A MONSIEUR LE DIRECTEUR EN CHEF DU FIGARO
Monsieur,
Me voici parvenu au bout de ma tâche. On dira peut-être qu’à l’égard de quelques artistes j’ai montré une admiration sans bornes et que, vis-à-vis de quelques autres, j’ai fait preuve d’une sévérité inflexible. Mais n’ai-je pas répondu d’avance à ces objections? Dans le cours de ce travail , n’ai-je pas répété que
je ne comprenais point la critique d’art sans passion? Je consens qu’un juge soit éclectique ; en effet, j’admire ensemble Ingres et Delacroix , mais je ne puis comprendre le juge qui admet à la fois les considérants les plus opposés, les plus contradictoires, qui admire en même temps Schlesinger et Millet, et dont la bienveillance est une formule de banalité.
On me rendra peut-être cette justice que, d’un bout à l’autre de mon travail, on n’a pu me surprendre en flagrant délit de contradiction. — L’homme qui se conduit suivant un principe arrêté, une croyance, et procède avec ordre, ne saurait s’égarer. La critique que j’ai faite dans les colonnes de ce journal est pour ainsi dire l’exposé et l’application de ma profession de foi artistique.
Avant tout, je veux que l’artiste se fasse voir dans son œuvre. Je veux qu’il s’impressionne de ce qui l’entoure; je veux qu’il soit de son temps et de son époque. Je n’admets pas que le talent réside dans la dextérité de la main. Il faut que l’artiste nous dise quelque chose; et je ne tolère pas qu’il nous raconte
(les banalités ou qu’il nous fasse un art de joujoux.
Je ne demande à toute œuvre d’art ni l’enseignement moral, ni l’enseignement historique : son but n’est point là. Dès qu’une œuvre nous émeut, elle devient morale en nous rendant meilleur.
J’interdis l’anecdote historique, les pastiches gothiques; je veux entendre battre partout le cœur humain, sentir ce qu’il souffre, ce qu’il aime, ce qu’il pleure, ce qu’il chante.
Chez les anciens, le but de l’art était bien mieux compris : — l’homme idéal et s’approchant de Dieu, tel était le but sacré poursuivi par les peintres et les sculpteurs.
L’Art doit être ramené à l’étude de l’homme et de la nalure, afin d’ensevelir à jamais l’Art conventionnel, factice, efféminé; celui qui subsiste sur les idées d’autrui, qui copie les maîtres et se nourrit d’idées étrangères à son époque. Les peintres qui suivent ce sillon banal me font l’effet de littérateurs qui écriraient aujourd’hui la langue de sire Jehan Froissart.
Parmi les peintres que j’ai jugés ici, j’ai
applaudi ceux qui s'inspirent de la nature et qui comprennent que l'idéal n'existe que dans l'interprétation des choses vraies; ceux-là seuls sont appelés à régénérer l'Art moderne. Voilà le secret de mes admirations légitimes, et en condamnant ceux qui emploient leur talent à enrayer ce mouvement et à pousser l'Art à sa décadence, je ne faisais que m'accorder avec mon propre principe.
Donc, et pour finir, l'artiste, peintre ou sculpteur, est un poète chantant , ici, sa propre épopee , là, l'épopée de ceux qui l'entourent , ailleurs, l'épopée de son siècle , — partout, le cœur humain.
Je vous remercie. Monsieur, en terminant, de l'hospitalité gracieuse que vous avez bien voulu accorder ici à un fils d'Albion ; — j'ai occupé assez longtemps la libre tribune de ce journal ; j'en descends en me rendant cette justice d'avoir parlé avec une loyale sincérité, avec un certain courage, et, surtout, avec une implacable conviction.
LE PRINCE GORTSCHAKOW,
LE PRINCE GORTSÔIAKOW (1).
On voit des hommes méconnus, oubliés, enfouis pendant des années, prendre place soudain parmi les réputations de leur siè le
(1) Nous publions, pour répondre à une des grandes curiosités du moment, une étude très-intéressante, trèsdétaillée, très-habilement faite du prince Gortschakow. Elle est d’un admirateur du diplomate russe, et cet admirateur est un étranger : nous prions le lecteur de s’en souvenir en lisant ce travail.
Nous avons retranché de l’article tout ce qui , de près
LE PRINCE GORTSCH A KOW
el devenir l’honneur de leur pays. En ce moment l’attention de l’Europe se fixe sur un diplomate dont, pour une heure, la curieuse personnalité efface toutes les autres : ce diplomate, c’est le prince Alexandre Gortschakow. J’ai eu l’honneur de l’approcher souvent, de recevoir sa princière hospitalité, de vivre dans son intimité. Je connais donc mon prince Gortschakow, et je puis vous tracer ici son portrait avec une fidélité photographique. J’y mettrai une franchise exempte de toute flatterie,* car j’estime trop haut le caractère du vice-chancelier russe pour l’assaillir de ces banalités qu’il faut réserver aux hommes moins supérieurs, aux natures moins vigoureuses. D’ailleurs, quand bien même le prince Gortschakow ne serait pas l’un des
ou de loin , touchait à la politique; la biographie seulement nous était permise, el elle suffisait largement à l'intérêt de celte étude.
Nous croyons devoir encore, avant de laisser la parole à notre collaborateur, déclarer que nous ne partageons les sympathies de f écrivain pour la personne et pour le caractère de l’éminent homme d’Élat, qu’avec les restrictions et dans la mesure du sentiment national.
LE PRINCE GORTSCHAKOW
premiers hommes d’Etat de l’Europe, comme artiste, comme savant, comme écrivain, comme homme de goût et comme homme du monde, il aurait encore droit à l’attention spéciale de la presse.
A une époque où le prince Gortschakow était moins en vue, je faisais son portrait dans un journal étranger; son caractère m’avait fait pressentir le rôle important qu’il devait jouer, et, pour le dire en passant, je résolvais alors une question que discute aujourd’hui la Presse , savoir l’orthographe du nom de l’illustre diplomate, qui signa Gortchakoff jusqu’au moment où, devenu ministre des affaires étrangères, il crut devoir adopter le style russe et signer Gortschakow .
Les Gortschakow descendent de l’une des premières familles de la Moscovie, des Ruhrich.
Le prince est aujourd’hui âgé de soixantequatre ans; il ne les paraît pas ; il est de ceux chez qui la vitalité est si prononcée, qu’ils res-
LE PRINCE GORTSCHAKOW
tent toujours jeunes. Son meilleur camarade de collège fut le poète Pouchkine, tué en duel . Il reçut une éducation toute française; on le croirait élevé à la cour de la grande Catherine, amie des Voltaire et des Diderot. Qui le dirait? son professeur de français fut le propre frère de Marat, homme doux et inoffensif, qui, cachant avec soin son effrayante parenté, se faisait appeler M. Baudry, avait le grade civil de major et portait la décoration de Sainte-Anne.
Le prince reçut, ou plutôt se donna une éducation solide, sérieuse, artistique. Les vraies intelligences s’instruisent autant par la vie que par les livres, et elles ne doivent qu’à elles-mêmes le plus clair de leur savoir. Le prince Gortschakow est un lettré, un érudit, un écrivain; il possède une remarquable rectitude d’esprit. C’est un homme pratique, plein de sens. Il aime les grands poètes et vil dans leur intimité féconde. Comme tous les gentilshommes russes, il parle plusieurs langues.
Eu égard à sa naissance, ii possédait une fortune très-modeste; mais, doué d’une remarquable fermeté de caractère, il comprit
LE PRINCE GORTSCH AKOW
(le bonne heure qu’il devait se faire une position digne de son nom.
Au moment où il entra dans la carrière politique, tout entiers aux élégances voluptueuses de la vie, les grands seigneurs russes se mêlaient peu aux affaires de leur pays. C’est pourquoi l’élément allemand avait acquis une si grande influence à Saint-Pétersbourg. Le prince marqua bientôt parmi les adversaires de cette influence anti-nationale.
C’est un homme de grande taille. Ses yeux ontàla fois de la vivacité, une finesse singulière et une mobilité surprenante. Sa bouche, d’un dessin ferme, est un arc qui lance toujours le mot juste. Ses manières, ses gesles, ont celle distinction innée chez les hommes qui ont été bercés sur les genoux des duchesses, et qu’on ne peut plus acquérir passé un certain âge. même dans un milieu aristocratique. Comme distinction, le prince Gortschakow est un contemporain de Saint-Simon.
Son regard est perçant, et lorsqu’il veut pénétrer votre pensée, il darde sur vous ses petits yeux, voilés au coin, et semble enfoncer leur rayon jusqu’au fond de voire âme.
LE PRINCE GORTSCHAKOW
Les hommes du monde ne sont pas spirituels à la façon des artistes. Le prince possède au plus haut point l’esprit de sa caste, esprit froid, sceptique, ironique. Il trouve le mot sans le chercher, et son esprit railleur lui a fait une foule d’ennemis; c’est comme une impertinence de bon goût , apanage de la haute aristocratie.
Son esprit l’a préservé de l’emponpoint. En marchant, il s’incline un peu. Dans les rues, à la promenade, c’est un homme trèsdistrait, qui regarde toujours à ses pieds, et frappe la terre de sa canne. Il a les traits réguliers et très-mobiles. Il porte des lunettes d’or. Ses traits ne rappellent en rien le type moscovite.
Sans avoir été précisément beau, il a eu beaucoup de succès auprès des femmes, à cause de ses manières, de sa tournure aristo? cratique et de son esprit. Il fait semblant de les prendre au sérieux; mais il s’est toujours contenté de les admirer, sans chercher à les comprendre.
Le prince a la physionomie line et exprès^ sive, la bouche sensuelle, et, quand il le dé-*
LE PRINCE GORTSCHAKOW
sire, le regard très-tendre. Il ne porte point la barbe; son tempérament est très-nerveux. Dans la conversation, il se dandine, tantôt sur une jambe, tantôt sur l’autre. En parlant, il gesticule beaucoup. Né homme d’Etat, de l’école des Talleyrand et des Metternich, il croit à la diplomatie, aux notes, aux circulaires, aux congrès, aux mots enfin. Il possède au plus haut degré le don de persuasion. Il aime à montrer son savoir, son esprit, son érudition; aussi recherche-t-il l’occasion de briller dans un congrès européen; s’il dicte une dépêche à ses secrétaires , il se grise de ses propres paroles; il s’arrête, se redresse, croit à l’influence de mots comme celui-ci : « La Russie ne boude pas , elle se recueille. » En de pareils moments, son auguste maître, son pays, la Russie entière semblent s’identifier en lui.
Si par sa naissance, son éducation et ses manières, il tient à l’ancienne aristocratie, il n’en est pas moins acquis depuis longtemps aux idées libérales et progressives. 11 y a donc en lui deux hommes : l’homme d’autrefois, l’homme d’aujourd’hui. Il croit, suivant l*ex-
LE PRINCE GORTSCHA KOW
pression de Lamartine, à la démocratie des droits , mais aussi à U aristocratie des sentiments.
Il y a dans son caractère des contrastes charmants. J’y trouve à la fois une facilité d’entraînement et une sève de raison qui se contrarient sans cesse. Actif, prompt dans scs résolutions, il manque un peu de calme et de sang-froid. Doué d’une imagination très-vive, il n’y a chez lui d’entêtement d’aucune sorte, et le fond de son caractère est la conciliation. 11 est l’esclave du devoir, et il ne lui épargne ni son temps, ni ses forces; il ne lui marchanderait pas son existence. 11 possède l’énergie d’une conviction consciencieuse. Le feu, l’activité, la passion qu’on montre à vingt-cinq ans, il a su conserver tout cela. A une sérieuse jeunesse, toute vouée à l’ambition cl un peu dédaigneuse des amours, a succédé un âge mur qui s’attendrit et se passionne pour les beaux-arts.
Le prince Gortschakow possède l’une des plus remarquables collections de tableaux
LK PRINCE GORTSCH A KOW
modernes. C’est, dans la plus large acception du mot, un homme de goût.
11 en est jusqu’à trois que je pourrais citer.
« -r- Encouragez les arts, dit-il souvent à ses amis; c’est la plus noble manière de dépenser sa fortune ; et rappelez-vous que du sentiment du beau à la vertu il n'y a quun pas. »
L’un des premiers, il collectionna des œuvres de Th. Rousseau, Diaz, Meissonier, Leys, Troyon, Decamps, Marilhat, etc., etc.
Je possède quantité de lettres du prince. — J’en copie une qui prouve combien il a le coup d’œil fin et juste, et combien il aime les artistes.
Elle est adressée au frère d’un peintre alors à son début et qui s’est fait depuis une place distinguée dans les arts.
u Je vous envoie, mon cher X, le prix du tau bleau de votre frère par ce bon sur la maison i. Rothschild de Londres. Je suis charmé d’être u arrivé à temps pour faire l’acquisition de celle; « charmante et spirituelle œuvre, qui, à ce que u j'apprends, a fait l’admiration de tous nos ama-
LE PRINCE GORTSCHAKOW
«i teurs à Stuttgardt. Plus heureux qu'eux, j’en «i suis propriétaire, et je me promets une véritable « jouissance de lui assigner une place d’honneur « dans ma collection.
u Gortschakoff. »
«c P. S. — Je ne saurais déposer la plume sans <( vous dire combien je suis enchanté du tableau « de votre frère. Il est très-jeune encore. Quand, u presque du premier coup, on se place à cette hauteur, c’est remplir son existence dès le « commencement. Je ne puis que vous féliciter «i des liens du sang qui vous attachent à un artiste » pour lequel, j’en suis sùr, la postérité sera aussi « équitable que les contemporains. »
Ambassadeur à Stuttgardt depuis plusieurs années, dans un poste où son vaste esprit manquait d’espace, le prince Gortschakow contribua puissamment à faire reconnaître la Belgique par la Russie. A cette époque, fatigué d’une longue inaction, il désirait se faire nommer au poste de Bruxelles, afin de vivre au milieu des arts et des artistes.
Au-dessus de l’aristocratie de la naissance,
LE PRINCE GORTSCH AKOW
il a toujours placé l’aristocratie de l’intelligence, et n’a jamais admis que l’on fût quelque chose sans valeur personnelle. Hautain vis-à-vis des parvenus du jour, nouvelle aristocratie dépourvue des grandeurs de l’ancienne, le prince s’est toujours montré bienveillant et sympathique envers les hommes arrivés par leur propre talent et leurs propres efforts. Au milieu de la tourmente de 1848, il disait quelquefois :
— « Si la démagogie l’emporte, si la société est renversée de fond en comble, je me choisirai une profession pour laquelle j’ai des aptitudes instinctives : je me ferai marchand de tableaux; cest, le commerce des Médicis. »
Malgré une certaine tendance vers l’idéal, le prince Gortschakow a une haute intelligence des affaires et un grand bon sens pratique; on surprend à la fois en lui de l’homme énergique et aussi de la femme, quand il subit l’influence de ses premières impressions. Ses manières sont pleines de séduction; il vous
LE PRINCE GORTSCH AKOW
accueille sans affectation d’empressement. Sa politesse vous attire, et sa bienveillance vous paraît d’abord éminemment sympathique, il sait s’occuper de vous et, qui que vous soyez, attirer l’attention sur vous. En un mot, il vous accueille avec une grâce communicative.
Le prince a la grande passion de la politique et s’éprend des esprits supérieurs attirés par elle. 11 a infiniment de tact et d’esprit, et du plus prompt. Il admirait cette réponse de Souwarow, dans un conseil de guerre : Souwarow avait laissé discuter et était resté silencieux; mais lorsqu’on lui demanda sou plan de campagne, il répondit simplement : « Aller à V ennemi, le combattre et le vaincre. »
Le prince Gortschakow possède une expérience sagace, une patience fine, un instinct sur, une coquetterie d’esprit irrésistible, une chaleur intellectuelle et une persuasion qui sentent la conviction. Il a beaucoup de sensibilité, et s’il prend parfois le masque du sceptique et de l’homme sans cœur, c’est par esprit de tradition diplomatique. Il racontait volontiers cette anecdote sur M. de Talleyrand :
LE PRINCE GORTSCHAKOW
L’illustre diplomate, revenant de Londres, avait débarqué la veille à Calais. Selon son habitude, i’un de ses secrétaires lui lisait les journaux, pendant que son valet de chambre le coiffait» Or, le journal lu par le secrétaire annonçait précisément l’arrivée de M. de Talleyrand en ces termes : « Le prince est arrivé hier dans nos murs... Sa figure franche et ouverte.*.* »
— Diable! fit Talleyrand, l’air de la mer rn avait donc bien changé !
Le prince Gortschakow a la saillie vive, la riposte prompte comme une parade d’escrime; son langage est animé, coloré, mais il lui arrive de gâter un peu ce qu’il dit en laissant trop voir la satisfaction qu’il éprouve à le dire. Plébéien de cœur, aristocrate de naissance, d’éducation et de manières, recevant plus qu’il ne le croit lui-même l’influence des idées françaises, subissant dans sa personne l’action de ces éléments composés qu’ont confondus, un peu partout, les orages de notre
LT ?£1SCE SORTSCH AlOT
- roque, le prince a toujours usé d'une grande iberte de langage. Il a conservé son f rap parier devant la famille imc«ériale. et mém^
devant l'empereur.
M. de Xessdrode jalousait beaucoup le prince Gortschakow : c'est pourquoi il fa longtemps oublié à Stuttgardt. où le futur
vice-chancelier est resté près de douze ans.
Voici quelques details et quelques anecdotequi feront connaître p4us intimement le prince
Gortscbakow.
A vingt-trois ans, fl était premier secrétaire de légation à Londres. 11 était trèsjoueur: fl perdit un jour tous ses appointements , plus ses revenus d'une année ; le 'Dti-msin. la veine tourna, et il gagna quatrevit^i mi -le francs qui ne ui furent pas payr-- : sur quoi fl jura de ne plus toucher une cari*'* et fl s'est tenu parole.
LE PRINCE GORTSCHAKOW
Quelque temps avant sa nomination , il avait joué la comédie à la cour et avait été détestable. Le lendemain du jour où elle fut signée , l’empereur Nicolas le rencontra :
— « Eh bien ! prince, lui dit-il, d’un air railleur, jouez-vous encore la comédie?
— « Certainement , sire. , répondit le prince, puisque Votre Majesté a daigné m’envoyer sur un autre théâtre. »
En 1849, il se trouvait à F-rancfort, dans un hôtel. Le garçon lui monte son dessert dans un magnifique service de cristal, fait un faux pas dans l’escalier, et voilà les cristaux en mille pièces! Le prince entend le bruit et les cris du maître de l’hôtel accouru ; il se lève, arrive sur l’escalier et dit froidement :
« Ce garçon vient d’entrer à mon service; mettez ce qu’il vient de briser sur ma note. »
Il regarde comme le premier devoir d’un
LE PRINCE GORTSCHAKOW
homme d’être de son pays. Je lui présentai, en 1849, un Parisien qui, croyant lui faire sa cour, se mit à dire un mal affreux de la France. Le prince lui donna une leçon polie en répliquant par l’éloge le plus vif de la nation française.
Voici un mot qui donne une idée juste de son esprit et de sa générosité. Outre sa magnifique galerie de tableaux, il possédait un album renfermant des œuvres splendides. Un de ses amis, qui avait demandé à feuilleter l’album, s’étonna de le trouver dépouillé de ses plus beaux dessins.
«—Mon dieu, oui, dit le prince, mon album est perdu, je ne compte plus ce qui me reste : tous mes plus beaux dessins m’ont été volés.
« — Par qui?
« — Par un de mes courriers, un drôle qui s’était mis à me singer et à aimer les arts.
« — Et vous ne l’avez pas fait arrêter?
« — Ma foi ! répondit le prince, avec un sourire d’une finesse inexprimable, le coquin avait
LE PRINCE GORTSCHAKOW
si bien choisi, que je nfai pas eu le courage de lui en vouloir. »
L’un de ses fils, le prince Michel, lancé dans la diplomatie, où il fait preuve d’une rare intelligence, était, dans son enfance, un peu orgueilleux. Un jour, à Stuttgardt, il rencontre avec son père, dans la rue, le tailleur de la maison, qui salue humblement. Le père répond avec affabilité , tandis que l’enfant garde son chapeau sur la tête.
Le prince le force à rebrousser chemin de façon à dépasser le tailleur, et à revenir ensuite, en lui enjoignant de le saluer très-poliment au moment où ils se croiseront de nouveau.
Un jour, descendant avec le prince les escaliers de l’ambassade, je le vis tirer son chapeau pour répondre au salut d’une fille de cuisine. Je m’étonnai maladroitement de cette politesse excessive. Le prince me répondit :
LE PRINCE GORTSCHAKOW
« Mon cher, vous savez le mot de LouisXlV : « C’est une femme. »
Peu de temps avant la mort de Marmont, étant à Baden, j’eus la bonne fortune d’assister, retiré dans un petit coin, bien silencieux, à une conversation entre le duc de Baguse, M. Thiers et le prince Gortschakow. Vous me croirez facilement, si je vous affirme que j’étais tout oreilles pour recueillir les paroles de ces trois hommes éminents...
Quand ils se furent séparés, le prince me dit :
« Voyez-vous , M. Thiers reviendra un jour aux affaires , parce que c’est, par-dessus tout, un homme pratique. »
Être pratique, c’est une qualité que le prince prise très-haut, et une expression dont il se sert à chaque instant : lisez plutôt ses dernières et remarquables notes diplomatiques.
LE PRINCE GORTSCH AKOW
Le prince Gortschakow a toujours su garder intacte sa dignité personnelle devant les grands de la terre. Un jour, à Baden, il fit demander une entrevue à une princesse royale, aujourd’hui reine. Cette princesse lui accorda cette entrevue, , en l’appointant le matin. dans le local où l’on boit les eaux. Le prince se sentit blessé du sans-gêne avec lequel on traitait un représentant de l’empereur de Russie, et il eut soin de se rendre en redingote à la trinkall.
Le prince a le courage de sa position. Il en a donné des preuves en 1848 et en 1849. Le Wurtemberg passe pour être, en Allemagne, le foyer de la démagogie. 11 se tenait à Stultgardt des meetings où des orateurs invitaient la foule à piller l’ambassade de Russie, après en avoir préalablement chassé l’ambassadeur. Notezqu’il assistait à toutescesdémonstrations révolutionnaires avec le même calme que s’il eût suivi les paisibles discussions de la
LE PRINCE GORTSCHAKOW
chambre des lords. Je lui en témoignai un jour ma surprise :
« Qu’ai-je à craindre? me répondit-il. Ma femme et mes enfants sont en Suisse; mes tableaux sont emballés et ont quitté l’hôlel de l’ambassade; je fais mon devoir; je suis à mon poste et j’y reste. »
Malgré la sagacité, le courage personnel du roi de Wurtemberg, et l’appui que lui prêtèrent les honnêtes gens, l’effervescence devint si grande à Stuttgardt, que le roi crut devoir presser sa belle-fille, la grande-duchesse Olga de Russie, de se retirer à Saint-Pétersbourg. Cette princesse, splendide par la beauté, par I’intelligenee, le courage et la conscience de sa position, répondit simplement au roi :
« Ma place est là où se trouve mon mari. » Le roi insista et réclama l’influence du prince Gortschakow pour décider la princesse; mais celui-ci approuva la conduite de la jeune femme, et se ligua avec elle pour résister à la volonté du roi.
LE PRINCE GORTSCHAKOW
Le prince Gortschakow écrit avec une rare facilité, mais son écriture, belle d’aspect, ferme, nette, est illisible. Aussi le prince royal de Wurtemberg, époux de la grandeduchesse Olga, lui disait-il toujours :
« Lorsque vous aurez des secrets ù dire à ma femme, ne vous donnez pas la peine d’écrire en russe : écrivez en français, cela revient au même, puisque votre écriture est illisible. »
Le prince Gortschakow a une grande sympathie pour les personnes douées d’une belle écriture. C’est une des raisons pour lesquelles son cuisinier, le célèbre Gruyère, — qui jouit d’un traitement annuel de 22,000 francs, outre une fortune de 800,000 francs en propriétés, — a acquis chez lui une si grande importance. Quoique possédant, chose rare, un bon estomac, le prince est un gourmet dans la force du terme. Je dis quoique, car, il n’y a pas de gourmet possible avec un bon estomac: il n’y a que des gourmands.
Les passions du prince sont la politique,
LE PRINCE GOHTSCHAKOW
les tableaux et la table; mais rien n’est absolu en ce monde, aussi le prince est-il indifférent au bon vin : il ne s’y connaît pas. En revanche, quel homme d’esprit! comme il sait manger! C’est le genre qui compte le plus de réputations usurpées : Rossihi se laisse éblouir par le nom des plats; Dumas est gros mangeur; Monselet ne prise pas la qualité des choses ; seul, Louis Robbe, peintre belge, est un gourmet digne du prince; — malheureusement, c’est un estomac inconnu.
Le prince croit que l’alliance de la Russie et de la France est la plus naturelle et la plus profitable aux deux pays. Il tourne ses regards vers Constantinople. Elle doit appartenir à la Russie, et ne peut appartenir à aucune autre puissance; — idée russe éternelle... illusion éternelle! — Le prince recommande aussi, dans les conseils de la couronne, la probité administrative, qualité rare en Russie.
LE PRINCE GORTSCHAKOW
Chargé d’affaires à Florence au temps où M. de Lamartine appartenait à la diplomatie, il a été fort lié avec la famille Bonaparte, et surtout avec la reine Hortense. Il porte à la chaîne de sa montre un talisman indien que cette reine lui a donné comme porte-bonheur. 11 a beaucoup connu le prince Louis dans sa jeunesse, lequel l’intéressait par son silence réfléchi. Le prince Gorlschakow a également reçu chez lui, à Stuttgardt, le prince Jérôme Napoléon.
Le prince a beaucoup d’ordre, ce qui l’a fait bien injustement taxer d’avarice. Il est au contraire grand seigneur dans toute la force du terme.
C’est un homme d’État dans la plus large acception du mot. Il a de l’initiative, de la fermeté; il sait prendre une décision prompte; il a l’esprit tout français et possède cependant la finesse native des Russes; il a la fermeté,
LE PRINCE GORTSCHAKOW
la profondeur; il a les idées justes et progressives d’un homme de notre époque.
11 débuta dans la diplomatie aux congrès de Laybach et de Vérone, comme attaché à l’ambassade de M. de Nesselrode. Il fut nommé secrétaire d’ambassade à Londres en 1824, et chargé d’affaires à Florence en 1830. 11 fut, en 1832, attaché à la légation devienne, où il remplaça pendant sa maladie et après sa mort l’ambassadeur russe. En 1841, il fut nommé ministre plénipotentiaireà Stuttgardt . Ce poste, secondaire en apparence, était néanmoins une sorte de poste de confiance, un poste de famille, qui précéda de peu dedemps le mariage de la grande-duchesse Olga avec le prince royal de Wurtemberg. Ce fut le prince Gortschakow qui commença et termina les négociations relativesàce mariage. L’ambassade russe à Stuttgardt avait en outre pour mission spéciale de rattachera la politique russe les États secondaires de l’Allemagne.
Pendant son séjour à Stuttgardt, le grand-
LE PRINCE GORTSCH AKOW
duc héritier, — aujourd’hui l’empereur Alexandre, — rendait de fréquentes visites à sa sœur; c’est ainsi qu’il put connaître particulièrement le prince Gortschakow et l’apprécier à sa juste valeur.
Pendant les événements de 1848 et 1849, sans quitter son poste auprès de la cour de Wurtemberg, le prince fut chargé de représenter la Russie auprès de la diète de Francfort; à la fois ferme et modéré, il sut, en cette circonstance comme en tant d’autres, acquérir et conserver une grande influence.
Son rôle commence à grandir à l’époque de la guerre de Crimée. Nommé ambassadeur à Vienne par l’influence du grand-duc Alexandre, et à cause de ses sympathies pour la France, on le croyait plus propre que tout autre à résoudre la situation dans un sens pacitique. Il ne put toutefois empêcher la signature du traité du 2 décembre.
LF. PRINCE GORTSCHAKOW
Néanmoins, c’est à ses conseils et à ses instances que l’on doit l’acceptation des quatre points par la Russie, et par conséquent la conclusion du traité du 30 mars 1856. Lors du dissentiment de l’Angleterrre et de la France avec la cour de Naples, son attitude fut très-remarquée.
A son avènement au trône, le premier acte d’Alexandre II fut d’appeler au pouvoir le prince Gortschakow, qui succéda au comte de Nesselrode. Nommé depuis vice-chancelier de l’Empire russe, il seconda vaillamment l’empereur Alexandre U dans ses réformes nombreuses et éclairées. Le prince Gortschakow est un esprit moderne. 11 a une grande puissance d’initiative; c’est l’homme des résolutions promptes et des situations difficiles.
En 1833, le prince épousa, à Vienne, la veuve du comte Moussinc-Pouchkine, jouis-
LE PRINCE GORTSCHAKOW
saut, ainsi que sa sœur, d’une grande réputation de beauté. C’était, au pied de la lettre, une grande dame. Elle avait eu de son premier mariage quatre fds et une fille. Elle a donné au prince Gortschakow deux fds : les princes Michel et Constantin. Elle est morte à Baden, il y a quelques années.
Le prince Gortschakow est le cousin germain du feu prince Michel Gortschakow, défenseur de Sébastopol, mort lieutenant du royaume de Pologne, militaire dans la force du terme et homme de mœurs simples.
Il aime les artistes et les reçoit avec la bienveillance la plus affectueuse. Il a offert l’hospitalité à tous les hommes marquanls qu’il a rencontrés. A Stuttgardt, il a reçu Balzac, et a gardé du grand écrivain un inaltérable souvenir. On le comprend.
Une des grandes jouissances du prince, —
LE PRINCE GORTSCHAKOW
après la dictée d’une dépêche, — est de s’asseoir en robe de chambre dans un grand fauteuil, en face d’un tableau de maître, de croiser les jambes, et de balancer son pied en jouant avec sa pantoufle. Il allume un cigare qu’il ne fume qu’à moitié, et reste ainsi en contemplation des heures entières.
A propos des cigares du prince, voici une dernière anecdote. Il achète d’ordinaire ses cigares à Amsterdam. 11 en commande un jour 5,000. Le marchand les expédie à Monsieur le prince Gortschakow. Ces cigares plaisent au prince, qui en redemande 10,000. Cette fois, le marchand les expédie à Monseigneur le prince Gortschakow. A quelque temps de là, il craint de ne plus retrouver cette partie de cigares et en redemande 20,000, si c’est possible. Le marchand hollandais les envoie à Son Altesse le prince Gortschakow. Il est clair que le marchand l’eût bombardé Empereur pour 40,000 cigares. Le prince s’amusait beaucoup du marchand hollandais.
LE PRINCE GORTSCHAKOW
Esprit éclairé, homme de progrès, le prince Gortschakow redoute les révolutions et les débordements de la démagogie. Il veut, avec l’empereur Alexandre 11 , la Pologne libre dans la Russie libre. Aura-t-il le temps, la force et l’occasion d’accomplir ce programme?
EUGÈNE DELACROIX
EUGÈNE DELACROIX
Le jeudi 13 août 1863, Eugène Delacroix est mort à Paris.
Il était membre de l’Institut, commandeur de la Légion d’honneur, membre du conseil municipal de Paris.
Mieux que cela, il était Delacroix.
Cette mort inattendue a frappé de stupeur ceux qui admiraient l’une des plus grandes figures de notre temps et ceux qui ont conservé )e culte des grands hommes.
EUGÈNE DELACROIX
Ne semble-t-il pas qu’il y ait des hommes immortels, que leurs contemporains s’accoutument à l’idée de voir vivre toujours, et à la disparition desquels personne ne songe un instant?
Eugène Delacroix était né à Charenton, le 26 avril 1799. Victime d’une affection de poitrine dont il souffrait depuis longtemps, on peut dire que, s’il n’a pas succombé plus tôt au mal dont il était atteint, c’est qu’il ne l’a pas voulu, et l’on croirait qu’il avait arrêté lui-même la date de sa mort.
Delacroix est mort jeune, car il n’a jamais voulu connaître la vieillesse, et, de son premier à son dernier tableau, on ne voit nulle trace de défaillance ou d’épuisement.
La mort de Delacroix a été austère, comme sa vie. Sa maladie, son agonie, son dernier soupir ont été entourés de silence et de gravité. C’est la fin d’un homme de l’antiquité.
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Samedi soir, j’eus une étrange illusion.
Je m’imaginais que tout un peuple avait illuminé ses temples, ses palais et ses habitations, en signe de deuil, afin de montrer lumineux à l’âme de l’artiste qui venait de quitter la terre, le petit coin de ce monde qu’il avait rempli de sa gloire. Je prenais les bruits de la foule pour des lamentations. Hélas! je revins bien vite à la réalité : ce n’était que couples joyeux et animés, ignorants du génie et peut-être même du nom de ce grand peintre!
Le père de Delacroix fut député à la Convention nationale, ministre sous le Directoire, puis préfet de Marseille et de Bordeaux.
Toute la personne de l’artiste portait l’empreinte de l’éducation paternelle; il avait l’aspect réfléchi d’un membre de la fameuse assemblée.
Grand, sec, nerveux, homme de race, Delacroix avait une physionomie étrange. Il ressemblait à sa peinture; on ne pouvait le comparer à personne. A première vue on re-
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connaissait en lui une individualité caractéristique.
11 avait la peau olivâtre, les cheveux noirs et abondants, les yeux petits, brillants et clignotants sous l’arcade soureillière; le front large et proéminent; les narines ouvertes, aspirant toutes les passions; la bouche d’un dessin ferme, et la lèvre recouverte d’une petite moustache coupée en brosse et remontant vers les narines. La forme de sa figure était large et accent uée, et l’ensemble de la physionomie rempli de fierté et de volonté : rien de la beauté vulgaire; mais il possédait une beauté virile, fine, fatale plutôt que robuste, avec une expression de souffrance et de mélancolie infinies.
On trouvait chez Delacroix cette suprême distinction que donnent une éducation attentive, l’intelligence et la fréquentation des célébrités diverses d’une époque; c’était la distinction de l’homme du monde jointe à celle de l’homme supérieur. Ame chaleureuse, Delacroix avait le geste vif et coloré. On voyait en lui une rudesse aimable, une grâce farouche, unies à une grandeur simple, â une bonté,
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je dirai même à une naïveté qui ne pouvait cependant dissimuler une excessive finesse et une pleine expérience de la vie. Par dessus tout, c’était un esprit bienveillant et indulgent.
Dans un livre intitulé Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie , fauteur dit que « Delacroix n’était révolutionnaire que dans « l’atelier et le pinceau «à la main.» En effet, il n’a jamais compris la lutte autrement que le pinceau à la main. Bien différent des hommes du jour, Delacroix fut un lutteur infatigable, gagnant des victoires sérieuses par sa fécondité, et non des triomphes stériles à l’aide de discussions.
Après quarante ans de travaux glorieux, sans cesse discuté, combattu, nié même, Delacroix reste le plus grand nom de la peinture moderne.
Toute la personne de Delacroix respirait les souffrances d’un artiste qui a toujours lutté et qu’on a toujours assailli. Son éloquence affectait des formes douces et pru-
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clonies; il se plaçait en face de vous, vous fascinait d’un œil perçant, et, cependant, il avait l’air de vous faire dire ce qu’il disait luimême. D’abord, il vous donnait raison, sauf à rétorquer ensuite votre argumentation si elle ne lui plaisait pas; alors, mais toutefois avec une timidité inquiète, il devenait insinuant, fin, spirituel, et, pour tout dire, persuasif.
C’est à sa tournure aristocratique que Delacroix dut d’être admis comme peintre dans le grand monde, à ses manières distinguées, à son esprit diplomatique, souple et subtil, bien plus qu’à ses œuvres mêmes. Ce monde l’a ainsi admiré sur sa mine. Les dames ne s’éprirent pas pour une autre cause de son talent. Delacroix avait le bon goût de les écouter gravement; il se montrait sensible à leurs éloges, qui, n’étant point sentis, tombaient toujours à côté de la vérité. — 11 acceptait sa position avec une résignation vraiment philosophique, qui n’était pas exempte d’une légère teinte d’ironie.
A l’heure même où j’écris ces lignes, les admirateurs de Delacroix sont peu nombreux ;
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et combien en est-il parmi eux qui le comprennent vérilablement?
Le génie de Delacroix ne se discute pas, ne se prouve pas, il se sent. C’est une mince affaire que de critiquer un homme de génie ; on mesure les œuvres au compas, et tout est dit; mais pour faire dignement son éloge, il faut être digne de lui.
Chef de l’Ecole romantique, de cette école qui déploya l’étendard de la révolte contre l’art classique, Delacroix fut principalement un génie flamboyant, un maître, mais de ces maîtres qui ne font point de disciples, puisqu’ils n’ont ni façon, ni système, ni recette, ni procédé.
La couleur de Delacroix est riche et terrible. Ses tons ont une harmonie singulière qui ne se définit pas. Il faut en être saisi pour l’aimer. Il a la grande allure, le talent homérique, héroïque; l’originalité puissante et farouche; le mouvement, la pantomime, le geste, l’activité, la lumière, la passion, l’émotion, l’audace, l’invention ; la mise en scène dramatique; la puissance de l’imagination. Sa peinture est passionnément recueillie, vivante,
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étrange et fantasque. Elle donne le vertige. Tempérament fougueux, il peint avec la fougue de son tempérament. Il fait passer la nature au creuset de son génie et la jette au moulé de sa personnalité.
Certaines œuvres de Delacroix ressemblent à des rêves ou bien encore à des apparitions surnaturelles. Chez ce peintre, la puissance de l’expression est si forte, qu’il vous transporte dans le monde des génies et des mystères. On dirait qu’il prend avec la main une vision toute vive de son cerveau, et qu’il la lance d’un seul coup sur la toile.
Talent shakespearien et byronien, il y a une grande analogie entre Delacroix, Victor Hugo et Frédérick Lemaître.
Delacroix est un peintre décoratif à la façon des Rubens et des Paul Véronèse, ses ancêtres. Il aura été le mathématicien de la couleur.
Delacroix avait rapporté de son voyage au Maroc les senteurs et les colorations de ce pays. Impossible d’admirer un de ses tableaux
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sans revoir les splendides colorations orientales et songer aux taches vigoureuses, vivaces et harmonieuses du cachemire de l’Inde. Coloriste oriental, il avait la science des tons qui se marient entre eux.
Les conceptions de Delacroix ont une telle grandeur que, bien que parfois retracées sur de petites toiles, la dimension du cadre disparaît toujours.
Le génie de Delacroix est-il sans défaut?... Non, certes. Avec ses qualités sublimes, que serait-il, le génie, sans les défauts qui y correspondent? Ces défauts ne sont-ils pas une partie vivante, intégrante, nécessaire du génie dont ils déterminent souvent même le côté grandiose?
« Je suis boiteux, disait-il lui-même en parlant de son talent; mais je veux qu’on dise : Comme il boite bien ! »
Byron aussi était un boiteux sublime!
Delacroix fut un travailleur robuste, une intelligence universelle. Grand peintre, litté-
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rateur de mérite, il avait la griffe de l’écrivain. Il a publié dans la Revue de Paris et la Revue des Deux-Mondes différents articles, entre autres une Vie de Poussin , une Etude sur Michel-Ange , des Variations du Beau , etc. En musique comme en sculpture, il se montrait critique passionné, ému, convaincu et savant. Il eût fait un homme d’Etat s’il eût embrassé la carrière diplomatique.
Doué d’une fécondité surprenante, Delacroix laisse une œuvre immense, outre quantité d’ébauches, des études innombrables et des portefeuilles remplis de dessins. Dans le moindre de ses croquis, on reconnaît toujours le grand coloriste.
L’intérieur de Delacroix était simple et modeste. Des meubles du premier Empire, et des portraits de famille, par David, lui donnaient un aspect sévère. Les murailles de son immense atelier étaient recouvertes de copies d’après les maîtres, de copies de Géricault d’après Rubens, d’études, de toiles retournées, de portefeuilles remplis d’études :
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on peut juger par là quel était l’homme, le travailleur amant du silence, du recueillement et de la solitude. L’aspect de cet atelier si pittoresque ne manquait pas d’une certaine grandeur classique.
On sait que Delacroix fut, en même temps que Géricault, élève de Guérin. 11 fit avec le premier le voyage d’Angleterre; il professait une admiration enthousiaste pour cet immortel maître de l’Ecole française.
C’est en 1822 que Delacroix débuta au Salon par le tableau de Dante et Virgile. Le drapeau de l’art indépendant était désormais déployé. Soutenue par une partie de la presse, grossie par l’adhésion de toutes les jeunes vocations impatientes de dévorer l’espace, la nouvelle Ecole de peinture, sous les ordres de Delacroix, prit rapidement son essor; il fut le chef de cette pléiade de 1830 qui a fourni les grandes illustrations françaises contemporaines.
Il serait inutile de dresser ici le catalogue
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des travaux et des œuvres de Delacroix. Pour ceux qui sont indifférents ou hostiles à la gloire de ce grand peintre, ce serait chose oiseuse ; quant aux autres, peuvent-ils avoir oublié : le Plafond de la Galerie d’Apollon , Y Entrée des Croisés à Constantinople , Boissy d'Anglas, le Naufrage de Don Juan, lMssassinat de V évêque de Liège , les Femmes d'Alger, le Prisonnier de Chillon, Hamlet, le Tasse, la Mort de Valentin , le Christ en croix, les Convulsionnaires de Tanger, le Giaour, le Démosthènes, Marguerite, Y Amende honorable, la Fantasia arabe, les Disciples d’Emmaïis, Jésus endormi pendant la tempête, les Fresques de Saint-Sulpice, la Chasse au lion, et tant d’autres chefs-d’œuvre !
Delacroix a touché à tous les genres. Il a, en peintre viril, traduit tous les grands poètes, non qu’il ait interprété les sujets poétiques, mais il s’en est emparé pour devenir créateur à son tour.
Delacroix travaillait pour lui et pour quelques admirateurs. Jamais il n’a fait la moindre concession au public. Il demandait avec Chamfort : « Un public, de combien d’imbéciles cela
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se compose-t-il? » On comprend, qu’avec de pareilles idées, il ait laissé peu de fortune, l’art ayant été le but, la passion et la croyance de toute sa vie. 11 désirait seulement une médiocre aisance pour vivre libre, et fuyait les grossièretés de la vie , passez-moi cette expression.
Delacroix me disait un jour : « Rubens n’a pas peint le cheval d’après des études de vétérinaire ; mais si Dieu ne l’avait pas créé, Rubens eut inventé le cheval monumental. » « Que fait l’incorrection, disait-il encore, quand la physionomie est expressive? »
« 11 est des artistes, disait-il un autre jour, qui, pour peindre un homme se jetant par une fenêtre, s’amuseraient à raconter cette chute en exprimant les traits de sa figure et. les plus petils détails de sa personne. »
Comme tout grand homme, il avait ses jours de doute. — « Voyez-vous, disait-il, Meissonier est le talent le plus complet de noire époque. Ses œuvres passeront certainement à la postérité. »
Il enleva à Meissonier les dessins faits sur nature de son célèbre tableau la Barricade . —
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Meissonnier les lui avait, du reste, offerts un genou en terre.
C’est lors de l’Exposition de 1855 qu’on put voir le génie de Delacroix sous son jour véritable ; — il s’y couvrit de gloire.
En 1859, après la lecture d’un feuilleton de Dumas, dans l’ Indépendance belge , sur le Salon, Delacroix écrivit au célèbre romancier :
« Ce 28 avril 1859.
« Mon cher ami,
« Je irai eu connaissance qu'hier seulement de « l ‘article que vous m’avez consacré en partie dans «i votre Salon de Y Indépendance.
« La difficulté de se procurer le journal quand » le jour où il a paru est passé, m’a privé pendant « quelques jours du plaisir de le lire et de celui « d’avoir à vous en remercier de tout cœur.
« Vous vous souvenez, ami, d’un vieux cama- « rade, vous le traitez déjà comme s’il se trouvait « installé dans sa petite immortalité, ou plutôt « c’est vous qui me la donnez par vos éloges, tout u pleins de la chaleur que vous portez partout.
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«i Vous vous plaignez avec raison de la tendance « des arts. Nous visions en haut, autrefois; heu- « reux qui pouvait y atteindre! Je crains que la « taille des lutteurs d’aujourd’hui ne leur périt mette pas même d’en avoir la pensée. Leur «t petite vérité étroite n’est pas celle des maîtres, u Ils la cherchent terre à terre avec un microscope. « Adieu la grande brosse, adieu les grands effets « des passions à la scène ! Aussi, pourquoi vous en «t allez-vous au Kamschatka? On me dit toutefois « que vous en rapportez des trésors.
n Je vous embrasse bien, cher ami, et vous re- « mercie de nouveau.
n E. Delackoix. )>
Si j’étais artiste, je méditerais cette lettre admirable et vraie.
Delacroix a vu venir la mort avec le calme d’un homme dont la vie a été bien remplie. Il demande, dans son testament, que son corps soit embaumé.
Après la mort, sa tête osseuse et bien charpentée était admirable. On eût dit celle de Géricault.
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Ses dernières paroles furent pour recommander qu’on lui fermât les yeux aussitôt qu’il aurait cessé de vivre.
Quelle était la pensée de Delacroix en faisant cette recommandation? Songeait-il aux dernières paroles de Goethe, qui avait connu et apprécié son talent? Songeait-il, dis-je, aux derniers mois de ce grand philosophe : « La nuit, la grande nuit? » Voulait-il que, pour lui aussi, la nuit fût complète, et que ses yeux éteints ne pussent plus voir la clarté de ce monde où il avait lutté jusqu’au dernier battement du cœur?
P. S. Lundi 17 aoiît, à midi, ont eu lieu les obsèques d’Eugène Delacroix, en l’église de Saint-Germain-des-Prés.
Une compagnie de la garde nationale avec tambours, sous le commandement d’un chef de bataillon, escortait le convoi.
Dès onze heures, les fervents admirateurs de Delacroix étaient réunis dans la maison mortuaire, place de Furstemberg, où une chapelle ardente avait été dressée sous la porte.
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La messe a été dite par M. le curé de Saint- Germain-des-Prés. L’Eglise avait déployé toutes ses pompes, tout son luxe funèbre, pour cette triste cérémonie.
Immédiatement après la levée du corps, le cortège s’est mis en marche pour le cimetière du Père-Lachaise, où les restes de l’illustre défunt ont été déposés dans un caveau de famille.
Les coins du poêle étaient tenus... mentalement, par quatre membres de l’Institut qui suivaient, en voiture , le convoi.
Deux discours ont été prononcés sur la tombe de Delacroix : l’un par M. Jouffroy, sculpteur, membre de l’Institut ; l’autre par M. Paul Huet, peintre, vieil ami du défunt.
Pourquoi n’indique-t-on pas, d’une façon quelconque, aux passants, au peuple, que l’homme porté en terre n’est pas un chef de bataillon de la garde nationale, mais le plus grand peintre de son temps?
Pourquoi un personnage, chargé de représenter la France, n’accompagnait-il pas les
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dépouilles mortelles de cette gloire nationale?
Pourquoi l’Académie tout entière n’assistait-elle pas à l’enterrement de Delacroix?
Pourquoi tous les membres de l’Institut, et non une députation, ne se sont-ils pas fait un devoir d’accompagner leur collègue à sa dernière demeure?
Pourquoi la ville de Paris n’était-elle pas représentée à cet enterrement?
Pourquoi un amant passionné du génie de Delacroix n’a-t-il pas prononcé un discours sur cette tombe?
J’ai aperçu au cimetière Théophile Gautier, l’un des plus anciens amis de Delacroix. 11 a probablement entendu les discours de MM. JoufTroy et Paul Huet.... Son émotion a dû être plus forte que son cœur, car il aurait tenu à honneur de venger en quelques mois ce génie discuté jusque sur sa tombe, et d’aftirmer que le monde venait de perdre le plus grand peintre de son temps.
J’en connais qui, en ce moment, eussent acclamé Théophile Gautier.