‹ Le Salon de 1874Chapitre 1 sur 10 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Pourquoi j'entre en scène. —Mes titres. — Une ezcur* sion à rhôtel Drouot. — Mon oncle et mes neveux. — M"« Paturot. — Français et Gharlet. » Vivent les artistes I ^

Monsieur et cher Directeur,

Permettez-moi de me servir de cette dernière expression que j*aspire à obtenir le droit d'employer d une façon régulière; c'est vous dire que j'ai l'ambition de devenir l'un de vos collaborateurs et d'entrer dans la famille des rédacteurs du National. Tous sont pour moi de vieux amis, bien qu'ils ne me^ connaissent pas, car je suis leur lecteur assidu depuis la fondation de votre journal.

S'il en est ainsi, allez- vous me dire, vous ne devez pas ignorer que nos rangs sont pleins et qu'il n'y a pas de lacune dans la rédaction.

— Je le sais, aussi l'idée qui me trotte dans

la tête ne m*est-elle venue que parce que j'ai appris qu'un de vos collaborateurs était obligé de vous prier de le faire suppléer. Je vais droit au fait. Je me suis trouvé dans une société que fréquente l'incomparable critique du Natixmaly Théodore de Banville, et là, 3'ai su qu'il était au regret de ne pouvoir se charger cette année du compte-rendu du Salon, en raison de plusieurs absences obligatoires qu'il doit faire, justement pendant la période de l'exposition ; alors j ai pensé...

Je vous vois d*ici me toiser du haut en bas tt me demander qui je suis pour avoir une pareille prétention.

Evidemment l'outrecuidance est grande de ma part, car je n'ai aucun titre à mettre en avant. •

Je ne suis ni artiste, ni poëte et je ne fais même pas partie de la Société des gens de lettres ; je suis, en un mot, un simple bourgeois, possédant, je le crois, les qualités qui distinguent cette classe de braves gens, c'està-dire un peu de jugement et quelque bon sens. Je ne vous parlerai pas de connaissances spéciales. Etant au collège, j'ai appris le dessin pendant un an, et au bout de cette année, j*ai fait, au crayon noir, la tête à la chevelure luxuriante et bouclée dans laquelle se jouent les reflets de la lune, de l'Amour dans le tableau â*Endymion de Girodet- Trioson, toile qui était alors au Luxembourg et qui est actuellement au Louvre.

Je vous dirai, sans en tirer plus de vanité, que j'ai obtenu Id premier prix de dessin sur les élèves de deuxième année, mais

sachez aussi que ce succès m'a coûté Tabandon de mes débuts artistiques, parce que mon grand-père, qui était un homme positif, a cru devoir coupercourt.de suite aux velléités que ce premier succès pouvait éveiller en moi, il m'a fait cesser les leçons de dessin, car, à son avis, les artistes étaient tous des meurt-de-faim. Mon grand-père, qui était cependant un homme perspicace, vivait dans les idées qui prévalaient sous la Restauration. Jl ne prévoyait pas , dans ce moment où les arts étaient si oubliés et si dépréciés, à cette époque qui nous a légué tant de quartiers bâtis en plâtre, à longues plinthes plates entre les*étages, seule décoration architecturale, et sans la moiridre trace de la plus petite pensée artistique, il ne prévoyait pas que l'hôtel BuUion, où. Ton ne vendait alors que de vieux panas et de vieilles loques, en passant de la rue Jean- Jacxîues-Rousseau à la rue des Jeûneurs, puis de la rue des Jeûneurs à la rue Drouot, deviendrait le temple moderne des beauxarts et^ un établissement d'enseignement professionnel véritablement destiné à propager la connaissance, puis Tamour de la pemture dans les rangs de la bourgeoisie.

C'est là, en effet, vous Tavouerai-je, mon cher directeur, que moi qui, en me livrant, depuis ma sortie du collège, à de tous autres travaux, avais oublié ma première passion, je l'ai sentie renaître en me reconnaissant un

fout réel et prononcé pour ce qui me paraît îen dessiné ou harmonieusement peint.

Habitant le quartier de l'ancien Opéra,

j ai pris rbabitude d^aller, chaque dimanche,

J)asser une partie de mon après-midi dans es salles de la rue Drouot, où les expositions succèdent aux expositions, et où Ton peut voyager dans le pays de l'art, à la manière des pérégrinations qu'un stéréoscope j)ermet d'accomplir, sans sortir de chez soi, dans les contrées les plus inaccessibles et les plus reculées. Paifois aussi , lorsque mes occupations me laissent un moment de liberté , j'ai pu assister aux combats curieux des enchères, et savez-vous ce que j'ai remarqué ? C'est le petit nombre de gens qui s'y connaissent réellement, en fait de peinture. Sur ce terrain, la mode règne en maîtresse plus crue partout ailleurs, et la mode produit 1 engouement des uns et surexcite la vanité des autres. Si le marché était abandonné aux vrais connaisseurs, il y aurait baisse générale, parce que ce nombre serait infiniment trop restreint pour le stock de marchandises qui augmente tous les jours. Lorsque le véritable goût dominait, on recnerchait surtout les anciens maîtres, et on ne dédaignait pas les bons tableaux de leurs élèves, parce que ces tableaux renferment de véritables Qualités qui se retrouvent plus rarement dans l'école moderne ; mais depuis que le nombre des prétendus amateurs a grossi, on dédaigne les tableaux anciens pour donner la préférence aux tableaux modernes, parce que ceux-ci flattent davantage le regard et plaisent au vulgaire par la fraîcheur de leurs couleurs.

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C'est même cette disposition des amateurs et la facilité avec laquelle un grand nombre de peintres ont trouvé à placer avantageusement les tableaux faits pour flatter ce goût superficiel qui ont amené un certain nombre de peintres modernes à se livrer à des travaux faciles et à négliger les véritables qualités artistiques, qui ne s'acquièrent que par la persévérance dans l'étude, et dont se préoccupaient, avant tout, leurs prédécesseurs.

Aujourd'hui on n'achète à grands prix, parmi les tableaux anciens, que ceux au bas desquels sont tracés des noms qui ne figurent que dans les galeries dont toutes les toiles ont été couvertes d'or pour être obtenues. Il y a des maîtres auxquels on ne peut songer que lorsqu'on s'appelle Rothschild, Nucingenou Orléans. Quant aux modernes, il est également admis que certains tableaux n'ont besoin d'aucune autre qualité que celle du nom qui les signe, et il s'est établi une véritable franc- maçonnerie parmi les détenteurs de ces tableaux, dans le but de ne pas permettre que les noms adoptés par cette franc- maçonnerie, plus mercantile encore qu'artistique , puissent subir la moindre aépréciation. Aussi, qu'arrive-t-il? c'est que les qualités que peuvent avoir les peintres ainsi adoptés par la mode — et qu'ils ont certainement eues, un moment, du moins, pour obtenir cette place, — finissent assez rapidement par céder le pas aux défauts que l'on se plaît à encourager, et où l'engoûment irréfléchi de la foule finit par cher-

cher la cause même du succès de ces favoris de la fortune. Combien en est-il ainsi dont les œuvres, après avoir été l'objet d'engoûments de ce genre, et après avoir atteint des prix prodigieux, tombent plus tard dans un oubli complet et dans une dépréciation non moins prodigieuse I Que j'en ai vu, dont on^ ne pouvait plus obtenir la vente qu'en faisant valoir la qualité du cadre !

Que voulez-vous, ils ont eu leur beau temps, et ils en ont joui, quand il leur suffisait de prendre une toile et dé lancer sur cette toile, à tort et à travers, sans chercher aucune forme étudiée, quelques coups de pinceau pouvant représenter, suivant la distance du spectateur, aussi bien des feuilles que des fleurs , des maisons que des nuages, des animaux que des arbustes, quand il leur suffisait de s'en tenir, en un mot, à un effet général, pour voir cette toile fiévreusement arrachée de leurs mains par une foule d'enchérisseurs in«iatiables et qui les obligeaient à recommencer dans les mêmes conchtions le lendemain et les jours suivants. C'est bien le moins qu'après avoir remporté ces faciles et productives victoires ils laissent aux travailleurs assidus, aux chercheurs infatigables,. à ceux qui pâlissent devant leurs chevalets pour chercher à mieux imiter l'inimitable nature, et qui sont loin de trouver dans ces travaux longs et ingrats la fortune qui sourit aux audacieux; c'est bien le moins qu'ils laissent à ces travailleurs la gloire devant la postérité, et l'immortalité

qui n'appartient qu'aux véritables méritants.

En réalité, le public qui conduit le marché ne recherche pas tel peintre parce qu'il est sans émule, mais prce qu'il est à la mode; il y a des quantités d'amateurs qui peuvent se disputer ce qui est à la mode, alors qu'il y a bien peu de connaisseurs capables de découvrir ce qui est réellement hors ligne.

Mais de quoi vous parlé- je déjà? Vous ne m'avez pas encore admis parmi les vôtres et autorisé à dire mes impressions aux lecteurs du Nationaly et je me laisse aller à vous donner un échantillon de mes idées, bien bourgeoises, ainsi que vous avez pu en juger.

Soyez rassuré; ces idées, en ce qirelles pourraient avoir de trop terre à terre, seront, si vous voulez bien me confier la tâche que j'ambitionne, corrigées par ceux qui m'entourent et dont j'ai pour habitude de ne pas mépriser les avis. ,

J ai d'abord mon oncle Emile, un vrai savant qui sait tout, et qui ne me laisserait } as commettre une erreur historique. Par dessus le^ marché, il a étudié toutes les écoles de peinture ; vous voyez de quelle utilité il me sera !

J'ai mon cousin Joseph, qui aurait fait un Horace Vernet si on n'avait pas voulu à toute Ibrce, dans la famille, faire de lui un avocat. 11 ne savait pas encore écrire, qu'il barbouillait tous ses cahiers de soldats, de régiments, de canons, de batailles, etc. Celui-là s'y connaît en fait de tableaux militaires. Je le consulterai à l'occasion.

Quant aux choses de la grâce, de Télégance, mon neveu Jules est passé maître sur ce terrain. Voilà un gaillard qui s'y connaît en formes bien conditionnées, en jolies tournures et en minois dignes de iîgurer dans l'escadron de Vénus. Je lui demanderai son avis sur les portraits féminins, et je suis sûr d'être l'écho d'observations intéressantes.

Ne riez pas de ce qu'il me reste à vous dire. Il s'agit des tableaux de nature morte qui ne sont pas non plus à dédaigner, et qui ont motivé plus d'un chef d'œuvre. Eh bien, l'ai pour ce genre de peinture un juge excellent... ma cuisinière. Figurez- vous, monsieur, que l'ayant autorisée, il y a deux ans, à aller au Salon, eUe m'a tympanisé, à son retour, i,T>our que je lui achète des chaudrons dk. '^. Vollon et surtout pour que j'obtienne de lui quelques paquets de la poudre qu'il emploie pour rendre ses cuivres aussi brillants. Voilà une femme précieuse, vous en conviendrez, et que le jury pourrait consulter utilement quand il s'aeit de juger l'école réaliste. Ce n'est pas elle qui retuseiait les toiles de M. Manet, ainsi que cela vient, dit-on, d'avoir lieu.

Et puis, voici qui va achever de vous rassurer : je suis résolu — n'allez pas vous récrier, monsieur le directeur — à me soumettre à la censure. . . oui, à la censure.

Il y a censure et censure ; quant à moi, j'ai un censeur en qui j'ai pleine confiance, mpn excellente femme, la compagne de mes joies et de mes douleurs, de celles-ci surtout, car c'est de ce côté que le plateau de la ba-

ianoe tend toujours à pencher. Eh bien ! S9<^ chez que j'ai la plus grande confianoe dans le iugement et dans le coup d'œil de Madame Paturot; elle est, d'ailleurs, toujours de mon avis, à la condition crue je sois dans le juste et dans le raisonnable» et que je l'aie consultée avant de formuler cet avis.

Je vous l'avouerai, je me trouve très bien de ce régime de liberté sagement mitigé et judicieusement pondéré, et vous pouvez être certain que Madame Paturot ne me per* mettra aucune licence pouvant choquer soit le bon goût soit les bonnes mœurs. On se pique, en elTet, — il est bon que vous le sachiez, — d'avoir des mœurs et du bon goût chez les Paturot.

Vous n'êtes pas sans avoir av??ques tableaux, monsieur le directeur.Eii ! >ien! n'êtes-vous pas de mon avis ; leur vue repose et rafraîchit l'esprit. C'est toujours avec un nouveau plaisir — passez-moi cette expression qui rappelle le début de tous les discours d'ouverture prononcés devant les Chambres par le roi Louis-Philippe, mais qui rend bien ma pensée — c'est toujours avec un nouveau plaisir que je me retrouve au milieu de ma petite galerie et que je contemple mes chers tableaux, m'arrêtant plus tantôt à l'un, tantôt à l'autre, suivant les dispositions d'esprit où je suis et suivant leur concordance avec les idées qui me remplissent la tôte. Si le temps est sombre et s'il pleut à verse, je vais retrouver le soleil et la verdoyante et ^aie nature dans une petite toile de Français , représentant le

Bas-Meudon par une lumineuse matinée de printemps, ou bien dans son pendant, un splendide coucher de soleil à Cernay. 11 y a dans la première de ces toiles une saulée merveilleusement abritée, où je me mets à pêcher d'imagination et où je vois à chaque instant le petit bouchon de ma ligne dansoter, puis s'enfoncer d'un coup sec et précis qui m'annonce la présence d'un goujon au bout de mon hameçon. Si je suis pccablé par la chaleur, il me semble que je sens, en cet endroit, une fraîcheur qui me calme et me repose. Lorsque la température devient torrîde et que Meudon et Cernay sont insuffisants pour me rafraîchir, je vais me plonger dans une tempête de neige et de vent peinte

Gr Charlet ; c'est une simple étude faite par i sur nature quand il préparait son tableau de la retraite de Moscou. Cette étude est d'une vérité saisissante. On finit par greloter en la contemplant.

C'est ainsi que je me promène à travers la belle campagne, en rendant grâce aux artistes qui me valent ces satisfactions faciles, ou bien que je gravis les montagnes les plus escarpées. Les glaciers n'ont plus de mystère pour moi; tout, en un mot, m'est accessible.

Vive donc la peinture et vivent les artistes !

Voilà mon opinion ; î'ose espérer, monsieur le directeur, qu'elle me fera trouver grâce devant vous et, qu'en tout cas, vous ne jetterez pas, 3ans autre forme de procès, ma demande au panier.

NESTOR PATUROT

YISTTE GÉNÉRALE DES VINGT-QDATRE SALONS

DEPEINTDRE

La modestie est un défaut. ^ Un sixième membre du jury. — Le Septennat copplet. — La Justice de Brutus. — Considérations sur le jury. —L'entrée du saint des saints.— Réclamations pour les pastels.— M"« Jacquemart. — Le Rouge et le Noir. — De près et de loin. — Daphnis pt Chloé, de Français. — Les trois Bonnat. — Ranvier, Bouguereau, Dupray, de Neuville.— Le temps passé. — Revue à vol d'oiseau. —Manet. — Le temps! la place I

Mon cher directeur»

Eh bien ! je croîs que vous avez bien fait d'accepter mon ofïre.

Vous allez dire que je ne suis pas modeste; vous avez peut-être raison, et, de mon côtéj je ne crois pas avoir tort ; car la modestie, qui peut être parfois une qualité, est plus souvent — je suis arrivé un peu tard à le reconnaître — un défaut I

La modestie sied à la moyenne de l'humanité qui ne s'élève pas au-dessus de la

— la —

moyenne des qualités que cette humanité comporte.

Mais il ne faut pas que la modestie soit un prétexte pour enrayer les bonnes dispositions de ceux qui ont en eux TétofTe voulue pour dépasr-er cette moyenne, et conséquemment pour l'élever.

Et ce{)endant, c'est ce qui arrive malheureusement trop souvent.

Combien de gens pleius de valeur n'osent pas se lancer, parce qu'ils ont le sentiment que cette valeur peut encore être dépassée ; et, d'un autre côté, parce qu'ils voient la foule se grouper autour d'hommes au verbe haut, qui étalent avec assurance les plus grandes stupidités, et dont l'effronterie arrache à cette foule des applaudissements.

L'audace de ces préférés de la Fortune tient à ce qu'ils n'ont pas le sentiment d(3 leur infériorité, et à ce qu'ils sont les premiers à admirer les inepties qu'ils débitent avec une superbe assurance.

Audaces fortuna /uvat : Il y aurait beaucoup de choses à dire sur cet adage si singulièrement mis le plus souvent en pratique.

. Mais me voilà de nouveau emporté par la digression.

Excusez-moi, je reviens de suite à mon sujet.

Cg n'est pas parce que je manque moimême de modestie que je viens devons dire <iue je ne suis pas modeste. Ce serait, en présence de la déclaration de principe que je viens de vous faire, me ranger dans la caté-

S~ orie de ces bétas infatués de lexir vanité et e leur sottise, dont je viens de vous parler, et vous ne supposez pas que telle soit mon intention.

Ce qui me permet d'afficher mon immodestie, c'est, comme j'ai eu l'honneur devons le dire dans ma première lettre, que je ne

})arle pas au nom d'une simple individuaité ; je ne suis pas un ; je suis une double trinité, presque une septennitë — le chiffre à la mode — et je ne dis pas qu'une addition jugée nécessaire n'autorisera point avant peu cette dernière dénomination.

En réalité, je ne suis, ou nous ne sommes .qu'une quinquennité ; vous vous souvenez de mon oncle Emile le savant, de mon cousin Joseph Tamateur de militaires, de batailles, de chevaux, etc., de mon neveu Jules, le fin connaisseur, et de M°^® Nestor Paturot, notre Minerve, notre déesse de la raison. Et de cina bien comptés et bien à compter, auxquels à l'occasion, lorscni'il se présentera de beaux tas de choux, de beaux spécimens de navets et de .carottes ou de merveilleux portraits de melons et de citrouilles, s'ad-

Kîndra notre réaliste, dont je vous parlais lutre jour. Rose, ma grosse cuisinière, l'admiratrice — ce qui prouve qu'elle n'est pas déjà si bête -—de M. VoUon et de ses chaudrons si bien réussis. Cinq et un font six ; mais comme le terme de sexennîté me semble beaucoup moins agréable et en tout cas beaucoup) moins de circonstance que celui de septenmté, je vous demsfnde la permission de réserver une septième place dans notre

association coopérative créée pour vous ser-. vir.

Diaprés tout ce qui précède, vous voyez que SI la modestie était dans mon caractère personnel, il ne me serait pas permis de m*en parer, en cette circonstance, sans &ire iniure à mes collaborateurs.

Donc, pas de modestie I et en ayant une juste, same, intelligente et impartiale critique du Salon de 1874.

Sachez donc, monsieur le directeur, qu'après la réception de votre aimable, — et permettez-moi d'ajouter, de votre intelligente lettre, — j'ai convoqué tous les membres de rindividualité collective chargée par cette lettre de rendre compte du prochain Salon.

Tous ont répondu & mon appel I et après ^ que la présidence de là réunion eût été décernée, à l'unanimité, à l'excellente et judicieuse M™® Paturot, j'ai ouvert la séance par un petit speech qui a fait, je ne vous le cacherai pas, une profonde sensation sur les intelligents collaborateurs que je me suis adjoint.

Je leur ai rappelé l'histoire de Brutus, condamnant, sans sourciller, ses deux fils à mort.

^ Et je leur ai dît : « Eussé-jo un ou plusieurs fils narmî les exposants, je les condamnerais de même, si leur œuvre était in« diane ! »

Des signes non équivoques et unanimes d'approbation m'ont prouvé que mes collaborateurs étaient à la hauteur de ma grandeur d'&me, et qu'au besoin ils sauraient.

accomplir le mâme sacrifice que celui que je me déclarais prêt à fisdre.

L'impartialité la plus complète doit être, en effet, notre règle suprême ; et les plus grands noms, ceux qu'on est habitué à considérer conmie au-dessus de toute critique, ne seront pas exempts de notre examen, et à l'abri de nos observations.

A l'unanimité, nous avons été d'avis que le plus grand attrait de notre tâche consistera à découvrir, parmi les nouveaux venus, ceux dont les qualités, fussent-elles encore incomplètes, nous permettront de signaler un des futurs maîtres de l'art. Dieu veuille que la prochaine exposition en soit pavée !

Je pourrais bien, pour entrer dès aujourd'hui en matière, vous parler des sévérités du jury, contre lesquelles les protestations ne manquent pas plus cette année que les années précédentes, malgré les remaniements que le nouveau directeur des Beaux- Arts, M. de Ghennevières, a apportés à la réglementation de ce jury.

Tant qu'il y aura un jury, il y aura des mécontents, et des sévérités plus ou moins justifiées.

Les membres du jury ne sont-ils pas des hommes comme tout ce qui possède deux pieds et deux mains et comme les exposants eux-mêmes ?

Gomment pourraient-ils être à l'abri des erreurs que tout homme ou toute collection d'hommes peut commettre ?

Ge qui appartient à l'humanité subit des influences dont quelques-unes ont des eau-

-lèses apparentes, et dont dWtires sont la conséquence de dispositions générales indéfinissables, résultante des diverses espèces de maVaria morale agissant sur les esprits de la même manière que le choléra agit sur les corps.

Qu'il pleuve à torrents et que les membres du jury, après avoir été trempés et crottés, comme des barbets, pour arriver au palais de l'Exposition, grelottant sous les voûtes froides ; ou bien qu'une chaleur tropicale et étouffante les y couvre de sueur et de poussière, il est bien difficile que quelquesuns des tableaux ayant la mauvaise chance de passer sous leurs yeux dans ces conditions détestables, ne se ressentent pas de l'état grincheux dans lequel ces malencontreuses conditions atmosphériques les auront plongés.

Cela doit arriver sous tous les régimes et quelle que soit la composition du jury,

Et puis, il y a une question farouche et inexorable,^

La question de place !

Etant donnée une étendue pouvant contenir deux mille tableaux environ, comment le Jury pourrait-il en installer sept mille?

Il y a là une responsabilité préalable engagée \ celle du gouvernement, qui doit protection à tous les artistes, et qui ne doit pas se tirer d'affaire en laissant rejeter sur les rî-

S^ueura du jury les récriminations qui ont e droit de s'élever jusqu'à lui, gouvernement.

Il est vrai que le jury de l'Exposition des

Beaux-Ârts aurait, pour se mettre à couvert, le droit de protçster contre cette dîffi-cultë matérielle où il est d'accomplir sa mission, en ne s'inquiétant que de ]a valeur réelle des œuvres soumises & son examen, et en n'ayant pas pour seule préoccupation de ne pomt aépasser dans ses admissions un chiure véritaolement insuffisant.

Ces difficultés ont déjà, paraît-il, éloigné du jury bon nombre de ceux qui comptaient parmi les juges les plus compétents, et parmi ceux qui s inquiétaient le plus des intérêts de la corporation des artistes.

Ils n'ont pas voulu assumer plus, longtemps la responsabilité d'un tel état do choses, et se trouver, malgré leur entière bonne volonté et leur ardent désir d'être utiles à leurs confrères, exposés à des accusations tout à &it imméritées.

Aussi en a-t-on vu un certain nombre qui ont demandé à ce que leur nom fût effacé de la liste des candidats du jury.

^ Je me suis laissé dire que cette dislocation des anciens éléments dont se formait le jury a été et est pour quelque chose dans le mal dont se plaignait, avec trop de raison à mon avis, la meilleure partie des refusés.

Jadis, il y avait une tradition qui se transmettait de jury en jury ; il y avait une espèce de règle qui présidait à ses décisions.

Autrefois, l'Institut figurait pour une part dans ce jury. Sans regretter ce temps, il est permis de regretter la règle de conduite qui présidait aux travaux que cette portion immuable du jm^y lui transmettait.

Si ceux-là pouvaient être accuses de représenter l'école du passé, ou, comme on le disait,^ l'école vieillotte^ l'opposition qui se formait contre eux avait pour effet de protéger et même de mettre en avant l'école la plus jeune, la plus ardente, la plus aventu* reuse.

Dans ce temps-là on n'aurait pas refusé, comme on le fait aujourd'hui, M. Manet, et les peintres de l'école réaliste.

Les réalistes auraient trouvé, au sein du lury, d'ardents défenseurs, nous ne saurions le révoquer en doute; et ils en auraient trouvé en assez grand nombre pour que le public, qui, après tout, est le grand jury, fût appelé à se prononcer.

Aujourd'hui, il y a une telle variété d'écoles, une telle concurrence, tant d'origines diverses que les jeunes peintres, ceux aux* quels l'avenir appartient sont mis en suspicion, exposés à une foule de hasards et d'impressions variables qui n'existaient pas, quand, à côté des membn»s de l'Institut, défenseurs de certains principes, se trouvait une opposition — toujours nécessaire, car sans elle rien n'avance, — qui prenait chaleureusement la défense de tout ce que les représentants des anciennes écoles se montraient trop enclins à proscrire et à condamner.

Il .y a quelque temps, le choix du jury se faisait par le suffrage universel, c'est-à-dire par tous les artistes exposants.

Cette année, le suffrage universel est remplacé par le suffrage des privilégiés •

II est vrai que ces privUëgiës sont ceux ui ont obtenu leurs privîléçes sur le champ e bataille, et qui, après avoir conquis, dans les expositions précédentes , le droit de ne plus eux-mêmes être soumis à l'examen du jury^ viennent de voir ce droit transformé en celui de fournir exclusivement les membres du jury actuel.

Ciela peut paraître extraordinaire, lorsqu'on se souvient que le marquis de Chennevières, le directeur actuel des Beaux-Arts, a fait ses premières armes sous l'empire, au beau temps du suffrage universel.^

Mais on dît que M. de Ghennevières a des idées plus libérales encore que celles-là, et qu'il voudrait des expositions entièrement libres, à la condition d'avoir à côté de ces expositions où l'ivraie croîtrait près du bon grain, des^ expositions où le bon grain seul serait admis.

S'il en est ainsi, il n'y aurait pas de chicane à fidre à M. de Ghennevières, pour un régime qui n'est que transitoire et qui n'est qu'un purgatoire momentané par lequel les artistes doivent passer avant d'arriver au Paradis que M. de Ghennevières leur prépare.

Mais le temps presse. Nous sommes arrivés au SO avril; cVst demain, l**" mai, que l'Exposition doit ouvrir, et il faut, à tout prix, dusse- je me transformer en mouche, que je pénètre dans le temple sacré, afin de donner aux premiers visiteurs un aperçu d'ensemble et de leur fournir un guide pour leur première pérégrination.

Je suis arrive à mes fins, et^ grftoe à ma bonne mine, j'ai pu passer sans exciter U colère des nombreux cerbères qui défendent aux profanes rentrée du saint des saints.^

Tant que l'heure n'a pas sonné où les simples mortels peuvent être admis, il faut en effet appartenir ^ non-seulement à la classe des artistes, mais encore des artistes admis eux-mêmes aux honneurs de l'Exposition pour avoir le droit de s'mtroduire dans le tabernacle sans être exposé à se voir foudroyé.

La foudre se traduit, pour les simples humains, en pots de vernis qui vous tombent sur la tête ou en flots de thérébentine qui vous suffoquent.

C'est, en effet, l'heure du vernissage général, et il faut avoir un pied d'artiste pour circuler au milieu des écha&udages et des échelles qui barricadent chacune des salles.

Il faut avoir la marque de Tart sur le front pour ne pas être exposé à toute espèce d'inlor tunes du genre décolles qui assaillent,^ lorsque l'on passe sous l'équateur, le navigateur qui n'a pas encore passé cette ligne redoutable.

Donc, pour l'amour des lecteurs du Nationaly j ai affronté aujourd'hui ce danger, et j'ai passé la ligne artistique avec tous les honneurs de la guerre.

C'est vous dire que le rédacteur auquel vous avez ouvert vos colonnes est réellement digne de l'honneur cjue vous lui avez fait*

Mais, assez de digressions ; entrons eo, matière.

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Je vais d'abord dire ce qui m'a le plus frappe dans cette première et rapide visite ; pu3S ensuite j'indiquerai, salle par salle, les tableaux dignes d'attirer l'attention des visiteurs , soit par leur mérite, soit par leur étrangeté, soit par Tintërât ou l'excentricité des sujets qu'ils représentent.

On comprendra que mon travail, fait avec la rapidité que je viens de dire, doive renfermer plus d'une lacune.

Je demande particulièrement^ pardon aux artistes dont les mérites m^auraient échappé dans cette course précipitée.

Je prie également mes lecteurs de ne pas trop se récrier si, dans les visites qu'ils feront à l'Exposition, ils découvrent des morceaux dignes d'intérêt que j'aurais négligés.

Ce que je veux constater tout d'abord, c'est que l'ensemble de l'Exposition est des plus satisikisants, et dénote un progrès marqué dans le niveau de l'Art en France.

Il faudrait s'arrêter devant tous les tableauTt; il faudrait les désigner presque tous à l'attention du public.

Même en se montrant difficile, on ne peut faire un grand nombre de pas sans être obligé de faire une station.

Comme toutes les salles,y compris le Grand Salon carré, ne sont disposées que sous le ré-

fimede l'ordre alphabetique.il s'en suit que intérêt est distribué d'une façon à peu près égale dans chacun des vingt-quatre salons qui composent l'exposition.

En dehors de ces salons, il y a les salons

consacrés à la gravure, à la photographie, aux pastels, aux aquarelles.

Les sculptures dont je ne m'occuperai pas maintenant, parce qu'elles seules méritent un compte rendu spécial, sont, suivant l'usage, réparties dans le jardin du palais de l'Industrie.

Maïs je ne veux pas quitter les expositions accessoires sans protester contre la manière dont pastels, dessins au crayon noir et aquarelles sont confondus.

Il résulte de cette discordance une arlequinade qui nuit à chaque genre etàchacjue sujet; il est certain qu'un pastel d'une teinte blonde et douce est complètement écrasé s'il se trouve entre un vigoureux dessin au crayon noir et une aquarelle chaudement teintée.

Et, par le fait de ce voisinage, dessins et aquarelles paraissent, de leur côté, durs et poussés outre mesure à l'effet.

Si je fais cette observation en ce moment, c'est qu'elle s'appliaue également à un trop grand nombre de tableaux qui perdent énormément de leur effet et de leur importance dans le tohu-bohu bigarré qui résulte de la nécessité de les accoler les uns aux autres.

A ce point de vue, le Salon donne une idée imparfaite de la valeur de chaque tableau, et il faut que ceux que l'on distingjue aient des mérites exceptionnels pour se faire remarquer à travers ce bariolage.

Il y a un panneau de la salle n** 15, sur lequel je demande la permission de m'arréter

-SBun instant, parœ qu'il m'a, en effet, arrêté lui-même, par un effet de ce genre.

Ce qui apparaît tout d'abord dans ce panneau, ce sont deux grands portraits exécuta par lAf^^ Zélie Jacquemart. L'un, d'une jeune femme en robe de satin rouge, et Tautre d'un jeune homme en jaquette de velours noir.

Je reviendrai à l'occasion sur ces deux portraits, dont je ne veux vous dire en passant que ceci, c'est que Ja vie y déborde ; on if voit le sang circuler dans les veines sous e satin de la peau.

Eh bien I entre ces deux grands portraits qui attiraient mon regard, je voyais quel* que chose d'incolore et d'effacé qui me parabsait souffrir de ce voisinage de satin rouge et de velours noir.

Il me semblait que ce n'était qu'une esquisse impar&ite sur laquelle le peintre n'avait pas eu le temps de déployer toutes les richesses de sa palette.

En m'approchant, je reconnus mou erreur.

C'était au contraire la chose la plus suave, la plus délicieuse et la plus achevée qui se puisse voir 1

Figurez-vous une plage sur le bord de la mer; une plage fréquentée par une pléiade de gracieuses baigneuses et d'élégants baigneurs prenant, après le bain de mer, un yé^ ritable nain de soleil. Les rayons de celui-ci sont tellement ardents qu'ils pâlissent encore les couleurs tendres et chatoyantes des costumes légers dont sont revêtus les unes et les autres.

Le ciel est bleu tendre.

La mer est d'un bleu encore plus adouoi| et le sable de la pJage est blond.

Sur cette plage s étale, dans les positiond les plus variées» un essaim de jeunes femmes aux traits les plus fins et les plus délicatement rendus, au milieu desquelles se trouvent, avec quelques jeunes hommes, un ban gros curé à la ngure malicieuse qui paraît penser à tout autre chose qu'a la confession, tandis aue, tout autour d'eux, des fissets et des. fillettes ramassent des cocruillages, pèchent des petits poissons ou bien lancent sur les flots de petits bateaux.

Vous voyez d'ici l'effet bla£gtrd et déteint que fait cette délicieuse toile, signée Kaemmerer, entre la robe de satin rouge éclatant qui se trouve à sa gauche et la jaquette de velours d'un noir d^ébène qui se trouve à sa droite.

Et pour compléter la cho^e, au-dessus de cette toile est posé un magnifique cadre con« tenant un splendide spécimen de chemiserie :

chemises, cols et manchettes, le tout d'une blancheur telle et si éblouissante qu'on ne voit plus la figure qui les porte, tout à fait obscurcie par l'éclat de cette lingerie éclatante, sortie des mains d'une blanchisseuse émérite, dont on cherche l'adresse aux côtés du cadre.

Mais me voilà encore loin de mon programme!

Revenons donc bien vite à la désignation des toiles qui m'ont le plus frappé.

Vous allez croire que je veux imiter celui

ram

dont je tiens la place en oe moment; et que d'ailleurs on ne saurait trop prendre pour modèle; ie veux parler de cet inimitable maître en rart de sainement juger et de dire harmonieusement, Théodore^ de Banville.

11 y a deux ans, il commençait sa description du Salon de 1872, en parlant avec un enthousiasme bien naturel de Peffet qu*avait produit sur lui le magnifique paysage de Français, portant le titre de Daphnis etChloé.

Je ne sais quel nom doit donner, cette année , à son nouveau paysage cet artiste aux doigts délids, cet amant de la belle nature j mais son taoleau, dans le genre de celui qu'il avait exposé il y a deux ans, est une merveille gui dépasse encore cette merveille qu'avait si bien décrite Théodore de Banville. G est un véritableEden de feuillages et de fleurs, arrosé par une eau d'une transparence et d'une limpidité dont la vue rafraîchit et captive.

Aux bord de cette eau se trouvent deux femmes nues, à la chevelure flottante, et dont les épaules et le torse sont rendus de façon à défier le pinceau des maîtres les plus renommés dans la peinture académique et dans la peinture de genre.

Français a fait la une œuvre où il s'est montré à la hauteur des plus célèbres dans tous les genres. Ce beau tableau occupe le milieu du grand salon carré de droite, portant le numéro 11.

Après Français, il faut citer Bonnat, qui a envoyé au Salon un Christ en croix ^ aestiné

à la cour d'assises de Paris. Ce christ est remarquable surtout par la manière dont tous les muscles sont rendus et éclairés, en laissant apparaître l'ossature. La tête laisse peutêtre à désirer au point de vue de la noblesse.

A côté de cela, Bonnat a deux aulxes tableaux : trois petites filles turques, véritables petits bijoux ; puis une Italienne, tenant devant elle un enfant nu, tableau non moins plein de charme, de vie et de couleur.

Une des œuvres les plus remarquables est un Prométhée^ de Ranvier, grande et vigoureuse composition d'un immense eftet et d'une exécution supérieure. L'artiste a choisi le moment où Hercule tue le vautour en présence des océanides représentées sous les traits de l'Alsace et de la Lorraine.

Deux tableaux de Bougu^reau, les Ita" Hennés à la fontainey et la Mère aux deux enfantSy attirent les regards des amateurs de riche coloris.

Mais deux toiles captivent tout particulièrement l'attention du public : c est d'abord une toile de Dupray, représentant une Reconnaissance en avant du Bourget. L'amiral commandant s'est porté en avant pour faire une reconnaissance. Mais le temps est sombre; il fait du brouillard, et les hommes qui ont mis pied à terre pour n'être pas gelés sur leur monture, vont et viennent dans le but de se réchauffer.

Le spectateur a devant lui l'amiral et son état-major, dont les regards cherchent à percer le brouillard et à percevoir dans I3 lointain les mouvements de l'ennemi.

Ge tableau est saisissant de vëritë^et on ne peut pas le regarder sans se sentir pris d^une vive émotion au souvenir de nos souffrances et de nos douleurs.

11 en est de même du tableau de Neuville ui représente un combat entre une troupe e gardes mobiles, placés le long d'un remblai de chemin de fer, et des Prussiens échelonnés de l'autre côté sur une colline qui surplombe.

Les chefs ont peine à modérer l'ardeur de la jeune milice aui cherche à escalader le talus, et qui tombe frappée par les balles ennemies, a mesure que 1 un de ceux qui la c-Dmposent dépasse le talus protecteur.

C'est encore là un des tableaux devant lesquels on s'arrête, et où Ton reste dans une silencieuse contemplation.

Parmi les tableaux hors ligne, il faut encore citer un grand paysage de Busson, les Ruines du château de Lavardiriy près Montoirsy et les tableaux de Carolus Duran, dont deux ont le tort de chercher leur effet dans les fonds verts, comme VEnfant voué au bleu le cherchait dans l'abus du bleu.

Quant au troisième, une Femme nue^ le peintre a voulu faire le pendant de h Source ^ d'Ingres; mais il n'y est pas arrivé tout à fait.

Je ne saurais terminer cette nomenclature incomplète, je le crains, des beautés exceptionnelles du Salon, sans parler d'un nouveau chaudron de M. Vollon, accompagné de superbes poissons de mer, dont le peintre n*a pu rendre aussi fidèlement la fraîcheur qu'en assistant lui-même à leur prise.

U y a encore, parmi les exœllentes choses du Salon, des natures mortes de Desgoffojun champ de blé avec d'étîncelants bouquets de coquelicots de Kreyder, Jes trois toiles de Gérôme, VEminence grisey Molière et Corneille et le Grand rrédéric jouant de la flûte.

Une des merveilles du Salon, à mon avis, est une petite toile de Firmin Girard , représentant Une Promenade au temps de Louis XIU dans un parc, par un temps d'automne. On entend les feuilles mortes craquer sous les pas des promeneurs, dont toutes les têtes sont d'une expression saisissante.

Il y a d'abord un premier groupe compose d'un jeune seigneur et d]une jeune personne qui semble sa fiancée. Viennent un peu plus loin les grands parents, qui semblent d avis que tout marche pour le mieux. Puis, sur le perron de la maison, tout au fond, on voit encore les domestiques réduits à l'état de lilliputiens et dont les têtes curieuses attendent le résultat de celte promenade qui, paraît-il, doit être décisif.

Mais le temps me presse, et la place me manque. Je me vois contraint de finir par une sèche nomenclature des tableaux qui m'ont frappé plus particulièrement dans la course rapide que i*ai faite à travers toutes les salles.

Dans la Salle v9 1, voir la Mer Méditerranée^ d'Appian; un paysage de Beauvriés; le Capitaine Fracasse^ d'Edmond André; Paysage méditerra*

n^n, de VioIlei4e-Dac ; le Char de la Afoiasom

de Veyrassat.

Dans la Sallb n^ % les Tortneê au Harem^ d^ . Beyle, tableau plein de lumière» de vie, de grâce» . de couleur et d'éclat.

Un tableau d'Emile Breton, peint A la façon de Corot, et demandant, comme les tableaux de ce maître, à être vu de très loin.

Une Bretonne contemplant la mer lointaine, par Jules Breton. Ce qui surprend dans cette toile, c'est la position un peu trop réaliste dans laquelle le peintre a place celle à qui il donne la poétique occupation de contempler au loin le mouvement des flots.

Un Paysage de Bidaud.

h Introduction du Crabe, amusante et jolie peinture de Burgest.

La Plage^ d'Alloogë, bel effet de mer montante, où le spectateur croit que la vague va lui mouil-^ 1er les pieds.

Un Paysage agreste et très réussi de Benou* ville.

Le Peloton de laine, de Beme-Bellecour, qu'une jeune fille pelotonne en baissant les yeux, tandis qu'un jeune officier tient l'écheveau ; scène très morale qui se passe en présence des grands parents, et qui est un prélude de la demande en mariage.

La Femme noyée d'Antîgna.

Dans le Salon n° 3, un Portrait de Bonne- Grâce, le Christ de Bonnat, une Judith de Blanchard, la Ferme de Bouché, les Trois petites filles de Bonnat, les Moutons de Brissot, les Nains de Beaumont; un magnifique cadre contenant un superbe Effet de soleil couchant, par Emile Breton ; le Mariage de Georges Dandin, par Georges Balloin ; un vigoureux Paysage d'Auguste Bonbenr ; le Mariage alsacien, de Brion ; un Panier de fieursy de Ri?an ; la Glissade de la cuisi-'

mère et du poulet rôtiy par DebouchevîUe ; un Portrait de femme» par Berne-Bellecour ; Le Ôuét de John Lewis Brown; Un village dans la neige, de Jules Breton.

Dans le Salon n® h, Pêchea, Prunes et Groseilles, d'Eugène Claudin. On voudrait avoir des greffes des arbres qui produisent d'aussi beaux nruits et particulièrement des arbustes d'où proviennent de si belles groseilles I

Le Paysage de Busson, éclatant d'effet de lumière ; une Cour de ferme, d'Albert Aublet; les Italiennes à la fontaine, de Bouguereau; un magnifique tableau de natar*e morte, oii de superbes roses sont surmontées par de longues Branches d'oseilles sauvages en fleurs, par Chapotin ; la Poste aux Chiens^ de Pierre Billet ; la Famille du Cardinal, de Baron; V École des Frères, de Bonvin ; le Chasseur sous bois, de Berthelin.

Dans la Salle n'' 5, le Défilé, d'Emile Bayard; les Vaches à l'abreuvoir, de Belly.

Dans la Salle n° 6, (grand salon), le Portrait du maréchal de Mac-Mahon, par Princeteau.

Le tableau de Henry Dupray, représentant la Scène aux avant-postes du siège de Paris ;* deux Paysages de Corot ; Une Marche en avant, de Protais; Un Régiment de cuirassiers art*êié au milieu d'une rue tortueuse par une barricade^ de Détaille ; les Pom,mes, de Comp'e Callix; le Trouvère, de Coëssin. La Bacchanale, de Prun ; le Lavement des pieds au couvent, par Pils; les Pêcheuses élégantes^ par Castiglione; les Carpes de Fontainebleau, par P. Comte.

Dans la Salle n° 7, la Ducliesse de Luynes et ses enfants, par Cabanel ; Un Fourré, de Xavier de Cock; Vaches sous bois, de Coignard; une Marine, de Clays; David vainqueur de Goliath, de Ch. Delaunay ; un paysage antique, de de Gurzon ; les Marionnettes^ de Gortazzo, dont

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— Biles mourements singuliers font chuchotter dsux jeunes femmes ; un oairU Jean-Baptiste, de Ca- Dsmel.

Dans le Salon n^ 9 : an Cimetière de vil-

loge, de Dalîphard ; trois beaux Portraits^ de Dubufe ; le Portrait de Legouvè faisant nnn lecture, parDelaunay ; Nature morte, de Claude. Ah ! que tout cela est donc vrai, et comme j'aurais bien, moi qui n'avais pas encore dëjeunë A deux heures, goûte à ces huîtres fraîches et appétissantes, d ce homard, à cette brioche, à ce raisin, à ces prunes, à ces pêches, et comme j'aurais vidé de bon cœur ce verre de vin couleur de soleil ; mais passon.s. Ceci n'est pas pour de vulgaires consommateurs ... Un Corot admirable â voir de l'autre bout de la salle : Vaches à l'abreuvoir, de Xavier de Cock ; une Chaumière enguirlandée de roses et de vigne-vierge, de Georges Dielerle ; Ux Ronde devant le retour de la moisson, de Xavier de Cock ; une Mer toute éiincelante de soleil, par Maurice Courant.

Dans le même Salon : le Glacier, de Gustave Doré; les Trois Italiennes, de deConninck: passez vite devant elles ; si vous vous y arrêtiez, elles vous s<^duiraient avec leurs œillades et avec les fleurs qu'elles vous jettent au nez ; un Bouquet de crysanthème Jaune, d'une couleur éclatante ; on est tout surpris de trouver ces fleurs de temps de neige et de ^elëe, à côte de raisins et de pêches non moins saisissants de vëritë ; mais le peintre, Dubourg, est un habile hom^'e qui sait faire fleurir ses fleurs et mûrir ses fruits en toutes saisons ; lesCoqu**licots^ de Daubigny ; la Mare aux bœufs, paysage vigoureux de Victor Duprë. Dans ce salon, se trouve un grand tableau do Gustave Dore, les Arènes après le martyre des chrétiens livrés aux bêles , grand effet d 'apothéose avec flammes de Bengale un peu trop vertes.

Dans le Salon n^ 10 : un Paysage, de Jules

Daprtf à la Jules Duor^, on ne peat pas en faire un meilleur éloae; tes Petites Italiennes^ de de Conninck; le Marché aux huîireSt d'Eugène Fayen, oii sur moins d'un mëtre, le peintre a fait figurer plus de cent barques et plus de mille personnages ; la Chasse au Faucon f d'Eugène Fromentin ; Splendeur et Misèrcy tableau en deux actes et deux portraits, par Ernest Duez.

Dans le Salon n^ 11 : Un Mariage sous Louis XVI, par Goupil ; Deux Jeunes femmes se rafraîchissant^ de Tony Faron ; le Retour de la pêche au fanion, par Fayen-Perrin ; deux petits tableaux miniatures, par Eugène Feyen. Le oeau tableau de Français se trouve dans ce salon, ainsi au'un second du même peintre, dans lequel son talent brille sous un autre aspect.

C'est dans ce salon oue se trouvent aussi les trois toiles de Gèrôme. r^e pas oublier les Petits Chats de Laonbert.

Dans le Salon n^ 1% les Cendres, toile ma-

fistrale de Glaize ; le Concert de famille, par ix; les Cartes biseautées, par Gide; la Chercheuse de puces et la Cutsine, d'Armand Leleux ; Après le départ des maîtres, les Domes^ tiques prenant le café, excellentes ezpresssions, bon coloris, par Grolierin; Effet de neige, de Gagorfifetc.

Dans le Salon n^ 13, Les Bâcherons, effet d'automne, par Hanot€au; La Promenade dans le Parc, très fine peinture, par Firmin Girard,

3ue j'ai signalé déjà parmi les meilleurs tableaux u Salon ; le Musée d'antiques, par Ferrandis ; une Madeleine, de Henner, belle pdnitente, mais bien froide. On sent que la pénitence produit son eiîet et refroidit les ardeurs de i'ex-pécheresse. Une Judith, de Genty.

Dans le Salon n® \k. Portrait de M. Thiers, par Heaty ; une Judith de grand caractère et de grand coloris, par Gironde; un Paysage, par

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Japy ; Les Coquelicots^ de Krejd«r; U Pêche à to ji^ne, de Firmin Gérard; la Neige^ de Gib-» bon; une Rue de Constantinopley daHafemann; Sainte-Arme d'Aaray^ par Juodt.

Dans le Salon n^ 15 : C'est dans ce Salon que se trouvent les deux portraits de M^** Jacquemarti accompagnes comme je l'ai dit en commençant.

Conduire dans ce Salon les petites filles qui ne sont pas sages et les petits garçons qui ne veulent pas apprendre à lire, pour leur montrer la Hotte de Croquemitainey dans laquelle M. Lobrichon a place bon nombre d'enfants qui voudraient bien être ailleurs que là ; l'Interrogatoire du Saint'^ Ofûccy par Claudius Jacquand.

Uans le Salon n^ 16, Portrait de Louis Keoî/-* loiy par Emile La font. Le rédacteur en chef de l'Univers a une Uvre tout à la fois ironique et voluptueuse, et ses mains semblent gonfla tout autant de malice que de graisse. Cette peinture est cotonneuse, mais expressive. L'Assassifiat de Lepelletiery par M. Leblank ; une Boucherie ita^ lienncy d'Edm. Lebel, avec la madone et la chandelle obligatoires ; un frais Paysagey de Lambinais ; Marchande dans le Haremy par E. Giraud ; les Deux Esclaves et le Faucony de Lerolle (très chaude et très énergique peinture, couleurs éclatantes, dessin hardi); la Visite à la Fermcy de Gouby (les dames du château ont mis pied à terre pour donner du sucre aux poulains ; les oies re-

t ardent ce spectacle d'un air étonné) ; la Fileusey e la Landelle; un Paysage orientait de Laurens ; la Visite chez la IsourricCy de Louis Lassalle ; un Bouquet y d'Adolphe Leleux; le Mariage protestanty d'Armand Leleux.

Dans le Salon n® 17, qu'est-ce que ce n^ lylh^l A l'œil morne et terne du sujet, au cordon rouge qu'il porte en sautoir et au bouquet de violettes, ce portrait me semble plus appartenir à la poli-* tique qu'aux beaux-arts.

Quel affreux spectacle : Un ifinoble sultan africain, à la peau huileuse, aux léyres proéminentes, au regard concupiscent, se dëlecte et ouvre les bras et les mains conmie pour saisir sa proie, en entendant les chants d'une esclave blanche agenouillée au bas de son divan, et dont les re>

Sards, en même temps que les idëes, se portent e tout autre côte que de celui de ce hideux personnage.

C'est un tableau bien dessiné, d'une couleur éclatante, et rempli d'expression, et qui doit porter ce titre : Concupiscence et Résignation. Le Soir an Hameauy par Légat ; le Marché de Blois, par Emile Le Borne ; VEau luHrale, belle composition peinte à Rome par Hector Leroux.

Dans le Salon n^ 18, un beau tableau : Fleurs^ armures et tapis, de Leclerc, et un autre qui pourrait lui faire pendant : Bouquets champêtres, coquelicots et marguerites, de Lemaire ; un curieux Coin de Salon, de Lassalle; les Plumeurs d'oies, de Liébermat; trois tableaux de Meissonnier fils. : le Jardin des Moines, la Marchand fripier et la Lecture à la Cour ; les Rôdeurs de Nuit, de Munskacsy, et le Mont-de- Piété, du même, deux grands tableaux à effet ; la Leçon de tambour, par Ch. Moreau ; la Foi en l'avenir de l'Alsacienne, par Morton.

Dans le Salon n<> 19, AiM. du tiers avant la séance royale du S3 juin, par Lucien Mélingue. Parmi les députés laissés à la pluie, l'on remarque Mirabeau, Pétion, Bamave, Robespierre, Sievës, Target, Malouet, Bailly, etc. La Mer diorprie par le Soleil couchant, de Mazure ; le Juif errant, de Gaston Mélingue ; la Marée montante, de Mesdeil ; Phabé, de Machard (le croissant de la lune est formé de l'arc de la déesse); la Sortie du Bal masqué (bal du grand monde) d'Adrien Moreau.

Dans le Salon v9 SO, le Dîner à l'hôtel du

Lion^'Opy de Jules No6l; le très remarqua et très remarquable Combat des gotrdes mobiîesy de A. de Neufville ; les Eamassevirs de varech^ du même.

Dans le Salon n* 91, une Vue de Veni&e U soir y avec bel effet de lumière, par A. Rosier ; Mandoline et Tambour de basque^ par Richler (de la couleur et de la grâce autant que l*on jpeut en vouloir); Paysage rustique^ par Lëon Ricnet ; la Petite Moissonneuse, de Perrault ; les Anes sous bois, de Palizzi ; les Lapins sous &i«û, de Pelouse ; le Regard sur Metz, de Protais.

Dans le Salon n^ fSl, le Prométhée, de Ranyier ; Fleurs, de D. Roger ; le Troupeau et la Neige, de Schenck, avec son pendant : Moutons et Agneaux; V Odalisque couchée y de Saint* Pierre.

Dans le Salon n<* S3, les Arracheuaes depom" mes de terres de Sadëe ; le Retour de V église, de Schlesînger ; la Fête du village, de Salmson ; la Batelière, de Scherzinberger; l'Effet de la lecture (deux jeunes femmes endormies), par Toulmouche ; une jolie Elude sous bois, de Gabriel Thurner ; Danse espagnole, par Hullman ; les Deux dragons, de Valcker ; la Jolie blanchisseuse, par Emile Saintain. — On en mangerait. — Voulez* vous vous taire, monsieur Jules 1 La Jolie veuve, de M. Emile Saintain. — On en mang .... — Vous êtes donc incorrigible, monsieur mon neveu? La Jolie jardinière, d'Emile Saintain. — On en m.. . — Décidément, monsieur Jules, j'assemblerai le conseil, pour savoir si vous devez être maintenu dans nos rangs. Ville hollandaise au bord de l'eau et par un tem.ps de neige, par Van Hier ; la Fuite en Egypte, de Tesler ; Y Ecole, de Truphéne, tableau très remarquable par Ja vëritë de toutes ces têtes ; V Atelier de couturières, de Vrayer ; le Baiser par dessus la barrière, de Serrure.

Dans le Salon n<* SA, le Chariot aa boiêy de Veyrassat ; la Mère contant aa caré le péché de eapll^i parVibert; les Bcùgn^aseêt de Zubert; le Coffret de noceSy de Werzy, ddiicat et délicieux petit tableau ; deux beaux tableaux d'AnimaaXj par Van Marck ; le Chaudron et les Poiesonsy de Wollon.

Pour un homme affamé, je ne puis rester sur lin meilleur sujet. Et sur ce, je vous tire ma révérence ; car, pour une journée, en voilà une 1 Mais ne comptez plus sur pareille aubaine, ou peutêtre sur pareil ennui ; si vous le pensez, ayez la charité de ne pas le dire, je ne procéderai plus, à l'avenir^ qu à petite dose.

P. S. A propos, j'oubliais de vous dire un mot au moins de la sculpture. Elle est à la hauteur de la peinture.

Pour aujourd'hui, je ne mentionnerai que trois œuvres qui feront sensation : le Narcissey de Dubois, l'auteur du Chanteur florentin; le Gloria victiSj groupe de Mercier, et le Buste de Vitet^ par Chapus.

Dans le Salon n** 19, j'ai oublié de signaler le seul tableau de Manet qui ait trouvé grâce devant le jury ; c'est une peinture à grands traits, naïve en même temps que mystérieuse, et d'une grande originalité.

J'en ai oublié encore bien d'autres, je m'en aperçois ; mais la place ! mais le temps I Je réparerai ces omissions.

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