A. BOURDILLIAT ET G«, ÉDITEURS
La traduction et la reproduction sont réservées.
Suis-je donc arrivé à cette heure douloureuse de la vie, où l'homme placé entre sa jeunesse qui s'enfuit et la vieillesse qui s'approche, se tourne vers les années écoulées, et se dit avec amertume : « Ah ! autrefois c'était le bon temps ! » Je l'ignore, mais je sais qu'en parcourant les salles immenses que le palais de l'Industrie a, cette fois encore, daigné prêter aux Beaux- Arts, en regardant les ft 012 objets qui sont exposés, je me suis dit : 4e mon temps, c'était meilleur. Qu'est-ce donc que « mon temps? » c'est l'époque où mes ca-
marades et moi nous faisions l'école buissonnière, où nous nous sauvions de la classe de philosophie pour aller faire au Louvre ces belles entrées qui signalaient le 15 mars de chaque année. On se poussait en foule par un magnifique escalier qui, hélas! n'existe plus; on envahissait le salon carré réservé aux gloires artistiques du moment; on se heurtait devant les toiles des
maîtres; on admirait, on dépréciait, on se battait
presque: qui, pour la couleur, qui, pour le dessin. Les classiques et les romantiques chantaient victoire cha* cun de leur côté : on se passionnait en un mot; on croyait que l'art est quelque chose. Il y avait des maîtres ; l'école française avait son importance; des quatre points cardinaux, l'Europe des artistes, à ce jour solennel, regardait vers nous; ceux qui peignaient avaient la foi; on discutait la valeur d'un tableau et jamais son prix ; on était jeune alors, c'était le bon temps. J'ai eu la triste curiosité de revoir le livret de l'année 1841 à laquelle je fais allusion, et de relire, un à un, le titre des 2280 objets d'art qui prirent place h l'exposition. J'y ai retrouvé des tableaux qui ont laissé leur trace et qu'on n'oubliera pas; j'y ai
retrouvé la Vue de Capri, d^Aligny ; V Attaque du Téniah de Mouzaïa par le colonel de Lamoricière, de Bellangé; les Paysages^ de Galame et de Berlin; V Enfant prodigue, de Couture; les belles aquarelles de YÀlgérie militaire, de Dauzats ; V Entrée des Croi^ ses à Constaniinople, le Naufrage, la Noce juive, d'Eugène Delacroix; le Rêve, deDiaz; des Normanderies, de Fiers; le Tasse, de Granet; les aquarelles de Hubert ; les trois grands tableaux de Chasse que Jadin avait peints pour le duc d'Orléans, qui l'honorait d'une affection particulière ; le Riallo, de Joyant; le Vengeur^ de LeuUier; le Beyrouth, de Marilhat; la Partie d'échecSy de Meissonnier; YHéliogabale, de Muller; la Scène d'inquisition, le Michel-Ange soignant son domestique malade, le Benvenuto Cellini, de Robert Fleury; YEsméralda, de Steuben; les Enfants hollandais sur la glace, de Wickenberg, et d'autres que ma distraction n'a peut-être pas remarqués. Ingres, Scheffer, Decamps, Paul Delaroche, n'avaient point exposé. Certes, je suis loin d'admirer tous ces tableaux, mais on s'en souvient, et c'est déjà beaucoup. Quelle toile, aujourd'hui, en 1861 , pourrait-on opposer à
celles que je viens de citer et qui sont déjà vieilles de vingt ans?
Depuis ce temps, la dynastie de juillet a pris le chemin de Vexil, une république Ta remplacée et a été violemment remplacée ; TEmpire s*est fondé ; depuis bientôt dix ans qu'il e^iste^ il peut se retourner tout entier vers son propre passé et reconnaître qu'en art et en littérature, il n'a pas produit une seule œuvre destinée à survivre. La seule exposition remarquable à laquelle l'Empire ait présidé, est l'exposition universelle de 1855, car les peintres purent y montrer l'oeuvre de leur vie entière. Nous revîmes alors les tableaux qu'on avait admirés sous le régime constitutionnel des Bourbons et des d'Orléans ; nous reconnûmes que l'éclosion artistique avait fait de grands efforts pour égaler l'éclosion littéraire de ces temps dédaignés aujourd'hui, et nous pûmes nous convaincre que les libertés publiques sont indispensables au développement normal des lettres et des arts.
Contre tout ce qui combattait les franchises qu'ils avaient conquises en 1848, les artistes n'ont point protesté. Ont-ils eu peur de la liberté qui les rendait maîtres
absolus de leur sort? Ont-ils été effrayés des divisions d'école et d'intérêts qui les séparaient? Je ne sais, mais je crois m' apercevoir qu'ils ont courbé leur front plus qu'il ne convient, et qu'avec l'indépendance ils ont perdu le talent. Cette belle école française dont nous avons été si fiers, s'en va au hasard comme un bataillon de déserteurs en déroute ; la pièce d'or a été changée en gros sous, l'effigie même est effacée. Chacun imite son voisin, non pas parce qu'on lui reconnaît du talent, mais parce qu'on sait que ses tableaux se \endent bien. Il n'y a plus de capitaines; il n'y a plus que des caporaux à l'ancienneté. Imite-t-on? je ne le sais même pas; je crois que l'on copie. Mv Durangel imite M. Hébert; M. Fortin imite M. Luminais; M. Meuron, M. Achille Zo imitent M. Eugène Giraud ; M. Schlesinger imite M. Knauss qu'il fait regretter ; M. Legros, M. Duran imitent M. Courbet ; M. Froment imite M. Hamon; M. Tissot imite M. Leys, qui, lui-même ne se fait pas faute d'imiter Holbeîn ; j'avoue que parmi ces trois derniers, Holbein est celui qui me paraît avoir le plus de talent. Tout le monde imite tout le monde, et dans cette épidémie d'imitation, il est naturel que rien
d'original ne surgisse. Le salon de 1861 ressemble au salon de 1859, qui ressemblait au salon de 1857.
De noms nouveaux, nous n'en aurons pas à citer. Nous retrouverons, grandis par l'expérience et par le travail, les hommes à succès que plusieurs fois déjà nous avons signalés à l'attention du public : MM. Français, Fromentin, Baron, Tournemine et d'autres qui viendront au courant de notre examen. Nous aurons h nous affliger sur les défaillances d'artistes que nous aimions : de MM. Hébert, d'Aubigny, Blin ; mais en revanche, et pour nous consoler, nous aurons à reconnaître un effort très-sérieux de M. Puvis de Ghavannes, et un important tableau du plus fécond de nos iWmstrateurs: M. Gustave Doré.
Avant de terminer ces courtes considérations générales, nous ne devons pas omettre de parler d'une tendance fâcheuse à laquelle certains artistes se laissent entraîner, la tendance à agrandir démesurément leurs tableaux. A un double point de vue, cçtte tendance est mauvaise: au point de vue artistique, il y a entre le sujet et les dimensions d'un tableau, une relation qu'il ne faut jamais oublier. Lorsqu'on peint le
couronnement de Cbarlemagne, Luther brûlant à Worms la bulle d'excommunication, la Convention décrétant les droits de l'homme, la France revenant vaincue de Moscou après avoir semé sur l'Europe les germes de la civilisation future, on peut prendre des toiles de vingt pieds et les remplir sans offrir maille à la critique ; mais il est puéril de donner à de petits tableaux de genre des dimensions absolument bisto^ riques, ainsi que le font MM. Yan d'Argent dans ses Lavandières, Monginot dans la Redevance, Lambron dans le Mercredi des Cendres, Luminais dans son Champ de foire. Qu'on se rappelle l'effet ridicule de la Charette de M. Verlat (Salon de 1857.) Au point de vue commercial, point de vue qui, je dois le dire, dirige presque exclusivement les artistes de nos jours,* il est insensé, quand les appartements tendent à se rétrécir, à s'abaisser, à se réduire à des proportions de cellule, il est insensé de faire des toiles si grandes qu'on ne peut les loger que dans des palais. C'est vouloir forcer la main au gouvernement qui seul possède des locaux assez vastes pour ne pas être embarrassé par ces énormes machines. Nos peintres n'ont
point profité des exemples admirablement pratiques que les maitres anglais leur ont donné à l'exposition de 1855.
En somme, Texposition est médiocre ; chacun y parait savoir son métier, mais rien que son métier. Tout le monde a un peu de talent et, par le fait, personne n'en a. Les uns ont une cravate, les autres un chapeau, d'autres un pantalon, d'autres une chemise, beaucoup vont tout nus, personne n'a de costume complet ; il y a de bons ouvriers, peu ou point d'artistes.
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