‹ Le Salon de 1874Chapitre 2 sur 10 · LA' SCULPTURE · texte numérisé non relu

LA' SCULPTURE

Une lettre de mon oncle.— Les jambes y a pas.— Le rendez-vous de Brennus. — Les produits de la Vigne*

— Les quatre jeunes gars. — Un affreux cauchemar.

— Sarabande fantastique. — Les sphinx en marbre. — M. d'Épinay et la Ceinture dorée.— M.Mercié et Gloria i>iciiê / — La beauté morale et la beauté physique. — Premier coup d'œil sur la sculpture.

Mon cher Nestor^

Tu m'as fait faire tant de chemin pendant les deux journées que nous avons passées» depuis le înatin jusau'au soir, d parcourir les vingt-quatre salons de l'Exposition des Beaux- Arts, la veilla et l'avant-veille de l'ouverture, que je n'ai pas, comme je te l'avais promis, pu assister à cette ouverture.

Tu n'as pas réfléchi que je ne suis plus d'une première jeunesse, et que je puis dire — sans comparaison, bien entendu — comme l'ivrogne de Gavarni : Le cœur, il est bon; mais les /am-' bes y va pas,

Il me semble même — permets-moi cette digression — que le cœur devient meilleur^ et

aussi l'âme et rintelligence» à mesure que les membres chargés d'accomplir leur volonté se détériorent.

N'est-ce pas une preuve de la séparation qui existe entre l'âme et son enveloppe terrestre?

Il me semble — je ne dis cela qu'à toi — que j'ai le cœur aussi jeune que quand j'avais vingt ans. Il y a même des moments où ce cœur» qui ne veut pas vieillir, éprouve des élans de juvé" nUité et même des joies d'enfant.

Mais je crois qu'il est essentiel d'entretenir ces Qualités, et alors qu'on est obligé trop souvent de laisser reposer les bras et les jambes, de ne pas accorder de repos à l'esprit et à l'intelligence. Il ne faut pas laisser la rouille s'y mettre, car elle est capaîblede gagner également, si l'on n'y prend ^arde, ces qualités gui peuvent, si elles sont maintenues en pleine vigueur par un exercice non interrompu, nous permettre de braver les ravages du temps.

Donc, lorsque j étais avec toi, mercredi et jeudi derniers, je partageais ta noble ardeur et ne sentais ni mes rhumatismes, ni mon lumbago*

Mais ils se sont vengés, les gredinsi et, dans la nuit de jeudi â vendredi, ils sont revenus en loroe, si bien qu'ils m'ont cloué au lit pour deux jours.

. Aujourd'hui je suis sur jambes et prêt à recommencer.

En conséquence, je te donne rendez-vous dans le grand jardin du Palais de l'Industrie, où nos vieux et jeunes statuaires ont envoyé tant d'excellentes choses, dignes de iigurer dans ce Salon très remarquable de l'année 1874, et qui ont» sur les tableaux, l'avantage de ne pas se nuire réciproquement, en trouvant, grâce aux magnifiques plantes des serres de la ville de Paris, des accessoires qui les font valoir sans leur nuire en aucune &çon.

Donc, dès demain matin, i dix heures sonnanty ie serai en contemplation devant le ynd chef-d œuvre de cette exposition de sculpture» le Gloria viotisi de Meicie.

Tu sais Tendroit? au pied de la grande statue équestre de Brennus» qm occupe le point central du palais» et qui» franchement, a un air tout attristé» ainsi que son cheval» tres bien campé du reste» de se trouver en si belle place et en si belle armure» rapportant de sa conquête de R(»ne un sarment de vigne pour en gratifier sa patrie.

Evidemment il fiiit la chose trop solennellement» et son air mélodramatique» partagé par sa noble monture» tourne au sombre; un peu de joie et de gaieté serait mieux de circonstance* Il n'a» d'ailleurs» de la position éminente qu'il occupe» qu'à promener ses regards autour de lui : il verra de plusieurs côtés» ce que la vigne a produit» et la satis&ction qu'éprouvent tous ceux qui ont en main une grappe de raisin.

A sa gauche se trouvejustement le Faune d la grappe, jolie statue en marbre» de Laoge Gu-

Slieiino; et là bas» au fond» sur la droite» une eane Bourguignonne, de Faloonnier» plus que décolletée» puisqu'elle est nue» et dont les gestes» ainsi que les mouvements de ïambes quelque peu titubantes» prouvent qu'elle a su mettre amplement à profit les produits de l'importa*' tiondeBrennus.

Peut-être est-ce la perspective de pareils résultats qui préoccupe le guerrier et lui donne l'allure chagrine que partage son cheval et qui frappe tout d'abord dans l'œuvre» à part cela» très remarquable» de M. Michel Pascal.

Mais bast I qu'il contemple tant de bonne humeur» tant de consolations» tant d'heureux instants» tant de verve et tant de vaillance, dus i son importation» et il comprendra qu'il peut lever fièrement la tête» et trinquer avec ceux qui

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