‹ Le Salon de 1863Chapitre 12 sur 15 · DERNIER ARTICLE · texte numérisé non relu

DERNIER ARTICLE

En parlant de Millet, M. Théophile Gautier se demande si le travail des champs a cette tristesse navrante : « Nos souvenirs, ajoute- « t-il, nous fournissent plus d’un beau type « rustique, plus d’un laboureur digne d’ai- « guillonner les bœufs dans le marbre d’un « bas-relief. »

M. Théophile Gautier ne comprend pas tout ce qu’il y a de tendresse dans les œuvres de Millet. Il aimerait mieux Millet créant des

types à la Léopold Robert. Mais qu’est-ce qu’un beau type en dehors de celui qui convient? Est-il rien de plus beau qu’un Arabe errant dans les plaines sablées et torrides de l’Orient? Est-il rien de plus laid, de plus triste, de plus misérable, qu’un Arabe errant dans les rues de Paris?

M. Théophile Gautier rêve le paysan du roman et du théâtre, le paysan convenu, factice, sans grandeur humaine. Voyez-le alléguer contre Millet « que ces paysans tiennent « au sol comme des souches d’arbre qu’on au- « rait façonnées à coups de serpe pour en faire « des idoles rurales. » J’avais dit à peu près la même chose, dans une langue moins imagée et moins précise; — seulement, où je trouvais une qualité rare et précieuse, M. Théophile Gautier voit un défaut capital.

Or, à son jugement sur les paysans, j’oppose celui de Montaigne, qui ne faisait point métier de sensiblerie. Ecoutez :

> Regardons à terre les pauvres gens que nous « y veoyons espandus, la lête penchante après u leur besogne, qui ne sçavent ny Aristote, ny

« Caton, ny exemple, ny précepte; de ceulx-là <1 lire nature touts les jours des effets de conte stance et de patience plus purs et plus roides <i que ceulx que nous esludions si curieusement « en l’eschole : combien en veois-je ordinaire- « ment qui mescognaissent la pauvreté! combien * qui désirent la mort, ou qui la passent sans « alarme et sans affliction! Celuy-là qui fouît « mon jardin, il a ce matin enterré son père ou *c son (ils. Les noms mesmes de quoi ils appellent tt les maladies en adouscissent et amolissent l’as- « prêté: la phthisie, c’est la toux pour eux; la tt dyssenterie,dévoyementd’estomach; une pleu- « résie, c’est un morfondement, et selon qu’ils tt les nomment doulcement, ils les supportent « aussi; elles sont bien grief'ves quand elles « rompent leur travail ; ils ne s’allieste?it que tt pour mourir. »

Est-ce assez touchant et assez beau! Il n’y a que la vue constante de ces choses-là qui puisse vous les faire comprendre d’une manière assez forte pour les retracer ainsi. C’est donc le sceau que le travail imprime à l’homme qu’il faut savoir rendre; mais vous appelez cela laideur, bien que l’application au travail

LE SALON dp: 1863

puisse déformer l’homme en le faisant d’autant plus respectable. Vous consentez à la callosité des mains, et vous ne voulez pas que ce qui a amené cette callosité s’empreigne sur la totalité de son être et vous donne la masse des fatigues et des peines subies par lui! En toutes choses, il en est ainsi. Vous imaginezvous qu’un vieux marin, devenu superstitieux par l’habitude de voir les choses mystérieuses de la mer, ferait, s’il savait peindre, des tableaux semblables à ceux de certains artistes dont je pourrais imprimer ici les noms, qui représentent une mer digne de l’approbation du ministère de la marine seulement? Ah! si ces pauvres petites mers chlorotiques étaient condamnées à nous faire entendre, suivant l’expression de la Bible, le bruit des grandes eaux , comment s’y prendraient-elles? Quand on peint de pareilles mers, on endosse préalablement l’uniforme d’aspirant de marine tiré à quatre épingles. Ont-ils assez souci d’épargner à nos narines l’odeur du salin et du goudron ! L’aspect des grands flots marins les a-t-il jamais touchés? El ces superstitions qui font croire à l’exis-

lence du grand serpent de mer, ont-elles jamais troublé leur imagination ?

Goethe a dit : « Ce qui plaît dans une œuvre « d’art, ce n’est pas la nature extérieure, mais « bien la nature intérieure? »

Qu’en pense M. Théophile Gautier?

M. Brïguiboul possède un talent sérieux. La coloration de ses tableaux est sévère ; le ton en est un peu noir, un peu sourd, et la vie absente; l’ensemble des qualités et des défauts dénote toutefois un tempérament de peintre. Robespierre dans la salle du Comité de Salut public est une œuvre bien entendue. Rendue, écrite, pour ainsi dire, dans l’aspect du tableau, cette scène émouvante est d’une grande vérité locale et respire les agitations révolutionnaires de l’époque. La Mort d’ Adonis, du même artiste, ainsi que le tableau exposé dans la salle des refusés , indiquent, chez M. Briguiboul, des aspirations élevées et une sérieuse préoccupation de l’art.

11 s’est fait un grand tapage autour du nom

de M. Manet, dont les toiles figurent au Salon des refusés. Les hommes médiocres né soulèvent pas tant de clameurs sur leur passage.

M. Manet semble posséder une bosse supplémentaire, celle du costume espagnol. Je n’entends pas lui en faire un crime : c’est un homme jeune qui essaye ses forces; l’Espagne exerce sur son imagination une impression très-vive; ses rêves paraissent l’y transporter incessamment. Aussi la raconte-t-il non-seulement à l’aide du costume, mais encore avec une grande fidélité locale. Il semble que Goya et Vélasquez doivent être les dieux de cet artiste, quoiqu’il conserve dans sa religion une personnalité bien tranchée. Comme toujours, ce côté individuel a pourvu M. Manet de chauds partisans et d’ardents détracteurs; preuve évidente qu’un artiste est dans la vie et que, dans l’un et l’autre camp, il y a de l’exagération.

Le Jeune homme en costume de mayo; Mademoiselle V... en costume d’espada et Le Bain révèlent chez M. Manet un vrai tempérament de coloriste. Les deux premières toiles ont une grande intensité de couleur, un aspect

vivant, lumineux, une coloration fine, distinguée. Au point de vue de la décoration, elles ont un charme excessif; pourtant, il ne faut point les détailler. Règle générale : un peintre a toujours le dessin de sa couleur. Chez M. Manet, la science manque, et il y a peut-être mépris de la forme, du dessin, du modelé. Ces toiles restent d’adorables taches de couleur, mais elles sont dépourvues de solidité, étant dépourvues de savoir.

Dans le tableau de YEspada, les petites figures du fond sont brossées de main de maître.

Je n’ai jamais compris que, dans le seul but de peindre du nu, un artiste montre une figure nue hors de situation. Le Bain nous fait voir une femme sortant de l’eau, accroupie sur le gazon et causant avec deux messieurs. Je ne m’explique pas trop ce que cela veut dire. Dans cette toile, il y a de l’air, des noirs vigoureux ; l’aspect en est distingué; mais le relief y fait absolument défaut.

Aussitôt qu’un artiste se présente dans les conditions de M. Manet, surgissent des apôtres, qui font reluire autour de son front une

auréole qui se change souvent en anneau de rideau. Ces fanatiques peuvent griser un homme moins robuste que ne doit l’être M. Manet, et lui faire perdre l’ombre même de la modestie. Je lisais dans le Figaro , il y a quelques jours, une maxime que George Sand adressait à un jeune poète : « Or, sans mo- « destie, point de progrès, je vous le jure. »

Je suis persuadé que le prochain Salon de M. Manet marquera d’énormes progrès.

Dans un de mes précédents articles, j’ai dit en quelques mots tout le bien que je pensais d’une oeuvre originale et distinguée de M. AVhisler : La Dame blanche. Je voudrais posséder à la fois assez de temps et assez d’espace pour répéter, avec plus d’étendue, ce que j’écrivais alors : que je considère ce tableau comme l’une des œuvres les plus saisissantes de l’Exposition, bien qu’il se trouve dans la salle des refusés , circonstance évidemment causée par une inadvertance du jury.

La Maternité, de M. Louis Du rois (refusés), montre, à première vue, un descendant de Jordaens et trahit une nature vigoureuse. Cette toile est l’œuvre d’un peintre; mais

l’artiste me paraît affecter bien plus un mépris de tout dessin qu’une impuissance réelle. Il cercle le contour de ses ligures d’un noir incolore qui leur enlève du modelé.

Le Crépuscule, du même artiste, est un paysage rendu par l’œil intelligent d’un homme qui voit grand : les masses et non les détails.

La Dernière heure , de M. Vielcazal ( refusés), est une grande toile qui renferme de ces grandes qualités et de ces grands défauts qui font le peintre. J’y trouve du mouvement, du caractère et une audace qui n’est jamais le fait des médiocrités. Le fond du tableau dont je parle est traité’ d’une façon remarquable : — un vieux cheval, sur le point d’être abattu, cherche à s’échapper, après avoir brisé ses entraves.

Je ne puis que louer vivement l’étude du même artiste intitulée : Une tête de cheval.

M. Spiekaert, lui aussi, a cherché un asile aux refusés pour sa Baigneuse, — dans laquelle je retrouve la nature d’un peintre qui comprend et sent mieux qu’il ne peut encore exprimer.

Les paysages de M. Chintreuil ne sont point d’un artiste vulgaire; mais si, comme l’a dit Chamforl, on attrape la sottise quand on court après l’esprit, quelque chose de semblable se passe en peinture, et il arrive souvent que la recherche des effets excentriques conduit tout droit à la démence.

M. A. Gautier a au Salon un excellent portrait d’homme en pied; c’est une peinture sage dans laquelle il y a une recherche de la science, du dessin et du modelé. En revanche, le même artiste a exposé aux refuses un grand tableau, La Femme adultère , où toutes ces qualités disparaissent. Je crois bien que M. Gautier a songé aux préceptes de Courbet en peignant ce tableau; je n’en parlerai pas au point de vue du sujet : cette femme-là, me semble-t-il , 11e doit point regretter le toit conjugal.

Encore un refusé ! Les tableaux de M. Jongkind brillent par une allure de maître et un accent qui rappellent la façon des eaux-fortes. Il y a une nature dans cet artiste, qui a le tort de ne point pousser plus loin l’expression et l’exécution de ses tableaux.

M. Lintelo (refusés) expose un bon portrait, et un petit tableau de genre réussi.

Le paysage de M. Harpignies offre de brillantes qualités et marque un progrès réel. Dès aujourd’hui, c’est un artiste qui compte. Je l’engage pourtant à ne point exagérer sa manière comme dans les deux paysages de lui qu’on voit au salon des refusés. Sa façon d’exprimer et de rendre la nature pourrait dégénérer en ce que les artistes appellent du chic.

Le portrait de M. Fantin ( refusés ) prouve de sérieuses études, mais aussi une trop constante préoccupation des maîtres anciens.

Enfin, et pour en finir avec MM. les refusés, je veux mentionner les deux eaux-fortes de M. Bracquemond : le portrait d* Erasme, d’après Holbein, et le Tournoi , d’après Rubens. Cela est de toute évidence , il y a en M. Bracquemond une nature fine , intelligente et artiste qui mérite des encouragements et à laquelle les commandes ne sauraient manquer.

Certes quelques erreurs du Jury sont à déplorer. Çà et là quelques refus causent un juste étonnement; mais, en fin de compte, il

faut bien reconnaître la nécessité de la plupart des proscriptions. On se les explique aisément en parcourant les nombreuses salles où les tableaux frappés d’ostracisme sollicitent en vain la cassation du jugement qui les a mis hors du Salon.

M. Andréas Achenbach, qui possède en Allemagne une réputation colossale, nous a envoyé un grand paysage hollandais d’un faire petit et mesquin. C’est bien moins un paysage hollandais qu’une nature quelconque, imaginée dans l’atelier.

M.Oswald Achenbach, le frère et l’élève du précédent, ne jouit, bien à tort, dans son pays que d’une réputation très-secondaire. On a de lui au Salon, trois tableaux, trois Vues prises à Naples , d’un effet juste et d’une grande distinction. Ils sont peints avec une facilité dont il serait injuste de lui faire un reproche.

La Fille aînée , de M.Baugniet, est une dame du demi-monde aux pieds d’une paysanne, sa

mère. L’idée est honnête, et le peintre cherche évidemment une exécution serrée.

Élève et imitateur de Gallait, M. Cermak a eu son demi -quart d’heure de succès. Ses trois portraits monténégrins, restés inaperçus, pourraient contribuer à le faire rentrer dans l’oubli. Quel éloge en faire? et quelle critique? — La peinture de M. Cermak est facile et froide.

Comme vérité, harmonie, étude attentive de la nature, les trois paysages de M. Achard sont intéressants.

11 y a un bon sentiment de couleur dans le tableau de M. L. Becker, intitulé: Intérieur d’une habitation de pêcheurs dans les Flandres; et je trouve certaine recherche de style dans les Deux mères, une toile charmante de M. G. Bohn.

Je tiens à passer sous silence la grande toile mélodramatique de M. Yvon, intitulée : Magenta. Amis et ennemis, tous les personnages y ont la même nature et le même tempérament. Un talent semblable ne touche en aucun point à la peinture. Qui veut s’en convaincre, jettera un coup-d’œil sur un petit

tableau du même artiste : Évacuation des blessés. Auprès de M. Yvon, Horace Vernet peut passer pour un Michel-Ange. On dirait vraiment que tout homme qui désespère de devenir peintre n’a d’autre ressource que la peinture de batailles, genre impossible!

Je préfère, et de beaucoup, les tableaux de. M. Devilly, L'Assaut et Le Clairon : voilà au moins le vrai troupier français!

Mais, pour moi, le meilleur tableau de bataille du Salon reste celui de M. Schreyer, qui a pour sujet le prince de Taxis blessé à la guerre de Hongrie. L’arrangement de ce tableau est vivant. Blessé à la tète, le prince tombe à la renverse et, d’une main, s’appuie à la selle de son cheval qui se cabre. Le personnage est d’une rare distinction. L’officier qui se précipite au secours du blessé est juste de mouvement. Au fond du tableau gronde la bataille, une vraie bataille. Tout cela est d’une peinture intelligente. Du même artiste, les Chevaux de poste en Valachie ont une grande vérité locale, et l’œuvre est pittoresque. Dans un troisième tableau, le Poste avancé arabe , M. Schreyer conserve le côté

caractéristique de son talent; malheureuse^ ment, nous sommes loin de l’Arabie! L’aspect de cette toile est gris et froid.

Pour suivre la marche adoptée par le jury, je passerai des batailles aux fleurs, puisque le Grand Salon est spécialement consacré à la guerre et aux fleurs. Parlons des Fleurs et fruits de M. Robie, et disons que le jury n’a pas tenu compte du succès de cet artiste : il ne lui a été décerné qu’un rappel de médaille de troisième classe. Quoi qu’il en soit, M. Robie peut être content de sa campagne de 1863. Saint-Jean est mort, vive Robie!

M. Pu. Rousseau expose deux tableaux très -spirituels, d’un faire facile et d’une grande adresse de brosse, à quoi son public est habitué. Les deux toiles ont pour sujets Le Lièvre et les Grenouilles , de la Fontaine, et La Recherche de l’Absolu. Dans cette dernière, un singe alchimiste, blessé, surpris, renversé par l’explosion d’une cornue, forme la matière d’une scène plaisante; mais la peinture des deux toiles est un peu vitreuse.

Je retrouve dans les trois tableaux de M. Yerlat la recherche des sujets où domine

la malice. Quoique très-adroite, cette peinture est froide et dure, parce que l’artiste interprète chaque chose dans le même sentiment^ Si M. Verlat était moins pressé d’attirer à lui le public, et s’il peignait avec plus de bonhomie et de simplicité, il réussirait davantage. Il a tout ce qu’il faut pour appeler et retenir le succès.

L'Hiver, de 31. Lavieille, est d’un effet juste. C’est un des bons tableaux du Salon.

31. de Joxghe aime à représenter les scènes familières de la vie moderne. Il y réussit très-bien. La Marraine , Les Jumelles et Les Orphelins sont de charmants tableaux d’une gamme line et distinguée. Ajouterai-je que je regrette le faire haché qui se remarque dans tous les tableaux de M. de Jonghe? J’aimerais lui voir envelopper ses jeunes femmes et ses jeunes enfants d’une distinction plus puritaine.

Je devine, à travers les tableaux de M. Hammax, un homme d’esprit qui aime à fouiller la chronique plutôt que l’histoire. Il raconte ses anecdotes en poète, avec la coloration vénitienne qui est sa passion. Marie Stuart

quittant la France , V Enfance de Charles- Quint, Y Enfance de François 1er, sont trois anecdotes historiques traitées avec intelligence.

Le talent de M. Nazon est personnel. La peinture de ses paysages, d’ailleurs compris par un artiste qui voit l’effet en grand, est malheureusement un peu tendue. Toutefois, je suis de ceux qui applaudissent à son légitime succès.

De jeunes orphelines, accompagnées d’une sœur, sortant d’une église : dans ce tableau de M. Constant Meunier, il y a beaucoup de recueillement, de calme, de silence et de mélancolie ; l’effet en est simple est harmonieux. L’œuvre elle -même révèle un peintre qui marche dans la vérité artistique.

M. Bon vin est un peintre dans la plus large acception du mot. Comment se fait-il que tout le monde l’oublie et qu’un silence profond règne autour de ses œuvres C’est que M. Bon vin varie peu ses sujets et raconte souvent la même chose. Toujours des religieuses ou des intérieurs de cuisines! Quoi qu’il en soit, on ne rend pas assez justice au

talent véritable de M. Bonvin. 11 intéresse bien plus ceux qui ont des yeux qui savent voir, par le côté peintre qui est en lui, que ceux qui s’attachent au programme de sujets plus ou moins trouvés : de quoi je le félicite.

La presse, en général, a bien plus loué M. Vais Hove pour le sujet de son tableau que pour les qualités de peintre qu’il y a déployées. En effet, le sujet est pittoresque, honnête, calme et mélancolique. De jeunes orphelines hollandaises se rendent en bateau à l’église. Or, si l’idée est charmante, l’exécution est, certes, à la hauteur de l’idée. Cette toile est peinte avec une simplicité grande et sans charlatanisme. La lumière et. l’air y circulent abondamment. L’aspect général de ce tableau est vrai, encore que les figures manquent de relief et que la peinture soit un peu mince. La rivière et le bateau sont largement rendus et sans détails mesquins.

On s’exposerait à la moquerie si l’on affirmait que les tableaux de madame Bertaut sont œuvres de femme, 11 faut au moins le catalogue pour en convaincre les incrédules. Quel plus grand éloge puis-je faire de celte

artiste? Née peintre, madame Berlaut a du peintre la vigueur et le tempérament. Le portrait de M. P. de V. est une œuvre vivante dans laquelle brillent l’intelligence, l’esprit, la bonté et la fermeté de l’une des gloires du barreau. Madame Berlaut a également reproduit avec. naïveté cette petite Italien ne nommée Maria dont on remarque soixante-six (66!) portraits au Salon. 11 manque à madame Berta ut la science et l’étude: cela peut s’acquérir.

Je veux mentionner ici un ravissant tableau de M. H. Bellanger : Un jour de revue sous le premier Empire. Cette toile est resplendissante de vérité : on se croirait en 1810.

Les tableaux de M. Jundt ont été remarqués au Salon. C’était justice. Ses sujets intimes du Tyrol sont traités avec un sentiment tout personnel : couleur, dessin, exécution, tout en lui est sentiment. M. Jundt n’approfondit pas assez son art.

J’estime au plus haut degré la fécondité, le rare talent de M. G. Doré; mais je ne puis admettre en lui le peintre. Faire en grand des vignettes n’est point faire de la grande peinture; brosser sans mesure et avec une

grande assurance une Danse espagnole 11e prouve pas un tempérament de peintre.

Des trois tableaux de M. Belly, celui que je préfère est à coup sûr le tableau intitulé : Femmes fellahs au bords dit Nil. Je trouve dans ce tableau une intention de style très heureusement comprise. La peinture de M. Belly est facile.

Les tableaux de M. Aubert m’ont grandement intrigué, et ils m’intriguent encore. Dans le petit portrait de madame G. Delessert, il y a évidemment une intelligence de peintre; mais dans les Martyrs sous Dioclétien , elle ne se trouve plus. Il serait impossible de deviner que les deux toiles sont du même artiste : la seconde est la négation de la première.

M. de Block peint la vie moderne intérieure avec un ragoût de couleur qui recherche bien plus les vieilles peintures que les tons de la nature.

Le talent de M. Bonheur est le sosie de celui de sa sœur. Il y a bien peu de différence entre eux. C’est de la peinture maigre, froide, habile, de la peinture de diorama, enfin, de la

peinture trompe-l’œil , qui charme ceux qui voient la nature comme le petit bourgeois de Paris en vacance dominicale à Romainville.

Les moutons de M. Jacque sont plus paysans que les animaux de la dynastie Bonheur. Cet artiste établit bien la composition de ses tableaux ; mais, ici encore, je me heurte à une peinture triste, petite, sans lumière comme sans effet.

M. J. Brown peint avec une assurance, une audace qui pourrait bien faire de lui un chiqueur des tableaux de chevaux, chiens, chasseurs, etc., etc. Quelquefois, l’audace lui réussit. Nous l’avons vu au Salon de cette année.

M. Brendel consacre son pinceau aux moutons, qu’il représente avec une intensité de caractère qui me charme; — ses Moutons de Panurge, toile heureusement composée et pleine de mouvement.

S’il me fallait choisir, pour décerner un prix, entre les 66 portraits de celte pauvre petite Italienne, Maria, dont je parle plus haut, je n’hésiterais pas à nommer M. Bonnat. Sa toile est de tous points ravissante,

d’un franc et vrai sentiment de couleur, d’un arrangement délicieux. La petite s’est couchée par terre, de son long; elle joue sans joujoux, comme une enfant. L’artiste l’aura vue ainsi, celte attitude l’aura frappé, et il en a tiré une œuvre très-réussie. C’est naïf, sans afféterie. Pourquoi faut-il que la peinture lourde, matérielle, rougeâtre du Martyre clesaint André , vienne étouffer ma sympathie pour cet artiste?

Le salon de M. J. Breton m’a, cette année, bien attristé. J’aimais le talent de ce peintre, qui me paraît aujourd’hui chanceler, faute de convictions artistiques. La Consécration d'une église est une œuvre sans distinction, et la Faneuse est une petite toile dans laquelle l’artiste a cherché, sans y atteindre, l’allure biblique, la grandeur primitive et la vérité champêtre d’une ligure de Millet.

11 faut louer M. Français de vouloir mieux qu’une reproduction photographique de la nature, à l’encontre du système qui domine chez beaucoup de paysagistes, et de chercher souvent, corn me par exemple dans son tableau d'Orphée, une sorte de grandeur virgilienne.

LIC SALON DE 1863

Il y a un grand charme dans la peinture de M. Caraud. Dans son tableau intitulé Le Premier né, la ligure de l’accouchée est adorable de mouvement, de sentiment, de vérité. Il méritait d’ètre plus heureux qu’il ne l’a été.

Les Complices de John Brown, deM. II. Guillon, sont peints avec un grand sentiment et une expression de douleur qui s’est répandue dans toute la toile.

M. Israels, peintre hollandais, aura quelque temps encore un semblant de succès, grâce au programme des sujets qu’il traite. Sa peinture n’est pas celle d’un croyant; elle est noire; l’inspiration, si c’est le lieu d’écrire ce mot, est venue dans l’atelier et non devant la nature; l’artiste manque de savoir.

Voici M. Legros. C’est un homme de talent, dont le début a été heureux, et qui a fait beaucoup moins de bruit cette année.

Que dirai-je du talent et des tableaux de M. Jalabert? Absence de grands défauts; néant de grandes qualités; talent qui ne fait de mal à qui que ce soit, mais qui ne passionne personne.

M. H. Leroux, dans ses Croyantes, est un

talent fin, d’une coloration et d’un style affaiblis.

C’est à mon corps défendant que je me vois forcé de mentionner seulement les noms de plusieurs artistes dont les œuvres mériteraient une étude plus approfondie. Je tiens cependant à les nommer, afin qu’il soit bien prouvé qu’il n’y a de ma part ni oubli, ni indifférence.

M. Gendron est de ce nombre. Quel que soit mon désir de n’oublier personne, je m’apercevrai, ma tâche accomplie, que les noms de quelques artistes seront, bien malgré moi, restés au bout de ma plume.

Le talent de M. Gendron est tout personnel. Sainte Catherine d’ Alexandrie est une toile d’un aspect froid, mais où l’on sent la préoccupation du grand art. M. Gendron doit être l’ennemi de la vulgarité.

J’ai peu de sympathie pour le talent facile de M. Pasini. La coloration de ses tableaux qui représentent tous des sujets persans, est fausse. Je dois cependant reconnaître son talent et ses progrès marqués.

M. Keynaud m’avait intéressé au dernier

Salon. Pourquoi nous revient-il avec cette peinture débraillée qui est le chemin d’une décadence complète?

En cherchant la lumière, ce qui n’est pas un crime, M. Veyrassat brosse ses toiles avec un aplomb qui ne sent pas le maître, mais là, pas du tout.

Les très-intéressants tableaux de M. Ribot sont d’un peintre; ils portent un cachet personnel ; j’engage pourtant l’artiste à étudier plus sérieusement la nature.

Qui donc a loué les toiles de MM. Schlesinger et Pérignon? Ce ne peut être que M. Paul de Saint-Victor.

Je tiens ici ceux qui ont applaudi à outrance aux tableaux de M. Tissot, lors du Salon précédent. Que reste-t-il aujourd’hui de ce talent habile aux pastiches des gothiques et de M. Leys? L’artiste aura trouvé trop noirs ses tableaux d’il y a deux ans. Que faire? Les voilà, cette année, gris et blafards! De Carybde en Scylla.

M. Timbal continue d’étudier les maîtres anciens; au milieu de ces études, que devient M. Timbal?

Il y a de 1* observation el de la vérité dans la Noce en Bourgogne de M. Ronot. J’y trouve une bizarrerie qui attire.

M. Swertchkow, peintre russe, comme son nom l’indique, peint son pays avec une vérité locale que ne pourrait atteindre le voyageur en Russie. Il appartient à l’école du trompe-l'œil, qui a ses admirateurs.

Dans un Marché, M. Lambert montre qu’il a fait des progrès surprenants.

M. Schloesser traite très-spirituellement de petites scènes comiques qui font reconnaître sa nationalité.

L’Hiver de M. Verwée père, avec des ligures de Willems, brille par une vérité surprenante.

La peinture de M. Monginot blesse les yeux; nul repos n’y est ménagé au regard, et tout y est peint dans le même sentiment. On y confond une figure d’homme avec une nature morte.

M. Ziem s’éloigne de plus en plus du succès mérité et delà réputation qu’il doit à ses premières œuvres.

Les portraits de M. H. Lehmann marquent

une étude constante, sérieuse, approfondie de l’art.

Certes, M. Laugée est un artiste de talent; malheureusement, sa peinture est creuse, transparente et mince. Il cercle de noir avec exagération ses contours; je le préviens que cela ne caractérise en rien la volonté ou le tempérament d’un peintre.

Louis XIV faisant souper Molière , de M. Léman, est un tableau plein de qualités estimables.

Peu de personnes, je pense, ont remarqué la Nouvelle de M. Viry. Pour moi, je me suis souvent arrêté devant cette toile, où je trouve une grande distinction de couleur et les tendances d’un véritable peintre. Ou je me trompe fort, ou il y a de l’avenir en M. Viry.

Au premier aspect, on prendrait les grandes et très-remarquables aquarelles de madame la princesse Mathilde pour des peintures à l’huile. Je me demande pourquoi, avec un talent véritable, madame la princesse Mathilde se prive des ressources de cette peinture, et emploie un talent élégant à copier les maî-

1res anciens. Son étude d’après nature justifie mon sentiment.

M. Balze est un artiste sérieux et consciencieux. La Faïence , d’après Raphaël, les Emaux , d’après le même maître, et Ingres , sont dignes d’éloges.

Quand on a vu un dessin de M. Bida, on les a vus tous; talent aimable, rempli de ficelles.

Il y a dans les aquarelles de madame de Nadaillac une vigueur, une maîtrise, un goût et une distinction qui prouvent que cette artiste voit et comprend les maîtres.

31. Eue. Lami est et restera l’un des aquarellistes les plus distingués de notre époque, et le plus moderne.

D’une rare exécution et d’un esprit attentif, les aquarelles de 31. Bohmer sont l’œuvré d’un Allemand naturalisé Français.

M. Tourny doit être mentionné avec éloge pour ses aquarelles d’après Raphaël.

Je ne puis passer sous silence les eaux-fortes de madame H. Browne, de 3131. 3Vhisler, Jacque et Flameisg. A des degrés divers, elles prouvent un mérite rare.

Le temps et l’espace me manquent pour parler longuement, comme je le voudrais et comme cela devrait être, des sculptures exposées cette année. Je me bornerai à indiquer mon impression : partout se montre le praticien habile et l’adresse de la main ; le talent est plus répandu que jamais, mais l’art vrai et senti ne se montre que peu.

Les artistes et le public se sont bien réjouis de la tentative de M. Courbet, et de son plâtre. Je suis convaincu qu’au fond M. Courbet apprécie ce morceau à sa juste valeur, et que lorsqu’il se trouve seul, loin de tout regard, au fond de son atelier, il éclate d’un large rire rabelaisien au souvenir de sa statue.

Le Saint Jean-Baptiste et le Narcisse au bain de M. Paul Dubois ont obtenu un succès franc et légitime. 11 y a un grand avenir chez cet artiste, appelé à faire revivre les Rude et les David d’Angers.

M. Clësiisger, le sculpteur de la vie, est moins heureux celte année que d’habitude. Il n’est pourtant pas de ceux qui descendent jamais du rang élevé où ils se sont placés.

La Bacchante de M. Carhier-Belleuse est

une œuvre où l’habileté de l’artiste éclate tout d’abord. L’œuvre est vivante et sensuelle; mais cette sensualité même lui enlève toute grandeur et tout recueillement. M. Carrier est bien un sculpteur français, un sculpteur du siècle de Louis XV.

L’Abbé Hauy, marbre de M. Brion, révèle de constantes études, et une éducation artistique faite à bonne école.

La statue en bronze de Me Paillet , par M. Duret, a été remarquée, mais non comme œuvre remarquable.

11 faut reconnaître le talent élevé, consciencieux, de MM PERRAUDet Carpeaux.

Il y a deux hommes en M. Préault : une intelligence artistique de premier ordre; une exaltation de parti pris, sans règle ni mesure. Les deux hommes réunis font un artiste intéressant qui ne cesse d’attirer l’attention sur ses œuvres.

Faute d’espace, je ne puis que mentionner les nomsde madame Lefebvre-Deumier, Cavelier, A. Millet, Frison, Pollet, Demesmay, Chatrousse, Durand, Potvin, Fremiet, Mène, Caïn, Fratin et J. Bonheur. Ces artistes s’ex-

pliqueront mon laconisme quand ils sauront que j’ai déjà dépassé de beaucoup les limites qui me sont assignées; ce n’est point la bonne volonté, mais le terrain qui me fait défaut; ils m’excuseront.

Je tiens également à exprimer les regrets universels excités par l’absence d’une sculpture de Barye, et d’un dessin de Daumier, deux colosses , dans leurs genres respectifs.

Page 1