions déjà à Paris; le travail du burin est d'une extrême pureté, et il fait ressortir tout ce que cette fresque a de grandiose et de magnifique. C'est l'essai le plus important de gravure qu'on ait fait depuis bien des années, et il prouve heureusement que cet art si précieux et si difficile a encore de sérieux adeptes.

M. Alphonse Leroy expose l'admirable collection de fac-similé d'après les dessins originaux des maîtres qu'il est en train de publier. Le plus grand éloge que nous en puissions faire, c'est de dire que l'œil

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liésile à reconnaître le fac-similé de l'original, et nous croyons indiquer suffisamment l'importance de celte publication, et les soins et le talent qu'elle a dû exiger, en donnant ici la liste des gravures déjà parues et exposées aujourd'hui :

Sujet mythologique, d'après le dessin du Corrége de la collection du musée du Louvre.

Tète d'homme, d'après le dessin de Léonard do Vinci ; collection du musée du Louvre.

Judith, d'après le dessin de Mantegna; collection de M. Gatteaux.

Étude pour une sibylle, d'après le dessin de Michel- Ange; collection du musée du Louvre.

Tête d'homme, d'après le dessin de Rembrandt; collection de M. Norblin.

Étude d'enfant, d'après le dessin de Léonard de Vinci ; collection de M. Desperet.

Composition pour la Dispute du saint sacrement, d'après le dessin deRaphaël; collection de M. F. Reiset.

Élude pour le Festin des dieux, d'après le dessin de Raphaël; collection de M. F. Reiset.

enlèvement de Proserpine, d'après le dessin de Jules Romain; collection de M. llis de La Salle.

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Élude d'ange pour la fresque des Sibylles, d'après le dessin de Raphaël; collection de M. F. Reiset.

L'EKlrême-Onclion, d'après le dessin du Poussin; coUeclion du musée du Louvre.

Femme poursuivie par un satvre, d'après le dessin de P. Yéronèse; collection de M. Ilis de La Salle.

Tète de femme, d'après le dessin d'Andréa di'l Sarto; collection de M. His de La Salle.

Sainte famille, d'après le dessin de Paul Yéronèse; collection du musée du Louvre.

Tête de jeune homme, d'après le dessin du Gorrége; collection du musée. du Louvre.

Étude d'ange, d'après le dessin du Pérugin; colleclion de M. His de La Salle.

Vierge sur un trône, d'après le dessin de FraBar • tolomeo^ collection de M. His de La Salle.

Étude pour un Christ, d'après le dessin de Andréa del Sarto; collection du musée du Louvre.

La Prudence, d'après le dessin de Michel-Ange; collection de M. F. Reiset.

Paysage, d'après le dessin de Claude Lorrain; collection de M. DGS[)erel,

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