‹ Le Salon de 1861Chapitre 3 sur 10 · PEINTURE OFFICIELLE. — PEINTURE D'HISTOIRE · texte numérisé non relu

PEINTURE OFFICIELLE. — PEINTURE D'HISTOIRE

L'administration nous a réservé pour cette année une surprise ; elle a classé par ordre alphabétique les œuvres des peintres, de sorte que personne n'eût à élever de réclamation ; c'est pour cela sans doute que le tableau de M. Doré est placé, à contre jour, dans la salle réservée à la lettre M, et que deux toiles de MM. Schenck et Madarasz sont coUoquées, tant bien que mal et au petit bonheur^ dans la galerie des gra« vures ; mais comme nous savons qu'on ne peut contenter tout le monde, nous n'insisterons pas. L'admî-

nistration nous réservait encore une autre surprise ; elle a réuni, dans la salle d'entrée, correspondant au salon carré d'autrefois, un genre de peinture qu'on pourrait appeler la peinture officielle. Si c'est là la peinture qu'encourage et que préconise le gouvernement, nous ne lui en ferons que peu de compliments, car, sauf de rares exceptions, elle est pitoyable. Au point de vue de l'art, elle est à peu près nulle ; au point de vue moral, elle est douteuse. C'est de la flatterie à coup de pavé ; La Fontaine en a parlé depuis longtemps dans l'Ours et t Amateur des jardins. J'ai peu l'habitude, en général, de m'occuper de cette sorte de besogne commandée qui n'appartient à l'art par aucun côté, et qui se rattache à l'histoire par un fil si léger que la postérité ne l'apercevra peut-être pas ; mais cette année, je suis forcé de m'y arrêter ; celte peinture officielle est si bruyante, si reluisante, si fatigante, qu'il faut bien en dire quelques mots. C'est un déluge d'épaulettes et de pantalons rouges à faire pâlir la galerie des batailles au musée de Versailles ; car il paraît que la peinture officielle, puisqu'elle se nomme ainsi, méprisant nos gloires pacifiques, dédaigne scru-

puleusement les découvertes modernes de la science, de rindustrie, et qu'elle ne peut s'occuper que de no» triomphes militaires. Plusieurs hommes se partagent aujourd'hui cette fonction héroïque qui autrefois appartenait en propre à M. Horace Vernet. Cela est triste à dire, mais ce Raphaël du piou piou laisse encore bien loin derrière lui ses maladroits imitateurs. Au moins il avait le mérite de connaître à fond le personnel de l'armée qu'il illustrait; il connaissait le type particulier « et, pour ainsi dire, idiosyncratique de chaque corps spécial. Dans ses tableaux, on distinguait à première vue un chasseur d^Afrique d'un soldat du génie : dans les tableaux d'aujourd'hui, c'est l'uniforme seul qui fait la différence. Et puis M. Vernet, quoiqu'il connût « l'éclat des cours et l'air qu'on y respire, » respectait autant que possible la vérité. Dans la Prise de la Smala^ le duc d'Aumale est au troisième plan. Aujourd'hui ce n'est plus ainsi, et celui qui conduit la bataille est invariablement entouré de morts et de mourants ; sous ce rapport, M. Yvon n'y va pas de main morte, il casse les vitres à coups de poing, et à force de vouloir être réel, il arrive à l'invraisemblable. Ça me serait a peu

près indifférent, si son tableau était bon, mais il est mauvais, mollement peint, d'un pinceau grossier malgré la composition qu'on a voulu rendre épique ; on a cherché la noblesse dans la disposition générale, et on a mis directement sous l'œil du spectateur des marmites en fer-blanc, des pains de munition et une croupe de cheval. A propos de ce cheval gris-pommelé, Géricault seul, à mon avis, était capable, dans son Officier de guides j de lui donner une telle violence de mouvement. Il y a beaucoup de fumée dans les fonds, beaucoup d'uniformes dorés aux premiers plans, beaucoup de portraits peu flattés ; c'est de la peinture de Cirque olympique. Elle nous fait regretter ces beaux Circassiens, ces Cosaques vigoureux, ces blonds mougiks que M. Yvon dessinait si bien aux crayons de couleurs; c'était à l'époque de notre jeunesse ; décidément c'était le bon temps.

Il faut avouer, du reste, que les artistes qui acceptent de peindre les batailles modernes prennent une charge qu'il est presque impossible de mener à bonne fin. Des masses énormes qui se meuvent dans un but qu'elles ignorent et que connaît seul le chef su-

préme ; des artilleries qui, le plus souvent, tirent au jugé ; des terrains de plusieurs lieues d*étendue^ des fumées tourbillonnant dans l'air, sont des choses qui, en général, appartiennent peu à la plastique. Avec les nouveaux canons rayés, des armées peuvent maintenant combattre sans même s'apercevoir : dans de telles circonstances que peut faire un peintre? Je ne le devine guère. Aujourd'hui surtout (les guerres d'Italie et de Crimée semblent Ta voir prouvé) que celui qui remporte les victoires s'appelle légion ; que la tête directrice cède sa place à la foule intelligente ; que le général, en un mot, suit ses soldats au lieu de les guider, il est difficile de résumer une bataille par un seul personnage, comme on pouvait le faire par Condé à Rocroi, par Kléber à Héliopolis, par Desaix à Marengo, par Napoléon à Waterloo. Or, quelque grande que soit une toile, quelque petits que soient les personnages, on ne peut guère admettre qu'un peintre saura représenter l'action de cent mille hommes contre cent mille hommes, et c'est cependant ce qu'il faudrait faire pour être dans la stricte vérité. C'est à peine si les beaux panoramas du colonel Langlois peuvent y réussir. Autrefois, dans les rencontres

anciennes, il n'en était pas ainsi : la courte portée des armes de trait amenait forcément des combats corps à corps; il y avait lutte, il y avait mêlée, rhomme valait réellement par lui-même bien plus que par les armes qu'il portait; la bravoure, l'adresse, la force individuelle entraient pour beaucoup dans la perte ou dans le gain d'une bataille ; l'action particulière jouait un grand rôle dont l'action générale ; pour tout dire en un mot, chaque homme était un combattant et non point un soldat, et comme tel il appartenait aux arts plastiques qui, synthétiques par essence sont inhabiles à faire tomber sous les sens le mouvement des masses, et ne peuvent représenter d'une façon saisissante que les efforts d'un groupe restreint. Aussi qu'arrive-t-il aujourd'hui? beaucoup de peintres ont essayé de peindre des batailles et pas un n'en est venu à bout, pas même M. Beaucé, qui cependant assistait, de sa personne et très-bravement, à la journée de Solferino, quoique de tous ses concurrents il se soit approché le plus de la réalité. Tous, pris peut-être à leur insu par les considérations qui précèdent, ont été obligés de choisir un épisode dans les combats qu'ils ont voulu

représenter. M. Pils, lui-même, un homme d'un incontestable talent, ayant à peindre la bataille de l'Aima a fait une toile fort remarquable qui ne représente point la bataille de TAlma. Les fraîcheurs de Taube planent sous le ciel, les falaises crayeuses qui bordent la rivière s'élèvent comme un rempart infranchissable que franchira pourtant Tagile bravoure de nos soldats ;. tout en haut vers la gauche on aperçoit la tour du télégraphe où flottera le drapeau français, teint par le sang de celui qui Taura planté. Dans la plaine s'agitent des masses rouges qui sont Tarmée anglaise, et des masses bleues qui sont l'armée française ; des canons envoient des nuages de fumée dont la blancheur argentée se marie bien aux pâleurs nacrées du paysage. Où est la bataille ? je la devine, mais je ne la vois pas. Au premier plan^ traversant un gué de l'Aima, une batterie d'artillerie, d'une vérité mathématique, s'avance avec un entrain qui n'est point de la confusion. Cela est sincère, honnête et peint de main de maître; chaque mouvement est étudié avec soin depuis celui des conducteurs qui fouaillent leurs chevaux percherons, jusqu'à celui xles artilleurs qui mettent la main

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aux roues pour faciliter le passage des pièces ; des zouaves lancés en avant précèdent la batterie sur la route abrupte qu'elle doit franchir, et commencent ce mouvement tournant qui décidera du gain de la journée. Autour des pièces et les escortant^ des turcos s'avancent, montrant souslachachiah les types accentués du nègre du Soudan, du Berbère du Sahel, du Vandale de la Kabylie. Il y a là des études de physionomies qui suffisent pour affirmer un peintre sérieux. Près d'eux, presque au milieu d'eux, apparaît le général Bosquet monté sur sou diev al isabelle; il suit le mouvement plutôt qu'il ne le surveille. Soyons reconnaissant au peintre de l'avoir représenté simplement, tel qu'il a dû être ce jour-là, sans trop de galons à son habit, suivi d'un seul aide de camp et de son porte-fanion; le visage du général est bien rendu, ferme, vigoureux, offrant ce type de beauté mâle que M. Yvon avait si singulièrement adouci en 1859 et que l'on aime à voir, comme un bon présage^ à ceux entre les mains de qui la patrie est obligée parfois de remettre son sort. En regardant cette mâle figure, je n'ai pu m'empécher de songer que la mort l'avait idéalisée

pour jamais, et que l'implacable déesse avait été bien sévère pour tous ces brillants officiers qui s'épanouissaient dans la vie, il y a dix ans, vers la fin de Tannée 1851. Comme dans la ballade de Burger, les morts ont été vite pour cette phalange de généraux et de colonels qui éblouissaient Paris de l'éclat de leurs uniformes. Nous pouvons les compter, ne serait-ce que pour savoir ce que coûte la gloire : Leroy de Saint- Arnauld, de Cotte, de Lourmel, Espinasse, Cornemuse, Sauboul, Léorat, Tartas, JoUy , Gastu, Ghapuis, Gourand, Payxar, Béchart, Moussette, Répond, Boccat, de Marolles, Roubé, Landry Saint-Aubin, Cuny, de Garderens, de Boisse, de Kerguiern, Le Guiales, Foltz, Magran, O'Keeffe, Montalembert et d'autres peut-être que j'oublie ; quant aux simples soldats, à ces instruments héroïques qu'utilise la discipline, qui jamais pourra sa • voir leur nombre et leurs noms ? M. Fils n'a point pensé à tout cela en faisant son tableau, et j'ai peutêtre tort de me le rappeler en en parlant ; il a simplement voulu faire une bonne toile, profondément étudiée, dessinée avec habileté, très-bien peinte, aussi spirituelle que possible, et il a réussi ; elle représente la

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bataille de TAIma absolument comme elle représenterait autre chose ; on sent que pour Fauteur le sujet lui-« même n'était qu'un accessoire. Tous ceux qui ont voulu toucher aux batailles ont fait comme M. Pils, et ont choisi un épisode; M. Armand Dumaresq a peint une embuscade. Des chasseurs à pied et des voltigeurs de la garde impériale abrités derrière un talus, couchés ventre à terre comme des serpents qui guettent leur proie près d'un abreuvoir, s'apprêtent à faire feu contre une colonne d'artillerie autrichienne qui, la nuit tombante, galope à fond de train poursuivie par notre victoire. C'est une étrange composition qui n'offre guère aux regards que des semelles de souliers et des fonds de eu** lotte, mais telle qu'elle est néanmoins, elle est curieuse, prise sur le fait d*une manœuvre militaire, et prouve que le courage européen a parfois besoin d'emprunter la ruse des Peaux^rouges. C'est d'une peinture charbonnée, cernée de noir^ lourde, mais vigoureuse ce« pendant et d'un certain effet. Je n'en dirai pas autant de la BataiUe de Magenta par M. Couverchel, il m'est difficile de m'intéresser à cet escadron de chasseurs de la garde qui charge héroïquement

quinze Autrichiens qui n'en peuvent mais. La qualité de la peinture ne me semble pas racheter beaucoup l'insuffisance de la conception, M. Baucé a fait du moins un grand effet dont il faut lui tenir compte, car il a cherché, dans sa Bataille de Solfertno à rendre ce qu'il avait vu, rien de plus, mais rien de moins. Nous pouvons Ten croire, il y était. Dans cette ferme de Casa-Nuova qui apparaît à droite, au troisième plan, écaillée par la mitraille, il quitta souvent le crayon pour le fusil, et là il vit arriver vers lui cette admirable charge de chasseurs d'Orléans conduite par un clairon qui sonnait, en dansant, l'air du Sire de Framboisie. Ici point d'état-major pompeux, point de fantasmagorie héroïque, mais de vrais morts, des blessés réels, des prisonniers certains. A droite, les hussards du général Clairambault vont bientôt se jeter dans la ba* gare emportant dans le tourbillon leur musique avec eux; au centre le général Niel; à gauche les quarantedeux pièces du général Solleile incessamment tonnantes gardent l'espace qu'on avait laissé subsister entre le deuxième et le quatrième corps, et par où l'armée autrichienne aurait pu nouscouper. Dans ce tableau

au moins, nous voyons une action directe, précise et dont le résultat fut peut-être la victoire ; néanmoins ce n'est encore qu'un épisode, et, sans le livret, on ne le comprendrait guère. Dans le fond paraissent les positions qu'on occupera le soir; sous le ciel s'amasse ce formidable orage qui doit interrompre la bataille et suspendre une poursuite qui nous eût peut-être menés jusqu'à Vérone, et qui eût rendu bien véritablement l'Italie libre depuis les Alpes jusqu'à l'Adriatique. Cela est finement peint; on voit que M. Baucé a vécu dans l'intimité du soldat français, il connaît ses mœurs, ses attitudes et ses gestes les plus intimes ; c'est un bon tableau, et je préfère cent fois cette toile honnête aux pompeuses exagérations dont j'ai parlé plus haut. S'il y a de l'esprit dans cette composition, je dois dire cependant que j'en trouve plus encore dans celles de M. Hippolyte Bellangé, un vieux peintre de soldats qui a des chevrons tout le long de sa palette. Les deux amis (Sébastopol 1855) est une scène émouvante qui remet en mémoire la fin glorieuse de la légion thébaine. Deux jeunes officiers que la fraternité des armes avait entraînés dans une indissoluble amitié sont

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morts Tun près de Tautre frappés peut-être du même coup.

Et tels avaient véca les deux jeunes amis, Tels on les retrouvait dans le trépas unis.

Heureusement que la peinture est meilleure que les vers. La sinistre civière est auprès d'eux, des officiers attristés lisent les papiers trouvés sur les deux jeunes cadavres, les impassibles infirmiers se préparent à emporter ces belles espérances brisées qui ne représentent pour eux qu'une fosse de plus à creuser. C'est d'une peinture légère, facile, qui a plus de chic que de talent, mais agréable et éminemment spirituelle.

M. Théodore Devilly, que nous suivons depuis longtemps avec intérêt, et qui, depuis dix ans, a singulièrement modifié sa manière, a bien fait de renoncer à ces pastiches d'Eugène Delacroix, dont le Combat de Sidi'Brahim, exposé en lb59, nous avait offert un triste modèle. Il vaut mieux être mauvais par soimême, que bon par le secours des autres. Il a été

tenté aussi par les victoires de la campagne d'Italie, mais à sa manière et en apportant dans sa composition un esprit philosophique que déjà nous avons loué en 1857. Son Dénoûment de la journée de Solferino est sinistre à voir. La bataille est gagnée, le chef de l'armée, debout sur un mamelon, regarde les Autrichiens dont la dérouté a précipité la fuite. Au premier plan, sur le terrain ensanglanté, gisent les corps déjà refroidis de ceux qui ont lutté tout le jour. Le hasard des événements a réuni là, sous la commune étreinte de la mort, des hommes à qui la partie mise en jeu était indifférente : des turcos, venus du désert de Sahara)), des Hongrois venus des steppes danubiens, des Croates descendus de leurs montagnes. Pourquoi se sont-ils battus ? Ils ne s'en doutent guère, ils ont fait ce qu'on appelle le devoir, ils sont morts pour les intérêts d'une politique dont ils ignoraient le premier mot et, comme récompense, ils auront quelques pelletées de terre au fond du même trou. A côté d'un des cadavres, s'étale ironiquement une blague soutachée, gage d'amour des temps heureux, et que la mort vient de broder de perles sanglantes. L'harmonie de ce la-

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bleau est forte sans être violente, la composition en est habile et l'impression durable. En somme, c'est d'une brutalité qui convient au sujet et qui ne nous déplaît pas.

M. Protais, lui aussi, a vu dans la guerre autre chose que de la gloriole et des états-majors dorés. Ses Zouaves et ses Grenadiers sur la route de Magenta, sont un bon fouillis d'hommes bien mouvementés et lancés dans une action terrible. Mais à cette toile remuante, je préfère deux tableaux du même artiste, tableaux intimes, presque douloureux, et d'une poignante impression. Une Sentinelle (Souvenir d'automne en Crimée) y représente un jeune soldat vêtu de la lourde capote à collet, debout et comme perdu seul dans un immense horizon. Il lève la tête et suit du regard, sous le ciel, un long vol d'hirondelles qui partent pour leur hivernage. Bien des mélancolies, bien des regrets, apparaissent dans ses yeux tristes qui ne reverront peut-être jamais la maison du village. Cette scène est bien simple, mais entre ce soldat et ces oiseaux, il y a tout un drame que M. Protais a su faire deviner aux spectateurs. Deux Blessés {Souvenir de la campagne

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d'Italie)^ sont d'une humanité réellement puissante. L'un est un Aulrichien, l'autre est un Français. Pour l'un la bataille est perdue, pour l'autre elle est gagnée ; mais cela leur importe peu, car tous deux vont mourir. Le combat s'est apaisé, la nuit est venue sous le ciel impassible parsemé d'étoiles. Les vivants sont si las, qu'ils dorment oublieux des mourants qui les appellent. Un des blessés, affaissé sur lui-même, pâli, presque éteint, a pu porter sa gourde à ses lèvres ; un autre, dévoré par la soif ardente des plaies enfiévrées, les yeux perdus dans une angoisse inexprimable, se tratne sur les genoux et sur les mains pour aller mouiller ses lèvres au bidon de celui qui agonise près de lui. Ce ne sont plus deux ennemis, ce ne sont plus deux combattants, ce ne sont plus que deux hommes ; c'est ce que M. Protais a parfaitement compris. Cette toile est bonne, un peu molle peut-être dans les fonds, mais sérieusement réfléchie et d'une exécution qui, sans être remarquable, est pleine de bonnes qualités.

Nous en avons fini avec les tableaux de bataille. Il en reste cependant beaucoup encore dont il serait

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facile de parler, mais dont il vaut mieux ne rien dire» 11 y a aussi des départs et des retours de soldats ; il y a des portraits de maréchaux ; il y a des portraits de généraux ; il y a force pantalons rouges et force capotes bleues. Tout cela ira tranquillement prendre sa place dans les docks du musée de Versailles, et personne ne s'en occupera plus. C'est la destinée des tableaux de batailles qui sont généralement à Vart de la peinture, ce que les faîls divers d'une" gazette sont à l'histoire.

La salle destinée à la peinture officielle contient plusieurs portraits; un seul nous a paru remarquable, et digne du nom qui l'a signé : c'est celui du prince Napoléon, par Hippolyte Flandrin. 11 ne fait pas oublier le portrait de M* Bertin, par M. Ingres, mais il y fait penser, et c'est déjà beaucoup. Un tableau qu'on a placé, par déférence pour son sujet, dans la salle officielle, nous servira de transition pour parler des essais de peinture d'histoire qui ont été exposés cette année. Le Cortège pontifical [projet de frisé) est curieux comme archéologie d'une chose morte qui vit encore. Â voir ces costumes étranges, ces gardes ha-

billes en valets de carreau, ces casques du moyen âge, ces hallebardes surannées, ces robes de moines qui n*ont plus rien à faire dans notre vie moderne^ cette pourpre qu*on ne respecte plus, cette triple tiare qui n'a plus de signification, on s*arréte à regarder cette procession singulière comme Ton s'arrêterait à regarder la représentation des fêtes d'Eleusis. La peinture est petite, maigrelette, contenue dans un dessin assez exact, trop poussée aux tons roses, comme généralement celle des Pompéïstes, et appliquée sur fond d*or ainsi qu'une miniature de missel. A ce projet de frise, je préfère celui que M. Mazerolles a intitulé : Diogène cherchant un homme. L'humanité féminine, comme une théorie antique, emboîte le pas derrière le vieux cynique, que précède son chien, et qui porte sur son dos le poulet qu'il doit jeter dans l'école de Platon. Les femmes de tout âge, de toute condition, de toute beauté, ont allumé leur lampe à la lanterne de lïmplacable chercheur et s'empressent à sa suite dans l'espoir d'apercevoir les premières l'oiseau rare que veut trouver le philosophe ; seules deux vieilles désillusionnées se moquent des jeunes chercheuses. Pauvre

Diogène ! il est le Juif-errant de la philosophie. Je crains bien qu'il ne soit immortel ; en tout cas il n'e&t pas mort encore, et l'ont dit qu'il a traversé l'Exposition sans avoir soufflé sa chandelle. L'ordonnance à laquelle la disposition forcée des frises donne toujours un air d e procession, a réussi à éviter la monotonie et à trouver le mouvement. L'artiste a su éviter l'uniformité, et il faut lui en tenir compte, car ce n'était pas une petite difficulté à vaincre. Il y a bien quelque ressemblance entre les types représentés, il y a des lourdeurs dans les attaches, mais la couleur est agréable, la composition est gaie, spirituelle, cherchée sans être précieuse, et d'une ironie facile à comprendre. Je la préfère, de beaucoup, aux rébus que M. Hamon a souvent exécutés dans le même genre.

Puisque nous nous occupons de ce qu'on appelle aujourd'hui la peinture d'histoire, il ne serait peut-être pas inutile de dire quelques mots des grands prix de Rome, et de voir ce qu'ont produit, cette année, les anciens habitants de la villa Médicis, maie suada, ils sont restés cinq ans dans la ville éternelle pour fortifier leurs études et apprendre à faire de la peinture

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d'histoire ; c'est pour cela, sans doute, qu'ils ont presque tous exposé des portraits. Bien des gens se sont moqué, et moi-même j'ai fait comme eux, meâ culpâ^ du temps où Ton n'aimait que l'art pour l'art. Ce temps, raillé par la plupart et justement regretté de quelques-uns, ne valait-il pas mieux que ce temps de commerce à tout prix qui déshonore notre, époqiie? Le seul des lauréats couronnés depuis vingt ans qui ait un talent avec lequel il faille compter aujourd'hui^ est M. Plis, qui, du moins, possède son métier à fond. Ce n'est qu'avec une extrême douleur que nous parlerons de M. Hébert. Si jamais artiste donna des espérances, ce fut celui-là. Nous n'avons pas été des dierniers à l'applaudir et à lui crier courage. En 1859, nous avons été obligés de faire violence à nos sincères sympathies pour lui donner des conseils que justifiait l'état morbide de sa peinture. Que dirons-nous aujourd'hui? La maladie est-elle donc incurable, et faut-il donc jeter le drap sur ce talent qui nous avait tant promis? Nous espérons encore que M. Hébert pourra sortir de la voie déplorable où il s'enfonce avec une obstination que rien n'a

pu dérouter, ni les conseils d'une critique indépendante , ni la froideur croissante du public , et où le poussent sans doute les éloges d'amis maladroits. Cette chlorose constitutionnelle, qui affadit ses personnages, amollit ses ciels et donne les pâles couleurs à ses étoffes, n'est plus de la grâce, ni même de l'afféterie; c'est de la maladie au premier chef. Cette maladie, qui finira par tuer complètement M. Hébert, il faut la traiter par les fortifiants, par le soleil, par la mer, par la verdure; il y a péril en la demeure ; et, si M. Hébert, comprenant à quel point nous sommes désintéressés dans la question et combien nous serions heureux de sauver son talent qui s'éteint, voulait nous prendre pour médecin et suivre notre ordonnance, nous lui conseillerions les eaux du Nil et du Jourdain. Sa ma* ladie serait-elle épidémique? Je ne sais, mais il me semble qu'elle gagne M. Cabanel, qui, dans sa Mort de Moïse (Salon de 1852), nous avait cependant montré une santé dont on pouvait tirer bon augure. La Marie-Madeleine qu'il expose aujourd'hui s'est-elle livrée à de telles abstinences qu'elle en soit arrivée à

la décomposition du sang? c'est possible. Ses chairs

molles, blarardesy pénétrées d*une pâleur profonde, annoncent une constitution parvenue au dernier degré du lympbatisme ; je n*ose pas dire tout ce que j'en pense, mais Je la crois bien malade. J'admets que les austérités de sa vie l'aient réduite à cet état, mais le Poète florentin et ceux qui Técoutent semblent avoir été touchés par Tair pestiféré qui sort de la grotte de la blonde repentie. Dans la Nymphe enlevée par un faune^ je vois une montagne d'un bleu foncé qui est tout aussi malade que la Madeleine, et qui paratt avoir été peinte par M. Hébert en personne. Le ciel lui-même ne se porte pas trës>bien. Le faune est de belle anatomie; la nymphe est charmante, et, quoique je n'y comprenne pas certaine lumière éblouissante tombée d'aplomb sur un endroit qui devrait naturellement se trouver dans l'ombre, je la trouve habilement traitée, d'une couleur plaisante et d'un modelé souvent remarquable. M. Cabanel a d'excellentes qualités, il doit être jeune encore et dans toute sa force, il nous a prouvé souvent déjà qu'il avait un pinceau vigoureux. Qu'il ne prenne point nos critiques en mauvaise part; si nous appuyons fort, c'est pour mieux lui montrer notre

intérêt et lui prouver combien nous serions fâchés de le voir suivre une pente qui a conduit à leur perte des artistes que la nature avait mieux doués que lui. Nous ne disons pas cela pour M. Boulanger (Gustave- Rodolphe), qui expose un Arabe très-finement et trèsagréablement peint, mais si manifestement poitrinaire, avec ses pommettes saillantes et son teint transparent que le pauvre homme a Tair de penser à la chute des feuilles de Millevoye. Hercule aux pieds d'Omphale se porte mieux; on prétend que c'est Thomme canon, un homme de première catégorie, qui a servi de modèle. M. Boulanger ( Gustave - Rodolphe ) aurait copié ce groupe dans Fatelier d*un sculpteur, je n'en serais pas surpris, car Omphale est en plâtre et Hercule en terre cuite.

Nous ne dirons rien de M» Barrias, qui, dans sa Conjuration chez les courtisanes (Venise 1530), amasse dans un cadre circulaire une telle quantité de personnages grands comme nature qu'ils suffiraient à remplir une toile vaste comme celle de M. Pils. M. Bouguereau a peint d'assez agréables idyles et a fait un efi'ort dans la Première discorde, Eve est assise, laissant échapper

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des larmes de ses yeux maternels, appuyant contre elle le petit Abel qui pleure et se désolant aux duretés de Caïn. Ce dernier n*est point réussi ; on ne sent pas en lui le premier meurtrier futur. On a eu beau entourer son front de cheveux crépus et brunir ses chairs par des tons bistrés, ce n'est qu'un enfant boudeur. H. Bouguereau a voulu donner à Eve une beauté blonde et sérieuse. La tête est belle et d'une grande pureté de lignes, mais à voir cette femme si fratche, si potelée,

Béranger aurait dit: si dodue, on croirait volontiers qu'elle jouit encore des joies tranquilles du paradis, car rien ne montre en elle qu'elle ait été ravagée par le dur labeur de la terre. L'aspect du tableau n'est point agréable ; la composition en boule offre aux yeux un paquet de chairs qui n'a rien de ragoûtant. Ne critiquons pas trop M. Bouguereau, car c'est encore un des artistes les plus honnêtes que nous ayons dans ce temps- ci.

Le morceau le plus remarquable de l'exposition de M. Baudry est un portrait d'enfant peint en Saint Jean. C'est plaisant aux yeux, d'un joli coloris, qui n'est pas très-fort, qui n'est pas très-savant, mais qui est d'un

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goût assez distingué. Ce tableau est une fantaisie et nous ne comprenons pas trop pourquoi le peintre Fa surchargé de détails inutiles; les accessoires font presque oublier le sujet. A quoi bon ces cerises, cette cor Je, cette ceinture, ces chardons, cette toile d'araignée? Comme l'enfant, les arbres, les détails ont la même valeur, l'œil ne sait plus où se fixer et n'emporte qu'un vague souvenir de coloration agréable. Le portrait de M^^ Madeleine Huchard a de jolies qualités de bleu et de noir dans les étoffes, il y a du coloriste dans la façon dont ces deux nuances sont juxtaposées ; quant à îa tête, j'espère pour le modèle qu'elle n'a ni cette bouffissure, ni ces teintes crayeuses. M. Baudry a, du reste, abusé cette année de ces tons opaques et blanchâtres qui semblent avoir été peints avec du plâtre, je les retrouve dans tous ses portraits, et notamment dans celui de M. Guizot dont la main gauche est extraordinairement belle, mais dont le visage vieilli, blafard, modelé à facettes, éclairé de deux yeux que je croyais plus intelligents et plus vifs, ressemble plus à un maître d'école octogénaire qu'à un personnage historique. Tout cela est peint avec adresse, j'en

conviens, mais à voir les tableaux de M. Baudry, on comprend bien vite qu*il n'a sur Fart que des idées d'un ordre assez médiocre. Est-ce qu'il aurait voulu, par hasard, toucher à ce qu'on nomme maintenant le réalisme? Ce serait une étrange erreur de sa part. Quand on n'a ni imagination, ni composition, ni style, ni dessin assez fort pour porter un sujet sérieux et qu'on a, pour tout bagage artistique, de la patte, comme on dit dans les ateliers, un aimable coloris d'une qualité assez rare et le goût des petites nudités à moi* tié dévoilées, il faut se résigner à peindre des Cybèles, des Amphytrites^ de gracieuses décorations qui doivent bien faire dans un salon parmi les ors de la tenture ; mais, sous peine de se tromper radicalement, il ne faut point toucher à certains sujets terribles que des maitres ont immortalisés en les plaçant du premier coup sur la plus haute sommité de Tart. Charlotte Corday venant d'assassiner Marat n'est point un heu« reux tableau et l'exécution de ses détails en manière de trompe-l'œil ne fait que produire un effet désagréa* ble. Qui ne se souvient de l'admirable tableau de David qui seul suffit à le sacrer grand artiste ? Il est d'une

simplicité lugubre comme la mort; rien de théâtral, rien de forcé ; on sent que le peintre a été sous une impression profonde et il Ta fait partager aux spectateurs. M. Baudry n'a point procédé ainsi; les élèves de récole de Rome se suivent et ne se ressemblent pas. Dans le tableau qui nous occupe, Marat, vu de dos, le couteau fiché dans la poitrine, laisse retomber sa tète en arrière et se cramponne avec douceur au rebord de la baignoire. Charlotte Corday est debout, près d'une fenêtre qui projette sur elle une grande lumière ; elle regarde, non point vers la victime qui se débat, mais probablement vers une porte par où vont entrer ceux qui ont entendu le dernier appel. Les efforts que M. Baudry a faits pour arriver au réalisme sont curieux et vraiment puérils ; le bras droit de la meurtrière est retourné en dedans, et, dans son mouvement, il fait tourner aussi l'étoffe de la manche collante qui se brise en plis étudiés avec beaucoup de soin ; la main est à demi fermée encore comme si elle venait de làcher le manche du couteau. Par terre, le chapeau de Charlotte Corday (?) est tombé et l'éventail aussi, et une chaise de canne et un journal, le numéro 2il|l du

Plébiciste. Quelle précision de détail et quelle consciencieuse étude de la vérité historique! L'éventail est si vrai qu'il a l'air d'avoir été acheté hier chez Vannier. Près de tous ces objets traînant péle-méle dans une flaque d'eau échappée de la baignoire, je vois un papier sur lequel des mots sont écrits, j'y lis le nom de Barbaroux et le mot guillotinés. Sur une planchette s'étalent deux ou trois livres reliés. Près du mourant, sur un billot de bois, on voit la plume et l'encrier de plomb. Mais ces détails ne suffisaient pas encore à M. Baudry ; il fallait donner à cette chambre un air vrai et, pour ainsi dire, technique ; aussi, par surcroit de précaution, il a plaqué une carte de France sur la muraille ; il y a écrit les noms des provinces; ici Bretagne, ici Gascogne, et le lieu et la date de l'impression : 1792. Qui veut trop prouver ne prouve rien ; un décret de l'assemblée nationale avait divisé la France en quatre-vingt-trois départements, dans Tannée 1790. Une carte réactionnaire, monarchique, Uberticide, chez Marat, c'est peu le connaître ; il eût dénoncé le détenteur d'une carte pareille comme ami des émigrés et agent de Pilt et Cobourg. Tout cela est peint avec un

soin extraordinaire, mais le besoin de réalité qui a tout à coup saisi M, Baudry m' étonnerait, si l'artiste était parvenu à peindre tout son tableau dans cette manière exacte et sèche qui rappelle les intérieurs de M. Drolling. Mais la fantaisie a naturellement bien vite repris le dessus et le personnage, principal est une figure de convention. Pour peindre Marat, M. Baudry s'est inspiré d'une gravure extrêmement répandue qui représente la tête de Marat mort, et porte en exergue ce vers :

Ne pouvant le corrompre, ils Tont assassiné.

Mais je doute fort qu'il ait consulté le portrait de Charlotte Corday qui est au cabinet des estampes de la Bibliothèque impériale. Charlotte Corday y est représentée comme une jeune femme à joues un peu fortes, sans animation, l'œil est plutôt petit qu'autrement ; le sourcil est net, très-vivement dessiné, le menton fort et carré, ce qui est un signe d'énergie. Les cheveux sont châtains clairs et non point blonds comme M. Baudry les a faits dans l'intérêt de sa coloration

générale. M. Baudry la revêt d'une robe en soie rayée, dont la Jupe parait en zinc tant elle est dure et cassée de plis anguleux. Le jour du meurtre, Charlotte Corday c revêtit une robe blanche, couvrit sa poitrine d'un fichu de soie blanc, replié à la ceinture et s'attachent derrière la taille, elle se coiiïa de la coiffe normande à dentelles flottantes serrée sur la tête par un large ruban vert. > Cela ne ressemble en rien au personnage qui nous est montré et auquel M. Baudry a donné, en la convul-

sant, la grâce qu'il avait précédemment donnée à ses

« Madeleines et à ses Ventis» Cette lorette effarée ne ressemble en rien à Charlotte Corday ; puisque M. Baudry s'est inspiré de Michelet, il aurait du lire et suivre l'admirable portrait que l'historien a tracé de main de maître. Quand on fait du réalisme il faut être réaliste jusqu'au bout, ou ne point s'en mêler. Du reste, M. Baudry n'est point coupable dans tout ceci. Il obéit à une tradition qui, se modifiant à mesure qu'elle s'éloigne de son point de départ, a fini par donner à Charlotte Corday des traits qu'elle n'a jamais eus. A l'intérêt qu'inspiraient sa jeunesse et son courage, on a voulu ajouter l'attrait de la beauté et de la distinction. D'une

~ n'iÉn

demi-paysanne normande que Marat reconnut à son accent et qui écrivait à son père : pardonnais-moi, on a voulu faire je ne sais quelle héroïne inspirée à la façon de Jeanne d'Arc. Un illustre écrivain ne Ta-t-il pas appelée Tange de l'assassinat? Cela est un tort; politique ou non un assassinat est toujours un meurtre, un meurtre est toujours un crime, la même chose ne s*appelle pas de deux noms. Quelque hideux qu'ait été Marat, Charlotte Corday fut criminelle de Tassassiner. En dehors de la morale, l'assassinat politique est stupide et l'on ne tue Tibère que pour avoir Caligula. Charlotte Corday voulait sauver la Gironde et briser la Montagne ; son action obtint un résultat diamétralement opposé ; Marat devint un martyr ; on inventa la litanie : cœur de Jésus, cœur de Marat ; on lui donna, momentanément du moins, les honneurs du Panthéon; au club des Cordeliers, JuUien s'écria : « Si Jésus fut un prophète, Marat fut un Dieu! » Unautfe orateur, juré du tribunal révolutionnaire, renchérit eftcore et dit: « C'est insulter l'ami du peuple que de le comparer à l'auteur d'une religion stupide qui ordonne d'obéir aux rois, tandis que Marat les écrasait. 9

La persécution contre la Gironde ne connut plus de bornes et Vergniaux put dire avec raison, en parlant de Charlotte Corday : « Elle nous tue, mais elle nous apprend à mourir.» Nous voilà bien loin de M.Baudry. Son pinceau coquet n'est point fait pour barbotter dans le sang ; qu'il retourne à ses gracieuses cajoleries de couleur ; l'artiste, le public et l'histoire y gagneront, M. Baudry ne s'est pas rendu compte qu'il disloquait lui-même son tableau et lui ôtait toute espèce d'unité en y peignant Marat tel que l'histoire le montre et une Charlotte Corday de convention ; en mettant côte à côte une réalité et une fantaisie, il a 'singulièrement amoindri l'effet qu'il avait cherché à produire. Combien plus puissant fut David et même combien plus exact. 11 ne montre que Marat et comme il a doublement raison, au point de vue de l'art et au point de vue de l'histoire : au point de vue de l'art, il rassemble tout l'intérêt et force l'attention à se concentrer , tandis que dans la toile de M. Baudry à qui s'intéresser ? sur quoi l'attention doit-elle s'arrêter ? Sur Marat, sur l'éventail, sur Charlotte Corday, sur la baignoire, sur le journal ou sur le chapeau î Tout cela

me tire les yeux avec une égale persistance et ne me laisse pas le temps d'adopter un des personnages du drame. La peinture doit être une synthèse et non pas une analyse. Au point de vue historique, David encore est bien plus près de la vérité. que M. Baudry, en effet, « à peine eut-elle frappé que, prise d'épouvante, elle se réfugia, pour ne plus voir, dans ranlichambre, derrière un grand rideau de mousseline. » Quant à la façon matérielle dont les deux tableaux sont exécutés, je n'en ferai point de parallèle ; M. Baudry lui-même s'indignerait si- je m'oubliais jusqu'à comparer son aimable talent au génie de David.

. Puisque nous en sommes à la Révolution, nous parlerons de M. Mûller qui semblait avoir la spécialité de ces sortes descènes qu'il disputait à M. Paul Delaroche : Yun]^e\gnaitV Appel des conrfamwe's, l'autre ripostaitpar le Banquet des Girondins^ le dernier faisait Marie-Antoinette à la Convention, le premier, pour n'en point démordre, nous montrait Marie-Antoinette à la Conciergerie, Aujourd'hui M. Miiller, quitte les Bourbons et passe <iux Bonapartes. Il nous peint i/a(/af?7c mère en 1822. Ça n'd pas grand intérêt ; c'est peint dans cette manière

facilo, un peu molle qui promet plus qu'elle ne peut tenir et qui fait les délices de la bourgeoisie. M.. Millier a exposé en outre une Léda qui joue du cygne comme un chantre de paroisse joue du serpent. M. Millier excellait jadis dans les fraîches teintes printanières qu'il donnait à ses rondes de jeunes filles. Il y avait là pour lui une mine de succès certains ; de la charmante peinture qu'il faisait autrefois, M. Mùller est passé à la peinture anecdotique. Nous croyons qu'il y a perdu ses anciennes qualités et qu'il n'en a point acquis de nouvelles. A sa lerfa, je préfère les Premiers pas de M. Faure, vieux sujet mythologique renouvelé des Grecs : les trois grâces guident les premiers pas de l'Amour. C'est un prétexte à peinture, l'artiste s'en est bien tiré. Son nu est chaste, et ceci n'est point une mince qualité dans une exposition où nous aurons à signaler des tableaux honteux, qui n'auraient dû trouver place que dans ces maisons dont la police seule connaît le numéro. La toile de M. Faure est une jolie décoration, elle ferait bien sur un panneau de salon, parmi des fleurs et le reflet des glaces. M. Faure expose en outre un j^orfrat* qui est bon, et

qui dénote 'dans la façon dont les étoffes sont traitées de réelles qualités de coloriste. M. Chazal, daps /e«us chez Simouy a fait, vers la vérité de l'expression et du costume, un double effort qui mérite d'être loué et qui aurait eu des résultats meilleurs si le peintre avait su. se dégager davantage de ses souvenirs d'école. Dé-^ daignant franchement les draperies tra(}itionnelles des apôtres du Christ et de ses disciples, il lei^r a, donné le costume syrien moderne, costume qui n'a: point varié depuis l'antiquité ainsi que l'on peut ^'en convaincre en lisant l'Ancien Testament. Seul, le Christ a gardé la robe bleue et les cheveux flottants, que les peintres grecs d'abord et ensuite les peintres de la Renaissance ont inventés pour lui. Mais je ne saurais faire trop d'éloges du costume, de l'attitude et surtout de Texpression qu'il a donnés à la Madeleine, placée isolée dans un coin, tournant vers le Christ un œil où brille un amour ineffablement sérieux, et tenant à la main le vase d'albâtre contenant le parfum qui lavera les pieds du divin Maître. Cette Madeleine est charmante, et, pour avoir caché ses longs cheveux sous une cufieb de couleurs éclatantes, elle n'en est pas

moins belle et déjà visiblement atteinte par le sentie ment qui la conduira à des repentances où plutôt à des regrets auxquels la mort seule pourra mettre fin. Le sujet a été bien compris, bien composé, et s'il avait été exécuté avec un talent tout à fait maître de soi, il eûl peut-être donné lieu à un tableau remarquable. Je n'aurais pas demandé à M. Chazal plus de violence, mais je lui aurais demandé plus de force. La violence en effet ne constitue pas le talent ; le Samson pris par les Philistins de M. Léon Glaize suffirait à nous le prouver. Le jeune peintre a réuni dans cette longue toile toutes les exagérations qu'il a pu trouver en lui-même et dans Timitation des autres. Son Samson est ignoble ; c'est une sorte d'Alcide de foire, lourd, épais, stupide, effaré, et qui est aux Hercules antiques, dont M. Léon Glaize a voulu s'inspirer, ce qu'une caricature est à un portrait* Il suffit cependant d'avoir lu les Juges pour comprendre que la force extraordinaire de Samson était un don de Dieu, soumise à certaines conditions, révocable en certains cas, et non point le résultat de ses appareils musculaires ; c'est là la différence essentielle qu'il y a entre le Samsom des légendes hébraïques

et THercuIe des légendes païennes. Il m'est impossible de deviner pourquoi les peintres s'obstinent à ne jamais lire, et font état d'ignorer les documents les plus connus touchant les sujets qu'ils ont choisis. En examinant la magnifique série de dessins que M. Decamps a faits surSamson,M. Léon Glaize pourra reconnaître comment un homme de talent a traité la même scène que lui. Les Philistins qui entourent Sarason ont de grandes prétentions à l'originalité ; les costumes sont étranges, les mouvements désordonnés ; beaucoup de bruit pour rien : faire du fracas autour d'une force factice, c'est affirmer sa faiblesse. Les cordes qui lient Samson, les piques et les lances de ses gardes sont si baroquement agencées, que la scène paraît, de loin, peinte derrière un treillage. M. Léon Glaize pourra dédaigner notre critique, m^is qu'il suive du moins les conseils pratiques que son père lui donne en exposant, cette année, une bonne toile, la Pourvoyeuse Misère ^ qur, j'espère, aidera à faire oublier son exposition de 1859. Nous y reviendrons plus tard.

Les Valois de la branche cadette pnt toujours porté bonheur à M» Charles Comte ; ceux de la branche aînée

lui sont moins favorables. Jeanne d'Arc, au saere de Charles VII, le 17 juillet 1429, quoique peint avec un soin méticuleux, et quoique supérieur à V Alain Char^ lier de 1859, ne nous a pas fait oublier l'impression que nous avions gardée de ces tableaux charmants, où Charles IX et Henri III jouaient le principal rôle. Dans ces toiles, il y avait, en dehors du mérite de la composition, un coloris fin et discret que nous ne retrouvons pas dans cette grande scène qui semble avoir été traitée plutôt par un archéologue que par un artiste. Colombières et D'Hozier ont été mis à contribution pour fournir des documents très-exacts, mais que la plastique n'a pas su s'approprier. Que le sire de Laval, qui était des Montmorency, porte une gonne d'or à la croix de gueules, chargée de cinq coquilles d'argent et cantonnée de seize alerions d'azur, cela est au mieux et l'histoire n'a rien à dire. Que la robe du roi soit d'azur au semis de fleurs de Us d'or, c'est encore bien; mais ces tons bleus et jaunes avoisinés des taches blanches que forment les vêtements pontificaux, sont criards entre eux et choquent l'œil par leur inharmonie. Dans le mouvement du roi et dans celui de Jeanne,

^ïi

il y a un effet théâtral plus cherché que trouvé; c'est d*une curieuse vérité de costumes ; en architecture, cela s'appellerait une restauration. L'art me semble devoir s'employer à des besognes plus sérieuses. Je trouve, en général, que la peinture de ce tableau est sèche; et si dans les têtes des prélats assis sous les nuances bleues tamisées par les vitraux, je ne retrouvais ce modelé gras et ferma à la fois que j'ai admiré en 18^5 et en 1857, je serais inquiet pour l'avenir de M. Charles Comte. Puisque nous avons prononcé le mot de restauration, parlons de celle qu'4 très-courageusement essayée M. Brion dans la toile intitulée ; Siège d'une ville par les Romains sous Jules César ; batterie de halisles et de catapultes. En dehors de la science archéologique vraiment remarquable qui a été déployée dans cette composition, le côté artistique est très-évident, nous lui ferons même le reproche de s'être, en certaines parties, peut-être trop emprunté à la manière de M. Decamps. Le sujet principal, par le fait, disparaît devant l'accessoire; on sent très-bien que la ville assiégée, les soldats, les chevaujç n'ont été pour le peintre qu'un prétexte à nous montrer la façon dont

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il comprend rarliUerie antique. Ces grandes machines qui lançaient des traits énormes et des pierres d'un poids formidable ont été reconstituées par le peintre avec un soin sans pareil. A les voir ainsi représentées, un mécanicien les reconstruirait. Ce n*est point au hasard que M. Brion a placé telle roue, telle corde, telle . poutre, c*est en vertu des lois de la mécanique, de la balistique, de la dynamique : un officier de génie n'aurait pas mieux fait. Le chevalier Follard illustrant Polybe n*a certes pas aussi bien réussi. C'est un trèscurieux tableau et qui donne bien idée des sièges d'autrefois. Je me permetU'ai de faire à M. Brion une seule remarque : il tranche d'un trait de pinceau la question de VamerUum que les savants, qui cherchent leurs solutions dans les livres, ont encore laissée indécise. Selon l'interprétation peinte de M. Brion, VamerUum était adhérent au javelot, et, se passant par une sorte de large boucle au second et au troisième doigt de la main droite, permettait au soldat de donner au trait une impulsion plus forleet plus directe; tel n'est point notre avis. Nous croyons que Yamentum était une courroie qui s'enroulait, sans se superposer elie-méme, à la hampe

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du javelot, et qui, lui donnant, en se déroulant brusquement, un mouvement de rotation très-rapide, lui imprimait une portée et une violence que nous ne pouvons nous figurer que difficilement. Du reste, c'est de cette façon que les Touareugs lancent le djérid encore aujourd'hui. Ceci n'est qu'une simple observation, mais néanmoins nous engageons M. Brion à la vérifier ; son tableau est d'une archéologie tellement étudiée qu'il vaudrait mieux pour l'artiste ne traduire que des observations certaines. La coloration de cette toile est très-plaisante; le sujet donne à réfléchir, la manière dont il est traité est agréable aux yeux, et c'est là un double mérite que nous sommes heureux de rencontrer chez M. Brion qui, par son Train de bois sur le Rhin (salon de 1855), nous avait inspiré une idée sérieuse de son talent. M, Brion expose cette année trois autres tableaux sur lesquels nous aurons à revenir quand nous parlerons de la peinture de genre.

M. Matout est mal à son aise dans les toiles de dimensions restreintes; son talent âpre, vigoureux, un peu dur quelquefois, a besoin, pour se développer, des grandes murailles où les vastes compositions peuvent

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s'étendre en liberté, La chapelle de Thôpital Lariboisière a prouvé que peu de peintres aujourd'hui maniaient la peinture murale aussi bien que M. Matout, Il y a là deux pendentifs représentantrunlMdora(ton de$ bergers^ l'autre une Pieta qui sont des morceaux d'un art extrêmement élevé ; mais il se trouve, même dans ce temps de bâtisse forcée, qu'un artiste n'a pas tou^ jours un pan de mur à peindre ; il est alors contraint de renfermer sa pensée dans les limites des cadres ordinaires, c'est ce que M. Matout a fait cette année. Riche et pauvre est une scène empruntée à là parabole du Mauvais Riche; mais comme le sujet de cette parabole est éternel, car il est humain. M, Matout a été dans son droit en donnant à ses personnages le costume de la Renaissance. Est-ce par ironie et pour amener le sujet jusqu'à nos jours, que l'artiste a fait l'anachronisme évidemment intentionnel de peindre, le long de la muraille, une glycine, fleur essentiellement moderne dans la civilisation européenne ? Quoique fort simple et s' embrassant d'un seul coup d'œil, la scène est double. Par une fenêtre ouverte, on aper-

çoit autour d'une table bien servie, dans une chambre

RVBH^n^^v^mi^^'wraa

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tapissée de cuir de Cordoue,quelques riches personnes qui dînent copieusement comme c'est leur innocente habitude de tous les jours. Le mari est rebondi, un peu chauve, à triple menton ; il savoure de l'œil un vin vermeil qui brille dans son verre ; à ses côtés, un moine gras comme la paresse et la gourmandise, comprime béatement sa digestion abondante ; derrière ces deux personnages, la jeune femme donne sa main à baiser à son galant; les péchés capitaux sont du festin, mais on ne les voit pas. Dans la rue déserte où traînent seulement quelques écailles d'huîtres, à côté d'un pied de glycine qui fait fleurir sur les murs ses belles grappes violettes, un mendiant est accroupi ; sous la fenêtre, il tend la main, il élève sa voix lamentable :

(( Seigneur de ce lieu laisse-moi » Prendre les miettes de ta table. »

Par ses vêtements de toile troués, usés, rapiécé.^ effiloqués, dépenaillés, il montre à nu ses membres pâles et rachitiques où circule plus de lymphe

que de sang. Sa voix n*a point troublé les hôtes du festin : le moine digère, le mari contemple son vin, la femme et son amant se donnent un rendez*vous; ce n'est pas la voix de la misère priant dans le froid et dans la nudité qui peut interrompre occupations pareilles; mais il y a des gens qui veillent à ce que nul bruit ne vienne troubler cette douce quiétude ; le riche n*a pas besoin de chasser le pauvre lui même ; une sorte de hallebardier, valet galonné et portant sa livrée avec Torgueil qu'on met à porter un uniforme, sort de cette demeure parfumée et s*en vient, à coup de hampe de hallebarde, chasser cette guenille humaine qui a la grossièreté de crier la faim quand les autres sont repus. Près de ce laquais, animé de trop bonnes intentions, marche un lévrier, le chien par excellence de la domesticité, qui grogne à l'aspect du misérable; ce double contraste de la vie tiède, grasse, luxuriante et de la misère froide, maigre, affamée a été très-bien rendu par Tartiste. La coloration générale du tableau comprise au point de vue de ce même contraste, est extrêmement habile : très-chaude dans le fond où se passe la scène de la richesse; sévère dans les premiers

plans où sanglotte la pauvreté. La proportion du liallebardier est-elle parfaitement en rapport avec celle des autres personnages ? Je ne le crois pas, et cependant nous savons tous que le bonnes maisons tiennent à honneur d'être servies par des domestiques d*une taille extrêmement élevée. Si c'est à cette idée que M. Matout a obéi, nous craignons que son intention ne soit trop fine pour être comprise. Le modelé des chairs est très-ferme, les étoffes sont traitées avec un soin précieux, le dessin est arrêté sans sécheresse, la peinture est d'une pâle vigoureuse; en somme c'est une bonne toile plus forte que plaisante et qui nous fait regretter, une fois de plus, qu'on ne donne pas à M. Matout de larges murailles à décorer. Le sujet d'une Position critique est pris dans le beau livre de M. Daumas, le Grand désert, itinéraire d'une caravane du Sahara au pays des JVèyres. Deux esclaves se sont enfuis, «c un lion les ayant attaqués, tous les deux avaient tenté de se réfugier sur un arbre , mais d'un bond l'animal affamé s'était élancé jusqu'à eux. Sa griffe avait saisi le moins agile qui, lâchant prise, était tombé la tête en bas et avait été dévoré

SOUS les yeux de son compagnon, » C'est là toute la scène; elle ét^it suffisante à donner matière à un bon tableau , M. Matout n*a pas manqué de le faire. Le ciel est de ce bleu cru et violent particulier au désert; on dirait que le lion a été peint sur nature tant ses mouvements sont justes et sa couleur exacte. Le récit et le tableau vont de pair, et ceux qui auront lu le premier estimeront que je fais un grand éloge du second. Ce que j*aime dans M. Matout, c'est qu'il ne sacrifie rien au goût du jour et qu'il ne cherche à faire que de la peinture sérieuse. Je n'en dirai pas autant de M. Eugène Giraud qui, grand prix de Rome pour la gravure, a fait sa réputation avec des tableaux joyeux, comme la Permission de (iix heures et autres. Aujourd'hui il semble vouloir revenir vers un genre plus grave en nous montrant Henri IV dans la tour de Saint-Germain des Prés^ et disant son fameux mot : « Paris vaut bien une messe. » Triste messe, en tous cas, et qu'on ne saurait trop déplorer, car elle a privé la France de la liberté politique, et lui a valu la révolution de la fin du siècle dernier. Passons, car en peignant sa toile M. Eugène Giraud n'a certainement

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point été ému de ces pensées, il n'a voulu faire qu'un tableau spirituel et il y a réussi à moitié. Henri IV, beaucoup plus grand qu'il ne l'était réellement, n'est qu'un soldat goguenard qui frise sa moustache en disant une gaudriole ; à le voir il est impossible de comprendre que le royaume de France soit en jeq. Le dessin, qui est fort ordinaire et la peinture qui est extrêmement plate, ne rachètent pas la composition défectueuse. Pourquoi vouloir sonner de la trompette quand on ne sait jouer que du flageolet, La Navarre n'est pas loin de l'Espagne, M. Eugène Giraud fera bien de retourner dans ce dernier pays pour y chercher d'alertes danseuses et de laisser les scènes historiques à ceux qui savent les interpréter ; à M. Rodakowcki, par exemple, qui a fait un tableau intitulé : Le roi Sobiçski promet aux ambassadeurs de l'empereur d'Autriche et au nonce du pape de secourir Vienne, assiégée par les Turcs, en t683. Est-ce k dire que sa toile soit irréprochable? non pas ; maisN l'artiste y a mis tous ses soins et c'est de la peinture sérieuse. ]W. RodajiowcHi a eu un malheur, c'a été de débuter par une œuvre capitale, le porlrait du général Dem^

bincki, dont se souviennent encore avec admiration tous ceux qui l'ont vu au salon de 1852 ; c'était plus qu'un portrait, c'était un tableau d'histoire ; il a donné du premier coup à son auteur un rang enviable parmi les artistes de notre temps. Un très-beau Portrait de M^* B.,y exposé en 1853, prouva que le jeune peintre avait eu moins de chance que de science et de talent ; depuis ce moment, on dirait qu'il y a eu un temps d'arrêt dans les développements qu'un tel début faisait légitimement concevoir. 11 faut dire que l'artiste ne fut pas, en général, favorisé par ses modèles, et que le Portrait du maréchal Pélissier (1859) était un sujet réellement fort ingratà traiter. Aujourd'hui M. Rodakowcki nousrevient avecune bonne toile historique. La façon dont elle est peinte me rappelle l'admirable portrait dont j'ai parlé plus haut ; c'est bien la même brosse ferme et grasse avec plus de profondeur peut-être dans le coloris. Il y a de l'espace, de l'air ambiant, de la lumière, et quoique les architectures me semblent une réminiscence de l'école vénitienne, elles font bien dans la composition générale, à laquelle elles ajoutent de l'ampleur et de la majesté. Un éminent journaliste di-

sait dernièrement à propos des événements de Varsovie, que par ses sacrifices lugubres )a Pologne rappelait son existence à l'Europe; par son tableau, le peintre nous rappelle ce que la Pologne a fait autrefois pour sauver la civilisation de cette même Europe qui Ta abandonnée. Les Turcs sont devant les murs de Vienne ; si la ville est emportée, c'en est fait de la catholicité et peut-être du monde européen ; mais à coup sûr l'empire d'Autriche est perdu. Le roi Jean Sobieski en menant contre les infidèles sa vaillante nation, qui est un peuple de soldats, peut arrêter l'invasion menaçante et refouler bien loin les Ottomans, M. Rodakowcki a pris la scène au moment où le roi promet le secours de ses armées h l'ambassadeur de l'empereur et au nonce du saint-siége, qui se prosternent devant lui en Fimplorant. L'ambassadeur de France, qui, je crois, était M. de Créqui, ne dissimule guère sa mauvaise humeur. En effet, cette concession faite par le roi Sobieski était diamétralement opposée à la politique de Louis XIV et aux intérêts de la France, dont la maison d'Autriche est l'étemel adversaire. Nous savons aujourd'hui comment l'Autriche a récom-

pensé Ja Pologne de son dévouement. La disposition des personnages et Tordonnance générale laissent peu de chose à désirer. Le groupe principal formé des ambassadeurs agenouillés devant le roi suivi de son fils, est d'une composition habile mettant bien en relief les sentiments qui animent les divers acteurs du drame. Les types slaves rendus avec une connaissance qu'explique la nationalité de Tauteur, sont remarquables et tranchent, comme dans une galerie ethnographique, sur les types allemands, italiens et français qui les avoisinént. Les costumes ont cette splendeur ample et pompeuse que les Polonais avaient portée au suprême degré de la richesse. Le dessin a de la puissance, il n'a pas hésité, on sent qu'il a été conduit par une main accoutumée à se jouer des difficultés* Les attitudes sont variées, et, quoique j'aime peu celle du fils de Jean, je^ reconnais qu'elles sont, selon les différents personnages, appropriées à la circonstance. C'est un bon tableau qui fait honneur à M. Rodakowcki et qui doit lui prouver qu'avec du courage et de la persévérance, on peut rester égal à sa propre valeur. De la Pologne à la Hongrie il n'y a pas loin, nous ne

sommes même pas forcé, hélas ! de quitter Tempire d'Autriche. De même que M. Rodakowcki a peint un fragment de son histoire nationale, de même M. Madarasz a pris ses sujets dans l'histoire de son pays. Ses trois tableaux : Ladislaw Hunyady , Félicien Zach et Hélène Zrinyi ont de très- bonnes qualités de couleurs. On sent à première vue le disciple de M. Léon Coignet, et que, dans Tatelier de son maître, relève a du moins appris à peindre. Le coloris a une vigueur assez profonde, il a de Tharmonie, car malgré sa vivacité, il ne détonne jamais en notes criardes. Le Félicien Zach est presque un tour de force, car le personnage principal se détache en noir sur une lumière deiond, et garde néanmoins des tons éclairés qui sont parfaitement naturels. Par ces tableaux, la Hongrie semble nous dire : «f Songez à ce que j'étais jadis ; ne soyez donc pas surpris si je cherche bientôt à remonter au rang des ancêtres ! » Parler de la Pologne et de la Hongrie, c'est parler des méfaits de l'Autriche. Nous pouvons donc, sans changer de sujet, dire un mot de Jean Huss. Chacun sait son histoire : appelé au concile de Constance, il y vint avec un sauf-conduit

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du duc d*Autriche, Sigismond, qui fut empereur en l&^S. Il y arriva le 3 novembre UU, fut emprisonné le 28, au mépris de la foi jurée, après avoir vu s*enfuir Tescorte de seigneurs polonais et bohémiens qu'on lui avait donnée pour sa sûreté personnelle. Il resta enfermé jusqu'au 6 juillet \Uib ; ce jour-là, il fut interrogé, jugé^ condamné, brûlé. Le secrétaire du concile, Mneas Sylvius qui, depuis, fut pape sous le nom de Pie II, écrivit que jamais philosophe de l'antiquité, jamais martyr chrétien, n'avait montré dans la mort une si admirable résignation. On dit qu'avant de monter au bûcher, il se tourna vers Sigismond et lui dit: « J'étais venu ici avec un sauf-conduit de vous, et vous m'avez laissé condamner. » Il n'y avait rien à répondre, Sigismond baissa la tète et ne répondit pas. C'est ce moment qu'a choisi M. Léon Fauré pour représenter Jean Huss devant Sigismond. La composition a ses lois comme le dessin, comme la couleur, quoique cette dernière ne soit encore aujourd'hui que de l'empirisme. Ces lois, M. Fauré semble les ignorer, car ses quatre personnages principaux, le hallebardier du premier plan, le cardinal qui, sans doute, n'est autre

que Sylvius, Sigismond prématurément coiffé de la couronne impériale, et Jean Huss lui-même, sont placés de profil. Ce n'est que de l'inexpérience, et l'uniformité dans l'ordonnance est toujours facile à éviter avec un peu d'attention. Contrairement à beaucoup d'artistes qui mettent des sujets insignifiants dans des toiles de vingt cinq pieds, M. Fauré a usé d'une extrême et louable discrétion, en donnant à son tableau d'histoire les proportions restreintes d'un tableau de genre. Nul sujet cependant ne méritait peut-être plus de développement, car cette inique condamnation de Jean Huss fut le signal d'événements terribles ; sontils terminés aujourd'hui ? J'en doute, mais il est probable néanmoins que l'empire d'Autriche et le pouvoir temporel ne seraient pas médiocrement surpris si on leur apprenait qu'ils sont invinciblement poussés à leur perte par ceux qui ont accepté, dans toutes ses conséquences, l'héritage du père des Taborites et des Calixtins, Passons, passons, et retournons à la peinture. Celle de M. Fauré a des qualités de coloris qui font de belles promesses ; espérons qu'elles ne seront point démenties. J'aurais aimé plus de régularité dans

le dessin du hallcbardier, une attitude plus accentuée pour Jean Huss, rien de bravache cependant, mais moins de bonhomie chez cet homme qui eut le génie de la résistance légale, et qui déjà avait formulé lés principes sur lesquels Luther, Zwingle et Calvin devaient s'appuyer plus tard. La pose de Sigismond est bonne ; on le sent écrasé sous son double parjure, car tout en livrant Jean Huss, il eut soin de faire échapper Tantipape Jean XXllL Si le tableau de M. Fauré est un début, ce que je crois, il mérite d'être encouragé.

M. Léman s'est ouvert une mine dans l'histoire anecdotique du dix-septième siècle. 11 suit son filon avec constance ; il passe de M. Victor Cousin à Louis Racine ; il ne tardera pas à arriver à Tallemand des Réaux, Tanecdotier par excellence. Aujourd'hui, il expose le Jeu du Roi sous Louis XIV, avec force portraits d'une grande exactitude de costume, des groupes bien distribués, un dessin suffisant et un coloris qui, parfois, crie un peu plus fort qu'il ne conviendrait. C'est une agréable peinture qui a demandé quelques recherches, qui est honnête, ne vise pas h

de bien grands effets et doit plaire à beaucoup de monde.

V Épisode des massacres de Syrie y de M. Emile Lafon, est une grande machine très-prétentieuse qui ne prouve rien à force de vouloir prouver quelque chose ; qui me paraît être peinte par un homme qui n'a jamais visité TOrient, et qui doit être un souvenir d'une pièce qu'on a représentée au Cirque olympique, à la Gatté ou au Palais-Royal, je ne me rappelle plus au juste. C'est d'une violence théâtrale, d'une composition heurtée qui s'éloignent de la vérité et touchent à la fantaisie, Il y a apparence de coloris et çà et là quelques bons effets de dessin. Mais à quoi bon tant d'invraisemblance? pourquoi des chevaux dans une église? et dans une église maronite, pourquoi des colonnes et des ambons? Les chapelles syriennes ressemblent généralement à des granges ; les églises bâties du temps des croisades, qui n'ont point encore été détruites, servent d'étables à moins qu'elles ne servent d'écuries.

La question d'Orient n'est point traitée en faveur des musulmans, cette année-ci, par messieurs les peintres, et voilà M. Cermak qui nous montre une Razzia

de bachi-^uzouchs dans vn villaye chrétien de VHerzégavine. Comme couleur, c*est du mauvais Schnetz ; comme dessin, ça me semble conçu dans un système trapu et ramassé que je ne m'explique pas bien ; comme composition, c'est fort grossier, et ces lourds bonshommes costumés en marchands de dattes, qui enlèvent cette forte cuisinière toute nue, n'ont rien que de déplaisant* il faut croire cependant qu'il y a des gens dont l'épiderme peu délicate est fort sensible à ce genre d'exhibition, car j*ai toujours rencontré beaucoup de monde en contemplation devant cette toile, qui par sa brutalité et par une certaine réalité trop positive, réussit à émoustiller le goût du public. Franchement, cela nous étonne, car au point de vue de Tart, seul point de vue auquel doivent se placer les artistes et les spectateurs, il n*y a dans ce tableau rien que de très-ordinaire. Ce n'est pas en exagérant le mouvement jusqu'à l'impossible qu'on donne de l'action à un sujet; en n'est pas non plus en colorant un tableau en dehors de toutes les lois et de toutes les exceptions permises et connues, ce n'est pas en empâtant son dessin sous des accumulations de couleur

qui le font disparaître, qu'on arrive à dissimuler sa faiblesse. Le Jésus montré au peuple et insulté y de M"® Bertaud, ne prouve qu'une puérile inexpérience ; ne pouvant point dessiner des têtes, ne sachant pas arrêter le contour d'un muscle, l'artiste a, sous prétexte de largeur, exposé la plus ridicule plâtrée de couleurs qu'on puisse imaginer. Diderot a dit a : 11 y a des caricatures de couleur comme il y a des caricatures de dessin.» Celle-là en est une et une des meilleures que je connaisse. Si l'auteur de cette toile était un homme, il saurait peut-être que l'excès de la violence est une débilité. Je ne sais vraiment à quelle mauvaise source MHe Bertaud s'est inspirée. Je doute moins des origines de M. Casey qui, dans un Abreuvoir au bord du Thermodon^ parait simplement avoir copié une esquisse de Rubens. Je reprocherai également à M. Quanlin de s'être beaucoup trop souvenu du Saint Etienne secourant les malades, de M. Léon Cogniet, dans son Saint Etienne marchant au martyr. C'est la même façon de faire, un peu molle, chargée dans les ombres, arrondissant le contour des visages et amollis, sant parfois les draperies plus qu'il ne faudrait ; ce

tableau est néanmoins un honorable tableau d'église, exécuté selon les vieilles formules de l'école et nous montrant, au lieu des Juifs et de la Jérusalem de Tbistoire, des modèles français babilles en Romains et une ville d'une antiquité conventionnelle. Je ne ferai pas grand éloge à M. Penguilly THaridon en lui disant que je préfère sa Mort de Judat à ce Saint Etienne. Avec M. Penguilly, on est à Taise, car quels que soit ses tableaux,on y sent toujours un cerveau dirigeant la main qui les peint. Qu*il peigne une Danse macabre, les sor litudes secrètes que fréquentent les goélands, ou quelque Breton jouant du bignou sur les grèves blondes, on reconnaît au premier coup d* œil une peinture réfléchie et longuement pensée ; dans ce temps de désarroi où les peintres sMmaginent trop facilement quMl leur suffit de savoir peindre pour être des artistes, c'est là une anomalie qu'il est bon de signaler. Sa Mort de Judaê est une composition tout à fait sinistre : celui qui a vendu son maitre (dans ce temps* là cela passait pour une mauvaise action) est parvenu, chassé par ses remords, jusqu'au champ du potier; à un vieux tronc d'arbre brisé, biscornu comme le front du diable,

il a solidement attaché une corde qu'il s'est passée 'au cou à l'aide d'un nœud coulant ; il est hideux ; vêtu de noir, maigre, pâle, hagard, penché avec terreur audessus de l'abfme où il va se précipiter, il regarde avec des yeux effarés, la place où tout à l'heure ses entrailles vont se répandre. Le paysage est gris, composé de rochers convulsés les uns près des autres ; le ciel semble plein de deuil, et tout au fond, là-bas, au dernier horizon, on aperçoit les trois croix plantés sur le Calvaire; c'est d'un très-grand effet, peint dans ce faire précieux, poncé et très-savamment fini que déjà souvent nous avons aimé à signaler chez M. Penguilly l'Haridon. Dans les Rochers du grand Paon, je recommande à l'attention des réalistes la trace blanche et presque lumineuse laissée sur la mer par une mouette qui vient de glisser en nageant et en volant à la fois ; c'est la nature prise sur le fait et traduite par un pinceau très-habile ; ce seul petit épisode donne de la vie à tout le tableau.

Les derniers Adieux de Christophe Colomb à son fils Fernande de M. Mérino, sont une émouvante composition, d'une facture convenable, sans effet théâtral,

mais bien comprise ; le vieillard est sur son grabat ; il va mourir, et il montre à son fils les chaînes qui ont récompensé la découverte de rAmérique. Le paavre grand homme a bu toute Tamertume de la vie; mais il ne doit rien déplorer, car il se sent immortel. Je reprocherai à M. Mérino d*avoir mis, sous Tœil même du spectateur, des détails familliers, une cafetière, un chat, qui sont inutiles et même nuisibles. Le premier soin du peintre doit être de concentrer la scène qu*il veut représenter, de réunir l'intérêt sur le personnage ou l'acte principal, etde ne point disperser l'attention par l'abus ou l'inopportunité des accessoires. La nécessité de remplir ou de meubler les premiers plans ne vient qu'en second lieu.

Nous avons reproché plus haut à M. Baudry d'avoir mêlé la fantaisie k l'histoire , nous serions peut-être fondé à reprocher à M. Gustave Doré d'avoir mêlé le réel au fantastique : c'est là une tendance dangereuse qui détruit l'unité des compositions et y met parfois des dissonances qu'on voudrait n'y pas voir. Ce n'est pas que je compare M. Doré à M. Baudry, non pas. Quelque effort que fasse le second de ces peintres, on peut

prévoir, dès à présent, que son talent ne sera jamais qu'agréable, tandis qu'il manque peu de chose au premier pour être un artiste d'un ordre très-élevé. Ce que M. Doré, malgré son extrême jeunesse, a déjà dépensé d'imagination est inconcevable. Lesillustrations dont il a rempli les livres et les journaux suffiraient à combler une vie bien employée. Parmi ces dessins éclos au jour le jour, selon les insatiables besoins delà publicité, il y a des œuvres d'un incontestable mérite, ne serait-ce que la Légende du Juif errant. Emporté par l'abondance même de son talent, l'auteur a parfois manqué de goût; on dirait qu'une sève extraordinaire bouillonne en lui et l'entraine à des exagérations qu'il subit plutôt qu'il ne les recherche. L'âge calmera cette fougue violente qui n'est point le défaut dominant des artistes de nos jours, chez qui la trop grande sagesse n'accuse le plus souvent qu'une impuissance radicale. M. Doré a été chargé dernièrement, par la maison Hachette, de dessiner sur bois un certain nombre de gravures destinées à illustrer la Divine Comédie du Dante. La reproduction de ces bois est exposée dans les salles consacrées à la photographie. Il est difficile

d*avoir mieux compris ces sujets devant lesquels tant de crayons ont échoué ; c'est, en général, du fantastique de bon aloi, et nous avons remarqué avec quel talent, quelle ingéniosité et quelle réflexion l'artiste français a su interpréter l'œuvre du poëte florentin. Un de ces sujets a sans doute séduit M. Doré plus que les autres, car il en a fait un vaste tableau intitulé : Dante et Virgile dans lenetivienie cercle de l'enfer. C'est là que les traîtres sont condamnés au supplice de la glace étemelle. Couverts d'immenses draperies qui ne laissent apparaître que leur visage, Virgile et Dante, l'un vêtu de bleu, l'autre de rouge, se détachent comme une apparition surnaturelle à travers les brumes froides et l'atmosphère obscure qui planent sur ces lieux de désolation, Virgile, familiarisé depuis longtemps avec les mystères du séjour des ombres, garde l'impassible sérénité des demi-dieux; Dante, au contraire, transporté de la vie réelle dans le royaume des épouvantements, laisse voir sur sa face accentuée l'expression d'un effroi terrible ; il recule devant le spectacle qui s'offre à ses yeux. Laissons-le parler : «... Je vis dans un trou deux gelés, disposés de ma-

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nière que Tune des têtes à l'autre servait de chapeau,

<c Et comme Taffamé mange le pain, celui de dessus dans l'autre enfonça les dents, là où le cerveau se joint à la nuque. »

C'est le comte Ugolin qui mange le crâne de l'archevêque Roger. Un mauvais plaisant a dit qu'ils trai-

taient ainsi entre eux la question du pouvoir temporel. Ces deux têtes sont hideuses; ce sont de vraies dents qui entament de vrais os, et c'est du vrai sang qui coule dans ces vraies veines. C'est peut-être plus qu'il ne faut. La scène est fantastique; c'est l'expression figurée d'une conception poétique ; en un mot, et pour me servir d'une parole consacrée, c'est une affaire d'ima gination. M. Doré l'a parfaitement compris, car les deux poètes sont, très-justement, plutôt des ombres que des hommes. Pourquoi alors avoir donné aux damnés ces figurations si positivement humaines? pourquoi ces veines tuméfiées ? pourquoi ces cheveux laineux? pourquoi ce crâne si singulièrement vrai qu'on croirait l'entendre craquer sous la mâchoire dévoiranteî N'y a-t-il pas là une contradiction, et deux

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tableaux pour ainsi dire réunis en un seul ? Par !a façon différente dont ils sont traités, il y a là deux compositions : Dante et Virgile forment Tune, les suppliciés forment l'autre. Le lien qui les unit m'échappe; philosophiquement je m'en rends compte, mais,plastiquement, je ne le vois pas. M. Doré semble avoir deviné en partie qu'on pourrait lui faire cette objection, car, dans la tétè qui pleure et dont les larmes se glacent en coulant, il a parfaitement réussi à donner Texpression extra-humaine que j'aurais voulu voir à chacun de ses personnages. Quoi qu'il en soit de ces observations, que notre conscience nous faisait un devoir d'adresser à un artiste pour le talent duquel nous avons une sympathie sincère, nous dirons que son tableau,l'un des plus remarquables de l'exposition, est une toile extrêmement importante. Elle surnage dans ce long naufrage de la peinture française auquel nous assistons depuis quelques années ; elle est de bon augure et nous laisse quelque espoir pour l'avenir. La terreur de cette Géhenne, l'épouvante qui monte dans ces lieux maudits, l'implacabilité lugubre de ces supplices sans rémission ont été comprises par M. Doré d'une façon

remarquable. L'atmosphère seule où se meuvent ses personnages est presque un tableau. LVharmonie qui part des tons blanchâtres de la glace pour arriver aux teintes neutres de ce ciel qui est un gouffre, est belle et réellement puissante. Je ne demanderai pas à M. Doré d'apurer son goût, c'est-à-dire de renoncer à ces violences qui appartiennent en propre à son tempérament, mais je voudrais qu'il prît le goût de la beauté, qu'il cherchât à se pénétrer de ce je ne sais quoi qui est la grâce, et qui est aux œuvres d'art ce que la jeunesse est aux femmes. Michel-Ange ne reculait point devant les exagérations, celui qui se disait orgueil» leusement l'élève du torse était familiarisé avec toutes les violences, et cependant l'Eve du plafond de la chapelle Sixtine, l'Eve qui détache la pomme de Tarbre du bien et du mal, est la conception la plus belle, la plus charmante, la plus gracieuse, je dirai la plus poétique que jamais cerveau ait conçue, et que jamais pinceau ait offerte à l'admiration des hommes. Je ne compare pas plus M. Doré à Michel-Ange que je n'ai comparé M^ Baudry à David, mais dans ce que les hommes de génie ont accompli, les hommes de talent peuvent

trouver des enseignements précieux et dont il est sage

de profiter. Quand même la toile de M. Doré n'aurait pas eu toutes les belles qualités que j*y reconnais, je n*aurais point désespéré de \u\, car il a une imagination si féconde et si riche que forcément elle ramènera au bien. On pourrait affirmer, sans paradoxe, qu'un homme intelligent qui fait de la peinture arrivera naturellement à être un artiste de premier ordre. Un détail technique avant de finir : je signale à l'attention de M. Doré un repentir déplaisant qui apparaît à gauche de la tète de Virgile, à jour frisant ; il est facile de reconstituer la peinture effacée, et cela est de mauvais effet.

Ce n'est pas dans les voies suivies par M. Doré que M. Puvis de Chavannes cherche à dégager ce grand inconnu qu'on appelle l'art; mais l'art est multiple, et, quelles que soient nos prédilections, nous, comprenons qu'on l'entrevoie sous un jour auquel nous n'avons pas accoutumé nos yeux. On dirait que M. de Chavannes a tenté de se faire une manière en étudiant les bas-reliefs antiques, les peintres florentins et les fresques grandioses des écoles autoritaires de la Re-

naissance. Je dis autoritaire, car, selon moi, dans les arts plastiques, la ligne représente rautorité, de même que* la couleur représente la liberté. Plus les peintres se rapprochent du centre autoritaire par excellence, qui est Rome, plus leur dessin est châtié; mais lorsqu'ils vivent dans des républiques, à Venise, en Hollande, la ligne n'est plus que secondaire et la couleur devient le but principal. Nous émettons là, en passant, d'une façon beaucoup trop sommaire, une opinion qui n'a rien d'absolu et qui demanderait de longs développements; ce n'est qu'une indication et pas autre chose. M. de Chavannes serait un absolutiste, je n'en serais pas surpris. C'est quelquefois un bon moyen de développer son originalité personnelle que de vivre dans l'étude constante des maîtres. M. de Chavannes réussira-t-il? Je l'espère et je le désire de tous mes vœux, car il y a dans son œuvre une conscience qui est rare aujourd'hui. Ce que nous admirons en lui de prime abord, c'est qu'il n'a fait aucune concession ; il ne s'est interrogé ni sur le goût du public, ni sur les tendances artistiques du gouvernement, (en admettant, ce qui me parait douteux, que le gouvernement ait des

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tendances artistiques) , il a suivi imperturbablement sa propre volonté, et, comme sa volonté était très-forte, il est arrivé à un bon résultat. Ses deux immenses toiles Concordia et Bellum représentent une somme d*efforts et de persistance dont nous n'avions pas vu Texemple depuis longtemps. C'est peint dans un parti pris de tons étouffés qui manque de coloration sans pourtant manquer d*harmonie. On ne peut pas le reprocher à l'artiste, car il est évident qu'il n'a point cherché la couleur. Ce qu'il a cherché avant tout, avant le dessin, avant la composition, c'est le style, il Ta trouvé ; et, dans cette débauche de peintures grossières, de sujets malsains, de tentatives blâmables qui semblent n'avoir eu d'autre but que d*agir directement sur le plus mauvais côté des sens, les deux tableaux de M. de Chavannes reposent les yeux et font plaisir à l'esprit. On dirait un bouquet de roses pâles tombé par hasard sur une motte de fumier. C'est de la belle peinture décorative ; elle a je ne sais quel parfum, un peu suranné peut-être, qui rappelle au souvenir les œuvres magistrales qu'on a vues et admirées autrefois. En un mot, c'est un retour vers la probité ;jr-

tîstique, et un effort vers ce qu'on est accoutumé d'appeler la grande peinture. Des deux compositions, Bellum est celle qui nous plait le moins et c'est celle pourtant où l'artiste a le plus cherché ce style sobre et chaste qui parait être son idéal; mais il y avait là une difficulté pleine de périls à vaincre ; les mouvements désordonnés que réclamait le sujet ne pouvaient guère concorder avec l'espèce d'impassibilité qu'exige le style ; le calme est difficile à combiner avec la violence. Des meules de blé sont incendiées, des arbres sont coupés, des villages fument dans le lointain^ des bœufs blessés lèvent leurs têtes mugissantes ; un groupe de captives nues, très-chastement dessinées et d'un modelé peut-être un peu plal, se désolent, pleurant le bonheur passé et les douleurs à venir. Deux vieillards agenouillés et consternes se désespèrent en présence du cadavre de leur fils, le fils unique sans doute, longtemps espéré, venu enfin au milieu de joies sans nom, le Beniâmin, l'enfant de la vieillesse. Le père a laissé tomber sa tête blanche sur sa main crispée; la mère, hagarde et hérissée, raidit ses bras et ferme les poings comme pour s'en frapper la poitrine. Plus loin,

trois cavaliers sonnent de la buccine par un mouve* ment absolument égal, qui donne de la grandeur à la composition; derrière eux viennent des soldats et des captifs ; l'horizon se ferme par la mer et par un promontoire qui me semble n'être pas en perspective. Telle est cette composition qui ne manque point de majesté; elle est peinte en style noble, si j'ose dire; elle représente des guerriers, des coursiers, des captifs, et non pas des soldats, des chevaux, des prisonniers. La scène ne se passe ni dans ce pays, ni dans un autre, mais dans les terres utopiques où vivent les héros. Tout le tableau est entouré par des sujets allégoriques ayant trait à la guerre : des glaives, des massacres de chevaux, des chaînes, des lauriers. Concordia était un sujet plus facile à traiter, car c'est le repos. Le paysage à travers lequel se meuvent pacifiquement les personnages est d'une beauté ample et sereine qui. fait penser aux champs Éiysées des paganismes oubliés ; les cyprès et les lauriers en fleurs se mêlent sans se confondre, et détachent sur le ciel bleu l'élégance de leurs rameaux. L'horizon est clos par de hautes montagnes ; on sent que le pays où vit cette paix char*

mante est séparé du reste du monde par d*infranchis« sables remparts, comme cet Eldorado que Candide re*^ gretta si souvent. C*est là une idée ingénieuse, un peu ironique peut-être , dans ce temps de perturbation universelle, et que Tartiste a très-nettement indiquée* De jeunes hommes exercent des cheveaux, un soldat se repose près de sa lance inutile, des colombes voltigent parmi les arbres» une jeune femme trait une chèvre par un mouvement qui n'a point été étudié sur nature ; on marche pieds nus dans les ruisseaux qui murmurent en douces cascatelles sur des cailloux polis ; une femme, vue de dos, et à laquelle je ferai, comme pour les captives de Bellunij le reproche d'être insuffisamment modelée, passe une corbeille de fruits à un homme assis presque dans l'ombre, et qui est un véritable chef-d'œuvre de grâce, de noblesse et de vérité. Lorsque l'on a dessiné un pareil personnage, on peut être sûr de sa force, quitter les hésitations, comme j'en vois encore apparaître quelques-unes çà et là dans ces deux compositions, et s'avancer d'un pas très-ferme vers l'idéal que l'on s'est formé. Concordia est entourée aussi d'allégories analogues au sujet. Nous ne voyons

rien à reprendre dans Tordonnance générale de ces deux tableaux» et, nos réserves faites pour le coloris que nous aurions voulu plus accentué, nous n*avons que des éloges sincères à leur donner. Ces peintures qui ont le défaut de trop ressembler à des fresques pâlies, ne seront sans doute pas du goût de tout le monde; mais il n*y a pas un homme ayant à cœur la chose artistique qui ne s'arrête à les contempler, ne les regarde longuement et ne s'en aille touché d'avoir vu que, dans notre époque de décadence et de commerce, il y a encore des esprits généreux qui gardent inviolé Tamour de Tart pur et convaincu. Puisque le feu sacré brûle encore quelque part, sur un autel honnête, tout espoir ne doit pas être abandonné.

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